‹ De la croyance en DieuChapitre 8 sur 74 · I. V, sur ce point, V intellect actif, p. 164-166, Paris · texte numérisé non relu

I. V, sur ce point, V intellect actif, p. 164-166, Paris

dans le même : ce qu'on peut appeler une txiij^ence essentielle. Quand on voyage à travers les Alpes, on aperçoit sur leurs flancs abrupts des lignes de roches blanches, aux formes sinueuses, merveilleusement polies et tout incrustées de coquillages. Nous concluons alors que ce phénomène est un effet de l'eau. Elle n'est pourtant plus là, l'industrieuse et patiente ouvrière ; il y a des siècles qu'elle a fini son travail. Mais elle y a laissé son empreinte; et c'est assez pour nous permettre d'inférer son existence de jadis, si loin de nous qu'elle soit déjà. Nous avons là un échantillon sensible des jugements hétérologiques : la marque qui appelle le prédicat, y réside dans le sujet. Et cela, Platon, Aristote, et, après eux, saint Thomas d'Aquin l'avaient déjà vu : nous ne disons rien de nouveau ; nous ne faisons que préciser une pensée antique.

Par suite, il n'y a pas de propositions synthétiques, au sens de Kant. Tous nos jugements nécessaires se ramènent d'une manière ou de l'autre à l'évidence; tous nos jugements nécessaires sont analytiques. L'idée de Rant est un rêve d'où l'on sort, en poussant son œuvre un peu plus loin.

De l'origine du lien logique découle l'ensemble des conséquences auxquelles nous tendons.

S'il tient au sujet perçu, non à la pensée qui le perçoit, si c'est de son essence qu'il procède, ce sujet et son prédicat sont à jamais inséparables : il n'est aucune portion de l'espace, aucune partie du temps, aucune espèce d'esprit où l'un se puisse poser que l'autre ne soit du même coup. Nos jugements nécessaires sont rigoureusement universels, et du fait même des termes qu'ils enveloppent; et, par suite, ils ont une valeur formelle qui est absolue.

Stuart JMiil imagine des mondes où le principe de causalité pourrait ne pas trouver d'application. Les mathématiques elles-mêmes ne contiennent, à ses yeux, que des agglutinations empiriques; c'est aussi, dans le fond, le sentiment d'H. Spencer. Cette manière de voir ne peut être qu'erronée. Le jugement de causalité e&t une vérité de droit ; il en va de même pour les propositions mathématiques, consi-

dërees dans leur ensemble. Les principes de notre raison ne sont pas seulement des« lois de notre municipe » ; ils dominent tout le possible.

Ces vérités d'ordre logique répondent-elles aux faits, tels qu'ils nous sont fournis, soit par le sens intime, soit par l'intuition sensible? C'est à l'expérience de « nous l'apprendre 5j, suivant le mot de M. Poincaré; et l'expérience nous l'apprend de deux manières.

On peut dire d'abord que les idées nous viennent des faits eux-mêmes, qu'elles en sont une sorte d'esquisse logique, dégagée par l'activité de notre esprit. « La pensée voit les concepts dans les images », disait Aristote. Cette parole demeure vraie. C'est d'un cercle donné que nous tirons l'idée de cercle, et d'un mouvement donné que nous tirons l'idée de mouvement; c'est dans une chose qui commence, que nous concevons le commencement et l'exigence essentielle en vertu de laquelle il appelle une cause. Le logique est le fond du réel; et ce fruit d'éternelle vérité, qui échappe à nos organes, l'intelligence sait l'y cueillir. Elle y va directement comme au trésor qui lui revient : elle est le sens de la vérité, ainsi que l'œil est celui de la lumière.

Comment s'explique celte singulière opéra tiôn? C'est un point sur lequel on peut discuter, comme on discute encore sur le mouvement absolu, sur la nature du libre arbitre et sur les conditions si mystérieuses de l'existence même de la pensée. Mais l'explication ne doit point aller jusqu'à nier le fait : c'est dans l'expérience que noire esprit découvre de quelque manière ses propres idées ^ .

Une autre solution, plus obvie et que personne ne peut mettre en doute, se fonde sur la similitude des faits et des idées. Les faits ressemblent aux idées : ils en reproduisent le contenu logique; et, par conséquent, je suis h même d'affirmer de ceux-ci ce que je vois dans celleslà, en prenant garde de dépasser la limite de leur parité. Tout cône renferme l'idée de cône, dans la mesure où il mérite ce nom; et je puis, dans la même mesure, en affirmer les caractères que présente cette idée. Toute cause contient la cause; et je puis en dire ce que je dis de la cause elle-même. Chaque cas enveloppe,

I. On peut trouver d'autres développements sur ce sujet dans L'intellect actif et dans notre ouvraj^e sur L'idée; je me borne ici à rappeler une soliilion que je tiens encore pour vraie.

à l'état concret, le concept dont je me sers poulie dénommer; et donc j'ai le droit de lui rapporter les propriétés et les conséquences qui relèvent de ce concept. Les idées s'appliquent aux phénomènes et à leurs lois : elles ont une valeur scientifique .

Elles ont également une valeur métempirique. Les phénomènes ne peuvent être en l'air et comme suspendus dans le vide; il faut de rigueur qu'ils existent en eux-mêmes ou bien en autre chose. Dans le premier cas, ils sont autant de substances, et l'on multiplie le noumène en voulant lexorciser. Dans le second cas, besoin s'impose de remonter à quelque réalité suprême où tout le reste trouve son point d'appui, qui n'existe plus qu'en soi; et nous voilà derechef vis-à-vis de la substance. De plus, ce concept ultime une fois découvert, on en peut faire l'analyse; et de là une autre série de conquêtes du même ordre. L'esprit passe de ce qui est donné à ce qui est, par les exigences du donné; et les résultats qu'il obtient de la sorte, ne sont pas purement formels, car tout ce qu'on tire du réel s'y rapporte encore et n'en peut être que la traduction mentale. La métapliysique revit, et du fond de la science

d'où l'on prétendait la bannir; les cloisons érigées par le crilicisme ne montent pas jusqu'au ciel.

Mais ce dernier aspect de la valeur de nos connaissances demande quelques explications, qui feront mieux voir comment il le faut prendre.

Du moment que la métaphysique déborde le donné, du moment qu'elle porte sur des réalités en soi, on ne peut plus l'appeler une science, au sens rigoureux du mot ; elle n'est plus qu'une croyance ' . Et il n'en va pas autrement des

I. On entend ici par croyance l'assentiment de notre esprit à ce que nous inférons du donné sur l'au-delà : fifles argumentuni non apparctitiiun. Ainsi comprise, la croyance enveloppe toute la métaphysique, à savoir la cosmologie et la psychologie ratioiuielles, aussi bien que la théodicée. Elle domine l'histoire tout entière; elle pénètre la science expérnnentale par tous ses pores; il n'y a que la logique et la mathémati(pie formelles qui échappent à son empire. Encore pourrait-on subtiliser à cet égard, comme on l'a d'ailleurs fait de notre temps. Je ne parle pas de la géométrie à quatre dimensions; mais il y a, dans la science de l'étendue, des trous (pie l'on n'a pas encore condilés.

Bien que portant toujours sur le noumène, la croyance peut aller jusqu'à la certitude. Qui donc oserait nier pour de bon qu'il a existé un Napoléon ou même un César. ^ Où est le piiilosophe, si criticiste qu'il soit, qui ait mis en doute la réalité d'autres esprits que le sien.^ Ni D. Hume, ni Kant, ni Stuart 3Iill n'ont poussé l'audace jusqu'à ce point; bien plus, ils se sont cflbrcés par tous les artifices

sciences elles-mêmes, dans la mesure où elles dépassent les relations purement phénoménales. On y suppose un mouvement réel des astres, qui n'est point leur mouvement apparent; on y parle sans cesse de masse, d'énergies, d'atomes, d'électrons, d'éther. Toutes ces choses se situent au delà de notre intuition; toutes ces choses sont « de l'invisible ». Or l'invisible, c'est la substance même de la foi.

Quoique la métaphysique soit une croyance, elle ne laisse pas d'être bien fondée. Chacune de ses déductions, lorsqu'elle est conforme aux lois de la pensée, représente véritablement un trait de l'absolu. Car affirmer en bonne logique qu'une chose existe hors de nous, indépendamment de notre moi, c'est dire que le donné l'exige ainsi, c'est dire que le donné ne peut être qu'elle ne soit; elle est donc et au même litre que lui.

Mais les concepts auxquels on aboutit de la sorte, sont toujours inadéquats. Ils n'épuisent jamais leur objet; ils n'en donnent même que la plus petite partie; et cette partie minime elle-même, ils ne la traduisent pas d'une ma-

d't'ohapper à cette conséquence qui les aurait couverts de ridicule, comme on l'a d'ailleurs vu plus haut.

nière complète : il y reste un fonds d'inarcessible. Car l'inluition v fait défaut; or rien ne saurait la remplacer : c'est ce que mouti'ent de plus en plus les amendements que l'expérience impose aux lois scientifiques les mieux établies. I.a métaphysique est donc, à certains égards, une connaissance approximative

Cette infirmité lui vaut un avantage : c'est d'être susceptible de progrès. Et ce progi'ès a lieu. Elle subit, sans doute, des moments d'arrêt et même des mouvements de recul. L'impitoyable réflexion, et les passions aussi qu'elle intéresse si fortement, lui infligent par intervalles de cruels démentis; et l'on dirait alors que cette « vieille matrone » a perdu toute sa dignité. Mais ce sont là des crises plus ou moins passagères, dont elle sort toujours avec un degré supérieur de pureté, de vigueur et de conqjréhension. Quelle maicbe en avant de Tbulès à Socrate, et surtout de Socrate à Aristote gi'âce au génie de Platon ! Un peu plus tard, paraît le stoïcisme, qui a poussé si loin l'idée de justice et s'est élevé jusqu'à celle « de la charité du genre humain ». A l'école d'Alexandrie, la pensée de l'orient prend contact avec celle de

Toccident; et par là se prépare une autre germination d'idées. Puis, vient le christianisme, qui trie ces éléments divers et les organise en une synthèse supérieure dont l'idée de création fait le lien principal.

Depuis longtemps déjà, il est vrai, la critique et la science, allant de pair, ont inauguré comme une ère nouvelle où la philosophie semble destinée à une sorte d'effondrement final. Mais les principes de la raison ne sont pas ébranlés pour de bon; ils ne sauraient l'être. Ils retrouveront leur fécondité après l'orage. Un jour viendra, et il n'est peut-être pas très éloigné, où les croyances fondamentales dont l'humanité a besoin, reparaîtront à la fois plus précises en leurs contours et plus fermes sur leurs bases éternelles. N'a-t-on pas déjà des indices multiples de cette réaction contre la fièvre du vide ? Le livre sur L'expérience religieuse de M. William James n'annonce-t-il pas clairement que les esprits ont une soif de plus en plus ardente du divin? On s'occupe un peu partout de la question du mysticisme ; et cela, c'est encore la recherche du Dieu perdu. Par cette route, on reviendra sans doute encore plus vite à la foi religieuse, que les Allemands

n'y sont revenus pendant le dernier siècle par le chemin du romantisme.

Comme la métaphysique se compose de concepts purs, c'est-à-dire de concepts cfue n'appuie aucune intuition sensible, elle revêt encore un autre caractèr(^ La pensée abstraite ne nous suffit pas; nous avons besoin de nous représenter ce qu'elle nous donne à l'état d'éléments logiques. L'imagination, en métaphysique, réclame sa part ; elle la réclame avec d'autant plus de force qu'elle s'y voit plus méconnue. De là les légendes dont les cosinogonies et les religion? surabondent, et qui sont autant d'efforts de l'esprit humain pour traduire en sa langue l'intraduisible. Platon a bien compris, ce penchant de notre nature à tout revêtir de chair et d'os; et l'on sait le parti merveilleux qu'il en a su tirer.

Austère en ses déductions, aussi austère que la science, la métaphysique tend cependant au mythisme et par là même à la poésie.

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