CHAPITRE II
PREUVES DE l'eXISTE.\CE DE DIETT.
Le bloc qui barrait l'entrée du problème, est levé. On peut v pénétrer maintenant et voir dans quelle mesure il se résout.
Pour y réussir, on part généralement de certaines données expérimentales, telles que l'existence brute des cboses, le mouvement, l'ordre et la pensée. On s'élève de cbacune de ces données jusqu'au concept de cause première; et, ce concept une fois conquis, on essaye, par voie analytique, d'en faire sortir la notion même d'être parfait. Chaque argument devient de la sorte une démonstration complète, qui pourrait suffire à la rigueur. Ce procédé ne semble pas être le plus avantageux. On peut en gravir le premier et le second échelons ; le troisième présente des aspérités qui, actuel-
lement au moins, paraissent d'un accrs peu coininode. Il est difficile de voir par quelle voie on peut passer de l'idée de cause première à celle de perfection,
Catérus repondait à Descartes : « II me souvient d'avoir autrefois entendu Suarez raisonner de la sorte : Toute limitation vient d'une cause; car une chose est finie et liniitée ou parce que la cause ne lui a pu donner rien de plus grand ni de plus par j ait ^ ou parce quelle ne Va pas voulu : si donc quelque chose est par soi et non par une cause, il est vrai de dire quelle est infinie et non limitée.
Pour moi, je n'acquiesce pas tout à fait à ce raisonnement; car, qu'une chose soit par soi, tant qu'il vous plaira, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas par autrui^ que pourrez-vous dire, si cette limitation vient de ses principes internes et constituants, c'est-à-dire de sa forme mcme et de son essence '...? » Ni Descartes, ni même J.eihniz, n'ont levé complètement l'objection fornmlée par le a savant théologien des Pays- Bas » ; et Kant lui a donné un lustre qui la rend plus embarrassante que jamais.
I. T)ksc\v.tes, Méditations, premières ohject., p. i32-i33^ ëcl. Charp., Paris.
D'après la pensée de Kant, pour inférer de ]à cause première à Texistenre d'un être parfait, il faudrait que cet être fût possible. Or l'analyse directe, si loin qu'on la pousse, ne nous permet pas de conclure que celte condition logique soit vraiment donnée.
Il y a sûrement, dans l'idée d'être parfait, des attributs dont nous ne possédons absolument aucune connaissance, ni directe ni déduite; et de ceux-là, comment pouvons-nous savoir s'ils contiennent dans leur essence de quoi s'élever jusqu'à l'inconditionnel? Il en est d'autres dont nous nous faisons fiers d'avoir une certaine notion; mais sommes-nous, pour cela, beaucoup plus avancés? Qui nous dira, pour l'avoir compris, s'il peut exister quelque part une science adéquate à l'être, un vouloir indéfectiblement dominé par l'amour du bien, une puissance d'action dont la seule limite soit les obstacles logiques qu'elle trouve en son objet? Nous ne rencontrons, dans le cliamp de notre expérience, que des mtelligences plus ou moins bornées, une lutte éternelle de la passion contre le devoir, (les énergies dont l'essor est sans cesse entravé par d'insurmontables barrières; et, quand nous quittons l'expérience pour syllogiser sur la
cause fie cette universelle imperfection, notre esprit n'enfante guère plus que de vagues abstractions ou des songes creux.
Supposé même que chacun des prédicats qui composent l'idée d'être parfait, puisse de sa nature passer à l'absolu; la question n'est pas tranchée par là. Il faut encore que ces prédicats soient susceptibles de se réunir tous en une seule substance ; il faut, par là même, que chacun d'eux, s'harmonise à la fois et avec les autres et avec le sujet dans lequel il se réahse. Or qui donc nous révélera de pareils mystères ? qui se flattera jamais de pouvoir pénétrer à de telles profondeurs dans le sein de l'être des êtres ? Nous ne savons pas même pourquoi l'herbe est verte et le thym odorant .
Les difficultés ne font que grandir, lorsqu'on essaie de concevoir l'être parfait sous la forme de l'infinité. Car alors il s'agit de savoir en plus s'il existe un nombre illimité de prédicats^ ou si, comme le pense Aristote, ce nombre a nécessairement un terme. Il s'agit également de démêler si le concept même d'infini en acte n'implique pas de contradiction, ou du moins, dans quel sens il est véritablement possible. La (juestion se pose surtout de discerner la manière
dont l'infinité et la perfection souveraine s'identifient entre elles*. Autant de problèmes ardus, où l'on risque de ne pas produire la conviction quand on n'a, pour les résoudre, d'autres données que le concept de cause première.
Il vaut mieux, je crois, considérer les preuves traditionnelles comme les moments divers d'une seule et même démonstration, d'une seule et même ascension de Tâme vers l'Absolu ". Imaginez un cbâteau féodal vers lequel on monte par une série d'avenues. Chacune d'elles nous permet de saisir l'un de ses aspects; mais on ne peut en avoir une image d'ensemble {|u'après les avoir toutes interrogées. Il y a quelque chose d'analogue dans, les preuves où se fonde la théodicée naturelle. Chacune d'elles s'ouvre sur l'Eternel et nous le donne en perspective, mais par un coté seulement. Elles n'acquièrent la plénitude de leur signification que pour celui qui les a groupées comme en un faisceau : c'est alors que l'on obtient de la cause première la connaissance que l'esprit humain peut en avoir.
Nous allons donc prendre un à un les prin-