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sociaux élémentaires, ne rencontre pas d'obstacles infranchissables, et mème, sur beaucoup de points, rien ne s'oppose à son expansion. Aussi se développe-t-elle avec une abondance et une richesse extraordinaires d'affirmaltions et de superstitions, qui correspondent, dans l’ordre de la croyance, aux poussées impulsives de la volonté.
Nous, modernes, nous avons groupé la plupart des phénomènes d'après leurs analogies profondes ; nous avons remplacé dans notre pensée le chaos qu'est la réalité, par une représentation du monde où toutestharmonie, où toutestenchaïné, classé, simplifié, étiqueté; nous héritons du travail de générations nombreuses de savants et de penseurs qui, après avoir rassemblé, sous des lois empiriques, des masses considérables de faits, ont groupé à leur tour ces lois empiriques sous des lois plus générales : de sorte que‘nous en arrivons à concevoir le monde matériel comme une succession de théo-
rèmes déduits de quelques lois universelles. Nous
ne pouvons que par un effort, nous figurer l’état
d'esprit des ancètres qui habitaient les cavernes et les villages lacustres. Toute leur conduite était dirigée par des motifs prochains : imprévoyants, incapables de travail suivi, ils étaient vraisemblablement toujours dominés par les nécessités immédiates
de l'existence animale. Leurs seules idées générales
étaient constituées par les objets semblables susceptibles de se fondre en une grossière image moyenne : toute ressemblance, pour peu qu'elle fût dissimulée sous des différences saillantes, leur échappait. Ils n'avaient aucune idée de lois générales, nulle idée consciente de relations causales entre les phénomènes, nulle curiosité, nul besoin d'explication réelle : du moins, l'examen des races inférieures permet-elle de l’inférer avec une presque entière cerlitude. Aussi les croyances les plus absurdes, les plus niaises, leur suffisaientelles. La croyance aux esprits, aux revenants, aux sorciers, les terrifiait. Les explications les plus incohérentes, les plus contraires aux faits, s’implantaient et se transmeltaient aggravées par la tradition.
Chez nos enfants, celle floraison de croyances absurdes, avorte presque complètement, par suite de notre intervention constante, et aussi, par suite de nos explications : n'élant point superstitieux, nous ne favorisons point le développement de la superstition autour de nous. Mais l'extrême facilité avec laquelle les enfants acceptent lesexplicationsles plus naïves, les moins « explicatives » ; la croyance au petit Noël qui apporte les joujoux par la cheminée ; la croyance à l'ogre, aux fées, prouve com-
bien, en réalilé, la croyance chez les enfants se
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répand dans toutes les directions où elle n’est point contredile. Qu'on les regarde jouer, on les verra croire à la réalité des scènes qu'ils jouent avec un imperturbable sérieux. Ils mêlent à leurs récits leurs rêves, leurs imaginations, et il est impossible de ne pas être frappé de la part d’irréel qui se fond pour eux avec la réalité. Si le caractère distinctif de la folie (abstraction faite de la perversion des sentiments), c'est le délire des idées, le mélange du réel et de l'hallucination, on retrouve ce caractère très manifeste chez l'enfant.
Cette nature « impulsive » ou mieux « expansive » de la croyance, se manifeste clairement aussi chez les ignorants. Leurs croyances sont analogues à des actes réflexes. Elles sont provoquées par une vue incomplète des choses, et rien n'égale la rapidité avec laquelle ils croient, sinon la rigidité de ces croyances si vite formées. Mème chez les gens instruits, celle force d'expansion est bien apparente. Quelle peine n'avons-nous pas, la plupart du temps, à ne point généraliser hâlivement ! Et quelle contrainte que de suspendre son affirmation jusqu'après une enquête complète! Cette « impulsivité » à croire, prend les noms de précipitation et de prévention, et Descartes y voyait avec raison la cause essentielle de nos erreurs.
Il résulte de tous ces développements cette con-
clusion que nul ne pourra contester : c'est que la force de croire préexiste à toute expérience; cette force est « expansive », c'est-à-dire qu'elle tend à se répandre dans loutes les directions, et l'expérience n'a d'autre rôle que celui d'une digue. Elle contraint la croyance à abandonner certaines routes et l’oblige à régulariser son cours. Admettre, avec Mill, que l'expérience explique toute notre connaissance, c’est aller à l'encontre des vérités les plus manifestes. Il faudrait, si la source de nos connaissances élait uniquement dans l'expérience, que la répétition des expériences donnât à nos croyances une force de plus en plus considérable, et que cette force fût en quelque sorte proportionnelle au nombre des années. Cette conséquence nécessaire de la théorie est contredite par l'examen de la réalité. La croyance à la causalité est aussi vive chez l'enfant de dix mois que chez l'octogénaire, et s'il y a une différence entre eux, c'est chez le vieillard intelligent un scepticisme général aussi facile à constater que le sont chez l'enfant le besoin de croire et la
force surabondante d’affirmation.
D'autre part, chez les incultes, et même chez des.
gens fort intelligents dans leur spécialité, il se trouve que c’est précisément là, où nulle expérience, nul contrôle, mème idéal, n’est possible, que se
développe une luxuriante végétation de croyances
absurdes. Ne voit-on pas, par exemple, des savants éminents croire à la possibilité de communications avec les esprits des morts? Ils ne se laissent arrèter dans leurs divagations, ni par l'absence de preuves suffisantes, ni surtout par l'affligeante médiocrité de ces esprits, dont les communications dépassent rarement la hauteur d'intelligence du plus sot des portiers, de sorte que si rien n’arrête l'expansion de la force de croire dans une direction quelconque, les croyances les plus saugrenues risquent d'y prospérer : tant il est vrai que si l'expérience explique la topographie de la croyance, elle ne peut rendre compte de son fonds essentiel. L'erreur des philosophes superficiels, appelés justement empiriques, est analogue au matérialisme grossier de beaucoup d'historiens et de sociologues qui pensent que les institutions et les personnalités politiques expliquent toute l’histoire, tandis qu'évidemment les événements qu'ils considèrent comme essentiels sont en réalité secondaires, et ils n’expliquent que la forme prise par l’activité populaire, antérieure aux institutions et qui leur survivra. C'est dans la psychologie, c'est-à-dire dans l'étude des besoins, des passions, des croyances morales des masses, qu'il faut chercher la force motrice de toute l’évolution sociale. Empirisme social et empirisme psychologique se
Payor. — De la Croyance. 10
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valent, et ce sont doctrines qui s’attachent à l’apparence des choses.
Aussi, sentirons-nous, quand nous étudierons le mécanisme de la croyance, grandir invinciblement notre conviction qu'il y a dans tout acte de croyance autre chose que les données de l'expérience et constaterons-nous à nouveau la prééminence de cette force spontanée d’affirmation qui, loin d’être expliquée par l'expérience, peut seule rendre possible l'expérience la plus élémentaire. Nous verrons que, les mêmes données extérieures étant présentes, tantôt c’est la confiance et tantôt le découragement qui naîtra chez nous suivant l’étiage de notre énergie. La fatigue suffit pour changer le résultat de l'addition des motifs : car c’est encore l'absurdité de l’empirisme de croire que les motifs sont comme des poids contrôlés et toujours les mêmes : cette vue si fausse apparaît à chaque instant chez Mill, et rend son déterminisme insoutenable. Il se figure l'esprit comme une balance qui, à deux moments différents, perçoit comme plus lourd, toujours, le motif qui était le plus lourd lors de la première pesée; tandis que manifestement les motifs de croire n’ont nulle valeur fixe; ils n’ont qu'une valeur relative, de position, par rapport à cette force d’affirmation — expression profonde de
notre personnalité, c’est-à-dire de notre corps et de
tal
notre âme; car, nous le verrons, nous croyons avec tout notre être, avec tout ce que nous sommes, et le
motif n'est que l’un des éléments de l'acte de croire.
L'identité de cette activité spontanée de l'affirmation avec la volonté nous apparaîtra encore plus nettement si nous faisons une expérience qui nous replace dans la situation où étaient nos ancêtres avant que la grande sécurité introduite dans la vie des sociétés civilisées, ait transformé la nature de la connaissance jusqu'à en cacher à nos yeux le caractère « défensif ». Que l'on se suppose traversant la nuit une forêt dangereuse ; ou plus simplement que l'on passe une nuit dans quelque chalet perdu des Alpes, et que l’on sait visité fréquemment par les contrebandiers. Par elles-mêmes ces nuits, avec le bruit effrayant des torrents, avec le mugissement du vent dans les gorges profondes, nous font l'âme impressionnable, et nous prédisposent à une espèce d'appréhension vague bien connue des touristes. Si l'idée d'un danger plus immédiat possible s'ajoute à cette émotion, nous nous trouvons sensiblement dans l'état d’inquiétude habituel à l’homme lorsqu'il était environné de menaces de toutes sortes. Le psychologue remarquera facilement qu'alors il n’y a plus
à proprement parler de souvenirs : nous sommes
dans un état de surexcitation et tous les bruits provoquent une interprétation émotive automatique, et très naturellement la mémoire reprend sa forme naturelle primitive, qui est l'attente. L'attente est un état général d'attention surexcitée et de tension musculaire telle, que quelque incident qui se produise, la réponse est immédiate et à peine précédée de conscience. On ne raisonne pas, on est comme un arc bandé dont la flèche va partir : toutes les puissances de notre être sont tournées en avant, vers l’action; tout bruit (car on est, dans notre exemple, réduit à l’ouie) évoque immédiatement l'idée des conséquences, c'est-à-dire de notre intervention active. Les possibles musculaires se pressent dans l'imagination, et se succèdent, fiévreusement éliminés, souvent on ne sait pourquoi, et aussitôt remplacés par d’autres. On est sur le qui-vive, et comme notre activité est tout enüère fouettée par cet état d'attente, tout conséquent suggéré est accepté vivement, sans examen, et si ce mouvement d’affirmation, de croyance cesse, c'est uniquement parce qu'il est déjà chassé par un nouveau venu. On remarquera le même phénomène dans toutes les émotions fortes, dans la colère, dans l'amour, etc., et si l’on regarde des enfants jouer à quelque partie entrainante, il est
manifeste qu'ils sont dans cet état de tension géné-
rale qui rend immédiates et non raisonnées les ripostes : tout incident extérieur n’est qu'une occasion de décharges dans tels muscles plutôt que dans tels autres, à la facon de la machine électrique qui donne des étincelles avant le contact du doigt et là où il se présente. Tel est justement le rapport de l'activité spontanée et de l'expérience dans le cas très instructif de l'attente.
Cette comparaison est si juste, le besoin d’expansion de cette activité qui veut se répandre en croyances diverses sous le moindre prétexte est si réel, que la défiance est un état contre nature et pénible. Plutôt que de subir la fatigue provoquée par cet incessant défilé de possibles tous redoutables, et bientôt — l’inquiétude devenant fiévreuse— tous plus redoutables que la réalité probable, beaucoup de criminels préfèrent se livrer une bonne fois, pour goûter le calme et le repos de la certitude; quitte à regretter cette faiblesse lorsque, après la condamnation, le choix se trouve limité entre un possible terrifiant, à brève échéance, et un possible embelli par les couleurs dont le condamné peut parer la relégation dans un pays inconnu.
Cette souffrance de l’état de défiance explique la haine des dogmatiques contre les sceptiques et des politiciens de parti contre les esprits pondérés qui
ne sont dupes d'aucun préjugé. Rares sont les lèles
pour lesquelles le doute est un oreiller commode, et, à tout bien examiner, je ne suis pas sûr que le doute, si on s’en contente, ne soit pas signe d’une paresse native et d’une grande incapacité de faire effort. Nous aurons d’ailleurs à examiner cette question plus tard.
Voilà donc où nous conduit un premier effort inductif. L'ensemble des croyances ne s'explique qu'en partie par l'expérience, qui ne rend compte que des angles rentrants et sortants, de la topographie, si l’on aime mieux, de nos systèmes de croyances. L'expérience présuppose une force spontanée, essentiellement active et expansive. L'induction, en nous conduisant jusqu’à cette conclusion, nous dépose sur le rivage de l'océan inconnu dont parle Littré et dont l'étendue est peut-être infinie. Si nous n'avons ni barque ni voile pour nous y aventurer, et pour en reconnaitre les limites, s'il y en a, peut-être la position n'est-elle point cependant désespérée pour le penseur ? Peutètre lui sera-t-il possible de reconnaître par l'analyse la nature des eaux qui constituent cet océan ? Peutètre mème, ainsi qu'on a pu par l'analyse spectrale arracher au soleil une partie du secret de sa constitution chimique, pourrons-nous, sans nous embarquer, et du rivage, saisir de quels éléments est
faite la Réalité Suprème ?