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CHAPITRE III

Si, en dehors des hypothèses métaphysiques, toutes nos croyances se réduisent en définitive à affirmer des successions et des coexistences entre les diverses données des sens et les données essentielles ; si le fonds solide de la réalité est constitué par l’invariabilité de ces rapports, cela revient à dire que la garantie même de toutes nos croyances se trouve dans la loi de causalité ? Qu'est-ce en effet que la loi de causalité, sinon la constatation de la liaison des phénomènes dans l'espace et le temps, liaison qui fait nécessairement coexister ce phénomène avec cet autre, ou qui le fait nécessairement suivre ou précéder de cet autre? La question de la validité de notre croyance revient ainsi à celle de la validité de la loi de causalité.

Nous trouvons, sur cette importante question, beaucoup de confusion. On mèle très généralement la question de l'origine de la croyance à cette loi,

avec la question de sa validité.

Sur la question d'origine, il n’est pas douteux que les philosophes empiristes aient tort. C'est grâce à sa psychologie extrèmement superficielle, que Stuart Mill a soutenu que l'expérience suffit à rendre compte de la croyance à la loi de causalité. Nous ne reviendrons pas sur ce point que nous avons déjà élucidé.

Il est clair que l'expérience ne peut expliquer que les formes prises par la croyance : elle est le gardefou de la croyance, mais le mouvement pour aller de l'avant est antérieur à l'expérience, et si ce mouvement n'eût préexisté, nulle expérience n’eût été possible. En cela les philosophes dits « a prioristes » ont raison.

Mais sur la question de validité, il en va tout autrement. Que la loi de causalité ait une valeur absolue pour nous, cela est bien certain, car sa défaillance marquerait aussitôt l'arrêt de toute vie, de toute pensée. Au monde bien ordonné que nous connaissons, succéderait, sans transition, le chaos complet, et partant, absolument inconcevable; car toutes nos conceptions d’un chaos, nous les construisons avec des fragments de notre monde qui forment un ensemble incohérent; mais chaque fragment, en lui-même, est ordonné, sans quoi nous ne pourrions même l'imaginer. Nulle per-

ception, sans loi de causalité, ne serait possible :

si avec les apparences visuelles de l’eau coexistait tantôt la fluidité, tantôt la solidité; si tantôt elle éteignait le feu, tantôt lui fournissait un aliment terrible, nous n’approcherions encore pas de l'état chaotique, car le langage se refuse à l’exprimer et le mot {antôt implique, ne füt-ce que pendant une fraction de seconde, la liaison de diverses propriétés en un acte perceplif.

La vie, qui est une confiance dans les lois de la nature, ne subsisterait pas un instant, car elle n'est possible que dans et par la stabilité des lois de la nature qui maintiennent à toutes choses des propriétés permanentes. Nulle idée générale ne serait réalisable, puisque toute idée générale est une classification, et que toute classification implique la permanence des types classés; et la pensée qui est essentiellement organisation, ne pourrait prendre naissance. Qu'on poursuive ce développement, que par une application de la « méthode de différence » scientifique, on suppose disparue la cause présumée du bon ordre de l'univers, à savoir la causalité, et l’on donnera une force invincible à la conviction que cette loi tutélaire a une valeur absolue pour nous.

Mais combien sont contradictoires en bonne logique ces deux mots : absolu, pour nous! Qu'’est-

ce à dire, sinon que la locution est fautive, et que

son sens exact ne peut ètre que relativité? Car mon monde constitué par des éléments subjectifs, n’a pour support solide que mes données musculaires, et dire que la loi de causalité a une valeur absolue, c'est dire que mon système musculaire est la loi absolue des choses, la réalité suprème, ou du moins la forme nécessaire que doit prendre, en s’incarnant dans un corps, l'essence mème de la réalité inconnue. Dans l'affirmation de l'absolu de la loi de causalité, il n'y a rien de plus, mais rien de moins que l'affirmation que la réalité en soi a pour nécessaire expression consciente le corps humain.

Cette affirmation est sans preuves ; sans preuves aussi, en conséquence, se trouve l'affirmation que la loi de causalité est l'expression même de la réalité fondamentale. En fait nous n’en savons rien, mais nous pouvons sans crainte nous confier à cette loi protectrice, car le monde, la vie, la pensée existent et selon toute vraisemblance ils sont devenus ce qu'ils sont à la suile de développements qui ont duré quelques millions d'années, ce qui donne de l’élan à notre confiance dans l'avenir : ce sont là garanties suffisantes pour nous.

Mais, quoi que nous fassions, nous sommes emprisonnés dans le relatif et notre droit d’affirmation ne peut dépasser ce relatif. La pensée est soumise

nécessairement à l’espace et au temps. L'étendue

et le temps semblent être des produits secondaires issus de l’incarnation de la volonté dans le corps; il est impossible de faire par l’analyse la part de ce qui, dans cette notion, est dû au corps et de ce qui peut venir d'une source supérieure; notre intelligence et notre conscience sont relatives au corps et le corps dissous, nul ne peut dire quoi que ce soit de la réalité qui subsiste; c’est affaire d'hypothèse métaphysique. On peut trouver dans l'analyse psychologique des présomptions, et dans la pratique des raisons pour préférer telle hypothèse à telle autre, et même on peut s’efforcer de se faire une foi métaphysique solide et — nous le verrons — y arriver; mais qu'on sache bien que c'est une solution de foi, non de preuve.

De la sorte, notre droit à l'affirmation de l’éternité de la loi de causalité ou à l'affirmation de son caractère absolu, est nul. La philosophie nous enferme dans le relatif. Le probabilisme fait en définitive le fond de notre existence, puisque nous ne sommes sûrs de rien, pas même de vivre demain, pas même de vivre tout à l'heure. Nous le trouvons à la racine de notre vie et il n'est pas étonnant que l'analyse le découvre dans les fondements de notre connaissance; l’inconnaissable nous enveloppe et nous vivons dans le probable :

et

# in eo Mmovemur el SUMAUS.

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