DANS QUELLES LIMITES ? ET COMMENT
Notre pouvoir sur nos croyances est très grand. Les philosophes intellectualistes déclarent que la volonté est inefficace, parce que toute volonté de croire est inévitablement une raison de douter. Cette façon de voir dénote une connaissance très superficielle de cette importante question. Evidemment, nous ne sommes pas libres de changer de croyance d'un moment à l’autre, et par un simple acte de volonté : notre liberté réelle n'a rien de commun avec une puissance interne élective qui opérerait « comme par enchantement » à la facon d'une « petite fée ». Cette liberté est un être de raison raisonnante, comme disent les schélasliques, et mieux, comme dit Leibniz, « un être de raison
non raisonnante ‘ ». Nous ne commandons à nous-
(1) Remarques sur le livre de M. King, S 25 et 26.
mêmes qu'en nous soumettant aux lois de notre nature, et notre liberté n’est ni immédiate, ni même directe ; elle est faite de patience, et de l'emploi raisonné de nos ressources psychologiques. Ce qui nous fait libres, c'est notre intelligence qui perce le brouillard des impressions actuelles où s’agitent les animaux, et qui, capable d’embrasser le cours entier de notre existence, peut subordonner le présent à un avenir éloigné. Le but général fixé nettement, nous pouvons travailler à détruire ou à dominer les résistances, et à augmenter la puissance des idées et des sentiments favorables à la réalisation de notre dessein. Les gens pressés ne sont pas libres : ils vont, non où ils veulent, mais où le veulent leurs penchants. Les méditatifs, les patients, qui ont fait tout le travail productif de l’humanité, peuvent seuls conquérir leur liberté et en user. Étudions de près les ressources dont nous disposons pour ce grand œuvre d’affranchissement. Nous trouvons en premier lieu les puissances affectives, lourdes, brutales, désordonnées, et qui tendent à faire de notre vie un chaos d'énergies contradictoires. Cette brutalité n’est pas exclusive d’une ruse quelquefois assez fine, et nous avons étudié l’habileté des penchants, qui, après avoir pris tout seuls une décision, trouvent le moyen de faire
légitimer après coup cette décision par des raisons
qui n'y ont eu aucune part. Nous avons étudié aussi la déformation apportée par les états affectifs dans nos perceptions, dans nos souvenirs; nous avons vu le sentiment dénaturer tous les éléments de l’enquèête sur lesquels reposent nos jugements, et fausser encore l'appréciation de ces éléments déjà frelatés.
Mais, heureusement, ce même travail qui habituellement s’opère contre notre raison, nous pouvons faire qu'il s’opère pour notre raison. Nous avons en effet beaucoup d'autorité sur nos idées et beaucoup sur nos sentiments. Si nous pouvons peu de chose sur l’action de nos viscères qui, nous l'avons vu, constitue l'essentiel de toute émotion, nous pouvons tout sur la traduction extérieure du sentiment et par là nous pouvons quelque chose sur le sentiment lui-même‘. Nous avons traité ailleurs dans le plus grand détail de la marche à suivre pour asseoir notre domination sur notre vie affective. Nous nous contenterons ici de reproduire le résumé général de la tactique à appliquer *.
«1° Lorsqu'un sentiment favorable passe dans la conscience, l'empêcher de la traverser rapidement, fixer sur lui l'attention, l’obliger à aller éveiller les idées et les sentiments qu'il peut éveiller. En
(1) Voir Éducation de la Volonté, p. 60 et 95. (2) Ibid, p. 97.
d’autres termes, l'obliger à proliférer, à donner tout ce qu'il peut donner;
«2° Lorsqu'un sentiment nous manque, refuse de s’éveiller, examiner avec quelle idée ou quel groupe d'idées il peut avoir quelques liens ; fixer l'attention sur les idées, les maintenir fortement en la conscience, et attendre que par le jeu naturel de l'association, le sentiment s’éveille ;
« 3° Lorsqu'un sentiment défavorable à notre œuvre fait irruption dans la conscience, refuser de lui accorder l'attention, tâcher de n’y point penser, et en quelque sorte le faire périr d’inanition ;
« 4° Lorsqu'un sentiment défavorable a grandi et s'impose à l'attention sans que nous puissions la lui refuser, faire porter un travail de critique malveillante sur toutes les idées dont ce sentiment dépend et sur l’objet même du sentiment.
« Tel est pour ainsi dire le programme général qu'on doit chercher à appliquer. »
En faisant subir à nos sentiments ce travail conforme à nos vues d'ensemble, nous obtenons un double résultat : nous renforçons les puissances favorables à une orientation voulue de la croyance, et nous affaiblissons ou nous neutralisons les puissances de direction contraire; en conséquence, nous contrarions ce pouvoir qu'ont les sentiments hostiles
de frelater nos observations, nos souvenirs, nos
jugements dans un sens défavorable et nous aidons à cette sophistication dans le sens que nous voulons. Notre intelligence devant nécessairement être en proie à la « diplomatie souterraine » de la passion et du sentiment, qui, quoi que nous fassions, agit, et agit plus qu’on ne le pense d'habitude, nous pouvons faire que cette diplomatie qui travaille contre nous, travaille activement pour nous.
Mais là ne se borne pas notre pouvoir indirect sur nos croyances. Notre force de croire a un caractère « expansif »; elle tendrait à prendre les directions les plus contradictoires, si l'expérience ne la contraignait à suivre des lois déterminées, et ne dessinait en quelque sorte les frontières des territoires autorisés. Mais de cette expérience, nous sommes maîtres dans une large mesure, parce que toutes nos croyances reposent sur nos souvenirs : le présent, en effet, n’existe pas à proprement parler, et devient le passé à l'instant même où il naît. Or nous sommes les maitres de notre mémoire d'une façon presque complète. Nous retenons ce qui nous intéresse, ce à quoi nous avons fait attention, et ce que nous ravivons par une attention réitérée. Rares sont les souvenirs que nous conservons en dehors de ces trois cas. Comme nous pou-
vons régenter dans une assez large mesure nos senti-
ments, et par suite, nous sommes libres, dans cette mesure, de nous intéresser passionnément à cela seulement à quoi nous avons décidé de nous intéresser.
D'autre part, nous sommes, en dehors des perceptions qui nous sollicitent invinciblement, très maitres de notre attention. Nos idées, nous l'avons vu, n'agissent pas d’elles-mêmes sur nous : il faut que par un travail d’assimilation nous les fassions nôtres ; il faut que nous leur accordions une attention pleine de sympathie. Une idée étant très complexe, nous pouvons ne lui accorder qu’un examen limité, partial : nous pouvons refuser d’en épuiser le contenu. Ou même, si nous craignons que cette idée soit nuisible à nos fins, nous pouvons lui refuser audience. Si elle résiste et fait effort pour pénétrer quand même, nous avons toujours pour la vaincre dans cette lutte de patience, la ressource d’un effort de pensée énergique sur un autre sujet: L'indifférence prolongée finit par lasser
les plus rebelles. Si elles triomphent, malgré tout,
de cette indifférence, nous pouvons leur faire subir
un examen critique malveillant qui leur ôte beaucoup de leur force. Voilà pour la garde à monter à l'entrée de la mémoire.
Mais toute une tactique est possible pour assurer
notre despotisme sur les souvenirs déjà acquis.
Payor. — De la Croyance. 13
C'est une loi générale que tous les souvenirs subissent des dégradations sous l'influence du temps. Tous ceux que nous ne ravivons pas en leur accordant de temps en temps notre attention, pâlissent, puis disparaissent. Par suite, si un souvenir auquel nous eussions voulu interdire l'entrée de la mémoire a trompé notre surveillance, nous pouvons, en lui refusant désormais toute attention, en ne le ravivant pas, le condamner à dépérir. S'il sollicite quand même l'attention, on peut l'attaquer de front et Le réduire à l'impuissance par un examen dissolvani.
Par cette transformation prévoyante des matériaux desquels nécessairement sont faits tous nos jugements, nous pouvons agir avec force sur nos croyances. Mais ce n’est pas tout, nous l'avons vu, car avant tout jugement il y a une enquête. Cette enquête, nous pouvons la fausser encore. Nous pouvons refuser de considérer les « dépositions » que nous sentons devoir être gènantes; nous pouvons insister sur les arguments favorables et leur donner, par une attention rigoureuse et réitérée, un très grand
relief.
Mais, dira-t-on, c’est délibérement que nous avons fait tout ce travail « d'épuration », et par con-
séquent, toujours, quoi que nous prétendions,
SSSR
nous sentirons. nos conclusions sujettes à la défiance. Toute volonté de croire est invinciblement une raison de ne pas croire.
L'objection très forte, insoluble mème en apparence, ne nous semblera cependant que spécieuse à la réflexion. D'abord ce long travail sur nos sentiments, nos observations, nos souvenirs, nos idées, que nous avons décrit comme toujours conscient, et nettement conscient, perd bientôt ce caractère. Dès que l’œuvre est « dessinée », et que l'élan est donné, le travail « d'épuration » se fait de lui-même, en quelque sorte, et il échappe en grande partie à la conscience. La masse de molifs et de mobiles de croire devient si puissante à la longue, que quelque effort qu'on fasse, on ne peut plus douter. D'ailleurs, entre la conscience assez vaque des raisons que nous n'avons point examinées, et la conscience parfaitement netle des raisons que nous voyons, la lutte n'est pas longue : un état vague, incapable de se légitimer par des raisons, et qui n'est qu'un sentiment confus, devient nécessairement de plus en plus vague, et finit par disparaître, ou s’il ne disparaît pas, il est comme ces formules que nous répétons, et qui n'ont aucun retentissement ni dans la pensée, ni dans les sentiments, formules inefficaces, « psittacisme » pur.
C’est un doute {héorique.
— Très bien, dira-t-on, un doute théorique, mais enfin un doute! Par conséquent un état de croyance est impossible puisqu'il y a doute!
— Si ce doute théorique, répondrons-nous, vous paraît détruire la possibilité d’un état de croyance, vous prouvez trop, car 1l n'est aucune vérité qui ne soit affectée de doutes théoriques. En réalité, vous n'êtes sûrs, absolument sûrs, de rien — vous ne pouvez être sûrs de l’existence de vos semblables, un philosophe pouvant émettre sur ce sujet des doutes (héoriques très solidement fondés; vous n'êtes pas sûrs des vérités de la géométrie, les hypothèses qui en sont le fondement pouvant être ébranlées par un doute théorique; je ne suis pas sûr de vous avoir devant moi, car l'étude des hallucinations trouble toutes mes perceptions d'un doute théorique; et ainsi de suite.
Si donc le doute théorique avait réellement de l'influence sur nos croyances, nous ne croirions à rien. Or, nous croyons, même nous autres philosophes, à beaucoup de choses, et c’est dire que l'amas de nos doutes théoriques (car nous en pouvons avoir même sur notre propre existence) n’a guère de valeur pour nous empêcher de croire. Par suite, s’il est vrai que toute volonté de croire soit une raison théorique de ne pas croire, il est
tout aussi vrai que cette raison théorique n'a au-
cune valeur pratique, et c'est tout ce que nous prétendons.
D'ailleurs on oublie, quand on soulève cette objection dangereuse, et de nature à ébranler nos certitudes les mieux assises, que nous croyons avec tout ce que nous sommes, avec notre corps aussi bien qu'avec notre sensibilité et avec notre intelligence. Croire, c’est se retenir d'agir, mais c'est être prêt à agir, et l'action, nous l'avons vu, n'est possible que par nos muscles. Au début elle est toujours pénible et difficile. Que d’efforts ne nous faut-il point pour apprendre le maniement précis de nos membres et pour devenir maitres d'actes complexes, comme nager, écrire, etc.! Comme toute croyance implique l’accomplissement ou l’abstention d'actes déterminés, il résulte que l'action est nécessaire pour créer de solides habitudes qui feront du corps plus ou moins indiscipliné et rebelle, l'outil docile et « bien en main » de la volonté. Le premier acte laisse après lui le germe d’une habitude, et non content de mettre à son service toutes nos activités, 11 y met encore toutes nos passivités : car très paresseux, nous aimons les chemins tout frayés, et l'habitude rend tout facile, et, en mème temps, par contraste, elle fait paraître les voies qu’elle n’a point aplanies
plus pénibles qu’elles ne le sont en réalité. Aussi
prenons-nous des habitudes avec une incroyable facilité, et nos habitudes tendent-elles à devenir de plus en plus tenaces.
Si les résultats en quelque sorte physiques de l’acte sont si considérables, ses effets psychologiques sont encore plus grands : d’abord l’action sert d'appui à la croyance. De même que la pensée tend à s’égarer et à tourner à la rêverie sans le secours de l'écriture qui la précise, qui la soutient, qui la ravive après ses distractions, et qui sert comme de centre de ralliement aux idées, de même, nos croyances ont besoin d'un soutien matériel, d'un support où, comme Antée reprenait ses forces en touchant le sol, elles puissent renouveler leur énergie. Sans ce soutien, la croyance demeure une croyance vague, qui ne peut se ressaisir, qui ressemble à une causerie sans efficacité avec soimême; c'est le cas de toutes les croyances non accompagnées de la pratique. Seule, en effet, la pratique nous permet d’éprouver notre propre sincérilé : tant que nous n’avons point réalisé nos idées dans nos actes, nous ne savons sinos croyances les plus énergiques en apparence ne doivent point celle apparence au sommeil des passions et des puissances hostiles qui dorment, comme font les fauves, les yeux entr'ouverts, et que la moindre
agacerie dressera tout frémissants. Nous avons
dans la pensée un grand nombre d'idées énergiques, revêtues de la peau du lion; l’action peut seule en déceler les longues oreilles.
En outre, de mème qu'il faut l'offensive pour renseigner une armée sur la situation de l'ennemi et pour lui permettre de savoir si les troupes qui se dissimulent sont un simple rideau ou le gros de l’armée; de même la conscience est si sujette à l’erreur, que l'acte seul nous fait connaitre la vérité sur la force exacte de nos sentiments, et sur la valeur de nos croyances. De plus, dès que nos croyances passent à l'acte, l'acte leur donne quelque chose de sa nettelé. Toute action est une manifestation énergique du parti le plus fort en nous : au milieu des troubles, des luttes intérieures, tout acte est un coup d’état du groupe d'idées et de sentiments qui résolument dédaigne l'opposition et la nie. Ce coup d'état est d'une importance capitale, d'abord parce que la croyance est chose intérieure, tandis que l’acte est chose extérieure; il fait descendre notre vie intime sur la place publique. Par suite, il met en mouvement des sentiments sociaux d’une puissance extrème; ilexcite ce besoin de l'estime qui, n’allant jamais aux décousus, aux incohérents, nous impose une conduite logique. Ainsi, le parti intérieur qui a eu l'initiative d'agir se trouve considérablement
fortifié par cette initiative même. L'acte nous
engage d'honneur; nous ne pouvons plus reculer, ni modifier notre ligne de conduite sous peine, soit de paraître incohérents, soit plus souvent de paraitre lâches en cédant devant la moquerie, l'opposition, la menace : agir, c'est donc brûler ses vaisseaux.
En outre, le parti intérieur qui a agi prend sur celui qui est demeuré inactif la supériorité qui fait préconiser à la guerre la tactique offensive : on sait que, sans exceplion, celui qui prend l'offensive, fût-il battu presque partout, est infailliblement vainqueur s’il triomphe sur un seul point’, et cette loi se vérifie en nous parce que notre besoin d'agir est tel, que l’action nettement engagée provoque l’enrôlement de toutes les activités qui dorment, et qui se fussent enrôlées dans le parti contraire s'il eût agi le premier.
De toutes façons, par conséquent, nos acles agissent sur nous, et de plus, en provoquant la discussion, l'appréciation de l'entourage, ils favorisent l'éclosion de nombreuses idées tendant à légitimer notre conduite, et par suile ils engagent notre amour-propre à persévérer.
Enfin, croire, élant préimaginer certains actes, si ces actes sont accomplis fréquemment, la préi-
maginalion devient de plus en plus facile et la
(1) Cours de lactique, 2% année, de Jacquelot du Boisrouvray.
Ne ici ét
croyance tend vers l’automatisme, car elle est, par essence, prompte à se répandre où nul obstacle n'est suscité et à plus forte raison sur les routes frayées.
Il résulte de ce qui précède que la pratique a une influence indéniable sur nous-mêmes, et comme la pratique dépend de nous, nous disposons librement, d'un grand pouvoir sur nos croyances.
Voilà une nouvelle raison pour que les doutes théoriques n'aient guère de valeur pratique. Mais afin de présenter d'une façon concrète les résultats auxquels nous sommes arrivés, il est nécessaire d'étudier la croyance dans une de ses manifestations sociales essentielles, nous voulons dire
dans la foi religieuse .
(1) Nous prendrons comme type de foi religieuse la foi catholique, parce qu'elle est la seule qui prétende s'emparer de l’homme tout entier et parce qu'elle impose les plus grands sacrifices de pensée à ses fidèles.