CHAPITRE II
Qu'est-ce d’abord que la réalité objective pour nous ? Une telle question semble au vulgaire signe d'une étrange folie. Le monde extérieur, c’est ce qu'on voit, ce qu'on touche, et point n’est besoin de spéculer sur une donnée aussi simple. Les positivistes, dont le caractère dominant est une sujétion aveugle aux opinions sans critique, et en quelque sorte le refus de dépasser les prétendues données des sens, ont mis à la mode le mot fair. Un fait, une vérité de fait, s’en référer aux faits, cela se décline. On a dirigé contre la philosophie toute une campagne au nom du fait. Or, quand on en vient à l'examen analytique de la réalité extérieure, on s'aperçoit avec étonnement que la différence essentielle entre le philosophe et le savant, c'est que le premier est profondément pénétré de l’esprit scientifique, et que le second est loin,
en général, de l'être au même degré. Le savant,
en effet, accepte sans examen, sans critique, les données fondamentales de la science et nous verrons que cette absence de critique, cette foi du charbonnier, est la condition même du progrès des connaissances, qui ont pour fin non de savoir mais de prévoir. Le philosophe qui veut savoir n’est nullement tenu au respect aveugle des données des sens. Chercher ce qu'est un fait ne lui parait point chose inulile. Il est d'ailleurs étrange de constater combien se dissout à l'analyse cette chose en apparence si forte et si résistante qu'on appelle un fait, et au nom de laquelle le savant sans critique se moque de la philosophie. Le mot si net nous suggère invinciblement la croyance à une réalité précise, à contours distincts ; mais il recouvre en vérilé un phénomène d’une prodigieuse complexité. Il se produit en psychologie ce qui s'est produit en chimie. Les chimistes d’hier s’arrêtaient à l'atome. Ils voyaient dans ces éléments des éléments simples et indivisibles. Ils ont dû cependant aller plus loin, et W. Thomson considère les atomes comme des anneaux-tourbillons qui différeraient non par leur substance, mais par leur masse et leurs modes de mouvement’. En psychologie de même,
il a fallu dépasser le point de vue simpliste des
(1) Cf. Revue scientifique, les dimensions des atomes, 16 mars 1872. :
Payor. — De la Croyance. 2
psychologues d'hier. Les perceptions les plus élémentaires ont été reconnues d’une richesse prodigieuse. Toute perception est la suggestion instantanée par quelques éléments présentatifs, d'un nombre considérable d'états représentatifs. Qu'est en effet le donné dans ma perception visuelle d'une orange ? la couleur. La forme, la résistance, le relief ne sont pas donnés : ce sont d'innombrables expériences antérieures qui me mettent à même aujourd'hui d'évoquer ces qualités avec la vivacité du présentatif. Ma sensation actuelle n'est qu'une part extrèmement faible dans la perception totale.
Si d'une perception simple nous montons aux perceptions complexes, comme celle de Paris vu des hauteurs de Saint-Cloud, le nombre des éléments suggérés croit prodigieusement.
De sorte qu'en poursuivant notre analyse, nous voyons de plus en plus le /aif nous échapper. Les objets particuliers les plus solides en apparence, et les plus uns s'évanouissent en une multiplicité fuyante qu'on ne peut saisir. Nous nous apercevons mème bientôt que nous n'avons pas, à proprement parler, l’idée d’un objet particulier, et que toute idée d’un objet particulier est une espèce d'image-type, la plupart du temps arbitraire, et par suite wne idée générale au sens où l’entendent habituelle-
ment les conceptualistes. Tout objet particulier
constitue à lui seul une classe de représentations semblables. Par exemple, la perception que j'ai de ma lampe de travail est une image qui tient lieu des images innombrables que peut présenter ma lampe suivant que je la vois d'en haut, d'en bas, d'à côté, allumée ou non. Ma lampe, c’est d'abord pour moi, parmi les centaines d’aspects différents qu'elle peut présenter, les vingt ou trente aspects tranchés qui me sont familiers. Mais en présence de cet encombrement d'images particulières, le procédé de l'esprit est toujours le même : il choisit, sans que ce choix soit conscient, l’nage habituelle et cette image arbitraire, sert à penser la classe entière. Elle devient le représentant d’une foule anonyme et une fois élue, elle accapare toute la place au soleil. La foule dont elle tient lieu est réduite à néant; il se produit alors un phénomène curieux de falsification des perceptions. Lors même que je vois un objet sous une forme déterminée par notre position réciproque, l'image-type s’interpose entre cette forme et moi, et chasse de la conscience le donné pour en prendre la place. Cela est très net chez les enfants et chez les ignorants chez qui le professeur de dessin n'a point contrarié la tendance à toujours penser avec les images-types. Non conscients des illusions de la
perspective, ils se résoudront difficilement à dessi-
ner ovale une montre qu'ils verront couchée à plat sur la table à deux mètres d'eux ; ils dessineront quatre pattes à un chat qu'ils verront venir à eux et traceront les fenêtres d’une longue façade vue de profil comme s'ils les voyaient de face: tant il est difficile, pour qui n’est pas averti, d'éviter l’image-type avec laquelle nous pensons les milliers d'aspects qui devraient constituer pour nous un objet‘.
De sorte qu'au moment où nous comptions saisir dans la perception des objets élémentaires une réalité solide, cette réalité nous échappe : nous nous apercevons qu'il faudrait, pour épuiser la richesse du moindre objet, épuiser en quelque sorte un infini. Nous constatons que tout objet constitue à lui seul wne classe, qu’un objet est une idée générale, une formule abréviative, et que la pensée à l’état inférieur — c'est-à-dire la pensée imagée elle-même —— est un prodigieux appauvrissement de la réalité. Elle n’est qu'un symbole, un signe représentant une collectivité : il est plus vrai qu'on ne le croit, que nous pensons seulement des idées générales, et que penser, c’est abstraire.
Si nos images mèmes sont des abstractions, que
(4) Voir, pour le développement de ces idées, notre article sur la formation des idées générales, Revue philosophique, juin 1891, p. 631.
vont être nos idées générales proprement dites ? Des abstractions d’abstractions... mais comme nous sommes en quête de la réalité, ce n’est point vers les idées générales que nous devons tourner nos regards. Il va falloir aller plus au fond encore, et puisque nous n'avons pas saisi la réalité dans les perceptions, poursuivons-la jusque dans les élé-
ments constituants de la perception.
Dans une perception, aussi élémentaire qu'on la suppose, il y a des sensations interprétées par la foule des souvenirs suggérés. En épurant par l'analyse l’état total, en séparant le donné du représentatif, on obtient un résidu singulièrement réduit. Malheureusement, si en théorie il semble qu’on puisse remonter jusqu'aux éléments primitifs, c'est-à-dire jusqu'aux sensations élémentaires, en réalité, il est impossible de dégager les sensations de tout élément intellectuel : nous l’avons vu, en effet, aucune sensation n'est absolument nouvelle pour nous et nécessairement une sensation éveille le souvenir des sensations identiques ou simplement semblables perçues antérieurement, de sorte que ma sensation est #nodifiée déjà par la fusion en elle de souvenirs. Il faut donc renoncer à l'espoir d'atteindre le donné actuel pur, le présen-
tatif pur. La sensalion, répétons-le, est pour nous
une hypothèse puisque nous n’en avons nulle expérience.
Mais, en admettant même qu'on pût atteindre le donné pur, trouverions-nous en lui la réalité objective? Nous devons répondre non, car la sensation d'ordre intellectuel n’est pas encore ce qu’il y a de plus réel en nous. Elle est déjà un symbole d'autre chose de plus profond qu'elle. A son tour, elle est une formule abréviative de phénomènes plus fondamentaux, plus lourds, plus compliqués et plus lents à se mouvoir, c'est-à-dire de nos sensations affectives. De quelque chose, en effet, qui existerait hors de nous, nous ne savons, nous ne pouvons rien savoir. Nous n'avons conscience que de nous-mêmes, de nous-mèmes affectés de telle ou telle façon. Mais ce qui explique nos affections, ce ne sont point des objets extérieurs, mais notre nature intime. « L'appétit, dit Spinoza, est l'essence même de l’homme... ce qui fonde l'effort, le vouloir, Fappétit, ce n'est pas qu’on ait jugé qu'une chose est bonne, mais au contraire on juge qu'une chose est bonne parce qu'on y tend par : l'effort, le vouloir, l'appétit, Le désir. » De sorte que lorsque nous poursuivons celte réalité que nous cherchions dans la perception, puis dans la sensaton, puis dans les affections, cette réalité nous fuit ;
nos affections n'expriment que nous-mêème, ne
manifestent que la nature inlime de notre appétition et rien du dehors, puisque si notre appélition élait différente, nos volitions seraient différentes. Nous aurons d'ailleurs à revenir sur ce point et à pousser à fond nos investigations quand nous étudierons la représentation. La sensation étant l'élément constitutif de la réalité externe, il suffisait de montrer que cet élément est lui-même un symbole de quelque chose de plus profond. Mais nous devons pour le moment nous arrêter là et étudier de plus près ces sensations elles-mêmes. Elles sont loin d'avoir dans nos perceptions la même importance. Les sons, les couleurs, la température semblent à peine appartenir aux corps : ce sont qualités séparablés. Ce corps, demeurant ce quil est, peut cesser d'être coloré, ou peut être coloré autrement. Cette cloche, de même, résonne, puis ne résonne plus. La couleur et le son se trouvent donc être des qualités étrangères à l'essence des corps. Elles sont en outre intermittentes ; leur coexistence avec les choses est extrêmement condilionnelle. Nous savons de plus qu'une modification insignifiante dans les organes des sens changerait complèlement notre monde de couleurs, d’odeurs, de sons. Il suffirait qu’insensible aux vibrations auxquelles correspondent
les sept couleurs du spectre solaire, notre rétine
devint sensible aux rayons ultra-violets. De même notre monde des sens s'évanouirait et ferait place à, un monde nouveau si notre tympan, au lieu d'être impressionné par les vibrations inférieures à trente-huit mille par seconde ne l’élait plus que par les vibrations supérieures à ce taux. Il n'est point besoin d’une imagination bien féconde pour concevoir la suppression du sens de la température et son remplacement par un sens des états électriques. Ces simples modifications dans les organes de nos sens transformeraient, dans une grande mesure, notre perception du monde extérieur.
D'ailleurs le monde des qualités secondes nous laisse dans une incertitude fâcheuse. Il nous semble probable que nos sensations ne sont jamais identiques à celles des autres hommes. Le daltonisme nous a déjà avertis que nous ne voyons pas tous les mêmes couleurs dans les mèmes objets. Peut-être les anciens ne distinguaient-ils qu'une partie des couleurs que nous distinguons actuellement. La thèse a élé soutenue avec quelque force, mais quoi qu'il en soit et sans remonter si haut dans le temps, il est bien évident que si nous ne voyons pas les mêmes objets avec la mème couleur, il est impossible que nous le sachions. Si je vois la Méditerranée calme et ensoleillée toujours de la
même couleur, si mon voisin la voit aussi loujours
de la même couleur, peu importe que la couleur vue par mon voisin ne soit point identique à celle que je vois puisque nous /s appelons du même nom. Pour savoir si sa sensation et la mienne sont identiques, il faudrait que, percevant comme je perçois, je pusse au même instant percevoir comme il perçoit, afin de comparer, ce qui est impossible : il subsiste donc un doute très fort sur ce
sujet. Il en est de même pour nos autres sensa-
tions : étant donné que les dissemblances entre nos
corps sont assez notables, et que les états affectifs de deux personnes sont assez différents, il est fort probable que si je pouvais pénétrer, demeurant moi-même, en la conscience d'autrui, je serais stupéfait de constater combien sont peu ressemblants nos mondes de qualités secondes.
Pour toutes ces raisons plus ou moins clairement entrevues, les qualités dites secondes n'ont jamais paru constituer la réalité du monde extérieur. Heureusement toutes nos sensalions n'ont point une nature aussi fuyanie : nos sensalions tactiles, quoique très semblables aux qualités secondes, prennent un caractère de solidité plus réelle par leur liaison invariable avec les sensations de résistance, qui, elles, font en quelque sorte saillie dans la conscience. Que nous soyons debout, assis ou
couché, que nous marchions.ou non, toujours ces
sensations de résistance sont présentes. Associées aux sensations du toucher, de pression sur nos membres, de tension musculaire et de mouvement, elles nous donnent toutes les qualités permanentes des objets : le dur, le mou, le solide, le fluide, le friable, le résistant, le fragile, et en outre le ductile, le rétractile, le compressible, l'élastique, le rude et leurs contraires.
Toutefois si la permanence de ces données fait d'elles un élément capital de la réalité, il ne faut pas perdre de vue qu'elles sont encore des sensations et que, comme telles, si elles n'avaient aucun lien avec quelques autres données plus solides qu’elles, nous n’aurions qu'un pur état de rève, et non une réalité.
Chassés de sensations en sensations, nous ne trouvons nulle part l'élément stable qui est nécessaire pour asseoir l'affirmation, la croyance à l'objectivité qu'implique tout jugement.
Il reste une dernière ressource : c’est d'examiner si cette réalité que nous cherchons, et que les sensations sont reconnues impuissantes à nous donner, ne serait point constituée par les rapports entre les
sensations ?
Il est clair que les rapports de ressemblance étant
des rapports perçus par l'esprit et qui n'existent pas
dans la réalité en tant que rapports, leur étude revient de droit à la représentation. Restent donc les rapports de coexistence et de séquence, c’est-àdire les rapports dans l’espace et dans le temps. Tout d’abord nous ne croyons nullement avec Spencer! que les rapports d'espace puissent être ramenés à des rapports de temps. Les enfants n'ont qu'assez tard la notion du temps, et pour notre compte personnel, nous n'avons du temps qu'une représentalion fort inexacte : nous ne pouvons penser le temps qu'en termes d'espace, tout en ayant le sentiment net qu'il y a dans la conscience du temps un élément sui generis qui n’est en rien réduclible à l'espace. D'autres personnes que j'ai étudiées ont un sentiment assez net du temps; éveillées la nuit, elles savent toujours, avec de faibles erreurs, l'heure qu'il est. Ces personnes semblent donc bien avoir du temps un sentiment direct, et irréductible à l’espace. Peut-être ce sentiment est-il dû pour une large part à l’ensemble des données du cœur qui bat, de la respiration qui va avec la régularité du balancier d'une horloge. Quoi qu’il en soit, à ce sentiment se superpose une représentation, une traduction de lui-même en
termes d'espace et c’est, à notre avis, de la combi-
- (4) Psych., II, $ 336.
naison de ce sentiment irréductible et de sa traduction en termes d'espace que provient notre idée du temps. Seule cette application du temps sur un canevas spatial donne de la précision à nos souvenirs du temps. Qu'on le remarque d’ailleurs, ces deux trames qui supportent notre représentation du monde extérieur, l’espace et le temps, sont inséparables. On ne se représente l'espace lui-même qu’en le parcourant des yeux en réalité ou en imagination. Voilà nécessairement introduite dans la représentation de l’espace l'idée du temps. Inversement nous ne nous représentons le temps, nous l'avons dit, qu'en termes d'espace, de sorte que ces deux notions sont irréductibles l’une à l’autre et absolument solidaires.
Mais comme, dès qu’un besoin de précision se fait sentir, nous traduisons le temps en termes d'espace; comme l'espace, l’espace visuel principalement, est une donnée nette, précise; comme cetle donnée est constante, qu'elle est uniforme, elle devient comme la trame solide sur laquelle nous brodons notre monde de sensations, de qualités secondes. Si j'examine en effet ce qui constitue pour moi ma vallée natale, aussitôt surgit dans ma pensée l’image d'une vallée resserrée entre deux chaînes de montagnes abruptes ; sur ce dessin un peu fruste,
se situent des détails de plus en plus nombreux;
mais la première opération est la nise en place du dessin; c'est une question de rapports d’étendue, de position. Puis sur cette charpente fondamentale, se placent, ici, la blancheur éclatante des neiges éternelles, là, la tache sombre des forêts de sapins, les chalets, les troupeaux qui paissent, etc. Parmi ces rapports de position, les uns sont purement fortuits : tel celui de ce nuage qui recouvre bizarrement cette sommité. D’autres sont stables : ce sont les rapports de coexistence de ces montagnes, rapports presque éternels si je compare leur durée probable avec la durée de la vie humaine. Enfin, par-dessous ces couches de rapports sont les rapports vraiment conçus comme éternels, et qui font l'objet de l'étude des sciences et l’objet de nos perceptions élémentaires.
Qu'on multiplie les exemples, et l'on trouvera au fond de tout souvenir du monde extérieur cette trame spatiale qui est le soutien de tout le reste, Mais n'oublions pas de le remarquer, situer des qualités secondes sur une trame spatiale, cela ne nous fait nullement sortir du subjectif. L'espace est constitué par nos données musculaires. Si, semblables aux plantes fixées au sol, nous n'avions pas de muscles, nous n’aurions nulle idée d'espace ou d’étendue. Nous aurions peut-être la notion
d'effort, de résistance, mais cela n’est aucunement
démontré et le contraire nous semble bien certain ‘
Par suite, notre notion d'espace est encore tout entière relative à nous, subjective. Le caractère qui différencie cette «qualité primaire » des qualités secondes, c'est sa nécessité. Cette nécessité, cette impossibilité d'absence, tandis que les qualités secondes sont intermittentes, c'est ce qui constitue la primauté de l'étendue et de la résistance. Notons que de notre point de vue les empiristes ont raison dans leur explication de la genèse de la notion d'espace, puisque, si nous n'avions nulle expérience, nous n’aurions aucunement cette notion; mais les rationalistes ont raison aussi quand ils affirment la nécessité de cette notion, nécessité absolue pour nous. Et en outre, si l'empiriste explique le comment de la formation de cette notion, il ne possède aucun renseignement sur la nature du pouvoir qui agit par l'intermédiaire des muscles. Il a donc tort de considérer son explication comme totale, puisque l'élément essentiel demeure mystérieux, inconnaissable autrement que par ses manifestations. Il ne faut donc pas s’en faire accroire et nous devons reconnaître que nous n’expliquons le tout de rien. Spencer sur ce point avoue que nous expliquons
(1) CÉ. sur cette question, la pénétrante étude de W. James : Le sentiment de l'effort. Cf. Bain, Sens et Intell. l'® partie, et un
excellent résumé de la question, Bastian : Le Cerveau ct la Pensée, appendice. |
CE QU'EST LA RÉALITÉ OBJECTIVE 31 tout, sauf le « nexus inconnu permanent qui n’est jamais lui-même un état de conscience, mais qui est ce qui tient les états de conscience unis ensemble‘ » et Stuart-Mill dans le chapitre xn? et dans l’appendice, lutte avec un embarras comique contre la conclusion vers laquelle le pousse l'analyse qu'il poursuit, et qu'il finit par donner de fort mauvaise grâce ; 1l parle aussi du « lien inexplicable... mais aussi réel que les sensations elles-mêmes » qui relie le passé au présent et il admet la réalité du moi, absolument ruineuse pour son empirisme superficiel.
Mais pour nous en tenir à ce que nous connaissons, notre analyse de la réalité objective nous a conduits à reconnaître que le monde extérieur se compose uniquement de sensations, sensations reliées suivant des rapports nécessaires dans le temps et dans l’espace. Les sensations ayant un caractère de subjectivité indéniable et nous indiquant seulement l’état de notre corps, il demeure évident que l'objectivité ne peut être constituée que par les rapports. C'est en eux seulement que nous trouvons la réalité que nous cherchons. Mais nous voici bien près de la définition Leibnizienne que le monde extérieur n’est qu'un rêve bien lié. Il est en effet tout entier constitué avec du subjectif
(1) Principes de psychologie, $ 469.
(2) Philosophie de Hamilton, trad. française, p. 250.
et la seule chose qui ait un caractère objectif, c'est la place nécessaire des états de conscience sur la trame musculaire qui les supporte, trame qui est notre représentation symbolique du temps et réelle de l’espace. Notre analyse est venue rejoindre par la voie inductive la conception Kanlienne : « Si la place de chaque phénomène dans l’espace et dans le temps nous paraît tellement déterminée par ceux qui le précèdent ou l’accompagnent qu'il nous soit impossible de l'en ôter par la pensée, cette détermination nécessaire est quelque chose de distinct de nous, puisqu elle s'impose à nous et qu'elle résiste à tous les caprices de notre imagination ‘. » En effet, cela seul est objectif dans le monde dit extérieur, à savoir que nos sensations secondes se projettent sur la trame des données musculaires et que celle projection s'impose absolument à nous dans sa permanence.
La psychologie nous conduit jusque-là : elle explique tout du dedans, et la réalilé ne peut plus ètre pour nous que la broderie formée par nos sensalions auditives, visuelles, tactiles, etc., sur une trame de sensations musculaires de présence constante, nécessaire pour nous, trame qui forme le fond solide et résistant de la notion d’objectivité.
(1) Lachelier. Fondement de l'induction, première édition, PD8 4,58.