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NATURE DE NOTRE REPRÉSENTATION DE LA RÉALITÉ LA CONNAISSANCE VULGAIRE

Nous devons maintenant examiner ce qu'est dans notre intelligence la représentation de la réalité : toute croyance n'étant que l’affirmation de l'exactitude ou de la non-exactitude de cette représentation.

Ce qui donne à la représentation tout entière son caractère très net et spécifique, c'est que les nécessités de l’évolution ont condamné la longue série des générations successives dont nous sommes les aboutissants transitoires, à des luttes sans trêve et sans merci contre le monde extérieur et entre elles. Cette loi de sang a dominé tout notre développement mental. Nos sensations, notre mémoire, notre connaissance, n’ont rien d’une photographie passive du monde extérieur. Toute attitude a été une attitude de défense, et comme il est en général trop tard pour éviter le danger qui menace quand

il est en contact avec l’épiderme, chaque augmen-

PayoT. — Dela Croyance. 3

lation de portée des appareils avertisseurs a été un progrès précieux et c’est de ces progrès accumulés que sont issus, ainsi que le démontre la morphologie‘,les organes des sens des animaux supérieurs. L'apparition de l'intelligence a été le plus considérable de ces perfectionnements, aussi l'intelligence a-t-elle été primitivement tout entière tournée vers la défensive (ou l'offensive cela va sans dire). Aujourd’hui même, toute notre connaissance vulgaire, toute notre science, n'ont pour but que de prévoir afin de pouvoir. Le savant est ignorant, d’une ignorance irrémédiable et absolue de la réalité des choses : il tourne le dos à cette réalité, ainsi que nous le verrons.

Ces considérations sont d'une importance capitale pour comprendre le rapport de notre représentation et de la réalité, et par suite pour comprendre sur quoi portent nos croyances. Quelque lente que soit une telle analyse qui nous oblige à étudier séparément la réalité, puis la représentation de celte réalité, il nous est impossible de prendre une autre route : le lecteur se trouvera dédommagé de ce détour par l'extrème importance des résultats obtenus.

Cette loi que tout notre savoir n'est pas savoir,

(1) Gegenbaur. Analomie comparée, trad. française, page 47.

mais bien défense, n’est nullement une loi empirique : nous pouvons la déduire de la nature de la sensation, de la perception et des idées générales, tout notre connaître vulgaire n'étant qu'une extension de la défense musculaire.

En ce qui concerne les sensations, il est nécessaire de revenir à la conception cartésienne. Descartes a fort bien compris que nos sensations n’expriment que nous-mêmes : « nos sens, dit-il', ne nous enseignent pas la nature des choses, mais seulement ce en quoi elles nous sont utiles ou nuisibles. » Il est facile en effet de prouver que la sensation ne peut avoir d'autre rôle.

Les animaux supérieurs n'entrent en relations avec le monde extérieur que par l'intermédiaire de leurs muscles. Voilà la loi dominatrice de tout notre développement psychologique.

D'abord des mouvements font partie intégrante de toutes nos sensations. Que seraient, en effet, les données de nos sens si nous n'avions pas de muscles? Les données du tact, cessant d’être associées aux données musculaires de la résistance, perdraient toute importance : à peine existeraientelles puisque nul sens ne s’habitue plus facilement

aux impressions constantes et que le changement,

(1) CE, Regulæ, XII, Princip., art. 189, sqq.; Méditat. vr.

l'exploration volontaire, paraissent être la condition nécessaire de sa délicatesse. N'avons-nous pas cessé de sentir les habits si incommodes que nous impose la mode? De même, faites que l'œil ne soit pas enveloppé de muscles; que du rang d'appareil musculaire il tombe au rang d’un sens immobile, et ses données seront à peine plus importantes pour notre connaissance que les misérables données du goût. Comme l'objectif d'un appareil photographique d’observatoire, l'œil n’enregistrerait que les images qui daigneraient en quelque sorte passer dans le champ de la vision : que dis-je, les images? Image implique forme, distance, et c'est à ses muscles que l'œil doit ces notions. Les couleurs et les jeux de lumière se succéderaient sans précision, sans signification, dans une conscience aussi obscure que celle de l'éponge. Nous n’aurions pas non plus, sans muscles pour tourner la tête, de renseignements sur la direction d'où partent les sons; sans muscles aussi pour mouvoir les osselets et tendre le tympan, nulle accommodation possible : l’ouïe serait le sens d’un seul son ; or, comme le remarque Hobbes, c'est une même chose que d’avoir une sensation unique et de n’en point avoir. En outre, notre monde n'aurait plus pour nous ni résistance, ni étendue, car ce sont là des don-

nées musculaires, et notre vie s’écoulerait analogue

à un rêve à peine ébauché, notre vouloir élant confiné dans l'obscurité de très vagues désirs lourde-

ment naissants dans une conscience engourdie.

Non seulement le mouvement est la condition essentielle de toute sensation précise et instructive, mais il précède chronologiquement toute sensation. Le mouvement ne s'explique pas seul. Il suppose la force de se mouvoir et le désir de se mouvoir; en d’autres termes, le mouvement ne s'explique que par la tendance. Or qu'est-ce qu’une tendance déterminée, sinon le vouloir-vivre canalisé en quelque sorte, et qui a pris une des formes imposées par notre constitution physique ? Le caractère de ce vouloir est d’être insatiable et de ne connaître qu'à l'expérience les limites de ses forces. Obligé de s'exprimer par des muscles et par des actes précis, ce vouloir est contraint de soulever le poids des membres et de maitriser leur résistance.

C'est là encore un fait dominant en psychologie. Tout acte musculaire, quel qu'il soit, implique des conditions organiques très nettes. Il faut sous peine de faligue et mème d'épuisement complet, que le muscle trouve dans le sang où il baigne de quoi réparer rapidement ses pertes. La nature y à pourvu, et tout acte musculaire normal trouve

immédiatement dans la circulation activée un su:-

croit d'éléments nutritifs et, dans ce cas, il y a plaisir. Si au contraire le jeu régulier de la nutrition ne suffit point à produire les forces nécessaires à l'acte, un appel violent et désordonné se produit dans tout l'organisme et il y a douleur. Le plaisir et la douleur sont consécutifs à l'effort musculaire : ce sont, malgré les localisations que nous en faisons, des phénomènes généraux qui ont pour fonction d'avertir purement et simplement que tel acte dépasse ou non la limite de nos forces. Leurs qualités, leurs formes en quelque sorte, d'ailleurs très semblables entre elles, et très peu nombreuses, expriment seulement les variations quantitatives du rapport entre les forces dont nous disposons et les forces que nos actes délruisent en les consommant. Mais nous ne pouvons insister sur ce point *.

D'ailleurs on pouvait prévoir a priori ces résultats. Notre corps n'est que l'ensemble des organes nécessaires au fonctionnement des muscles de relation. Dans cetle machine compliquée, comme dans les machines industrielles, tout est fait en vue du

mouvement; mais en retour cette machine impose

(1) Nous avons exposé cette théorie avec les preuves à l'appui, dans un article intitulé : Sensation, plaisir el douleur (Revue philosophique, mai 1890). On trouvera ces preuves reprises et développées dans un livre qui paraîtra ultérieurement (Le spectre mental).

À. gt Eh DAS

ses lois qui sont les lois de la nutrition. El la conscience affective (plaisir et douleur) exprime en somme le rapport de chaque acte volontaire avec les lois de la nutrilion t.

Et qu'on y réfléchisse bien, la sensation (et à l'origine toute sensation est affective) ne peut pas exprimer autre chose. Elle n’exprime rien du dehors : ma conscience, personne ne le contestera, ne peut sortir de moi-mème, elle ne peut exprimer que moi, que la façon dont je réagis contre les impressions externes. En admettant (chose inconcevable) qu'il y ait un monde extérieur différant absolument de mes états de conscience, je suis séparé de ce monde extérieur par des nécessités inéluctables. Je ne puis pas faire que je n’aie pas un corps; je ne puis pas faire que ce corps, avec ses organes des sens, ne soit pas la condition absolument nécessaire de mon entrée en relations avec ce monde extérieur. À moins de tomber dans les errements

enfantins du spiritisme, on ne peut admettre que

(1) M. Bergson (Les données immédiates de la conscience, p. 26) est arrivé d'un point de vue fort différent à des conclusions fort analogues aux nôtres. « L'intensité des sensations affectives ne serait... que la conscience que nous prenons des mouvements involontaires qui commencent, qui se dessinent en quelque sorte dans ces états. le concert de ces états psychiques élémentaires exprime les exigences nouvelles de l'organisme en présence de la nouvelle situation qui lui est faite. » Mais faute d’une claire notion de la nature de la sensation, M. Bergson confond la sensation et les mouvements..…., la sensation affective n'étant que la conséquence des mouvements.

l’âme entre en contact direct avec les choses « en soi » ; il en résulte que la conscience ne peut traduire que le corps, que la facon dont le corps réagit en présence d'impressions « externes ».

Une impression externe quelconque provoque une réaclion totale de l'organisme tout entier solidaire'. La sensation affective exprime cette réaction dans l'unité de la conscience, et comme l'a fort bien vu Spinoza « une image c’est une idée (— élat de conscience) qui marque la constitution présente du corps humain bien plus que la nature des corps extérieurs? ». Puis, ainsi que nous l'avons démontré dans l’article cité, de par les nécessités de l’évolution, cette réaction qui est l'adaptation des fonctions nutritives (accélération de la circulation, de la respiration, etc.) à l'acte musculaire, en est arrivée à précéder l'effort musculaire. C'est ce notable perfectionnement qui a fourvoyé tous les philosophes empiristes : ils ont vu dans la sensation le phénomène dernier, fondement de tous les autres, tandis que la sensation n'est qu’un phénomène subordonné à l'acte musculaire.

En effet, les adaptations musculaires aux impres-

sions externes sont d’une variété indéfinie, et par

(1) On trouvera de nombreuses expériences probantes. Mosso, La Peur, p. 55, 67, 68, 70, 79 sqq., 91 sqq.

(CREER INA ESCRO NS Ex 20:

suile elles exigent l'examen de chaque cas, ce qui prend du temps. Mais, quel que soit l'acte musculaire qui interviendra, cet acte implique l’activité augmentée de la nutrition, car un muscle ne peut faire effort que si la réparation de sa substance compense son usure. Il en résulte qu'il a été d’un intérèt majeur que toute impression donnât instantanément comme un coup de fouet à l’ensemble des fonctions de nutrition. Et c'est ce qui est arrivé. L'effet de toute impression est double ; effet immédiat, instantané sur les viscères (circulation, etc.) ; effet retardé qui est l'effort musculaire conscient. Partout où l'intérêt de la défense commande un acte unique et simple, c’est l'acte musculaire qui est immédiat (clignement des yeux, etc.). Mais même dans les cas compliqués, où l’acte musculaire adapté vient en retard, il est la fin vers laquelle tout converge ; il est l'essentiel, le fait dominateur. Ce qui voile son importance capitale, c'est que l'effet de toute impression extérieure sur l'ensemble des fonctions de nutrition (arliculation, respiration, etc.) est devenu instantané et que, maintenant, chronologiquement, l'action sur les viscères précède l'effort musculaire.

Qu'on nous passe ces expressions : l'évolution a utilisé avec une intelligence merveilleuse cette

antériorité chronologique de ce qui en réalité

devrait être postérieur et subordonné. Par le fait mème que ces effets viscéraux de l'impression sont instantanés, et qu’ils sont traduits par la conscience sous forme d'émotions, ou de sensations affectives, ils vont servir d’'avertisseurs. Toute impression qui se répète ne tarde point à ètre cotée instantanément à sa juste valeur et l’effet sur la circulation, sur la respiration, etc., finit par se réduire à ce qui est strictement utile. Dans nos pays civilisés les impressions non connues et non évaluées d'avance sont rares, et on a peu d'occasions de se rendre compte de l'effet émotif extrèmement puissant des moindres impressions totalement inconnues. Les soldats de grand'garde la nuit devant l'ennemi, savent que les bruits les plus insignifiants font battre le cœur à grands coups, et les personnes peureuses n'ignorent pas combien dans l'obscurité, sur une route peu sûre, les émotions sont vives à chaque instant. La différence qu'il y a entre l’état d’émotion constante du peureux la nuit et l’état de calme d'une personne qui se meut au milieu de scènes familières, indique le progrès accompli sous l’influence des expériences réitérées. Nous arrivons à évaluer, à jauger automatiquement les impressions externes avec une rapidité surprenante.

Alors se produit une simplification féconde. Les

effets viscéraux de cette impression, de cette autre

encore, et ainsi de suite, continuent à se produire, mais d’une facon exactement mesurée et ils finissent par former un système si fortement lié qu'il se « déclenche » avec une rapidité de plus en plus grande, si bien que le plaisir et la douleur n’ont plus le temps d’apparaître dans la conscience, un acte de conscience affective demandant cent fois plus de temps pour se produire qu’un acte de conscience non affective.

Ce progrès est considérable, et il était la condition du développement ultérieur de l'intelligence. C'est ce progrès qui va empêcher les effets des impressions externes d'opprimer en quelque sorte la conscience en l'accablant sous le plaisir et la douleur. La plupart des impressions finissent par ne plus provoquer ni plaisir ni douleur : dès lors la sensation cessant d'être affective, ne va plus servir que de signe d'autre chose qu'elle-mème, L'’attention, au lieu de se tourner vers l’intérieur et de souligner l'élément émotif qui fait le fond de toute sensalion, s’en détourne et se porte sur les rapports des sensations entre elles. Par exemple l'enfant, au lieu d’être tout entier à la vue de la flamme, pense à ses propriétés, c'est-à-dire pense aux autres sensations toujours liées avec les sensalions visuelles. En d’autres termes, de l'émotion,

l'enfant s'élève à la perception, à la connaissance,

et il va pouvoir organiser et classer le chaos des impressions externes.

Mais avant que nous poursuivions notre roule, il est ulile que nous résumions les résultats acquis et que nous en indiquions toute la portée. Le résultat essentiel, c'est que la sensation et tout le développement intellectuel qui en résulte sont des phénomènes secondaires qui n'ont d'existence que par l'effort musculaire. A l'origine nos sensations sont plaisir ou douleur et elles indiquent seulement que l'acte de notre volonté épuise ou non les forces du corps. Peu à peu l’évolution a dù assurer la survie aux ètres chez qui la préparation à l'acte musculaire (accélération des fonclions nutrilives) était le plus rapide : aussi la réaction viscérale a-t-elle fini par devancer l'acte musculaire. Puis ces réactions se sont adaptées aux impressions souvent éprouvées et elles se sont exactement proporlionnées à elles; de sorte que les sensalions affectives qui sont la traduction de ces réactions dans la conscience ont pu prendre un rôle enstructif.

Comme jamais un objet ne nous est connu par un seul sens, la sensation a pu servir de signe des autres sensalions attendues.

Mais qu'on le remarque bien, si constamment nous parlons ici d'impressions externes, c'est unique-

ment pour éviler de longues circonlocutions, tout

RD re

comme fait le professeur de cosmographie qui dit que le soleil passe au méridien à midi et qu'il se couche le soir. Il n’y a nul inconvénient d'ailleurs à employer ces mots : ils s'adaptent parfaitement à notre croyance illusoire qui a pris cette forme réaliste. En toute rigueur, un philosophe n'a point le droit de parler d'impressions externes : c'est là essentiellement une hypothèse métaphysique destinée à expliquer la sensation. Or la sensation, nous venons de le voir, n’a nullement besoin de celte hypothèse aventureuse d’un objet extérieur sur lequel nous ne pouvons rien dire sinon qu'il est inconnaissable. La sensation, en effet, est une conséquence de nos actes volontaires. Il suffit pour l'expliquer de voir ce qui est : une volonté obligée pour se développer en actes particuliers de subir la loi d’un ensemble de muscles soumis eux-mêmes aux lois de la nutrition. La volonté et le corps où elle doit s’incarner, suffisent pour expliquer la sensation et c'est une explication plus simple et plus économique que l'explication réaliste, et d'autre part cette explication est intelligible : c’est celle à laquelle fut acculé Leibniz quand il dut expliquer le monde extérieur par la seule monade sans portes ni fenêtres, et par l’appétition. Il est regrettable que cette vue de génie ait été faussée par l’ortho-

doxie protestante de son auteur et qu'il ait dù la

mettre d'accord avec l'hypothèse d’un dieu personnel, et avec les croyances élémentaires qui constituent les religions révélées.

Quoi qu'il en soit, une idée dominante se dégage maintenant pour nous qui éclaire d'un jour éclatant la nature de la sensation : celle-ci ne nous fait rien connaître d’un monde qui serait extérieur à nous et elle n’a qu'un rôle prémonitoire, celui de nous indiquer le rapport de nos volitions, de nos désirs, de nos penchants avec notre corps.

Reste maintenant à suivre à travers la perception, les idées générales et la connaissance scientifique, les développements de ce système avertisseur, et parlant, défensif contre les impressions externes. Il ne nous restera plus ensuite, pour mettre; en relief l'élément capital de toute croyance, qu’à examiner ce qu'est cette concordance de notre représentation

avec la réalité.

L'examen du mécanisme de la perception est d'autant plus indispensable que cette étude laisse apercevoir, avec une grande netteté, le plan sur lequel est construite loute notre représentation du monde extérieur, depuis les perceptions élémentaires jusqu'aux sciences les plus complexes. Une perception comprend des données multiples qui

finissent par être liées entre elles par la loi d’asso-

cialion, de telle sorte que l’une d’entre elles se présentant à la conscience, toutes les autres s'éveillent automatiquement et instantanément. La plupart du temps, c'est une donnée visuelle qui provoque la suggestion automatique des autres éléments, et cela tient à la grande portée de la vue. Mais qu'on l'examine sur soi-même, on n’a qu'une confiance modérée dans les données des sens à longue portée: leur rôle d’éclaireurs leur impose de juger vite et souvent sur des apparences fort sommaires, et les erreurs sont fréquentes. Dans les traités des illusions des sens, la vue accapare presque toute la place. La peinture repose en grande partie sur la facilité qu'on a d’induire en erreur ce sens condamné à ne pas dépasser les apparences des choses. Que je voie, par la fenètre, l'air rayé de fines gouttelettes, j'étends la main pour contrôler la donnée visuelle par une sensation de tac. Que Zeuxis prenne celte apparence pour un rideau, aussitôt son erreur est rectifiée par des sensations musculaires. Toujours pour vérifier les données visuelles ou auditives, il en faut arriver à des mouvements provoquant en fin de compte des sensations de quelque chose qui est étendu et qui résiste. Cette étendue résistante (ou pesante) qui constitue la vérification de toutes les données des sens, de

toutes nos perceptions, prend, de par son impor-

tance et de par sa fréquence, une place prépondérante dans notre notion du monde extérieur. Aussi est-ce cette donnée qu'éveille aussitôt dans la conscience une sensation visuelle quelconque. J’aperçois là-bas des arbres, la perception est complète, parce qu'aussitôt est évoqué avec la force présentative le souvenir que ces arbres sont choses résistantes et étendues. Lorsqu'il y a doute, comme dans l'exemple déjà cité du spectre de Banquo se mouvant sur la scène, ce doute est fort désagréable parce qu'on ne peut se lever de sa place, et monter sur la scène pour vérifier les données visuelles.

Telle est l'importance, dans toute perception, de cet élément fondamental, qu'on peut définir une perception : un groupe complexe de sensations de la vue, de l'ouïe, du tact, etc., plus ou moins variables, fixées sur une trame solide de données musculaires, de façon qu’un attribut quelconque de l'objet provoque automatiquement dans la conscience l'éveil des souvenirs des autres attributs de l'objet ou plus ordinairement l'éveil des données d'ordre musculaire.

Mais ce n'est pas seulement parce que la w'ame qui supporle les dessins de l’étoffe est faite de données musculaires, que ces données ont une si grande importance : c'est encore parce que, dès

qu'on à affaire à une perception complexe formée

par la fusion de milliers de sensations et de perceptions élémentaires, il est impossible que nous nous souvenions de {ant de détails. Comme d'autre part le souvenir de l’ensemble est indispensable pour nos opérations intellectuelles, il faut pouvoir tourner cette impossibilité : on y-arrive grâce à ce fait que l'essentiel nous suffit et que l'essentiel ici, ce sont les données d'ordre musculaire. Que je veuille, par exemple, penser à un paysage étendu : il est bien clair que je ne puis réévoquer les millions de détails qui le constituent. Essayer d'en réévoquer le plus grand nombre possible en ma mémoire, ce serait imiter un mauvais dessinateur dont le tableau surchargé et d'une confusion pénible étourdit le regard et ne permet pas à l'esprit de saisir l’ensemble. Trop d’exaclitude empêche la représentation. Comment donc éluder cette difficulté? On fait ce que fait le dessinateur de talent, qui utilise, sans les avoir clairement perçues, les lois de la suggestion perceptive. On se borne à l'essentiel, c'est-à-dire aux données musculaires, faciles à indiquer en quelques coups de crayon. Un bon croquis doit être fait hardiment, les traits doivent être francs, les formes bien définies, la « mise en place » doit être exacte et indiquée sobrement : le dessinateur ajoute juste les détails nécessaires, et

moins il en met, mieux cela vaut. La mémoire fait

Payor. — De la Croyance. 4

o0 OBJET DE LA CROYANCE

de même : étudiant plus haut le souvenir de notre vallée natale, nous remarquions qu'il consistait en quelques détails choisis, peu nombreux, étendus sur un solide et exact canevas de données musculaires.

Par conséquent, de plus en plus l'importance des données musculaires apparait; 1l ne reste plus pour achever de la mettre en pleine lumière qu'à remarquer que les données musculaires nous permettent seules de distinguer nos souvenirs et nos états imaginaires de la réalité. C’est grâce à elles que nous pouvons tracer une ligne de démarcation entre le subjectif et l'objectif, car la différence capilale qui existe entre nos états intérieurs et les états que nous extériorisons, c'est que nos étais intérieurs ne sont modifiés en rien par nos mouvements, tandis que tous les autres sont modifiés par chacun de nos mouvements. Je puis fermer les yeux, me lever, aller, venir, aucun de mes souvenirs n'en est changé. Au contraire, si je ferme les yeux, je cesse de voir cet arbre ; si je tourne la tèle, le bruit de son feuillage diminue; si je m'en approche, ma perception s'enrichit de détails et les dimensions de l'objet grandissent. Si je continue à approcher, voilà que de nouvelles sensations prennent naissance (résistance, etc.). Et non seulement il y a un rapport entre ces modifications et

LA CONNAISSANCE VULGAIRE pL

mes mouvements, mais ce rapport est d'une constance el d'une précision si grandes que je puis prévoir les modifications qui suivront tels et tels mouvements, ou inversement savoir que pour amener telle modification, tels mouvements seront nécessaires. Il n'y a pas d'autre pierre de touche pour dislinguer ce qui est de moi de ce qui est du non-moi. Le monde extérieur, c’est tout ce qui change avec mes mouvements, le monde intérieur tout ce qui ne change pas avec mes mouvements.

Et maintenant apparaît nettement le rôle de la connaissance perceptive. Puisqu'elle ne consiste qu'en sensations projetées sur une trame de données musculaires, puisque ces sensalions ne peuvent rien nous révéler de la réalité, puisque nos muscles n’ont qu’un rôle offensif ou défensif, il est d’une évidence limpide que percevoir ce n’est nullement connaître, mais seulement organiser un monde d'apparences, et par là, le soumettre à notre domi-

nation.

On peut le prévoir déjà : nos idées générales étant des extraits de percepls, et les sciences physiques et naturelles ne reposant que sur des percepts, il a été néfaste et pour la science et pour la philosophie que la science se soit appelée con-

naissance et non prévoyance. Les résullals que

nous allons atteindre vont modifier profondément la théorie ordinaire de la croyance. On ne pourra plus dire que croire, c’est affirmer que notre représentalion est une copie de la réalité. On ne pourra plus dire non plus que la vérité soit la conformité de la pensée avec son objet, puisque toute pensée est nécessairement un extrème appauvrissement de la réalité, et qu'il importe peu qu'elle soit vraie ou fausse, pourvu qu'elle soit commode. Qu'on examine en effet ce qu'est une idée générale. Nous avons exposé déjà ‘ que toute perception est, en un sens, une idée générale, puisqu'une image est choisie pour tenir lieu commodément de la multitude des images différentes que fournit chaque objet. Cet appauvrissement de la réalité allège sensiblement déjà notre représentation du monde extérieur. Mais il est loin de suffire à la rapidité de nos opérations intellectuelles. Il en est des besoins de l'intelligence comme de ceux des armées. Primitivement les armées ne comprenant que 6 ou 8,000 hommes, le bataillon suffisait comme unité supérieure. Quand les effectifs grossirent, il devint impossible au général de commander directement quinze ou vingt bataillons. Gustave Adolphe

et Turenne imaginèrent de grouper ces bataillons

(1) Voir page 18 ci-dessus.

en brigades. Il était plus aisé à Turenne de commander à cinq brigadiers qu'à vingt commandants de bataillon. L'action y gagnait en rapidité, en unité. Quand Louis XIV donna à ses généraux des armées de 80,000 hommes à conduire, la brigade demeurant l'unité supérieure, les armées devinrent si lourdes, si peu maniables, que pour éviter la confusion que tout mouvement y jetait, on les maintint presque immobiles. Il fallut créer la division et, pour des raisons semblables, Napoléon adopta le corps d'armée et bientôt réunit les corps d'armées en armées. Aujourd'hui, on a créé des groupes d’armées qui mettent sous les ordres d'un général 100,000 hommes.

Notre organisation du monde extérieur a suivi la même progression. Les sensations et perceptions multiples d'un même objet, se sont organisées en percepts remplaçant la cohue des images particulières. Puis ces percepts ont dû être organisés en idées générales, et les idées générales en idées générales de plus en plus extensives. Enfin, de hiérarchie en hiérarchie, la science est arrivée à soumettre des masses de faits immenses à quelques lois très générales. Notre action contre le monde externe y a gagné en rapidité, en clarté, en efficacité.

Le monde extérieur accablerait l'esprit sous la

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mulliplicité de ses données sans cesse renouvelées si nous ne trouvions le moyen de nous protéger contre cette prodigieuse fécondité. Nous ne tardons pas à remarquer que dans les liaisons infiniment variées qui se forment entre les données des sens, couleurs, sons, résistances, etc., un très grand nombre ne se reproduisent plus. Elles sont purement fortuites. Tel le bourdonnement de cette grosse mouche près de la fenètre au moment même où j'écris ce passage. D’autres liaisons sont bien plus fermes, telles les liaisons qui constituent ce peuplier que j'ai devant moi. D'autres liaisons sont périodiques, telles que le renouvellement du feuillage des marronniers au printemps, les teintes dorées des forêts en automne, la chute des feuilles en hiver. Enfin, d’autres liaisons sont conçues par moi comme universelles et éternelles, telles les liaisons des propriétés qui constituent l'eau, la glace, etc. Les liaisons fortuites s’éliminent d’ellesmêmes : la mémoire ne les retient que sielles sont bizarres ou extraordinaires. L'oubli s'étend presque - aussitôt sur les autres. Au contraire les liaisons qui se renouvellent fréquemment entre des groupes de sensations et de perceptions semblables, laissent dans la mémoire des souvenirs semblables : plusieurs cas se produisent alors, qu'il faut

examiner.

Ma perception actuelle n’est jamais identique à une perception antérieure. Par exemple, la perception que j'ai du Mont-Blanc vu de ma fenêtre varie avec l’état atmosphérique, avec la position du soleil : mais je ne tiens pas compte de ces modifications, la perception actuelle, sensiblement identique aux précédentes, se fond avec elles en un tout indissoluble. Il y a donc ici fusion pure et simple du donné et des souvenirs. Ce cas est assez rare, quoique la presque unanimité des psychologues y voie la règle générale dans la perception. Presque toujours, d’après nos observations, la complexité est plus grande : il n’y a pas fusion du donné et du souvenir, mais bien substitution du souvenir au donné, substitution imposée par le besoin de simplifier la réalité. C’est en ce sens, comme nous le disions plus haut, que presque toutes nos perceptions sont des idées générales, c'est-àdire des classifications, c’est-à-dire encore la réduction d’une pluralité à un #ype de la classe. En effet, qu'il s'agisse d’un enfant jouant sur le sable, autant de mouvements, autant de perceptions ditférentes. À lui seul, par la multiplicité des points

de vue qu'il impose, il encombrerait la mémoire après avoir fatigué la conscience, si nous n'appauvrissions cette réalité trop riche en substituant,

dans la mémoire, à toutes ces images une image

unique, l’image la plus gracieuse ou celle qui tend à se reproduire à peu près identique le plus souvent. Cette image ne tarde point à devenir prédominante et si habituelle que, même dans la perception actuelle, l'image présente est chassée par elle. La perception actuelle n’a plus que ce rôle d’évoquer le souvenir du type de la classe et de disparaître, sa fonction accomplie. Cette pratique qu’on n'a étudiée que dans les contrastes simultanés est une loi dominante en psychologie. C'est à cause de cette loi que l'étude de la perspective est si difficile pour l'enfant, qui doit prendre l'habitude contre nature de ne pas laisser les images-types suggérées automatiquement, chasser de la conscience l’image actuelle.

De sorte que le domaine des idées générales commence bien plus tôt qu'on ne le croit d'habitude, et le procédé de leur formalion demeure le mème constamment. C’est la même nécessité d'éviter l'effroyable encombrement des souvenirs fournis par l'expérience qui domine tout cet appauvrissement syslémalique de la réalité : dès qu'on eût avancé ce premier travail de désencombrement, c'est-à-dire de réduction des perceptions multiples

(1) CF. à ce sujet Revue philosophique, juin 1891, notre article sur la formation des idées générales, pages 630, 631, 632. — Col-

senet. Inconscient, 39-52. Sully. Illusions, p. 20, 31, 55. Delbœuf. La Psychologie comme science naturelle, 57-65.

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de chaque objet à un souvenir-type, il fallut appliquer la même méthode à l'encombrement des types semblables. On s'aperçut assez facilement que tous les objets pouvaient se distribuer en quelques classes irréductibles suivant les sens qui nous renseignent sur eux : il veutles couleurs, les sons, le chaud, le froid, etc. L'association du tact et du sens musculaire a donné les objets pesants, durs, mous, fendables, élastiques, rudes, etc., et enfin, Fassociation de la vue et du sens musculaire a donné toutes les positions indiquées par les prépositions : dans, devant, derrière, entre, parmi, sous, elc..., 1l restait ensuite à classer entre eux les objets semblables, c'est-à-dire les sensations suffisamment ressemblantes groupées suivant des rapports sensiblement semblables. On remplaça par exemple, les peupliers par l’image fort appauvrie d'un peuplier particulier pris comme type de la classe entière.

Lorsqu'on le put, on réunit les caractères essentiels pour en former une espèce de conception moyenne. Par exemple, l’idée de maison renferme comme idées essentielles, les idées de clôture, de toit, d’abri contre le froid, le vent, la pluie. Mais les caractères essentiels sont souvent difficiles à trouver et comme la nécessité de débrouiller le

monde environnant était pressante, on a conslilué

les classes comme on l'a pu. D'autre part, le langage élait indispensable pour fixer les résultats de ces opérations. Le mot fut d’abord imitatif du son des objets et fit donner une grande importance aux attributs sonores, qui n’ont en réalité guère de valeur. La couleur, la forme, prirent aussi de l’importance à cause de la grande portée du sens visuel.

Cette classification reposant sur des caractères sans valeur paraît au premier abord fort défectueuse; elle l’est moins qu'on ne le pense à cause de l’étroite liaison des données de nos divers sens, liaison qui fait que toute donnée auditive, visuelle ou tactile évoque automatiquement dans la conscience la suggestion des attributs musculaires. Le seul inconvénient réel de l’organisation de la représentation vulgaire, c’est qu’elle soit faite sur plusieurs plans, de sorte qu’il n'y a pas entre la classification en objets colorés, sonores, etc., de réduction possible à l'unité. Cette réduction à l'unité sera la tâche propre de la science, ainsi que nous le verrons.

Quoi qu'il en soit, ce « débrouillement » du monde extérieur par la classification des percepts est encore un appauvrissement considérable des données des sens : il consiste à substituer, pour la

commodité de la pensée, aux souvenirs particuliers

d'une pluralité de choses sensiblement semblables, un souvenir unique contenant les caractères saillants, ou, quand cela est possible, les caractères essentiels de la classe. On substitue par exemple à tous les peupliers une silhouette très appauvrie d’un peuplier particulier. Voilà pour les idées générales des choses sensibles. D'autres fois, de phénomènes cependant irréductibles les uns aux autres, comme les couleurs, on fera une seule classe parce Nu’on les perçoit par un mème sens, la vue. À un degré supérieur d’abstraction, toute image même disparait, et l'on pense avec le mot, sans plus, ou, si l’image persiste, elle est symbolique au plus haut point, comme quand le mot orgueil suggère l’image d'un Castillan fièrement drapé dans un manteau troué. Nous avons tous de semblables images, hautement symboliques, qui diffèrent chez chacun pour chaque mot général’. A ce degré, la représentation n'existe plus. On pense avec le mot qui tient lieu de la masse des objets de La classe aussi exactement que le numéro du régiment représente les hommes qui le composent. Le mot, par ses relations nombreuses, se fixe dans la mémoire avec une grande solidité. Souvenir à la fois auditif, visuel, graphique, et par-dessus tout, souvenir d’ar-

(1) Cf. Ribot. Enquête sur les idées générales, octobre 1891. Revue philosophique.

liculation 1, il se trouve être un souvenir triplement musculaire (mouvements pour le lire, l'écrire et le prononcer) et par suite il est tout à notre discrétion. Il est protégé contre l'oubli et solidement fixé dans le souvenir par ses quatre racines : accolé successivement à tous les objets de la classe qu'il désigne, il acquiert par son associalion avec chacun d'eux, le pouvoir d’'éveiller le souvenir d'un nombre de ces objets d'autant plus grand que la mémoire est plus riche en expériences. Et de ce pouvoir nous sommes si sûrs, pour l'avoir éprouvé des milliers de fois, que, la plupart du temps, nous n'avons dans la pensée que le mot, à peine « appuyé » par une fugitive el vague image. Souvent même, nous l'avons dit, cetle image n'a pas le temps de s’éveiller.

Mais, qu'on arrèle l'attention sur le mot, les images, les idées associées vont s’éveiller en foule : l’armée de première ligne qui comprend les souvenirs saillants ou habituels, est aussitôt mobilisée, puis arrivent les souvenirs secondaires et ainsi de suile. Qu'on étudie cetle puissance d'évocation du mot au moment où l’on prépare une conférence sur un sujet, ou au moment où l’on

compose le plan d'un chapitre, et on sera émer-

(1) Cf. Ballet. Le Langage intérieur, p. 73.

veillé du prodigieux travail qui s'opère en nous sans que nous y soyons pour grand'chose, notre rôle se bornant à défendre la conscience contre les distractions.

On le comprend maintenant : l’idée générale ne représente rien, puisqu'elle se réduit la plupart du temps à un mot. L'idée de représentation implique l'idée d'un décalque de la réalité. Or ici, il y a substitution à la cohue des objets d’une classe, d’un signe en grande partie arbitraire, commode, bien « en main ». De la sorte, dans nos jugements, dans nos raisonnements, nous spéculons sur ces signes fout comme le mathématicien qui, après avoir spéculé sur des lettres algébriques, obtient en fin de compte des résultats géométriques; ou, pour reprendre notre comparaison du début du chapitre, nous avons réparti la masse chaotique des faits particuliers en escouadés, en bataillons, en régiments; ces unités ne suffisant point encore pour la facilité des opérations intellectuelles, nous avons fondu les régiments en brigades, les brigades en divisions, etc. Mais le vulgaire ne s'est pas élevé jusqu'à ces unités supérieures élaborées par les efforts de milliers de savants et qui, comme l'idée de vertébrés, commandent aux milliards de caractères que renferment les six cent mille espèces

animales.

Aussi, pour fixer avec la dernière netteté la nature de notre représentation, devons-nous l’étudier sous la forme la plus haute. Cet examen est d'autant plus urgent que nombre de savants se flattent de pénétrer par le moyen de la science jusqu'au cœur même de la réalité substantielle des choses : il est indispensable à notre démonstration de détruire de telles illusions, et de prouver que la science n’est, elle aussi, qu’un ensemble de procédés destinés à classer les phénomènes, à nous les représenter commodément, et qu'elle laisse la réalité hors de ses prises, que tout son effort est dirigé vers l’utile, non vers le vrai. Cette tâche accomplie, il nous sera loisible d'examiner en quoi

consiste notre croyance à la vérité des choses.

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