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CHAPITRE IV

NATURE DE NOTRE REPRÉSENTATION DE LA RÉALITÉ (sut/e), LA CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE

Ea connaissance scientifique a été la reprise avec une grande unité de vues et beaucoup plus de précision, du plan suivi par le vulgaire dans l'organisation des perceptions élémentaires, organisation qui consiste en la projection sur le tissu des données musculaires, des données des autres sens. Ce plan, la connaissance vulgaire n’a pu le suivre dans la formation des idées générales, à cause des difficultés de sa réalisation. Aussi ces idées générales sont-elles fort disparates, ainsi que nous l'avons vu. La science va reprendre la tradition interrompue, si nous pouvons ainsi dire, et ce désordre des idées générales, elle va l’ordonner etelle organisera toute notre connaissance du monde extérieur sur un seul plan; c’est dire qu'elle va essayer de tout traduire en données musculaires, ce qui lui permettra d'éliminer la qualité pour la remplacer par des quan-

lités mesurables.

La connaissance scientifique ne diffère donc pas essentiellement de la connaissance vulgaire; elle ne pénètre pas plus avant dans la nature des choses. Dans la perception, nous avons groupé toutes les données des divers sens autour des données musculaires, parce que nous y avons élé contraints par l'importance prédominante de ces dernières données. La science, elle, subit la même nécessité; mais celte nécessité se tourne pour elle en bienfait, parce que les données musculaires sont seules susceptibles d’être mesurées avec une grande précision, de sorte que là où la connaissance vulgaire se contente d’à peu près, la science introduit la mesure rigoureuse.

Ce premier coup d'œil sur la nature de la connaissance scienlifique nous permet d'entrevoir que le savant conscient de son rôle ne partagera pas l'enthousiasme naïf et aveugle des Leucippe et des Démocrite : il n’espérera point, comme eux, surprendre la réalité dernière dans les atomes, et il saura que sa croyance porte entièrement sur les données des sens et sur leurs rapports, tout comme la croyance vulgaire. Mais au lieu de les affirmer en gros, comme l'ignorant, il les affirme avec précision, il les mesure et il soumet au calcul ses prévisions, qui atteignent dès lors à un très haut degré de probabilité et presque à la certitude.

Ne craignons pas de Le répéter à satiété, la méla-

physique laissée de côté, nulle science ne nous fait connaître quoi que ce soit de la nature dernière des phénomènes qu'elle étudie. La réalité est toujours qualitative, puisque toute réalité se résout en sensalions et en rapports entre ces sensations, toutes choses qui sont des phénomènes de conscience. Or la qualité est ce qu’elle est : élément irréductible, abandonné aux hypothèses métaphysiques; elle est pluralité, diversité absolue; elle ne peut ètre emprisonnée directement dans aucune formule, ni être calculée en elle-même. Aussi verrons-nous la science chasser cet élément irrationnel et irrémédiablement indomptable. Elle l’oublie, elle ne s’en inquiète pas, elle ne daigne faire sur lui aucune spéculation. Toutes les forces vives du savant sont orientées non vers le connaître, mais vers le prévoir. Savoir, c'est classer, pour prévoir. Toute science, par cela même qu'elle est quantitative, n’est qu'un symbolisme de la réalité, qui est quali-

tative. Toute science considérée d'ensemble n’est

et ne peut être qu'un système de ruses habiles des-

tinées à livrer à notre prévision ce qui, en soi, y échappe à jamais.

La matière de la science, ce sont nos perceptions, qui, nous le répétons, se résolvent à l'analyse en sensations et en rapports entre ces sensations; le

monde extérieur s'évanouit de la sorte en une

Pavor. — De la Croyance. 5

poussière d'éléments qualitativement différents, et qui dit objet, dit pluralité. Il est inutile de le démontrer à nouveau ; inutile aussi de rappeler que nos idées générales sont des substituts de cette pluralité. Or, si les caractères saillants de l’objet sont la dissemblance et la pluralité, le caractère saillant de la pensée c'est l'unification. Penser, c’est appauvrir pour unifier. Il y a donc une antinomie irréductible entre la pensée qui doit tendre à l'unité et la poussière des phénomènes objectifs : celte antinomie aurait dû dès longtemps amener les philosophes à reconnaître que la science ne peut êlre la connaissance du réel, et qu'elle n'en peut ètre qu'un appauvrissement, qu'un symbolisme.

Il est clair, en outre, que l'unification poursuivie par la science ne peut être que purement extérieure, puisque toute tentative de réduire réellement à l'unité les données de deux sens différents serait absurde. Il n'y a d’assimilation possible qu'entre éléments et rapports de même nature. Si nous percevons une ressemblance entre natures différentes, celte ressemblance ne peut être qu'extérieure aux choses : par suite, nulle assimilation n’est possible entre les données de nos divers sens. Il est vrai que nous assimilons un son éclatant et une lumière écla-

tante : mais qui ne voit que c’est là une assimila-

Dé r RASE.

ss

lion grossière des éléments quantitatifs inhérents à toute sensation ?

Les données d’un même sens diffèrent aussi qualitativement et sont irréductibles. Le vert diffère du rouge, el lors même que la science démontrerait la ressemblance des causes objectives des sensations de couleur, aucun pas en avant ne serait accompli, car les états psychologiques sont, eux, différents en nature et irréductibles. Nos assimilations sont factices; si nous sentons que le vert ressemble plus au rouge qu'au son de la trompette, si ces sensations ont un air de famille, cet air leur vient de circonstances extérieures : c'est que, pour percevoir une couleur quelconque, les mêmes antécédents et con-

comitants sont nécessaires. D'abord, c’est le même

sens qui perçoit et il faut que œil soit ouvert, qu'il

fasse jour, etc. En outre, cet air-de famille tient à

la nature de la conscience, qui n’est pas d’une grande

précision; elle voit un peu gros; les nuances déli-

cates lui échappent, et ce qu'on appelle le seui/ de la sensation, c'est en quelque sorte le degré jus-

qu’auquel doit s’enfler l'action physiologique pour

attirer un regard de la conscience. Aïnsi la diffé-

rence de deux poids n’est perceptible que si l'un dépasse l’autre de 1/17, etc.

Dans un même ordre de sensalions, on à une

série de sensations reconnues semblables et qui ne

différent que par l'intensité. Ces différences d’intensité sont comparables : telles les intensités croissantes d’une même lumière ; mais dès qu'il y à différence qualitative, c’est fini : aucune comparaison de fond n’est possible. On ne compare pas le vert au rouge, ni le son d’une flûte au son d’un tambour ; ou si comparaison il y a, la comparaison ne peut plus être qu’extrinsèque.

Mais, qu'on veuille bien le remarquer, pour un même sens, notre comparaison des intensités demeurerait vague el limitée à quelques cas simples, si nous ne pouvions venir en aide à la grossièreté de discernement de la conscience par une éducation appropriée. Le rapport qui existe entre un poids pris comme type et ma sensation est variable, puisque ma sensation de poids varie elle-même et grandit avec l’état de fatigue, avec la maladie, avec l’âge. Mais nous le supposons invariable : nous portons toute notre attention sur les poids extérieurs, nous apprenons à ne pas tenir compte des modifications subjectives de nos sensations et nous nous élevons à la conceplion du poids objectif, immuable ; la pesanteur perd le subjectif qui est en elle ; on la conçoit comme un rapport entre un poids type, par exemple le gramme, et l'attraction terrestre. C'est ainsi que nous détachons nos sensations

de nous, que nous créons un non-moi absolument

indépendant de nous, précis, net. Dès lors, quand nous pensons comparer des élats subjectifs, c’est tout autre chose que nous assimilons, tant nous devenons promplement incapables de discerner, dans nos prétendues données des sens, ce qui est réellement apporté par la conscience, de ce qui y est introduit indirectement, en fraude, sous forme d'inférences instantanément réveillées.

Il résulte de ce qui précède que nous ne pouvons directement assimiler, ni, par suite, unifier les données des sens. Si nous ne possédions pour cela des moyens 2ndirects, notre monde extérieur se composerait pour nous des données irréductibles des six sens, et souvent même des données irréductibles d'un mème sens. Nolre connaissance étant une classification de ressemblances, une unification, et nulle ressemblance, nulle classification, nulle unification n'étant possible, nulle connaissance ne serait possible non plus. Notre monde extérieur serait incohérent. Heureusement la connaissance vulgaire a tourné la difficulté en assimilant sous des rapports extérieurs les choses non assimilables. Cette classification reposant sur des caractères souvent superficiels, accidentels, n’a pas grande valeur, et la science a dû reprendre toute cette œuvre sur le plan que nous imposait notre nature psychologique elle-

mème. C’est ce que nous devons étudier maintenant.

Notons d'abord que le premier mouvement de la science est d'augmenter dans une mesure considérable la pluralité et le désordre. Elle multiplie les données, et là où le vulgaire n'aperçoit qu'unité, elle cueille une riche moisson de différenciations. Par exemple, le vulgaire connaît un grand nombre des effets ordinaires de la chaleur : le savant en connait un bien plus grand nombre; par ses expériences, il en provoque sans cesse de nouveaux; il étudie l'influence de la chaleur dans des circonstances très variées, sur des corps dont l'ignorant ne soupçonne mème pas l'existence. Que l’on compare les renseignements que possède sur l'électricité un paysan illettré avec ceux que possède sur le mème sujet un docteur ès sciences physiques! Aristote accuse les idées de Platon de doubler le nombre des objets pour le mieux réduire : la science centuple ce nombre : elle s'efforce d'obtenir sur chaque phénomène autant de points de vue complémentaires que nous avons de sens. El chacun de ces points de vue, elle l’enrichit de détails aussi nombreux que possible. Elle a recours à des instruments qui, en accroissant prodigieusement la puissance de nos sens, accroissent par là mème prodigieusement le nombre des données. Le télescope entr'ouvre à l'astronome l'infini de l'étendue et le microscope

accumule par millions les découvertes nouvelles.

D'autres instruments vont cueillir des données jusque sur les montagnes presque constamment inaccessibles, et les instruments de précision permettent de saisir des différences de moins d’un centième de millimètre et d’un dixième de milligramme. En résumé, les savants entassent les données et dans ces données, les différenciations. Le chaos semble insuffisant et tous travaillent à l’augmenter.

Mais ce n’est là que le premier mouvement de la science : le second va être l’organisation de ce désordre croissant en un ordre croissant. Ou plutôt, ces deux mouvements sont inséparables l’un de l’autre et se développent de concert; c’est cette mulliplication des données qui va permettre aux savants de classer l’homogène simple avec l'homogene. Chaque point de vue fragmentaire sur les choses permet de dégager les éléments comparables. Géométrie, mécanique, chimie, physique, et dans Ja physique, chaleur, optique, etc., sont autant de ces points de vue fragmentaires. C'est ce broyage des phénomènes concrets qui permet d'en

retirer le métal dont est faite la science.

Reste à examiner comment s'opère l’œuvre propre du savant qui est de distribuer le semblable

avec le semblable : il est clair, après ce que nous

avons dit plus haut, que cette unificalion ne peut èlre qu'artificielle. Le monde extérieur est consliltué par les données des sens : ces données ont entre elles des rapports qui vont des rapports purement fortuits aux rapports absolument invariables. La science ne s'occupe pas du fortuit, mais lorsqu'elle découvre entre telles et telles données des rapports invariables, ces données peuvent désormais se servir mutuellement de signes, et si nous pouvons tenir à discrétion l’un des termes du rapport, par là même, nous tiendrons aussi les autres termes à discrétion. Il faut et il suffit pour cela que le terme qui sert de signe soit susceptible de mesure et que les rapports que les autres termes soutiennent avec lui soient invariables.

Le plan sur lequel est construit la science doit être uniforme : aussi les savants ont-ils dû choisir comme signe de tout le reste une donnée d’une généralité et d’une constance très grandes. Cette donnée devait en outre être très précise et surtout exactement mesurable.

Ainsi, précision présentalive et représentative, universalité ou tout au moins grande généralité, tels devront ètre les caractères de la donnée fondamentale à laquelle on reliera peu à peu toutes les autres données par la découverte de rapports fixes.

Cette donnée, nous l'avons vu, ne pourra être la

LA CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE 13 couleur, parce qu'elle n'est ni assez constante, ni assez fixe, ni susceptible de mesure précise. On ne voit pas de couleurs dans l'obscurité; les gaz sont incolores; de plus un organe exercé ne distingue guère des nuances de lumière dépassant 1/120. Des daltoniens ont vécu sans même s’apercevoir des imperfections de leur organe de la vue. En outre la lumière est un attribut tout à fait secondaire des objets; elle agit à travers l’espace et il est loisible de se demander si elle n’est point une force su generis, répandue dans l'univers entier, ayant une existence propre, indépendante de celle des corps qui la manifestent.

Les imperfections des données de l’ouïe et de l’odorat sont sensiblement les mêmes que celles de la lumière. Nous ne parlerons pas du tact, qui ne doit son rang dans notre vie psychologique qu'à son étroite union avec le sens musculaire, et qui par luimème n'aurait pas grande valeur.

Restent les données musculaires, soit en ellesmèmes (résistance, poids, mouvement), soit dans leurs formations secondaires (étendue tactile et espace visuel). Ces données sont universelles, constantes et nécessaires. Nous avons vu plus haut que chronologiquement, le mouvement est antérieur à la sensation, que toute sensation est une consé-

quence de quelque mouvement. Nous savons en

outre que loule sensation implique des éléments moteurs et que des mouvements sont non seulement les antécédents obligaloires, mais encore l'accompagnement nécessaire de toute sensation. Nous avons vu que ce qui distingue notre monde extérieur de notre monde intérieur, c’est que le monde extérieur se compose de données qui varient avec nos mouvements, le monde intérieur de données qui ne varient pas avec nos mouvements. D'autre part, nul état de conscience n'est pour nous plus continu que celui de la résistance « en effet, que nous soyons assis, couchés, debout ou en marche, ce sentimentne cesse pas d'être présent dans notre esprit, dit James Mill. Tout ce que nous touchons résiste au même moment, tout ce que nous entendons, voyons, goülons, odorons, nous suggère l’idée de quelque chose qui résiste ». Toute action du monde extérieur sur moi, ou de moi sur le monde extérieur, implique mouvement de l’objet, ou de moi, et résistance de l’objet. S'il ne résistait pas, l’objet n’existerait pas. Si nous n'avions pour vérifier les données des autres sens la résistance, notre vie psychologique ne différerait guère du rève. Tous les autres sens ne peuvent au contraire corriger celui-ci : lorsqu'il est atteint par la maladie, les désordres les plus graves naissent, tels

que l'agoraphobie, la peur des espaces. Au con-

traire, Laura Bridyman, qui en était réduite à peu près à ce sens, était intelligente et avait du monde extérieur toutes les notions essentielles.

Ajoutons que la résistance est nécessairement conçue comme identique objectivement et subjectivement, et qu'elle est facilement traduisible en termes d'espace linéaire (balance, dynamomètre, etc.). De plus toutes les données musculaires peuvent se traduire les unes en les autres avec exaclitude, et elles sont susceptibles des mesures les plus rigoureuses que l’on connaisse.

Il résulte des considérations qui précèdent que la meilleure méthode d'organisation des phénomènes consiste à dresser le catalogue de tous les rapports fixes entre les diverses données et les données musculaires, dont l'importance est fondamentale. Ce catalogue toujours ouvert, toujours en voie de développement, s'enrichit journellement des découvertes faites dans tous les pays où l’on travaille. Descartes eut le premier la claire notion du but commun des efforts des générations de travailleurs. Sa vaste conception du mécanisme universel lui à été suggérée par le sentiment que les qualités primaires de la matière (c'est-à-dire les données musculaires) sont les données universelles auxquelles les autres données doivent ètre rame-

nées (rattachées, dirions-nous). Elles constituent

le fondement solide sur lequel est édifié notre connaitlre.

Toutefois, comme l’a fort bien compris Leibniz, le mécanisme n’est encore que le dehors de la réalité; il n’en est qu'un symbole, car la réalité est qualitative, de sorte que la science, qui est quantitative, élimine le plus possible la réalité pour se jouer à la surface des choses. Cette conclusion se dégagera bientôt nettement.

Si nous allons au fond de toute affirmation scientifique, nous constaterons que l'effort collectif tend à substituer à toutes les données non pas seulement une donnée musculaire, mais la donnée musculaire précise par excellence, le mouvement.

Mais le mouvement n'est précis que parce qu'il est mesuré indirectement. On le mesure par des espaces parcourus dans des temps donnés. La notion de temps, à son tour, nous a été donnée primitivement par le mouvement apparent du soleil et des astres, c’est-à-dire par des espaces parcourus. Les instruments qui mesurent le temps, le mesurent au moyen de mouvements uniformes, c’est-à-dire au moyen d'un mouvement synchrone avec celui du soleil ou plus exactement au moyen d’un mobile qui parcourt des chemins égaux pendant que les étoiles fixes décrivent des chemins apparents égaux. |

De la sorte, dans la laborieuse république des chercheurs, nous voyons chaque fourmi collaborer à l'œuvre commune qui tout entière est faite de données musculaires. La science à son état de perfection serait constituée par des myriades de substilulions aux données irréductibles des sens, de données mesurables, de sorte que l'irréductible luimême serait mis à notre discrétion indirectement et

deviendrait susceptible de mesure.

Aussi voyons-nous la science de l’espace faire de considérables progrès dès l'antiquité, comme si de tout temps on eût pressenti la nécessité de ne rien laisser de fragile ni d’obscur dans ce fondement qui allait supporter le poids de l'édifice entier. Et, chose curieuse, déjà dans ces sciences élémentaires, la méthode de substitution, d'élimination de l'inconnu, s’est révélée comme l'unique méthode susceptible de nous conduire à des résullats précis. Nous pouvons dès la géométrie surprendre le secret et en même temps le vice radical de tout notre connaître, qui ne tend nullement à savoir, mais à disposer de. La géométrie n’est que l’art de mesurer les solides et les surfaces : elle n'arrive à des conclusions rigoureuses que parce qu'elle démontre que tout se passe comme si les choses de sa com-

pélence élaient formées de quelques éléments

d'une simplicité absolue pour notre esprit. On élimine tout ce qui ne peut être directement réduit et on réduit le reste. Les surfaces sphériques, par exemple, ne peuvent être mesurées que très empiriquement; mais il suffit que tout se passe comme si la surface de la sphère était engendrée par la révolution d'une demi-circonférence autour de son diamètre. Mais la circonférence elle-même, en ant que ligne courbe, n’est pas mesurable directement : aussi lourne-t-on la difficulté : on mesure à sa place des droites qui en tiennent lieu. On remarque qu'on peut sans inconvénient lui substituer un polygone régulier d’un grand nombre de côlés : on obtient ainsi entre le diamètre (ligne droite) et les côtés du polygone (lignes droites) un rapport que l’on peut obtenir aussi approché qu'il est nécessaire pour la pratique. Partout, aux éléments réfractaires à la mesure, on substitue autre chose de mesurable qui en tent lieu.

Quant aux éléments mesurables, on les ramène de proche en proche, par la découverte d'équivalences, à des éléments de plus en plus simples. L'aire du cercle est ramenée, nous venons de le voir, à l'aire du polygone inscrit. Mais celle-ci est prouvée ètre équivalente à la somme des aires de tous les triangles ayant pour sommet le centre et

pour bases les côlés du polygone. On substitue de

mème à l'aire du triangle un rapport très simple entre la base et la hauteur. De la sorte, la comparaison de deux circonférences, de deux triangles, etc,. revient à comparer des rapports simples entre des lignes droites.

Tous les efforts des générations successives de mathématiciens ont constitué à l'heure qu'il est un admirable système de ruses destinées, non seulement à mesurer indirectement ce que nous ne pouvons mesurer directement, mais encore à ramener toutes ces mesures indirectes à des rapports très simples entre des lignes droites. Or le seul rapport intrinsèque entre lignes droites, c’est un rapport de longueur, et l'examen de ce rapport aboutit en fin de compte à la superposition directe (lorsqu'elle est possible). Lorsque la superposition directe est impossible, on a recours à une ligne moyen -terme et à deux superpositions successives : car il est clair que deux lignes égales à une troisième sont égales entre elles. |

Si nous examinons en psychologue les résultats obtenus par celte analyse sommaire, et si nous nous demandons pourquoi l’aceumulation des efforts persévérants des mathématiciens depuis Pythagore jusqu’à nos jours s’est opérée dans un sens unique, sans {ätonnements, sans divergences de vues, nous

ne trouverons qu'une réponse : c'est que la ligne

droite est la donnée la plus simple et la plus précise qui soit, du sens le plus précis qui soit.

Comme nous le disions précédemment « cette expérience d'une simplicité extrème est accompagnée de l'intuition parfaitement certaine que nul élément inconnu ne peut s’introduire dans une perception aussi limpide des objets les plus simples qui soient au monde ». La perception que nous avons de la ligne droite est la seule qui ne contienne nulle inférence. L'intuition embrasse instantanément et parfaitement le contenu intégral de l'expérience.

Ajoutons que le souvenir que nous avons de la superposition de deux lignes droites est d’un genre très particulier. Cette représentation est pour une large part présentative. Il est impossible d'imaginer une ligne sans la tracer effectivement, sans mouvoir, si peu que ce soit, les globes oculaires. L'état présentatif et l’état représentaüf correspondant ne pouvant coexister dans la conscience, il en résulte que dans le souvenir d'une ligne droite nous ne nous souvenons que de la donnée proprement visuelle; nous percevons à nouveau toute la donnée musculaire qui est la donnée essentielle. De là l’extrème netteté de cet élément dans notre représentation.

Quoique nous sachions que nous ne pouvons

arriver à superposer d’une façon indiscernable les

lignes les plus parfaites; quoique le microscope nous révèle des inégalités réelles où la grossièreté de nos sens ne nous en fait point apercevoir ; nous savons aussi que nous pouvons approcher de plus en plus de la perfection : nous concevons facilement une élimination progressive des imperfections ; et si des lignes absolument droites et égales sont une conception irréalisable pour notre imagination, la vilesse acquise dans les éliminations successives des imperfections, nous donne de l'élan pour aller plus loin et pour nous élever ?n limine jusqu'à la perfection absolue : nous nous faisons ainsi une représentation symbolique fortement aidée par le langage. Et actuellement, ma superposition de deux lignes droites est verbalement parfaite. Je puis corriger, idéaliser et par le langage me figurer que je pense des lignes absolument parfaites. Cette croyance est d’ailleurs acceptée par le philosophe qui en reconnait la légitimité pratique.

Il est inutile de poursuivre ce développement, et d'indiquer combien cet ensemble de ruses appelées l'algèbre, a permis au géomètre de simplifier ses problèmes. Il suffit que nous ayons fait saisir en quoi consiste la science géométrique. Elle est un vaste système de substitutions : à des éléments dont la mesure directe est difficile, on substitue des élé-.

ments très facilement mesurables ; à des éléments

Payor. — De la Croyance. 6

réfractaires à toute mesure, on substitue des éléments mesurables, qui tiennent lieu de ces éléments réfractaires, et enfin aux éléments complexes on substitue des éléments de plus en plus simples,

jusqu’au plus simple de tous, la ligne droite.

Les données musculaires sont seules constantes, et parmi ces données, la notion d'espace telle que la fournissent les muscles oculaires et la vue, a été étudiée et réduite, par les efforts d'innombrables savants, en un système admirable de substitutions commodes et précises. Il est clair par conséquent que toutes les sciences devraient constituer un système de rapports permettant, en dernière fin, de substituer à toutes les données hétérogènes qu'elles étudient, la donnée précise et commode par excellence. Ce que devraient faire les savants, le fontils? Un court examen va nous permeltre d'affirmer que oui.

Cet examen terminé, notre conviction sera définitivement assise que toutes les sciences expérimentales ne sont que des systèmes de substitutions ayant pour but, non de savoir (car quelle bizarre façon de pénétrer dans la nature d’une chose que de lui substituer autre chose!), mais de prévoir afin de disposer de. Encore une fois, les

théories scientifiques n’ont rien à débattre avec la.

vérité, mais seulement avec l'utilité. Les hypothèses métaphysiques, contrairement à l'opinion régnante chez les positivistes, n’ont que bien peu de choses à rer des sciences (la psychologie mise à part). La croyance, en science, n’affirme que des rapports et la constatation de ces rapports n’a pour but que de permettre la substitution du simple au complexe : ces systèmes de substitutions vérifiées ont pour inspirateur unique le désir d’asseoir solidement notre domination sur la nature à laquelle nous ne commandons « qu’en obéissant à ses Lois ».

Mais procédons à l'examen annoncé. Ce qui nous frappe tout d’abord, lorsque nous parcourons un livre de physique, n'est-ce point l'extrême importance qu'y prend l'étude directe des notions dues au système musculaire, depuis la notion de pesanteur jusqu'aux notions de solidité, de fluidité, de ductilité, de rétractibilité, de compressibilité, d'élasticité ?

La seconde observation qui saisit, c’est la cohé-

rence des efforts pour ramener toutes les mesures à

des mesures d'espaces parcourus. Le temps nous

l'avons vu, estlui-mème traduit en espaces parcourus par une aiguille. L'heure, c'est le temps que met l'aiguille des minutes à parcourir d’un mouvement uniforme, semblable au mouvement apparent des

étoiles fixes, un polygone régulier de soixante côtés.

De même, les lois de la chute des corps sont exprimées en espaces parcourus dans des temps déterminés. Les effets particuliers de la pesanteur sur chaque corps! sont mesurés par la balance : cet instrument nous met à même de juger par la vue du déplacement d'une aiguille, du sens de l'inégalité de deux masses, et par suite, d'établir des séries de massesétalons pour la commodité de nos pesées.

Aréomètres, baromètres, thermomètres, manomètres, sont la transposition en longueurs linéaires de phénomènes non mesurables directement. Pour l'électricité, qui échappe presque toujours à nos sens, on à tourné la difficulté; on tâche de lui faire produire des mouvements visibles (écartement des rubans d’or de l’électromètre, déviation de l’aiguille magnétique, balance de Coulomb).

Mais ce qui, plus que ces considérations particulières, pourra nous permettre de saisir le procédé partout identique de la science, ce sont les théories générales. De toutes les affections de la matière, aucune, avons-nous dit, n’est plus distincte que le changement relatif dans l’espace. D'autre part, tout mouvement étant convertible exactement en termes d’espace linéaire, nous verrons les efforts des physiciens converger vers un problème unique,

(1) Ou plus exactement les masses qui en un même lieu sont proportionnelles aux poids. |

protée aux mille formes : découvrir entre tous les phénomènes et certains mouvements mesurables des rapports constants et définis tels qu'on puisse partout substituer au qualitatif le quantitatif, au complexe le simple, et au simple le plus simple. Ici la méthode, si elle se présente sous une forme différente, est semblable cependant à la méthode géométrique : elle consiste dans la formation d'un vaste système de substitulions. Partout où cela est possible, on établit des équivalences exactes entre deux termes, puis on cherche à trouver entre ces équivalences et d’autres précédemment établies de nouvelles équivalences. Ces équivalences sont en quelque sorte des otages que nous donnent de leur docilité les phénomènes, otages qui nous mettent à l'abri de leurs rébellions. C'est ainsi qu’on a établi des relations définies entre les divers sons musicaux et les mouvements vibraloires de l'air; entre les couleurs et les mouvements vibratoires d'un éther hypothétique, et qu'on tente actuellement une entreprise analogue pour l'électricité. Après avoir spéculé sur ces mouvements on se trouve disposer des choses mèmes, et ces études indirectes sont fécondes en découvertes réelles. Malheureusement, la grande découverte de la théorie mécanique de la chaleur et les belles

expériences de Joule, de Hirn, de Mayer sur l’équi-

valent mécanique de la chaleur, ont introduit dans le langage des savants, dont la culture logique est pour l'ordinaire assez faible, des expressions impropres qui ont égaré la pensée moderne. Au lieu de parler seulement d'équivalence, on a parlé de transformation : on a cru que le mouvement devenait de la chaleur, que les vibrations ondulatoires devenaient de la lumière. En d’autres termes, où il n'y avait qu'un système de substitutions commodes, on a vu des explications’. Cette confusion fait corps avec celle qu'a introduite dans la science le mot équivoque de cause, avec son corlège de sous-entendus anthropomorphiques. Au lieu de constater des séquences et des coexistences, on se figure des #ransformations. Dire, comme certains physiciens l'ont fait, que l'électricité est cause de toutes choses, ou comme certains autres que c’est la chaleur, cela ne présente aucun sens°. Nous trouvons de même fort vicieuses, les propositions dans lesquelles on affirme que l'électricité, la

lumière, sont des « modes du mouvement ». On

(1) Nous devons reconnaître toutefois un progrès considérable dans l’enseignement supérieur actuel en France. On n'y parle plus guère de la théorie mécanique de la chaleur. On à substitué à cette formule foncièrement métaphysique un mot excellent, celui de thermodynamique, ou science des apports entre la chaleur et le travail mécanique, abstraction faite de toute hypothèse, de toute représentation hypothétique de la chaleur,

(2) Cf. Grove, Corrélation, trad. française, p. 247.

pourrait dire tout aussi justement que le mouvement, l'électricité, sont des modes de la chaleur ou de la lumière. Tout ce que nous pouvons dire, en saine logique, c'est qu'il y a entre ces diverses affections de la matière des rapports fixes. L'une remplace l'autre suivant des lois invariables. Cela constaté, comme le mouvement est la conception la plus susceptible de mesure précise, c'est en termes de mouvement que nous essayons de traduire toutes les affections de la matière. Le mouvement est, par sa constance, comme la langue maternelle de la pensée scientifique, langue fort nette, et nous ne comprenons bien les langues étrangères qu'en les traduisant en cette langue. Le grand problème à résoudre, c'est d'établir ces équivalences, d'exprimer toutes les forces physiques en mesures et en nombres, ce qui n’est possible qu’à la condition de tout traduire en mouvement. C’est ainsi qu’il n'est, en physique, nulle part question de sons, mais uniquement de mouvements vibratoires, de vitesses de transmission de ces mouvements, de longueurs d’ondes, etc. En optique, il n’est question que de mécanique et de géométrie.

Est-ce à dire que les sons ou la lumière soient du mouvement? Nullement, mais sons, lumière

et mouvements ont entre eux des liens de coexis-

tence et de séquence absolument constants et par notre connaissance précise des lois du mouvement, nous devenons indirectement maîtres des phéno-

mènes qui échappent à nos prises directes.

Il en est de même en chimie. La théorie atomique est un simple artifice logique tout à fait assimilable à l’arlifice par lequel on substitue aux lignes courbes non mesurables des lignes droites. Les esprits pénétrants, comme ceux de Dumas, de Laurent, de Würtz, n’attribuent aux atomes aucun caractère de réalité‘. Tous trois s'accordent à reconnaître que l'indivisibilité des atomes est une pure hypothèse, et même une hypothèse non nécessaire à la chimie, mais seulement commode. Ces atomes eux-mêmes ont suggéré à Maxwell et à Thomson, leur curieuse hypothèse des anneauxtourbillons?. D'ailleurs à cette hypothèse atomique qui groupe les atomes sur un plan, tend à se substituer une théorie nouvelle fondée sur la disposition relative des atomes dans l’espace, ou stéréochimie (hypothèse de Le Bel et Vant'hoff).

Mais la théorie atomique demeure aujourd'hui

(1) Dumas. Philosophie chimique, leçon VI. — Laurent. Méthode de chimie, p. 125.— Würtz. Théorie atomique, conclusion, p. 236. (2) Revue, scientifique. Théorie atomique, Maxwell, 2 sept. 71.

— Les dimensions des atomes, par W.Thomson, 16 mars 72, — Les molécules des corps. Clerk Maxwell, 18 oct. 73.

L' UPE.

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encore un artifice excellent destiné non à connaître mais à disposer de. Cet arlifice réussit et les chimistes ont découvert un grand nombre de corps par des constructions sur le papier. Par exemple, la formule du {oluène est C°H° CH; celle de l'essence d'amandes amères C°H°CHO : l'examen de ces deux formules prouva qu'il suffisait de remplacer deux atomes d'Æ par un d'O pour convertir le toluène en essence d'amandes amères et M. Grimaux a recherché et réalisé cette conversion. De mème, c'est déductivement qu'une armée de chercheurs a trouvé dans le goudron de houille les splendides couleurs qu'on en retire; qu’on a converti l’assa fœtida en essence de vanille. Cette fiction, cet artifice, cette hypothèse improbable, logiquement absurde, d’atomes insécables, réussit donc merveilleusement dans la pratique, et cela suffit pour ôler aux chimistes toute espèce de regret d’être devant la nature intime de la matière aussi ignoran(s qu’au premier jour.

En résumé, les sciences physiques et chimiques et par suite les sciences qui en dépendent, comme la physiologie, ne sortent pas du monde des apparences. Lier ces apparences en systèmes d’équivalences aussi exactes que possible, de façon à ce qu'il soit loisible de remplacer l'inconnu par

quelque chose de plus familier à l'esprit, le com-

plexe par le simple, le non-mesurable par le mesu-

rable, c’est là l’œuvre totale du savant.

Nous pourrions passer outre, tant la démonstration paraît suffisante, si nous ne tenions à insister sur le caractère encore si peu connu de la science psychologique. Notre éducation universitaire nous a tous si bien habitués à mêler sans cesse aux questions psychologiques des questions métaphysiques, que d'excellents esprits se refusent encore à voir dans la psychologie une science comme les autres. Ceux mêmes qui ont le plus fait pour la constituer en science indépendante, n’ont pas vu clairement le but que doit se fixer le psychologue : c’est que tout le monde sent qu'avec les phénomènes psychologiques nous pénétrons dans des couches ‘de phénomènes moins superficielles : mille bruits sourds nous révèlent que nous approchons de la réalité dernière, et l’on est distrait de l'étude des faits de conscience par ce voisinage troublant. D'autre part, presque tous les hommes sont affligés d’un esprit grossier qui ne perçoit que les choses tangibles, matérielles, et qui est incapable de constater les résultats spirituels les plus considérables. Il en résulte que bien qu'elle fournisse leurs fondements à la pédagogie, à la morale, à la politique,

la psychologie semble ne pas produire de résultats

pratiques : d'où, nouvelle raison pour refuser d'identifier son but avec celui des sciences qui fournissent des résultats aussi palpables que le télégraphe, les substances chimiques nouvelles, ete.

Cependant /a psychologie est, ne craignons pas de l'afflirmer, wne science uniquement pratique. Elle, non plus, ne tend point à savoir, mais à prévoir pour pouvoir. Dès qu'au lieu de classer les phénomènes, de rechercher des équivalences qui permettront ensuite des substitutions et des représentations commodes des phénomènes, les psychologues désirent pénétrer dans la nature intime des phénomènes de conscience et tentent des spéculations sur les facultés ou sur la nature de l’âme, ils cessent d’être des psychologues pour devenir des métaphysiciens. Cest leur droit assurément, ces spéculations répondant à un besoin très vif et très légitime de l'esprit humain; mais enfin ces spéculations sont nécessairement très bornées, promptement épuisées, puisqu'il n’y a que deux alternatives possibles, ou de rejeter avec Kant toute connaissance d'ordre supra-sensible, ou de faire de l’anthropomorphisme etde considérer le « noumène » comme analogue à notre intelligence ou à notre volonté. Quoi qu'il en soit, les psychologues sont toujours tentés de franchir les frontières de la science et il

est très curieux de noter ces incursions fantaisistes

dans la métaphysique chez des positivistes qui sont persuadés qu'ils sont de purs savants!

C'est ainsi que Taine tente, après Spencer, la réduction à l'unité des phénomènes psychologiques, tentative manifestement absurde, puisque le qualitatif demeurera toujours, quoi qu’on fasse, irréductible. Il y a, dans cette entreprise, une très fâcheuse confusion. Ces métaphysiciens-sans-le-savoir traitent la psychologie comme une science; mais, faute de s'être rendu compte de la nature et du but des investigations scientifiques, ils traduisent en termes explicatifs, au sens métaphysique, ce quin'est qu'une réduction à l'unité extérieure aux phénomènes, opérée en vue de la commodité de notre représentation.

Au contraire, le psychologue conscient de son rôle de savant, vit, comme le physicien, comme le chimiste, dans l'hypothèse. Il lui suffit que l'hypopothèse réussisse pratiquement. Peu importe qu’elle n'ait nulle portée métaphysique, c’est-à-dire explicalive, pourvu qu'elle augmente notre puissance sur les phénomènes. Le psychologue a une liberté très grande, limitée, non par la vérité de l'hypothèse, mais par sa fécondité. C'est ainsi que les psychologues n’ont point hésité à accepter l'hypothèse de l'évolution qui leur a permis de se repré-

senter les choses avec une simplicité admirable,

en introduisant dans les études psychologiques la notion de genèse. Que demain la théorie de l’évolution soit remplacée par une théorie nouvelle, aucun des résultats trouvés par Spencer dans les admirables chapitres de sa psychologie concernant les sentiments ou la genèse de la notion d'espace, etc., ne se trouvera ébranlé, pas plus que la substitution à l'hypothèse de l'émission de Newton de l’hypothèse des ondulations d'Augustin Fresnel, n’a infirmé les découvertes faites en optique en conséquence de la théorie newtonienne. Les hypothèses sont en quelque sorte comme le terreau plus ou moins ferile qui sert de support et d'engrais à la plante.

C'est ainsi encore que les psychologues n'ont pas hésité, dès qu'il leur a été démontré que l'hypothèse réussissait, à admettre que les phénomènes de conscience sont la traduction en termes de conscience des états nerveux dont l'intensité et la durée atteignent un certain degré. Et cette hypothèse a renouvelé la science psychologique. Elle a amené des découvertes d’une grande valeur pratique sur la sensation, sur le plaisir et sur la douleur. Combien, par exemple, nos connaissances sur la mémoire ne gagnent-elles pas en commodité lorsqu'on considère, au lieu des états psychologiques, leurs supports physiologiques? j

Aux lois psychologiques de la mémoire, on subs-

titue d'abord des lois physiologiques dont on peut se faire des représentations concrètes, et loutes ces lois physiologiques, on les ramène, ce qui est une simplification précieuse, aux lois générales de la nutrition. C'est ainsi que nous pouvons nous figurer tout souvenir comme un système dynamique d'éléments nerveux associés. Le travail de nutrition opéré dans les cellules, consiste pour elles à puiser dans le sang où elles baignent les éléments nouveaux et à remplacer, atome par atome, les atomes usés (et cela sans modification de structure, la nutrition ne créant rien et étant une force purement passive). Quand je puis, d'autre part, me figurer, dans chaque cellule, la lutte entre l'oubli et le souvenir comme le conflit de deux tendances — l'une, force « atavique » de la cellule vierge essayant d'éliminer les modifications, l’autre, force de modification cherchant à s'implanter — peut-on dire que ces concepts hypôthétiques ne soient pas commodes ? Peut-on nier qu'ils contribuent à augmenter notre facilité de compréhension et de précision? On peut ainsi déduire de quelques hypothèses physiologiques très simples les lois jusqu'alors empiriques de la mémoire; l'aclion de ces lois est clairement précisée, limitée. On peut dériver d'elles le mécanisme du souvenir, les lois psychologiques régis-

sant l'acquisition et l'éveil des souvenirs, les faits

si curieux de dissolution régressive de la mémoire, les raisons de la marche que suit l’amnésie. Les conséquences pédagogiques de cette explication des phénomènes de la mémoire par la physiologie sont - considérables : aussi que nous importe qu’on puisse discuter des hypothèses si fécondes? La seule question est de savoir si on en a de meilleures à offrir.

Ajoutons que cette hypothèse de la- corrélation absolue des états psychologiques et des états physiologiques a jeté des flots de lumière sur le mécanisme de l'attention et de la volonté.

Est-ce à dire que celte théorie soit définitive? De telles questions sont du domaine de la métaphysique ; le psychologue n’a pas, en tant que savant, à s’en préoccuper, et il doit même, quelle que soit sa conviction, se garder de la laisser paraître dans son exposé des faits. Comme tous les autres savants, il ne s'occupe que de chercher des coexistences et des séquences universellement constantes, et son but, répétons-le à satiété, c'est de classer et de maitriser les phénomènes, et non de pénétrer leur nature.

Aussi nous semble-t-il que toutes les objections que l’on a adressées à la psychophysique n’ont guère

de valeur, et les défenseurs de cette science nou-

(1) Voir entre autresleslivres siriches en suggestions de M. Ribot, sur l’attention et sur les maladies de la volonté.

velle, faute d’avoir eu nettement conscience de leur rôle, ont laissé s’égarer le débat, Ils posent, comme tous les savants, des postulats hypothétiques, et on n’a pas le droit de leur demander si leurs postulats sont vrais, mais seulement si tout se passe comme s'ils étaient vrais et s'ils sont féconds. L'hypothèse de l'émission en physique a été longtemps suffisante, et la double hypothèse d’un éther et d’un mouvement ondulatoire propagé dans cet éther, est acceptée non comme vraie, mais comme non contredite et comme féconde en résultats. De même, le psychophysicien ne peut mesurer directement la sensation ; 1l tourne la difficulté et mesure par exemple les plus petites différences entre des sensations croissantes S', $?, S°...,etc.; iladmetle postulatindémontrable qu'entre deux termes consécutifs quelconques, l’accroissement est égal à l'unité (c’est-à-dire que S' — S° + S1; que S° — S° + Si, etc.). Cette fiction lui réussit, et peu lui importe qu'elle soit une hypothèse indémontrable. Il lui suffit d'arriver à des résultats pratiques importants par leur précision.

Cette science, jeune encore, doit aller de l'avant, dédaigneuse des objections d'ordre métaphysique qu'on lui adresse. Qui ne voit qu'une classification des sensations, extérieure aux sensations, d’après

leur pouvoir dynamogène par exemple, serait d'une

importance extrème pour l'éducation et l'hygiène?

RE

On a peine à se défendre de grandes espérances sur ce que donnera de résultats pratiques l'étude des mouvements musculaires considérés comme des expressions des états psychologiques. Et, encore une fois, le psychologue ne doit pas se laisser ébranler par les critiques portant sur ses hypothèses fondamentales : en science, la fin justifie les moyens, et si on introduisait en psychologie des hypothèses aussi aventureuses que celles qui réussissent en géométrie, en physique, en chimie, où serait le mal? Oderint, dum metuant ! Enrôler les phénomènes, n'importe par quel artifice, et les avoir

bien en main, cela suffit,

Si ce caractère essentiel des investigations scientifiques est voilé et si les savants en général ne se rendent pas compte de la nature de leur tàche, c'est que presque tous brûlent du désir d'expliquer les choses ; presque tous sont des métaphysiciens ardents, quoiqu’'ils se défendent comme d’une injure du reproche de l'être ! Bien peu se résignent à leur rôle subordonné : la science n'est que la servante de l’industrie et de l’activité humaine, dont elle centuple l'énergie et la portée. Est-ce que toutes les grandes écoles scientifiques n’'aboutissent pas à des écoles d'application ? Ne ressort-il

pas d'ailleurs avec une éclatante évidence des

Payor. — De la Croyance. 7

chapitres qui précèdent, que tout l'effort scientifique ne tend qu’à la domination du monde?

Combien sont justes et fécondes les vues que nous avons exposées touchant l'importance du sens musculaire, cette conclusion que l'effort des sciences de la nature aboutit à l’industrie vient achever de le prouver: l'instrument qui a apporté le plus grand allégement à nos forces musculaires, c’est le levier. Comme le remarque profondément Proudhon, presque tout ce que l’homme entreprend peut se définir, du point de vue industriel, une création ou une rupture d'équilibre, et le levier seul, ou combiné à d’autres leviers, remplit ce double objet : il est à la fois instrument d'appui, d'arrêt, de préhension, de percussion, de division, de locomotion, etc..

Tous nos membres eux-mêmes sont des leviers plus ou moins parfaits. Dans notre cabinet de travail nous pouvons oublier que le caractère essentiel du monde extérieur est d'être l’ensemble des choses qui résistent à nos mouvements et qui varient avec nos mouvements ; en effet, les seuls mouvements que nous y opérions, c’est de tourner les feuillets sur lesquels nous laissons courir notre

plume; ces mouvements nous sont très familiers ;

(1) De la Justice, etc., 6° étude. Le travail, ch. xxx1v.

Se SSs

ils perdent leur valeur révélatrice et nous oublions que toute relation active avec le dehors n'est possible que par nos muscles. Mais dès que nous considérons l’industrie, cette vérité nous apparaît partout. Et de ce point de vue, nous sommes frappés à nouveau de la parfaite convergence des efforts des innombrables légions de savants pour l'utilisation des puissances naturelles et nous nous expliquons l'unité profonde du plan d'après lequel est construit tout l'édifice de nos connaissances, depuis les perceptions élémentaires jusqu'aux théories scientifiques les plus élaborées.

Nulle part notre prétendue connaissance ne peut consister à connaître : les données des sens sont ce qu'elles sont et les rapports entre elles sont ce qu'ils sont. On n’en peut rien dire de plus. Mais Pétude des rapports de coexistence et de succession nous permet bientôt de remplacer la foule innombrable des individus par des classes peu nombreuses. La coordination et la subordination des rapports

découverts, nous mettent à même de ramener à

l'unité des groupes immenses de phénomènes, de

les traduire en un langage commun, c'est-à-dire en termes musculaires, langue universelle et en même temps langue précise, vraiment scientifique, dont la connaissance familière met de plus en plus les

forces naturelles à ‘notre discrétion.

Mais domestiquer n’est point expliquer : supposons pour un instant que la science soit achevée ; que les générations successives de savants aient réduit en servitude la totalité des phénomènes extérieurs ; qu’elles aient établi, avec une précision absolue, l’équivalence en mouvements des sons, des couleurs, de la chaleur, de l’électricité, des phénomènes chimiques et même des phénomènes physiologiques. Supposons que nous puissions calculer, avec autant de certitude que nous prédisons une éclipse de lune, le jour de la mort d’un animal, il est clair que notre puissance sur la nature serait accrue considérablement. Nous serions les rois du globe, non pas des rois absolus, mais des rois constitutionnels, commandant aux phénomènes à la condition d'obéir aux lois qui les régissent ; mais cette prodigieuse puissance laisserait notre intelligence des choses en l'état : nous n’aurions pas fait un pas dans la connaissance de l’essence des choses. Le jour où j'aurai établi l’équivalence en mouvement de celte lumière, je n'aurai pas fait que cette lumière soit du mouvement. J'aurai toujours là deux données qualitatives irréductibles. Ma science de prévision, de simplification, de précision, n'empêche point mon ignorance de la réalité d'être absolue. Langage symbolique, admirable

système de signes, plus la science progresse, plus

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