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elle s'éloigne de la réalité pour s’enfoncer dans l'abstraction. Elle enserre la réalité de la mème façon que l'entomologiste enferme dans ses vitrines la vie d'insectes desséchés et piqués sur du liège.
Après tous les efforts des savants passés, présents et futurs, on n'aura obtenu qu'une organisaüon des données des sens en un système de rapports invariables. L'édifice imposant ainsi construit ne doit pas nous faire illusion ni nous faire partager le naïf enthousiasme métaphysique des savants d'il y a trente ans. Cet édifice est solidement construit, mais avec des matériaux qui n'ont pas une force de résistance infinie, puisque ce sont nos sensations. Or, nous l'avons vu, il ne faudrait pas de grands changements dans notre constitution pour anéantir toute notre science d’alpha à oméga. Si, par exemple, notre organe actuel de la vue n'était sensible qu'aux rayons chimiques du spectre; si notre tact était remplacé par un sens de la tension électrique des corps; si notre ouïe ne percevait que les vibrations supérieures au nombre de trentehuit mille par seconde, nous devrions recommencer la science, sur le même plan il est vrai, mais la recommencer. Si, nous n'avions pas de sensations musculaires, si, comme certains malades, nous ne
sentions pas la résistance, la science serait à
refaire sur un plan entièrement nouveau et Descartes n’eût point songé au mécanisme universel. L'optique, l’acoustique ne fussent point devenues des provinces de la mécanique et selon toute vraisemblance, la science n’eût pu acquérir aucune précision.
Si l’on doute encore des conclusions auxquelles nous sommes acculés, qu'on examine de près ce que contient ce mécanisme universel dans lequel les cartésiens voyaient la réalité suprème du monde extérieur. Notons une fois de plus tout d’abord, qu'on n'a nullement tout ramené au mouvement, mais qu'on a simplement établi des équivalences entre les divers phénomènes et le phénomène mouvement. Mais ne discutons point et admettons, si on le désire, qu'on a réellement tout ramené au mouvement et que toutes choses ne sont que des modes du mouvement. Qu'est-ce done que ce mouvement? Est-ce une donnée objective? Touchons-nous ici au fond dernier de la réalité? Hélas! non. Le mouvement est lui aussi une donnée subjective; il ne diffère pas, à ce point de vue, des autres données des sens, car tout ce que nous savons de psychologie nous permet d'affirmer que si nous n’eussions pas eu des muscles, nous n’eussions eu aucune idée d'un mouvement quelconque.
Avons-nous le droit d'affirmer que notre nature
musculaire soit la forme fondamentale de l'être absolu considéré en soi? Il n’y a rien moins que cette affirmation aventureuse dans la croyance cartésienne que le mécanisme est le fond des choses matérielles ; et, en effet, Descartes n'hésite point à placer dans l’entendement divin ces natures simples, sans voir que c’est proclamer que nos muscles sont la mesure de toutes choses. Cette idée que nous sommes faits à l’image de Dieu et que Dieu, par conséquent, est fait à notre image, constitue le postulat caché mais nécessaire de toutes nos spéculalions métaphysiques; mais si l’on veut faire de l’anthropomorphisme, du moins ne doit-on point considérer comme de l'objectif pur, ce qui est aussi manifestement subjectif que les données de nos muscles. Qu'on se débatte tant qu'on voudra, nous ne connaissons que nos élals de conscience et les rapports entre ces élats, c'est-à-dire que nous ne connaissons que nos états de conscience tissés dans la trame du temps et de l’espace, c’està-dire dans la trame de nos données musculaires : or, si les sensations sont relatives à nous, les données musculaires sont aussi relatives à nous. Voilà qui nous impose la modestie et nous interdit l'orgueil du dogmatisme. Nous ne connaissons rien que de très relatif à nous el nous sommes enfermés
dans un scepticisme radical.
Ainsi la science tourne le dos à la réalité : elle est un ensemble de ruses, de subterfuges destinés à dominer le monde, mais non à en pénétrer l’essence. Et non seulement la science, mais nos perceplions, nos idées générales, n’ont d'autre rôle que celui de classer les objets, nous permettant ainsi de les reconnaitre et de nous mouvoir à l'aise et en toute sécurité dans le monde extérieur et dans notre monde intérieur de passions, d'idées, etc. La science n'a même pas à se demander si l'objectif sort ou non du subjectif, s'il est, ou n'est pas, une greffe prodigieusement développée, vivant en apparence de sa vie propre, mais dont on peut retrouver la cicatrice de suture. Le « postulat orgueilleux » que Dieu est fait comme nous, la science l'accepte sans discussion, et c’est son extrème facilité à accepter les hypothèses sans examen, pourvu qu'elles réussissent, qui lui a permis tous ses progrès. Aussi le savant construit-il sa science pour ce monde : que les lois qu'il découvre soient éternelles ou non, qu’elles dénaturent ou non la réalité en soi, que peut lui importer? Que lui importe aussi de n'expliquer rien, pourvu qu'il tienne à sa merci la nature?
Le jour où, nettement conscients de leur rôle, tous les savants marcheront la main dans la main
vers l'œuvre commune, le jour où physiciens,
naturalistes, sociologues ne chercheront qu'à constater des coexistences et des successions invariables entre les phénomènes, et renonceront à faire œuvre de métaphysiciens, la science bénéficiera grandement de cette unité de vues. Le psychologue qui, plus que tout autre, a tendance à oublier son rôle propre, évitera tout conflit avec les chercheurs d'absolu. Cessant d'étudier les phénomènes avec des préoccupations métaphysiques absurdes en l’espèce, il les étudiera, ce qui est à la fois le vrai point de vue de la science et son honneur, avec des préoccupations vraiment humaines.
Va-t-on considérer nos recherches sur la connaissance vulgaire et scientifique comme un épisode de la réaction contre la science que certains se plaisent à signaler comme un danger? Mais n'est-ce point, en premier lieu, une tendance d'esprit peu digne d’un philosophe, que d'emprunter au jargon politique des mots dont le sens est dénaturé par l'esprit de parti? De lels mots, en quelque sorte gonflés de haine, éveillent, qu'on le veuille ou non, des associations d'idées qui n'ont rien de commun avec la tranquille recherche de la vérité. D'autre part, si réaction il y a, n'est-ce point une réaction qui s'impose à tout esprit sincère, de refouler les savants sur leur domaine propre?
N'est-ce point, surtout au point de vue scientifique,
œuvre excellente que d'unifier les efforts, que d'empècher les esprits de s'épuiser en œuvres vaines, et en discussions stériles? N'est-ce pas, au contraire, être animé du plus pur esprit scientifique que de marquer nettement le but que doit se proposer la science, et d'éviter les fondrières qui bordent la route? Si, en niant que la science atteigne la réalité, nous lui enlevons les hasardeuses et stériles tentations métaphysiques, ne lui laissons-nous pas toute sa grandeur?
Le suprème aboutissement des spéculations mélaphysiques semble être que notre monde des sens est sans valeur réelle. Si l'acte moral par excellence consiste à sentir, sous les formes de la personnalité égoïste, l'identité essentielle de nous-mêmes avec l'humanité entière et l'univers entier, n'est-il pas clair que la science aide à cette poussée morale? En réduisant les innombrables diversités des phénomènes à quelques lois d'une haute généralité, elle permet à l'esprit d'échapper à un éparpillement qui lui dterait toute force et de devenir en quelque sorte adéquat à l'univers, d'en saisir la beauté, l'harmonie, l'unité; et ce mouvement de l'esprit vers une unité de plus en plus baute lui a donné de l'élan pour s'élever jusqu'aux hypothèses métaphysiques. Si les unifications scien-
tifiques n'eussent délivré l'esprit, comme ense-
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veli sous l'amas des données particulières, il eût toujours rampé et les vues hardies lui eussent été impossibles. C'est en ce sens, mais en ce sens seulement, que la science est le vestibule de la métaphysique et de la morale.
Mais la science a un rôle plus immédiatement pratique. La lutte que l'humanité a dû, dès ses origines, engager contre la nature sinon hostile, du moins dédaigneuse et ignorante de nos souffrances, la science l’a rendue moins pénible et moins hasardeuse. Elle a supprimé dans une large mesure l’espace et les obstacles matériels qui s'opposent à la mise en valeur du globe entier. Elle a trouvé les moyens de répandre le livre à bon marché, de porter les vètements et le linge jusque dans la demeure des plus pauvres. Elle engage contre les causes de maladies et de mort un combat de plus en plus triomphant. La connaissance des lois de la physiologie et de la chimie permettra d'augmenter le trésor d'énergie physique de chaque être humain. La connaissance des lois de la psychologie mettra ceux qui le désirent, à même d'arriver à réprimer leur nature inférieure, leur irascibilité, leur sensualité, leur paresse, leur orgueil, et tout nous autorise à prévoir que de puissantes institutions sociales modèleront peu à peu les âmes des enfants et des
jeunes gens sur l'idéal de justice, de bonté, de sim-
plicité dont les meilleurs d’entre nous poursuivent aujourd'hui, presque solitairement, presque sans aide, la réalisation.
Lorsque la sociologie, l'économie politique, au lieu d’être, comme elles le sont, des armes de combat dans les mains des partis, se seront haussées au rang de sciences; lorsque ni la haine ou l'intérêt sordide, ni la peur ne dicteront les conclusions; lorsque l’universalité des penseurs engagera, contre les arrangements sociaux défectueux, une lutte comme celle que les savants ont engagée contre la nature, à l’état de guerre sociale succédera l'harmonie fondée sur le respect de la personnalité humaine ; la pauvreté et l'ignorance ne frapperont plus que les indignes ; la mort prématurée du chef de famille: n'entraïnera plus les conséquences déplorables qu'elle entraîne ; la misère ne sera jamais plus la « récompense » de toute une vie de labeur et de probité. D'autre part, la mise en valeur de tous les esprits solidement trempés, de toutes les âmes d'une noblesse native supérieure, assurera à l'humanité un état de bien-être physique et un renouveau moral de paix, de fraternité, de justice, dont l’état de lutte actuel, d'équilibre instable, reposant trop souvent encore sur l'oppression de l'homme par l'homme, ne peut nous permettre qu'un faible avant-goût.
Ce sont là des fins si grandes, si généreuses, si nobles, que nous plaindrions les savants mécontents de leur lot. Œuvre de prévoyance, de bienfaisance, la science peut se consoler de laisser échapper à ce prix, la réalité métaphysique et de s’enfoncer dans
l'abstraction.
Nous voici parvenus au terme de cette longue mais indispensable étude de notre représentation des choses. Envisagée d'ensemble, depuis nos perceptions élémentaires jusqu'aux grandes hypothèses scientifiques qui englobent des millions de faits, cette représentation n'est que l’organisation de rapports constants aussi précis que possible entre les diverses données des sens et les données le plus souvent présentes à la conscience, à savoir les données musculaires. D'autre part, ces rapports dont la cohue désordonnée encombrerait la mémoire et annihilerait l'intelligence, nous les organisons, et grâce à des substitutions d'équivalences, nous les répartissons en des classes de moins en moins nombreuses, qui allègert singulièrement notre représentation du monde extérieur.
Cette représentation, en elle-mème, n’est ni vraie, ni fausse : la vérité et la fausseté ne prennent naissance que dans l'affirmation qu’à ma représentation
correspond la réalité. Mais cette réalité, nous avons
vu qu’elle fuit à mesure qu’on la poursuit : toute perception est déjà un considérable appauvrissement de la réalité et fait fonction d’une idée générale. Dans nos sensations les plus élémentaires, se mêle une large part d’inférences, et notre monde extérieur est fait de nos représentations. Notre connaissance de ce monde ne peut donc être qu’une représentation fort appauvrie d'une représentation que nous qualifions de présentative pour la distinguer de l’autre.
Puisque toute croyance est l'affirmation qu'à notre représentation correspond une réalité présentative, il est urgent d'examiner en quoi peut bien
consister cette correspondance.
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