‹ De La CroyanceChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'étude que nous avons faite de la nature de la réalité présentative et de la nature de notre représentation des choses va jeter une grande clarté sur la question du rapport de la représentation et de la réalité. D'abord, affirmer la vérité de la correspondance entre la représentation et la réalité, c’est affirmer que, vérification faite, la représentation du présentatif est exacte. C’est donc la nature de cette vérification que nous devons examiner.

Elle ne peutconsister que dans le remplacement dans la conscience, de ce qui est plus représentatif

par ce qui est plus présentatif. La vérification parfaite

- serait le remplacement trait pour trait de la repré-

sentation par l’état présentatif : mais une opération aussi compliquée n’est possible que lorsqu'il s’agit de données d’une simplicité aussi grande que celle des lignes de la géométrie. Partout ailleurs, le rempla-

cement intégral est impossible à cause du nombre

considérable des éléments de la réalité objective. Disons même plus, ce remplacement complet n'est pas souhaitable, car l’accumulation des détails, en distrayant notre attention des traits caractéristiques et en l’obligeant à des efforts dont la complexité ferait intervenir trop souvent la mémoire si faillible, Ôterait à de telles vérifications toute leur certitude.

Il était donc nécessaire de simplifier la vérification de nos croyances et par suite de se borner à l'essentiel. Il se trouve heureusement que les données essentielles de l’objet sont le moins déformées dans la représentation et le plus précises en même temps : il s’agit, tout ce qui précède nous l'indique surabondamment, des données musculaires, et l’examen détaillé de quelques exemples va nous montrer combien leur rôle est capital dans cette imporiante opération de la vérification.

Laissons de côté nos sensations élémentaires, parce qu'entre nos sensations présentatives et le souvenir de ces sensations, la différence n’est que de degré. Le souvenir d'une sensalion n'est que la sensation appauvrie, pâlie, etle vérifier, c'est en quelque sorte raviver l'éclat de l'image. Il en est de même de nos perceptions élémentaires. Mais dès qu'il s’agit de perceptions complexes, cette superposition trait pour trait de la préimagination sur la

réalité n'est plus possible parce que, d'une part,

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ma préimagination est extrêmement appauvrie et ne contient que quelques-uns des éléments de la réalité, et parce que, d'autre part, la réalité est d’une richesse inépuisable de détails.

Par exemple, si je crois que lacourbe gracieuse qui, lorsque je lève les yeux, sépare cette masse blanche du ciel bleu, dessine la cime du Mont- Blanc, vérifier cette croyance, c'est me mettre en marche, c'est effectuer les myriades d'efforts musculaires qui me donneront contact immédiat avec l'infinie variété des détails du chemin.

C'est vaincre une à une les difficultés qu’on rencontre à parcourir un glacier très tourmenté; c'est ressentir l'émotion que provoque le bruit inquiétant des avalanches qui balayent les couloirs rapides; c'est grimper des pentes roides et glissantes; c'est éprouver le vertige de la fatigue et du mal des montagnes; c’est enfin apercevoir l’immense panorama qui se déroule devant les yeux quand on est sur la cime et constater qu'on domine les sommités qui d’en bas semblaient lutter avec la montagne géante. Vérifier, c'est donc, ici, remplacer la pauvreté relative d'une perception d'ensemble, par la richesse prodigieuse des perceptions fournies par quinze heures d'efforts musculaires

pénibles.

De même, vérifier la croyance que la masse Payor, — De la Crovance. é 8

montagneuse que j'aperçois des quais de Bastia est l'île d'Elbe, ce serait m'embarquer, voir et senür le navire avancer sur la mer; ce serait durant quelques heures regarder l’image de l'île grandir, grandir, et s'enrichir incessamment de détails de plus en plus abondants, de plus en plus précis... Ce serait distinguer d'abord les grandes masses, puis les rochers et les maquis, et en dernier lieu les feuilles des arbres du rivage, les détails des falaises, puis aborder, marcher sur le sol, toucher les objets, en pénétrer les plus infimes particularités…

La croyance que le sourd grondement que j'entends est le bruit d’un express qui arrive, c’est l’attente que ce bruit va grandir d’instant en instant, que les bruits particuliers qui le composent deviendront bientôt distincts, et que les caractères visuels qui constituent un express lancé à toute vitesse, vont devenir incessamment présentatifs.

La vérification d’une idée générale non scientifique revient aussi à une foule de vérifications de perceptions de détail. On sait que l'idée générale est un très grand appauvrissement de la réalité, qu'elle est destinée à substituer à la pluralité des objets particuliers quelques signes courts et d’un maniement commode. Quand je dis, par exemple,

que le bois en brülant dégage de la chaleur : Le bois,

voilà une idée générale commune. C’est une formule abréviative désignant le chêne, le pommier, le sapin, etc. On ne peut vérifier une affirmation concernant une idée générale qu’en éprouvant successivement les bois connus : toute idée générale enferme une pluralité de vérifications particulières, dont la liste est rarement passée en revue. Et comme presque toutes les idées générales vulgaires enferment des caractères hétérogènes dont l’importance est inégale, il en résulte qu’elles ne contiennent que le degré de probabilité ordinairement suffisant pour la pratique. Souvent même ces idées sont « psittaciques »; elles se réduisent à des mots et à quelques images confuses ou mème contradictoires. Telle l’idée commune qu'on se fait de la science.

‘: Au contraire, les idées générales scientifiques ont le grand avantage d'être abstraites et de ne point éparpiller l'attention sur des caractères hétérogènes, comme le font les idées générales communes. Le chimiste, par exemple, sépare des éléments du bois un élément, le carbone; ce caractère abstrait est simple, net; l'idée générale ainsi formée ne comprend que les caractères essentiels, c'est-à-dire constitutifs de la chose mème et il en résulte que les propositions où elle

entre sont faciles à vérifier. Qu'on compare encore

l'idée vulgaire de plante avec l’idée scientifique de plante dicotylédone. Tout le contenu de l'idée générale scientifique est emprunté à des caractères essentiels : à la marche de la segmentation de l’ovule dès la fécondation. Cette succession de phénomènes, on la représente par des images linéaires très pauvres assurément, mais par cela même très nettes. Ce sont, en un sens de véritables images générales, car tout en étant toujours une représentation particulière, elles expriment tout l'essentiel du phénomène essentiel. On figure par exemple la cellule-mère par un petit cercle; on marque les progrès de la segmentation par un diamètre horizontal ; le développement des deux cotylédons par un rayon divisant en deux parties le demi-cercle supérieur, et ainsi de suite. On fait abstraction de la couleur, de la grandeur, des détails accessoires, pour porter toute l'attention sur des rapports simples de coexistence et de succession qu'on traduit en figures spatiales. Cette notion est nettement distincte de la notion de végétal monocotylédone. Ces images linéaires qui font fonction d'idées générales, sont toujours transformables en images particulières à la condition qu’elles s’enrichissent des détails de la réalité.

Remarquons, en outre, que ces idées générales

servent telles quelles dans les spéculations, parce

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qu'en les formant, on les a vérifiées à chaque pas. Ce qui fait leur haute valeur, c’est cette vérification incorporée en elles par un grand nombre d’esprits scientifiques, c'est-à-dire défiants, lents à l’affirmation. Ils ont exprimé en elles, avec une prudence collective toujours en éveil, les caractères dominateurs dont la présence ou l'absence entraîne la présence ou l'absence de tous les autres — et ces caractères dominateurs, ou bien ce sont des données spatiales, ou bien on s'efforce de les traduire en données spatiales.

Quant aux lois scientifiques, nous avons démontré longuement qu'elles ne constatent que des liaisons permanentes entre les diverses données des sens et que toute science est la constitution d’un habile système d’équivalences entre les données non mesurables et les données qui sont seules mesurables avec exactitude et avec facilité. La vérification con-

siste dans le succès de ces substitutions.

Mais qu'y a-t-il de commun entre toutes ces vérifications? Puisque toutes nos connaissances sont symboliques, qu'aucune n'atteint la réalité, il est clair que toute vérification revient à remplacer dans la conscience les éléments représentatifs par les éléments le moins représentatifs possible. De sorte

u’au lieu d'arriver à une idée plus nette de ce q

qu'est cette vérification, nous voici en présence d’une poussière de cas divers : car autant de perceptions, d'idées générales, etc., autant de vérifications particulières et différentes. Il y a beaucoup d'éléments hétérogènes dans mes perceptions du Mont-Blanc, de l’île d'Elbe, d’un train qui passe, ete. Cependant l'analyse découvre dans presque tous les cas, quelque différents qu'ils soient les uns des autres, un élément commun. Cet élément, nous l'avons déjà vu, est nécessairement présent à litre d'intermé-

diaire dans toute vérification, et il est généralement présent comme partie intégrante de la perception réelle. Cette omniprésence, au milieu des éléments hétérogènes incessamment renouvelés, ne tarde pas à lui conférer une importance capitale. Il s’agit, on l’a deviné, de nos données musculaires : nous avons démontré déjà que c’est sur la trame solide de ces données que nous organisons les sensations des autres sens pour construire notre monde extérieur; nous avons démontré aussi que nul passage du représenté au présenté n'est possible sinon par l'indispensable intermédiaire du mouvement : si je fusse demeuré immobile à la fenêtre de ma chambre, les millions de détails qui constituent pour moi la vérificalion de ma représentation du Mont-Blanc ne fussent point devenus présentalifs; si je ne m'étais

embarqué pour l'ile d'Elbe, sa représentation fût

demeurée bien vague, bien pâle, bien semblable aux représentalions d'un rève; je n'aurais pu affirmer que le grondement que j'entendais au loin fût celui d'un train en marche, si je ne l’eusse vu et entendu passer devant moi.

Ainsi, mouvement de moi ou de l’objet, telle est la condition nécessaire de toute vérification. Mais nous avons démontré que le mouvement objectif n'est concevable qu'en termes subjectifs et que si nous n'avions pas de muscles, nous n’aurions pas l'idée du mouvement. Tout mouvement objectif se résout en dernière analyse en mouvement d’un point à un autre : or, nous n'avons pu acquérir la notion de la position respective de deux points qu'en la rapportant à nous, et cette notion revient en définitive à un rapport de position entre nos muscles.

Et cela est mème plus vrai qu'on ne le pense d'habitude, car non seulement tout mouvement objectif implique des mouvements subjectifs destinés à le suivre, mais nulle pensée de mouvement n'existe, qui ne soit accompagnée de mouvements réels.destinés à suivre ce mouvement imaginaire. Je puis, pour mon compte, affirmer que je n'ai jamais un pur souvenir de mouvement. Toujours le souvenir ou la préimagination d'un mouvement s’accom-

pagnent de mouvements effectués présentative-

ment. C’est une nécessité sans exception pour moi de ne pouvoir même concevoir un mouvement, sans appuyer ma conception d’un état présentatif de mouvement. On ne réfléchit pas assez à la capitale importance de l'œil.

L'appareil visuel se compose en réalité de deux appareils distincts : l'un assez grossier, composé d’une lentille très imparfaite qui n'a pas un foyer unique : en effet, on sait que l’aberration de sphéricité provenant des défauts du cristallin est très forte, d’où il résulte que l'image, pour être nette, doit se projeter sur une partie très circonserite de la rétine. La rétine elle-même, dont la surface totale est de 15 centimètres carrés, n’est vraiment sensible qu’en une surface de 1 millimètre carré appelée tache jaune : de sorte que nous ne nous servons pour la vision distincte que de la quinze centième partie de la surface totale.

Si l'œil était demeuré l’organe unique de la couleur, il serait un sens à peine plus important pour la connaissance que l'odorat. Mais il se trouve que ce sont justement les graves vices de construction de cet organe spécial qui l’ont promu aux honneurs du premier rang dans la hiérarchie des sens. En effet, pour remédier à l'aberration de sphéricité causée par l'imperfection du cristallin, l'évolution a amené

le développement d’un écran appelé iris, manœuvré

par le sphincter de la pupille et par les fibres radiées. De sorte que l’œil est tout à fait comparable à un tube de très petit diamètre. Nous ne voyons distinctement que les seuls objets qui se trouvent dans l'axe du tube, d’où nécessité que ce tube soit facilement et rapidement mobile. La nature y a fort bien pourvu : ce tube fictif est comme enchâssé dans un globe qui est placé dans l'orbite, de façon à sy mouvoir avec une extrème aisance, et avec des frottements insignifiants. Mû par des muscles élévateurs, abaisseurs, adducteurs, abducteurs, ce globe est devenu un instrument musculaire d'une sensibilité et d’une précision qui ne laissent rien à désirer.

En outre, cet instrument va nous fournir avec docilité toutes les sensations présentalives de mouvements nécessaires pour appuyer, parlant, pour renforcer et pour préciser nos représentations de mouvements objectifs‘.

Par exemple, penser à un aigle qui plane, c’est le suivre des yeux. Je ne généralise pas, mais lors même que ma pensée du mouvement est le plus

étrangère en apparence à tout état présentatif, tou-

(1) ILest inutile de faire remarquer que notre analyse omet les mouvements de la tête, du tronc, etc., qui eux aussi interviennent lorsque nous regardons, par exemple, passer un train. Elle omet aussi les mouvements des bras, etc., qui peuvent, dans diverses circonstances, appuyer nos représentations de mouvement...

jours un mouvement, au moins des globes oculaires, se produit. Souvent, avec des amis qui croyaient la pensée plus dégagée des états présentalifs, nous nous sommes amusés à deviner la direction d'un mouvement pensé par l’un de nous, en appliquant le pouce et l'index sur la paupière fermée, de manière à sentir le globe de l'œil du patient. Nous devinions, sans nous tromper, s’il pensait au Mont- Blanc, dont la courbe est si élégante, ou aux « ai- guilles » de la chaîne, qui s’élancent vers le ciel

comme autant de pyramides aiguës.

Ce fait que tout souvenir de mouvement est en parie présentalif a une importance capitale. Il donne aux représentalions musculaires une force, une nelleté à laquelle ne peuvent atteindre les souvenirs colorés, tactiles, etc. Comme d'autre part, les données visuelles, tactiles, sont unies par un lien de constance absolue à des modifications musculaires, il en résulte que ces représentations semi-présentatives de mouvements peuvent suggérer avec force les autres données des sens, et cela introduit, grâce à l'habitude, une grande simplification dans nos vérifications ordinaires.

Ajoutons que, tandis que nous ne pouvons à volonté reproduire le souvenir d’odeurs, de sons, etc.,

nous pouvons 4 volonté produire des mouvements.

Il résulte de ces propriétés de notre représentation du mouvement, que nous prenons l'habitude d'avoir constamment recours à ce procédé de vérification et même, dans la très grande majorité des cas, le seul élément présentatif de nos vérifications, ce seront ces sensations volontaires de mouvement. Elles sont vraiment le lien du monde réel et de la représentalion.

Ces remarques nous permettent de résoudre facilement des difficultés qui ont toujours fort embarrassé les philosophes : comment distinguons-nous parmi nos représentations celles qui sont purement imaginaires de celles qui sont vraies? celles qui ne sont pas représentatives d'objets réels de celles qui sont représentatives d'objets réels? Descartes etles philosophes du xvn° siècle croyaient que l'idée vraie, c’est-à-dire l'idée représentative de quelque chose de réel, contenait en soi plus de réalité objective‘ que l’ «idée fictive ». Spinoza, lui aussi, affirmait que, dans l’idée vraie, il y a quelque chose de réel qui la distingue radicalement des idées fausses.

Leur conception d'un intellect pur, absolument

indépendant du corps, ne leur a point permis de

(1) Souvenons-nous que, chez Descartes, objectif a exactement le sens de notre mot subjectif. À notre réalité objective correspond chez lui la réalité formelle.

pénétrer plus avant dans l’examen de cette réalité que contient l’idée vraie : ils eussent sans cela saisi le mécanisme de la vérification de nos idées et ils se fussent aperçus que la différence entre le monde de nos idées imaginaires, et celui de nos idées représentatives de réalités, n’est pas absolue comme ils Le croyaient.

La distinction la plus profonde qui existe entre le monde objectif et l'ensemble de nos idées, c’est que, tandis que nos souvenirs, toujours un peu sommaires, ne varient point, quelque mouvement que nous fassions, les détails si nombreux et si riches de nos perceptions varient avec chacun de nos mouvements : que je ferme les yeux, et le paysage disparaît; que je tourne la tête, il change ; que j'avance, les détails se multiplient et se précisent. et le rapport qui lie telle variation dans les apparences avec telle variation dans mes mouvements est constant, tellement constant, que je puis inférer des modifications dans l'apparence les mouvements quiles amènent, et inversement, je puis inférer des mouvements les modifications qui s’ensuivront.

Ces modificalions concomitantes nous sont si familières ; nous sommes tellement sûrs de pouvoir réévoquer, avec un nombre de détails précis aussi grand que nous le voulons, les variations amenées

par nos mouvements dans nos perceptions, que

nous n'essayons même pas, d'habitude, cette évocation détaillée. Nous nous contentons de l’évocation rapide de quelques mouvements, accompagnée de l'évocation sommaire des changements concomilants dans les données visuelles et auditives.

Si j'analyse ma conception imaginaire d’une chose que je n'ai jamais vue, d’un volcan, du Vésuve si l’on veut, et celle d’une chose que je connais bien, comme la Méditerranée, je trouve de très grandes différences. Dans un cas, par la simple idée d'un mouvement effectué, du mouvementquiconsisteà me transporter de mon domicile sur la plage, mes souvenirs varient fortement : à l’image de la mer calme, silencieuse et unie, succède le bruit d’un clapotement sur le sable, et les mouvements de l’eau sont maintenant visibles. Tandis que pour mon image du Vésuve, n'y a pas de semblables variations à la suite de mes idées de mouvements. L'image demeure pauvre, figée en quelque sorte, et j'ai de la peine à me fiqurer les variations consécutives à mes mouvements, ou plutôt ces variations, je sens que loin de les évoquer abondamment et facilement, je suis obligé de les imaginer avec difficulté et sans aucune richesse de détails.

Nous nous contentons presque toujours de cette épreuve pour vérifier nos conceptions. Par exemple,

l'idée que je pars le premier août en vacances,

est une attente qui diffère fortement d’une imagination fausse, d'un rêve que je fais tout éveillé d’une obligation où je serai bientôt de traverser le désert avec une caravane. Dans le premier cas, l’idée du départ éveille avec énergie l’idée d'actes précis à accomplir : préparer les bagages, faire ses adieux, annoncer son arrivée ; l’idée de ces actes, conçus comme devant se réaliser très prochainement, ne rencontre aucun obstacle, n’est contredite par rien. Au contraire, je n’essaye même pas de me représenter les variations produites dans l'aspect du désert par la marche de la caravane, parce que cette représentation est isolée, contredite de toutes façons. La représentation des actes préparatoires, qui sont si fortement suggérés dans le cas d’une attente réelle, ne se fait pas, ou se fait très difficilement : en d’autres termes, entre l'attente vraie et l'attente fausse, si on peut ainsi dire, il y a la différence qui existe entre une représentation vive de mouvements nets, précis — suggérant eux-mêmes en grande abondance les détails visuels, auditifs, etc., concomitants — et une représentation dans laquelle les éléments sont inférés lentement, délibérément, péniblement. |

Nous pourrions multiplier les exemples : au lieu d'analyser une perception, une attente, nous ana-

lyserions des souvenirs complexes d'événements

et nous trouverions des différences analogues entre des événements passés réels, et d'autres imaginaires. Si je pense à l'enterrement de Victor Hugo, je me représente d'un coup d'œil la route suivie par le cortège depuis l'Arc de Triomphe jusqu’au Panthéon. Je revois, comme dans un éclair, la foule énorme et respectueuse, les réverbères voilés, les marches du Panthéon submergées sous les couronnes : en d'autres termes, sur le fond spatial solide et dont la représentation est nette (parce qu’elle est en partie présentalive), d’abondants souvenirs de toutes sortes se situent avec facilité. Au contraire, si je veux me figurer le retour des cendres de Napoléon I‘ et leur entrée solennelle à Paris, d'abord la trame spatiale ne s’éveille point, ou, si l’on m'apprend quelles rues a suivies le cortège, les détails, au lieu de se situer d’une façon précise, sont sentis être sans lien avec cette trame; ils sont à l’état vagabond : ce sont des détails imaginés, connus indirectement, mais que le souvenir du cortège en marche ne suggère point et ne fait point varier.

Ainsi, en résumé, toute vérification de nos croyances consiste à vérifier la réalité de la trame formée parles données musculaires, étendue et mouvement, et à examiner si aux modifications attendues

qu'entraine dans la réalité tout mouvement de nous,

correspondent bien des modifications réelles, ou, en d'autres termes, si aux coexistences et aux successions liées à nos mouvements, correspondent des coexistences et des successions présentatives. Quand il s’agit de la vérification 2déale, il en va de même: nous cherchons à éprouver si oui ou non les variations, toujours en partie présentatives de nos mouvements, entraînent des variations concomitantes dans les données des autres sens. Si la suggestion de ces modifications concomitantes est rapide, si elle est facile, nous affirmons que la repré-

sentation, attente ou souvenir, est vraie.

Il est à peine besoin de faire remarquer que si ce criterium suffit dans la grande majorité des cas, il n'a point une valeur absolue. Chaque fois, nous pouvons le prévoir, que la représentation de nos actes fera éclore avec une extrème facilité une riche floraison de varialions concomilantes dans les représentations qui découlent logiquement de ces mouvements, nous serons amenés à croire, même si cette croyance est erronée. L'inverse arrivera aussi, mais plus rarement; nous serons amenés à considérer comme des fruits de notre imagination des souvenirs réels, lorsque ces souvenirs seront d’évocation lente et pénible. Mais à part ces

illusions de la croyance, que nous n’étudierons

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point ici, mais sur lesquelles notre théorie jette des flots de lumière, le critère est excellent, et d’ailleurs, bon ou médiocre, c’est le seul que nous ayons.

Il suffit d'examiner sommairement les cas où notre croyance à une réalité objective est très forte, pour nous convaincre que la vigueur de la croyance est d'autant plus grande que l'importance des données musculaires dans la représentation de la chose affirmée est plus grande elle-mème, et queles modifications musculaires entraînent plus fortement la représentation des variations concomitantes. Nous avons vu déjà que les vérités géométriques atteignent un très haut degré de certitude parce que tous les théorèmes se réduisent en définitive à la superposition de deux lignes droites et que la ligne droite est la représentation musculaire de l'œil la plus nette et la plus simple. Nos perceptions atteignent aussi un haut degré de cerlitude parce que, si j'aperçois, par exemple, un oiseau sur la branche et que j'aie quelque doute sur la réalité de cette perception, le moindre mouvement de moi provoque des changements dans l'aspect de l'oiseau : je me lève sur la pointe des pieds et cette branche, voisine de l'oiseau, cache maintenant la moitié de son corps : cela me suffit pour affirmer la réalité de ma perception. Au contraire mes hallucinations

ne varient point avec mes mouvements.

Payor. — De la Croyance. 5)

Qu'on le remarque, toujours nous contrôlons nos perceplions sujettes à défiance, au moyen de nos mouvements, afin que ces mouvements produisent les modifications qu'ils doivent logiquement produire dans l'aspect des choses : nous nous rapprochons, ou, si c'est impossible, nous nous baissons, nous nous haussons, nous nous penchons à droite ou à gauche, nous attendant à voir se produire des modifications précises à la suite de nos changements d'attitude. Lorsque, dans des cas très rares, le doute persiste, c'est que nos changements de posiion par rapport à l’objet n'ont pu amener dans son aspect des changements consécutifs; il ne nous reste plus alors que le recours à l'exploration tactile ou à la pression sur l'objet : vérification dernière fondée sur le même principe que la vérification que nous venons d'étudier, puisque presser sur l'objet, c’est examiner si à nos efforts croissants succèdent des sensations de tact croissantes, c'est-à-dire de compression croissante sur nos tissus. Si la notion de résistance est notre suprème criterium de certitude, il est facile de comprendre pourquoi: c'est qu'à des résistances croissantes correspondent des efforts musculaires croissants et de plus en plus étendus. Dans un effort violent, nous serrons les mâchoires, nous

arrèlons notre respiration, et nous contractons les

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muscles de notre poitrine ; nous tendons les muscles des bras, des épaules, du bassin, des cuisses, des jambes, etc., de sorte que, dans nos suprèmes efforts, la masse totale de nos muscles est à l’état de tension : c'est alors que nous avons au plus haut point la notion d’extériorité, d'autant plus que les degrés croissants de l'effort amènent avec eux dans les données du tact, des variations concomitantes dontl’énergie croît jusqu'à ladouleur violente. Ajoutons que la notion d'effort est identique, au degré près, dans l'effort réel et dans le souvenir ou dans la préimagination d'un effort. Il est impossible de se représenter un effort, accompli ou à accomplir, sans effectuer cet effort présentativement (arrêt des mouvements respiratoires, contraction de la glotte, contraction de divers muscles de la face, etc.!).

Le sommeil nous fournit une contre-épreuve : si, dans le rêve, les hallucinations sont très fortes et les absurdités innombrables cela tient au sommeil musculaire. On sait qu'entre un mouvement et le souvenir de ce mouvement la différence n’est pas essentielle : le souvenir ou la préimaginalion d’un mouvement, c’est ce mouvement à l’état naissant”.

:(D\Ef.iLe sentiment de l'effort, NW. James. La Critique Philosophique, 1880-1881, p. 123 et suivantes.

(2) Spencer, Psychologie, $ 200; Bain, Sens el Intelligence, 638, 298; Féré. Sensalion el mouvement, 13,16 et suivantes.

Or, de mème qu’un aveugle dont les éléments rétiniens sont détruits ne peut rèver de couleurs, de même dans le sommeil, les muscles étant comme détruits, la représentation des données musculaires est, sinon impossible, du moins difficile. Evidemment, les muscles ne sont pas détruits au sens propre du mot, mais le sang qui irrigue les muscles est chargé de substances nuisibles et principalement d'acide lactique, et les muscles sont alors difficiles à contracter.

Il en résulte que la représentation des mouvements, et par suite, de l'espace et du temps, est fort gènée : on « saute » des pays entiers; nulle localisation de souvenirs n’est possible, et les représentations du rêve se jouent et se lient d'après les rapports les plus fantastiques.

Nous pourrions poursuivre et passer en revue nos plus hautes certitudes, celles des principes nécessaires de la raison, et nous vérifierions à nouveau cette loi générale qui se dégage nettement pour nous de tout ce qui précède, que c'est de nos don-

nées musculaires que provient toute certitude objec-

(1) On sait qu'il suffit de presser un muscle, d'en exprimer.les éléments nuisibles par le massage, pour lui rendre immédiatement sa vigueur. Lorsqu'un muscle est épuisé, incapable de se contracter, il suffit de le laver en injectant dans l'artère qui l'irrigue de l’eau salée, pour que les contractions redeviennent aussi fortes qu'au début, Voir dans Mosso, La Fatigue, des expériences suggestives, p. 67, 68 sqq. de la trad. française.

tive. Nous avons vu! que le principe du milieu exclu, par exemple, est fondé sur la netteté de nos sensations musculaires, et principalement sur celle de nos sensations d'espace visuel. Il est clair pour nous, que deux portions différentes d'étendue sont deux, etne peuvent, quelque effort d'esprit que nous fassions, être réduites à une seule.

Mais il est inutile d’accumuler les exemples que le lecteur trouvera en foule dans sa propre expérience et il est temps de conclure. L'objet propre de la croyance n’est ni la réalité en soi, ni la représentation, mais bien la correspondance de la

représentation et de la réalité.

(1) Cf. Préambule.

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