‹ De La CroyanceChapitre 9 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous avons jusqu'ici étudié la croyance, du dehors, en quelque sorte, et nous sommes arrivés à ce résultat d'importance dominatrice que tout notre connaître n’est que la découverte de rapports entre les données de nos sens et les données de présence constante et de très grande précision, dues à notre système musculaire : ces travaux d'approche nous permettent maintenant de tenter de pénétrer au cœur de la place, et de nous efforcer de découvrir la nature même de la croyance.

Une telle étude est difficile : la psychologie nous conduit fort avant dans la détermination des caractères essentiels de la croyance, mais elle nous abandonne au dernier tournant de la route et c'est

à la spéculation métaphysique de conclure.

Si la psychologie nous conduit fort avant, il faut avouer que ce ne peut être la psychologie dominante à l’heure actuelle, parce que cette psychologie purement intellectualiste ne saisit que la surface des phénomènes. N'a-t-on pas vu Stuart Mill tenter une explication totale de la nature humaine par l’associalion des idées? Et, plus récemment, n'a-t-on pas vu un psychologue tenter une classification des caractères fondée surtout sur les formes de l'association des idées? Aussi la théorie de la croyance, fondement de toutes les autres, est-elle la pierre d’achoppement des doctrines empiristes. L'association, en effet, peut bien expliquer les formes extérieures des croyances, comme les moules du fondeur expliquent les formes prises par la fonte en fusion : mais de même que la fonte préexistait aux moules, de mème, aux formes d'association préexiste nécessairement la force vive qui se répand dans ces formes. Tout est expliqué par l'association, « nisi ipse intellectus ». Mill lui-mème présente à ce sujet un spectacle curieux : psychologue à la fois très superficiel et très sincère, il arrive naturellement, par le seul mouvement de sa pensée, à se heurter à la question fondamentale de l’activité

humaine. Son associalionnisme touche à ce roc non

marqué sur sa carte marine et fait eau de toutes.

parts. « La croyance, dit-il, que mon esprit existe,

alors même qu'il ne sent pas, qu'il ne pense pas, qu'il n'a pas conscience de sa propre existence, se réduit à la croyance d’une possibilité permanente de ces états... Je ne vois rien qui nous empèche de considérer l'esprit comme n'étant que la série de nos sensations... en y ajoutant des possibilités en nombre infini de sentir, qui demandent pour leur réalisation actuelle des conditions qui peuvent avoir ou n'avoir pas lieu, mais qui, en tant que possibilités, existent toujours et dont beaucoup peuvent se réaliser à volonté. » Aïnsi, une possibilité qui existe, sans exister; qui a une réalité réalisable « à volonté », tout en étant une possibilité non existante actuellement, voilà ce qui suffit à expliquer l'activité de l'esprit! Toutefois Mill s'aperçoit bientôt’ que cette ‘possibilité, excellente explication du monde extérieur, parce que l'esprit existe, ne vaut plus rien pour l'esprit, et enfin, poussé par les objections, il arrive à déclarer inexplicable le lien qui rattache la conscience présente à la conscience passée, et, dit-il, « Je crois d'une manière indubitable qu'il y a quelque chose de réel dans ce lien. J’attribue une réalité au moi — à mon propre esprit — en dehors de l'existence des

possibilités permanentes... »

(1) Philosophie de Hamilton, trad. française, p. 228, 229, 234, 250.

De telles contradictions, une telle mauvaise grâce à arriver à l’aveu qui condamne l’empirisme, la persistance à soutenir que nul élément n’est à priori dans la connaissance, s’expliqueraient mal chez un esprit aussi sincère que celui de Mill, si l'on ne songeait qu'il n'avait devant lui que des doctrines intellectualistes incapables d'expliquer autre chose que la surface des phénomènes psychologiques.

Tous nos développements précédents nous ont amenés à voir en l'intelligence un achèvement, un couronnement de notre nature psychologique, mais un couronnement qui suppose quelque chose d'antérieur et de plus profond, à savoir l'activité. La sensalion, le plaisir, la douleur, ne s'expliquent que par nos tendances ; les tendances, à leur tour, ne s'expliquent que par le vouloir, fonds résistant de notre être, et en même temps élément à priori, puisque, quoique révélé par l'expérience, il est antérieur à cette expérience que seul il rend possible. Les croyances hétérogènes supposent ellesmêmes une force active primitive analogue à cette force qui se manifeste dans les volitions incohérentes du nouveau-né, sous forme de mouvements spontanés. Celte « vis acliva », cette spontanéité primitive, tend à se répandre dans toutes les directions, si l’on peut ainsi dire, en actes musculaires

eten croyances. Nous n'avons point ici à démon-

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