III. — DIURÉTIQUES ET PURGATIFS
11 existe de nombreuses observations de cirrhoses alcooliques dans lesquelles l’ascite sembla se résorber spontanément, sans l’intervention d’aucun médicament. Mais il importe de remarquer que dans ces cas, la disparition du liquide n’eut pas lieu d’une manière lente et silencieuse, et quelle s’accompagna presque toujours, au contraire,
d’une crise intestinale ou urinaire. Si l’on cherche dans l’évolution naturelle des maladies, des indications pour leur traitement, il y a là un symptôme qu’on ne peut négliger, et d’où l’on doit déduire l’utilité des purgatifs et des diurétiques ; nous pourrions môme dire, avec Mondière, qu’il serait utile de rechercher dans quel sens la nature tend à agir chez chaque malade, pour favoriser chez lui spécialement la sécrétion des reins ou de l'intestin.
Nous avons insisté longuement déjà sur l’action diurétique du lait dans le traitement de la cirrhose. Mais, avec lui, bien d’autres diurétiques ont été employés, parmi lesquels nous pouvons citer d’abord le calomel. Connu de Paracelse, de .1. Frank et de Boerhaave, prôné par Stokes dans les cardiopathies, où « il peut prolonger la vie des malades en les débarrassant de l'hydropisie et des congestions pulmonaires ou hépatiques », il vient d’ètre récemment étudié à nouveau par Jendrassik, assistant de Wagner (Buda-Pesth, 1886), qui l’emploie avec succès uni au jalap, dans les hydropisies d’origine cardiaque. D'après le professeur Sée ( Clinique de V Hôtel-Dieu , janv. 1889), le calomel n’exerce pas d’action diurétique chez l'homme sain, mais seulement chez les individus atteints d’hydropisie, et spécialement d'hydropisie d'origine cardiaque ; il ne modifie en rien ni le cœur ni le pouls, soit comme énergie, soit comme fréquence ; c’est un diurétique rénal, voisin de la caféine ; il paraît avoir une action élective sur l’épithélium rénal (Fürbringer) et semble être un médicament glandulaire, comme la pilocarpine. Jendrassik le prescrit à la dose de 80 centigrammes par jour, pris en quatre fois, pendant 2 jours ; le professeur Sée ordonne, pendant 3 jours, 40 à 60 centigrammes, pris en deux fois ; le professeur Bouchard l’emploie à faible dose, 20 centigrammes seulement par jour. L’effet diurétique ne se produit qu’à partir du second et quelquefois du quatrièmejour ; la stomatite mercurielle est toujours à craindre, il faut la prévenir par les soins antiseptiques de la bouche, ou la traiter par le chlorate de potasse. Pour éviter la diarrhée ou les coliques qu’il détermine souvent, on peut lui associer l’opium, par exemple, 2 centigrammes d’extrait thébaïque. Le Dr Schaross (The therapeutic Gazette, 15nov. 1888) vante les résultats de l’association de 5 centigrammes de digitale avec 10 centigrammes de calomel, répétés toutes les trois heures dans le traitement de la cirrhose avec ascite. Dans une dizaine des observations que nous citons, le calomel
a été employé avec d’autres médicaments, et une certaine part des succès obtenus lui revient sans doute ; dans le cas de Wetzler cependant (obs. XXXIV) il constitua presque seul le traitement, et son emploi à dose assez élevée amena une disparition très rapide de l'ascite. Mais le mercure est également diurétique sous d’autres formes, et les médecins anglais emploient volontiers les pilules bleues dans les maladies du foie.
Dans un grand' nombre d’observations, nous voyons relater l'usage de différents diurétiques, la caféine, la digitale, la scille, le chiendent nitré. M .Dujardin-Beaumetz, ainsi que M. G. Sée, vante l’emploi de la lactose ou de la glycose : il fait remarquer que cette dernière substance n’entraîne pas, comme on pouvait le craindre, de glycosurie (Acad, deméd., 18 juin 1889). M. Dujardin-Beaumetz (obs. LXXXV) paraît aussi avoir retiré de bons effets de l’hippurate de cliaux à la dose de 4 gr. par jour.
M. Millard dans les 3 cas communiqués à la Société médicale des hôpitaux, prescrivit une potion aux baies de genièvre, ainsi composée :
Baies de genièvre, 10 gr. ;
Eau bouillante infusée, 200 gr. ;
Nitrate et acétate de potasse, âà 2 gr. ;
Oxymel scillitique, 50 gr. ;
Sirop des 5 racines, 30 gr.
Nous tenons aussi à attirer l’attention sur un médicament, peut-être trop délaissé aujourd’hui, quoiqu’il paraisse jouir de propriétés diurétiques bien importantes. Dans une intéressante observation (voy. obs. LVI) Jeanjean cite le cas d’un malade atteint d’ascite et d’anasarque, qui ne pouvait supporter le lait, et dont la digitale et l’asa footida ne firent qu’aggraver l’état; avant de pratiquer une ponction devenue urgente par la dyspnée du malade, ce médecin prescrivit une décoction préparée avec 20 grains de café vert, non torréfié, que l’on fit bouillir pendant 2 heures et macérer ensuite pendant 0, dans une pinte d’eau ; les urines augmentèrent rapidement d’abondance et, trois semaines après, l’ascite avait complètement disparu. Enfin, rappelons les résultats remarquables, et presque immédiats, que Fritz a obtenus (obs. EX) par l’emploi de la strychnine, déterminant la diurèse, le réveil de l’appétit et la disparition de l’ascite.
Nous n insisterons pas sur les divers purgatifs qui furent employés pour répondre à des indications particulières ; nous citerons seulement l'évonymine, qui, d’après les expériences de Prévost et Binet, serait le seul purgatif cholagogue, parmi tant d’autres auxquels on attribue à tord cette propriété. Nous voulons aussi mentionner les effets de la gomme-gutte, employée dans un cas (obs. XNXY) à l’exclusion de tout autre médicament, même du lait, et amenant la disparition définitive d’une ascite qui s’était reproduite malgré 3 ponctions, et qui résistait aux autres médicaments. M. Millard prescrit les drastiques, surtout dans les cas où l’insuffisance rénale joint ses dangers à ceux de l'insuffisance hépatique, afin de créer une voie de dérivation du côté de l’intestin.
IY. — révulsifs; hydrothérapie
Plusieurs médecins se sont adressés à la révulsion pour soulager leurs malades, et ont essayé les vésicatoires, les ventouses sèches ou scarifiées, les pointes de feu. Ce traitement qui fut employé dans plusieurs de nos cas, ne paraît avoir d’utilité que contre l’élément inflammatoire du début de l’affection. Nous citons un cas (obs. IV), où le malade après avoir été soulagé une première fois par ce traitement institué six semaines après le début de ses accidents, n’en retira aucun bénéfice huit mois après, quand de nouveaux abus alcooliques curent ramené les phénomènes hépatiques.
L’on a aussi usé de l’hydrothérapie dans la cirrhose alcoolique, sous forme de lotions fraîches et de douches sur la région du foie ; mais c’est surtout dans la cirrhose impaludique que ce traitement acquiert une importance capitale. Fleury recommande de diriger sur la région, pendant dix secondes à une minute, une douche en jet à forte pression, et peu ou pas brisée. Auparavant on devra doucher rapidement le corps entier avec de l’eau froide, puis terminer par une douche à épingle sur l’épigastre, et de l’eau chaude aux pieds (Delmas). M. Lancereaux emploie volontiers pour tonifier ses malades, quand l’état, général le permet, les douches générales suivies de frictions sèches ou aromatiques. Ces pratiques ne peuvent que se propager, avec la vulgarisation croissante de l’hydrothérapie.
Sans doute, le médecin ordonnera toutes les précautions néees-
saires pour éviter absolument que le malade ne se refroidisse . ce n’est pas là un devoir banal, étant données les complications mortelles qu’un refroidissement peut entraîner chez les cirrliotiques ; ce danger est tel qucM. Millard rejette formellement l'usage de 1 hydrothérapie. Si l’on y a recours, on se souviendra que ces malades paraissent offrir une susceptibilité particulière de la peau, et qu’un trouble de la fonction cutanée peut avoir les plus funestes conséquences sur la marche de leur affection. M. Dujardin-Beaumetz rapporte le fait d'un malade qui paraissait guéri ; il sort de l’hôpital, s’enivre, s’endort à l’humidité des bois de Meudon, fait une pneumonie et meurt le troisième jour. Semmola cite le cas d’un cirrhotique en pleine voie de guérison, qui passe, un soir de mai, plusieurs heures à la fenêtre ouverte; dès le lendemain la guérison rétrocéda, les urines diminuèrent, l’affaiblissement survint rapide et emporta le malade en trois semaines.