‹ De la curabilité des accidents péritonéo-hépatiques d'origine alcooliqueChapitre 33 sur 34 · OBSERVATION XXXV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXXV

M. Leudet. Clinique médicale de V Hôtel-Dieu de Rouen (Obs. XIII). —

Cirrhose du foie, ascite, plusieurs joonctions de l'abdomen, récidives

rapides de V ascite. — Traitement par la gomme-gutte à haute dose.

— Arrêt de l’hydropisie péritonéale.

G... (Clément), cinquante-trois ans, marchand de vin, boit des quantités considérables de vin ; il entre, en avril 1853, à l’hôpital de la Charité. Pas de syphilis.

Début de l'affection, il y a six mois. Actuellement, amaigrisssemcnt, ventre volumineux, ascite, réseau veineux très développé. Rien au cœur.

Première ponction, le 8 avril ; deuxième ponction, le 20 avril ; troisième ponction le 10 mai. Reproduction de l’ascite et administration de gomme-gutte ; diminution graduelle de l’ascite.

Pendant le reste de l’année 1853 et jusqu’en juillet 1885, j’ai revu plusieurs fois G... L’ascite avait complètement disparu ; les veines sous-cutanées étaient demeurées un peu volumineuses ; G... avait beaucoup maigri, il avait retrouvé une partie de son appétit.

Observation XXXVI

M. Leudet. Congrès de Montpellier, août 1879.

M... (T.), cinquante ans, commissionnaire, habitudes alcooliques depuis longtemps. Sa consommation journalière consiste en beaucoup de petits verres d’eau-de-vie, de la bière et du bitter.

Troubles digestifs, pituites matinales depuis longtemps. Dans l’été de 1877, augmentation de volume du ventre et douleur. Urines rares, sédimenteuses, sans albumine.

Le 8 octobre 1877, on constate tous les signes d’une ascite ; la limite inférieure du foie ne peut pas être sentie. Diète lactée, eau de Vichy. En présence de l’augmentation de volume du ventre, ponction le 25 octobre, et issue de 12 litres de liquide.

Urines peu abondantes, sédimenteuses, reproduction de l'ascite ; rien au cœur, intégrité des fonctions digestives ; lait, gomme-gutte.

L’ascite, restée stationnaire pendant les mois do janvier et février, diminue en mars 1878 ; le malade reprend alors ses occupations ; le foie et la rate ne sont pas volumineux, mais le ventre est parfois un peu douloureux spontanément et à la pression. La guérison ne s’csl pas démentie jusqu’à ce jour.

Observation XXXVII

M u rchison. Leçons cliniques sur les maladies du foie, p. 148 (Obs.

LI). — Foie gras et cirrhotique par cause alcoolique (et tellurique).

— Ascite considérable. — Paracentèse. — Rétablissement.

M. L., trente-cinq ans, adonné aux spiritueux, présentait, le 5 janvier 1873. tous les symptômes d’une cirrhose, dont le début datait du mois de juin 1872. Insuccès des diurétiques. Ponction le 5 mars, et à partir du 30 mai 1873, Phydropisie ne se reproduit plus. Revu le 11 juin 1875 en parlait état de santé, et avec un foie de volume normal.

Observation XXXVUI

Murchison. Eodem loco (obs. LII).— Foie gras et cirrhotique. — Ascite.

Heureux effets du traitement.

N. , quarante ans, adonné à l’eau-de-vie; malade depuis novembre 1872 ; ascite, hypertrophie de la rate ; pilule bleue, scille, digitale ; plusieurs saisons à Hambourg, et le 14 juillet 1875, il était en bonne santé. Revu en janvier 1877, a repris de l’embonpoint ; le foie est plus petit.

Observation XXXIX

IIanot. Observation recueillie par M. Coutray de Pradel et publiée dans

sa thèse, p. 47. — Cirrhose alcoolique du foie. — Ascite. — Guérison

sans ponction.

Le nommé P..., Charles-Marie, âgé de 52 ans, tourneur en cuivre, entre le 20 mars 1880 à l’hôpital Tenon, salle Axenfeld, lit n° 28, dans le service de M. le Dr IIanot. pour une courbature générale et des douleurs rhumatoïdes dans le cou, les bras et les jambes.

Interrogé sur l’état de sa santé, avant son entrée à l’hôpital, il dit n’avoir jamais été gravement malade avant le mois de décembre 1882. A celte époque, il fut pris de douleurs de reins que ne lit pas passer l’application de ventouses, puis de perte d’appétit, et en même temps son ventre prit rapidement un développement énorme. L’ascite s’accompagna de douleurs fort vives dans l’abdomen ; il n’eut pas de vomissements, ni d’œdème des jambes, et pas d’hémorrhagies d’aucune sorte.

Jusque-là il avait bien mangé. Il attribue lui-même tous ces symptômes maladifs à ses excès alcooliques précédents, qu’il avoue d’ailleurs sans honte.

Le IG décembre 1882, il entre à l’hôpital Tenon, dans le service de M. le Dr Landouzy, alors remplacé par un médecin du bureau central. Il n’y avait que quinze jours qu’il était malade. Il resta deux mois à l’hôpital, jusqu’au IG février 1883.

Pendant ces deux mois il fut soigné, dit-il, pour une cirrhose atrophique. Les urines étaient très rouges.

Comme traitement il fut soumis au régime lacté, après avoir été purgé avec de l’eau-de-vie allemande et du sirop de nerprun. On ne lui lit pas de ponction de l’abdomen bien qu’on bésitàt d’ailleurs un moment à la lui faire. Son ventre diminua cependant.

Il quitta l’hôpital le IG février 1883, sans être complètement guéri, il avait, dit-il, des vertiges, et resta chez lui un mois sans travailler. Après ce temps, il se remit au travail.

Deux mois après il eut un panaris au pouce droit, qui l’obligea de nouveau à entrer à l’hôpital Tenon, dans le service de M. Lucas-Championnière, salle Lisfranc. Il y resta un mois, mais ce n’est que quatre mois après qu’il se mit à travailler.

A partir de ce moment-là, son travail habituel lui faisant défaut, sa vie est livrée aux hasards des événements. Tantôt marchand de légumes, tantôt marchand de journaux, il passe, en somme, la plus grande partie de son temps dehors ; mais depuis sa première maladie, il a cessé complètement tout excès alcoolique.

Actuellement P... ne se plaint que d’une courbature générale. Il a de la constipation, pas de fièvre.

Il porte une hernie ombilicale depuis 1872.

Le foie ne déborde pas les fausses côtes. Il est petit. Les urines sont claires. On ne constate aucun signe d’ascite ; le ventre n’est pas ballonné.

A l’auscultation de la poitrine on entend quelques petits bruits de frottements à la base du poumon droit.

Le cœur paraît normal ainsi que les autres organes.

Sort le 8 avril.

Ouservation XL

Dr Fritz. Gazette hebdomadaire, 188G, p. 590. — Curabilité de la

cirrhose du foie.

Mme C..., quarante-trois ans, malade depuis plusieurs mois, a été traitée pour une cirrhose du foie par les médecins qu’elle avait vus antérieurement. Elle a été marchande de vins, mais tellement adonnée aux boissons alcooliques, que le mari dut céder son commerce et vint se fixer à la campagne, avec l’cspo'r qu’un changement de milieu modifierait les funestes habitudes de sa femme. Mme C... continua à faire une énorme consommation d’eau-de-vie et de vin ; aussi, depuis longtemps, perte de l’appétit, pituites, vomissements.

Au moment de l’examen (juin 1885), elle présente un amaigrissement considérable, un teint terreux, une inappétence absolue et des vomissements; le lait seul est toléré; l’abdomen est volumineux, ascite. Douleur obtuse dans la région hépatique, sans qu'on puisse sentir le foie sous les côtes. Dilatation des veines sous-cutanées abdominales, pas d’œdème des membres inférieurs, [tas d’albumine dans l’urine.

Le Dr Fritz porte le diagnostic de cirrhose alcoolique du l'oie avec ascite consécutive.

Traitement. — Régime lacté, eau do Vichy, iodure de potassium. L’épanchemeut continuant, une ponction faite le 20 juillet donne issue à 13 litres de liquide. Le 16 août, nouvelle ponction de 14 litres de liquide; mais l’épanchement reparaît, la malade présente de l’œdème des membres inférieurs, les urines contiennent de l'albumine.

26 août. La malade éprouve une grande faiblesse, elle présente un degré très marqué d’émaciation; on lui prescrit de la strychnine et une dose double d’iodure de potassium.

Le 28. Diurèse abondante, disparition de l’ascite, réveil de l’appétit, et, à la tin de septembre, la malade se considérait guérie.

Depuis celte époque (septembre 1886), sa santé est excellente, ses fonctions digestives sont normales; la malade a repris de l’embonpoint, mais elle a renoncé à ses anciennes habitudes.

15 février 1888. M. le D1' Fritz, à qui nous avons demandé des nouvelles de Mmo C..., a bien voulu nous répondre qu’il vient de voir cette malade. Elle continue à se porter très bien et a absolument rompu avec ses habitudes alcooliques. Mme C... buvait surtout de l’eau-de-vie, de cette eau-de-vie que les marchands de vins vendent sous le nom de cognac, mais qui n’a du cognac que le nom, car c’est de l’eau-de-vie de grains ou de betteraves. Elle en prenait par petits verres tout le long de la journée. Au dire de ses voisins, elle avalait bien un demi-litre d’eau-de-vie par jour, outre le vin et la bière qu’elle absorbait abondamment.

Observation XLI

Gooding. British med. Journal, 1886. p. 676. — Note sur un cas de

cirrhose.

X..., soixante ans, débitant ; ce n’était pas un ivrogne, mais il avait l’habitude de boire du sherry à son dîner, et du whiskey à son souper. A différentes reprises, il se plaignit de douleurs dans l’hypocondre droit et de troubles digestifs, en même temps qu’il présentait une teinte ictérique prononcée.

Puis l’ictère s’accentua, l’appétit disparut et il devint très maigre. Il refusa de supprimer les boissons, mais consentit à réduire leur quantité; il n’y eut aucun progrès, et au bout de plusieurs mois, malgré l’usage de stimulants, il devint plus émacié; il n’y avait pas d’ascite.

A la suite d’une consultation avec un médecin de Londres, qui reconnut l’exactitude du diagnostic, on lui conseilla du chlorhydrate d’ammoniaque. Au bout de trois semaines, un médecin, croyant voir une cirrhose à marche fatale, crut devoir lui permettre des boissons spiritueuses. Je fus indigné de ces conseils, et lui écrivis de prendre des doses croissantes d’acide chlorhydrique nitreux.

Au bout de quelques semaines, le malade présenta une amélioration qui s’ac-

crut progressivement jusqu’à guérison complète. Actuellement, trois ans après, c’est un vieillard plein de santé.

Observation XLII

M. Féréol. Communication à la Société médicale des hôpitaux de Paris.

Séance du t) juillet 1886.

Il s’agit d’un homme, alcoolique avéré, atteint de cirrhose avec ascite considérable qui nécessita deux fois la paracentèse abdominale. Ce malade était arrivé à un état de cachexie avancée, et je m’attendais à le voir succomber rapidement; mais après la seconde ponction, le liquide ne se reproduisit pas, l’état général devint meilleur et la guérison parut complète.

Quelque temps après, cet individu présenta tous les symptômes d’une pleurésie avec épanchement, et la thoracenlèse, qui ne tarda pas à devenir nécessaire, donna issue à un litre et demi environ d’un liquide hématique rouge foncé, presque noirâtre, mais transparent; ce liquide renfermait peu d’hématies, mais une notable proportion d’hématoïdine cristallisée. Je dus faire une seconde ponction au bout d’un certain temps, et cette opération fut suivie de l’assèchement de la plèvre : le liquide ne se reproduisit pas.

Voilà plusieurs mois que je suis ce malade; il a quitté mon service, mais revient de temps à autre pour me permettre de l’examiner; il reste certainement amaigri, mais il conserve une santé satisfaisante et l’on peut le regarder comme guéri, du moins en apparence.

Je ne sais trop comment on pourrait expliquer le caractère hématique de l’épanchement pleural extrait par la thoracenlèse; le malade n’est, en effet, ni cancéreux, ni tuberculeux. Je me suis demandé si l’on ne pourrait songer, en pareil cas, à une dilatation des veines pleurales et à une transsudation lente de sang dans la cavité de la séreuse: la présence de l’hémaloïdine dans le liquide pleurétique me semble plaider en faveur d’une semblable hypothèse.

Quoi qu’il en soit, j’insiste sur ce fait que l’ascite a disparu, que l’épanchement pleural ne s’est pas reproduit et que la guérison semble, jusqu’ici, ne pas se démentir.

Séance du l'i janvier 1887. — Cet homme, s’il ne présente pas un aspect bien robuste, est cependant en état de santé satisfaisant. On peut le considérer comme guéri. Son foie reste diminué de volume, et la dernière ponction date aujourd’hui de 18 mois.

Cet individu est bien portant, il a repris ses occupations; j’espère, ainsi qu’il l'affirme d’ailleurs, qu’il n'a pas, en même temps, reprisses habitudes alcooliques d'autrefois.

Observation XLIII

M. Troisier. Communicalion à la Société médicale des hôpitaux. Séance

du 23 juillet 1886.

X..., quarante et un ans, est emballeur chez un droguiste. Le D1' Demontporcelet le vit pour la première fois en août 1884. Quelques jours auparavant, le malade avait été adressé par son patron à M. Siredey, qui avait délivré une ordonnance portant en tête le diagnostic suivant : cirrhose hépatique, ascite, alcoolisme. X... est buveur d’eau-de-vie : il absorbe tous les jours un grand nombre de petits verres.

Les premiers symptômes (perte d’appétit, affaiblissement, diarrhée, douleurs abdominales) remontaient à quatre ou cinq mois. Il avait cessé ses occupations depuis le 20 juillet 1884.

L’ascite était abondante; la matité existait jusqu’à trois travers de doigt audessus de l’ombilic; les veines sous-cutanées abdominales étaient très apparentes; le foie paraissait diminué de volume; les urines étaient briquetées, non albumineuses; la peau avait une teinte subictérique. A diverses reprises, il y avait eu des épistaxis. Rien au coeur.

Le malade fut soumis au régime lacté et purgé tous les cinq ou six jours avec le calomel et la scammonée, 0,30 chacun. Au bout de deux mois, l’ascite avait disparu et elle ne s’est pas reproduite depuis cette époque. Aujourd’hui, cet homme ne présente plus désignés d’une affection abdominale, mais il est atteint de tuberculose pulmonaire au deuxième degré.

M. Demontporeelet a soin de noter que la tuberculose date probablement de deux ans; car à l’époque où il a soigné X... pour une cirrhose du foie, il avait constaté de la submatité et un défaut d’élasticité au niveau de la fosse sousépineuse gauche et sous la clavicule droite.

Observation XLTV

M. Rendu. Société médicale des hôpitaux. Séance du 14 janvier 1887.

Il s’agit d’un officier, âgé de soixante ans, ayant commis do nombreux excès alcooliques, et qui vint me consulter, étant de passage à Paris, pour des accidents de cirrhose alcoolique qui paraissaient menacer de prendre une marche rapide.

Lorsque je l’examinai, au mois de janvier ou février 1886, je constatai que le foie était augmenté de volume et douloureux; il existait alors de l’ascite, une teinte subictérique manifeste et une tendance évidente aux hémorrhagies cutanées. On pouvait craindre de voir se développera courte échéance le complexes ictère grave; aussi, je conseillai au malade, qui ne se trouvait pas placé dans les conditions matérielles lui permettant de recevoir les soins nécessaires, d’entrer à l’hôpital du Val-de-Grâce.

Il fut placé dans le service de M. Laveran, remplacé bientôt par M. Kelsch, et ces deux médecins pratiquèrent successivement chez ce malade, quatorze ponctions abdominales, dont chacune donna issue à environ dix litres de sérosité offrant une coloration biliaire. D’ailleurs, cette coloration du liquide devint de moins en moins marquée à chaque ponction, et I intervalle entre deux paracentèses successives put être progressivement plus considérable.

Voilà actuellement plus de cinq mois que la dernière ponction a été faite; l’ascite ne s’est pas reproduite; la santé générale est bonne, et, bien que le foie et la rate restent volumineux, le malade peut, à mon avis, être considéré comme guéri.

Quel a été le mécanisme de cette guérison ? Il est bien difficile de se prononcera cet égard; mais je me demande si l’on ne pourrait penser qu’il a existé, au cours de l’affection hépatique, une thrombose de la veine porte déterminant les accidents abdominaux et l'ascite en particulier, thrombose dont la disparition expliquerait fort bien la eessalion des phénomènes de cirrhose du foie.

Observation XLV

M. Romain. In Archives de médecine militaire, 1886, p. 389. — Cirrhose du foie avec ascite. — Guérison.

Le nommé F..., âgé de 60 ans, propriétaire à Teniet-eLHaad, me fait appeler le 14 novembre dernier. C’est un homme habituellement fort et vigoureux, n’ayant jamais été sérieusement malade. Il n’y a eu chez lui ni syphilis, ni rhumatisme antérieur. Il a eu quelques accès de fièvre intermittente avec douleur au niveau du flanc gauche ; il dit aussi avoir éprouvé à plusieurs reprises, en dehors des accès fiévreux, des douleurs dans le côté droit, au niveau du foie ; enfin il avoue avoir bu beaucoup.

L'état général est mauvais, l’hypocondre droit est douloureux et le foie légèrement augmenté de volume ; le ventre est notablement distendu par un épanchement ascitique volumineux ; les bourses et les membres inférieurs sont le siège d’un œdème considérable ; rien du côté du cœur, ni des reins; l’urine ne renferme pas d’albumine.

Diagnostic. — Cirrhose alcoolique du foie, pronostic grave. Ce malade entre le 14 novembre dans notre service à l’hôpital de Teniet-el-Haad. Prescription : lait, diurétiques, iodure de potassium, ventouses sèches sur la poitrine, nécessitées par un certain degré de congestion et d’oppression.

Pendant les premiers jours du traitement, l’état général et local sont stationnaires, mais l’ascite n’augmente pas, et malgré la gêne respiratoire, nous- ne sommes pas obligé de pratiquer la ponction. A la fin du mois, le malade, sort de l’hôpital pour des raisons particulières et nous lui continuons nos soins chez lui.

Le même traitement, diurétiques, reconstituants, est continué, et vers le 5 ou 6 décembre, nous constatons une amélioration notable: l’ascite diminue.

l'œdème des membres inférieurs disparaît peu à peu, l’appétit revient, et notre malade peut être considéré comme guéri à la date du 15 décembre, c’est-à-dire un mois après le commencement du traitement.

Depuis celle époque, la guérison s’est maintenue, et le malade que nous voyons souvent et qui, sur mes conseils, est devenu un peu plus sobre, travaille journellement et ne se plaint que de temps à autre de quelques douleurs dans le côté droit, au niveau du foie, qui présente alors un certain degré de congestion.

Observation XLVI

Due à l'obligeance de M. Lancereaux ; résumée dans sa communication à l’Académie de médecine, 30 août 1887.

Le 10 janvier 1887, Eugène D..., âgé de 43 ans, perleur, entre salle St-Dominique, n° 4.

Antécédents héréditaires. — Le père du malade est mort à l’àge de 70 ans d’une pleuro-pneumonie. Sa mère a succombé à 62 ans à une affection du foie, de nature indéterminée, mais qu’on peut considérer comme non cancéreuse.

Antécédents personnels. — Le malade a eu la variole à l’âge de 25 ans, mais n’en a pas gardé de cicatrices. Il fut à cette occasion soigné pendant deux mois à l’Hôtel-Dieu, par Queneau de Mussy.

Exerçant depuis l’àge de 14 ans la profession de lithographe, il avait l’habitude de prendre, le matin, à jeun, du mêlé-cassis, dans la proportion d’un verre à pied. Il buvait, en outre, une chopine de vin par repas.

A l’âge de 26 ans, il a fait la campagne de 1870. Pendant cette période, il a pris, régulièrement, toujours à jeun, de l’eau-de-vie blanche, à la dose quotidienne d’environ 60 grammes.

De 1877 à 1882, pendant cinq ans, il a bu, en moyenne, deux litres de vin par jour, et a continué à prendre sa dose quotidienne d’eau-de-vic le matin.

En 1882, il a cessé l’usage du vin et de l’alcool, sur les conseils du Dr Campenon. Ce dernier aurait constaté, à cette époque, que le foie était hypertrophié et débordait le rebord des fausses côtes de deux travers de doigt. Le traitement consista dans l'interdiction absolue d’alcool, dans l’application de vésicatoires sur la région hépatique.

Le malade avait alors des pituites, le matin, en se levant.

L’année suivante (1883), sont survenus des troubles digestifs, caractérisés par de la pesanteur, du météorisme stomacal, des aigreurs, nausées, renvois acides, anorexie habituelle.

Sous l’influence d’un régime contre la dyspepsie, l’appétit revint quelques mois après.

L'an dernier (1886), le malade a eu quelques hémalcmèses, suivies de méhena, qu’il décrit parfaitement, ayant servi longtemps comme infirmier dans les hôpitaux.

Deuxième hémorrhagie intestinale six mois après la première. Au mois de

décembre dernier, nouvelle hématémèse, suivie de mélæna. Dans les derniers jours de l'année, il s'est aperçu que son ventre augmentait de volume rapidement.

L’état est resté stationnaire jusqu’au 10 janvier 1887, époque où le malade entre à l’hôpital.

État actuel. — 10 janvier 1887. On ne constate pas d’intoxication alcoolique : ni rêves, ni pituites matinales, ni tremblement des doigts ou des lèvres. Le malade est pâle, maigre, les cheveux sont rares.

Il répond très clairement aux questions.

A l’inspection, on ne constate pas de voussure dans la région hépatique.

Ascite modérée ; néanmoins les flancs sont manifestement élargis et la cicatrice ombilicale est déplissée depuis quinze jours.

A la percussion, sensation de fluctuation aussi nette que possible.

La circonférence de l’abdomen mesure, au niveau de l’ombilic, 80 cenlim. 1/2.

Pas de circulation complémentaire sous-cutanée.

Etat du foie. — Il s’étend, en haut, depuis le mamelon, et en bas, il déborde d’un travers de doigt le rebord des fausses côtes droites, suivant la ligne verticale mamelonnaire. Etendue de la matité hépatique, 12 centimètres.

La rate est également hypertrophiée, et sa matité mesure 14 centimètres sur 12.

Rien au cœur, ni aux poumons.

L’urine est acide, sa densité est de 1019. Elle ne renferme ni sucre, ni albumine.

Traitement. — Régime lacté intégral. Le malade prend de 3 à 4 litres de lait par jour. Iodure de potassium, 2 gr. 50.

24 janvier. Grande amélioration.

Il n’y a presque plus de liquide dans le péritoine. La circonférence abdominale est diminuée de 6 cent. 1/2 (80 centimètres au niveau de l’ombilic, qui a repris son aspect normal).

Diminution de volume du foie. Rien à noter du côté du tube digestif, sauf une diarrhée peu abondante, qui n’a duré que quelques jours.

13 février. Le malade quitte l’hôpital sur sa demande.

L’ascite a complètement disparu. Le foie a repris son volume normal. Il commence en haut à plus de deux travers de doigt au-dessous du mamelon ; en bas, il ne déborde plus le rebord des fausses côtes.

Même réduction de la rate.

L’état général du malade est très satisfaisant.

Ce malade continue d’clre suivi par nous jusqu’en juillet 1887. A ce moment, il a repris de l’embonpoint, et se trouve tout à fait bien.

Observation XLVII

Duc à l'obligeance de M. Lancereaux ; résumée dans sa communication à

l’Académie de médecine, 30 août 1887. — Cirrhose alcoolique. — Pleurésie droite avec épanchement.

Le nommé M..., Pierre, âgé de 38 ans, exerçant la profession de marchand de caisses vides, entre à l’hôpital de la Pitié, dans le service du Dr Lancer-eaux, le 15 février 1883.

Son père est mort à 64 ans d’une hydropisie après six mois de maladie ; il pesait, raconte son lils, 300 livres ; sa mère est morte du choléra.

Le malade qui est né dans les Vosges, y resta jusqu'à 25 ans, travaillant comme bûcheron dans les forêts.

Il arrive à Paris en 1871 ; il fait la profession de porteur aux balles, métier très pénible qu’il exerça pendant deux ans pendant lesquels il s’est beaucoup fatigué : il buvait en moyenne deux litres de vin par jour. Il était fort, bien portant, supportait des charges énormes ; le métier l’a conduit à en exercer un autre: depuis quelques années il est marchand décaissés vides qu’il achète en gros aux halles et revend aux petits commerçants. Il passe sa journée à faire des marchés (pii sont tous conclus le verre à la main. 11 arrive ainsi tous les jours à boire 5 ou 6 litres de vin.

Il est marié depuis 1874, a eu une lille qui se porte assez bien. Il n’accuse ni rhumatisme, ni jaunisse antérieure. L’appétit est généralement bon, il n’a pas de cauchemars.

Depuis quinze jours, il remarque une augmentation de volume très sensible de son ventre, et qui le détermine à entrer à l’hôpital.

Il a également éprouvé quelques douleurs dans l’abdomen, mais actuellement elles ont disparu. Le foie est volumineux, il déborde les fausses côtes de trois travers de doigt et ne présente pas d’irrégularités. Le malade pèse 78 kilogr. Il a beaucoup maigri depuis 15 jours. Ses urines sont acides, chargées de sels, sans albumine, ni sucre. Dans la poitrine, on constate un peu de bronchite.

Le 10 février, dans la nuit, le malade a vomi de la bile : il a un peu de diarrhée, et sent des fourmillements dans le ventre, qui est distendu. Les veines superficielles se dessinent sur l’abdomen. Son poids n’est plus que de 75 kilogr.

Le 20. Il y a de la constipation et on remarque que ses selles sont tantôt colorées en jaune, tantôt décolorées. On ordonne le régime lacté qui est très bien supporté. Les urines sont peu abondantes : un demi-litre seulement, elles sont troubles, mais sans albumine.

Ces urines sont analysées le lendemain par M. Gallois, pharmacien du service, qui trouve :

Quantité, 3/4 de litre.

Densité, 1035.

Réaction acide.

' Couleur, jaune, bilieuse.

Urée, 28 gr. 50 pour la journée.

Acide phosphorique anhydre, 1 gr. ‘JO.

Acide phorique ou phosphates, 3 gr. 80.

Jusqu’au 27, les urines restent identiques. Le malade ne pèse plus que 73 kilogr. Ses muscles sont amincis ; la maigreur fait de rapides progrès.

On ordonne 3 gr. d’iodure de potassium et une potion de Todd de 250 gr.

Le 28. L’état précédent persiste ; pas de vomissements, ni de diarrhée, la langue est assez bonne ; mais les signes thoraciques commencent à prendre une certaine importance.

On constate, en ell'et, des râles de bronchite en arriére ; au sommet, la respiration est normale; on trouve à la percussion de la matiLé en arrière et à droite, à partir de l’angle inférieur de l’omoplate. Cependant la maigreur continue à s’accentuer ; la langue prend l’aspect sec et rougeâtre.

Vers le 1er mars, les symptômes redeviennent meilleurs ; mais il y a parfois de la diarrhée el les selles sont décolorées. Le 5, survient un vomissement bilieux accompagné d’une épistaxis légère ; l’amaigrissement augmente; le poids du malade est de 71 kilogr. ; il prend par jour 5 litres de lait.

Des vomissements un peu graisseux, jaunes, couleur d’œuf battu reparaissent le 7. Le 10, le malade raconte que depuis quelque temps il s’est aperçu qu’il avait quelques boutons sur les fesses ; il s’est gratté, â ces boutons ont succédé de petites eschares. On prescrit un peu de poudre d’amidon. Le météorisme est toujours très considérable. Le 14 mars, on constate que la matité a un peu diminué et que la région du foie, très sensible au début, l’est beaucoup moins. Les vomissements sont moins fréquents. Enfin, quelques boutons d’herpès ont apparu autour des lèvres, et l’on observe des phénomènes analogues â la raie méningi tique. Le poids n’est plus que de 69 kilogr. 500. Toutefois, la quantité d’urine augmente et atteint deux litres.

Le 3 avril on peut reconnaître sur la racine des cuisses, sur les jambes, un peu sur la face, une éruption acnéiforme très nette.

Cependant la matité à droite et en bas persiste, on y entend un souffle à l’inspiration; pas d’égophonie.

Le 5. On constate un épanchement dans la plèvre droite.

La matité remonte jusqu’à la crête de l’omoplate et dans le creux axillaire, les jours suivants on constate que l’épanchement reste stationnaire avec de l’égophonie, du souffle et de la peetoriloquic. L’éruption d’acné persiste. Cet état dure pendant quinze jours. Le 13 avril une nouvelle poussée d’acné survient.

Cependant le malade urine peu, un demi-litre en vingt-quatre heures; la toux est très fréquente, les vomissements bilieux apparaissent de temps en temps.

Le 30. Il rend deux litres d’une urine claire, mais l’amaigrissement persiste; le 31 mai, il ne pèse que 70 kil. 500. Mais à partir de cette date, les symptômes s’amendent assez rapidement; le 9 mai les dilatations veineuses de la paroi abdominale disparaissent ; les vomissements ont cessé, les urines sont abondantes: 2 litres 1/2. Le liquide diminue dans l’abdomen. Le foie augmente de volu-

me : il descend jusqu’à trois travers de doigt au-dessous des Causses côtes, sans doute à cause de l’épanchement pleural.

L’ascite surtout se résorbe et le 15 mai le malade se sentant sensiblement amélioré demande à sortir de l’hôpital malgré les conseils qui lui sont donnés de continuer quelques temps encore un traitement qui lui a donné de si bons résultats.

Ce malade est venu au mois de février 1885. Il est toujours un peu maigre; l’ascite a totalement disparu.

Enfin, il est encore revu le G août 1886. 11 n’existe plus rien au l'oie: plus de dilatation veineuse, l’embonpoint est assez bon. L’état général est très satisfaisant.

Observation XLVIII

M. Leclère, chef de clinique médicale à la Faculté de Lyon, in th. de Françon. — Alcoolisme ancien. — Cirrhose avec hypertrophie du foie et de la rate. — Ictère, ascite , ponctions répétées. — Disparition de l’ictère et de l'ascite.

B... (Joseph), 41 ans, jardinier, entre le 9 septembre 1885, dans le service de M. le professeur Lépine, salle Sainte-Elisabeth, n° 43. Un no relève rien de particulier dans ses antécédents héréditaires. Comme maladies antérieures à 18 ans, fièvre typhoïde et à la suite pleurésie. En 1870, pendant sa captivité, il eut, à diverses reprises, des refroidissements à la suite desquels il eut de la toux, de la dyspnée, mais jamais d’hémoptysies. En 1865, il avait dû s’aliter pendant quelque temps pour des douleurs qu’il avait éprouvées au niveau des hanches.

Depuis, il ne s’est pas passé d’années sans que le malade souffrît au même niveau, mais il n’a jamais eu de rhumatisme articulaire aigu généralisé.

Pas de syphilis ni de blennorrhagie; il aurait eu dans son enfance quelques accès de fièvre intermittente, mais depuis sa jeunesse, ils n’ont pas reparu.

Depuis longtemps, habitudes alcooliques; il boit plusieurs litres de vin par jour, ainsi que du rhum, mais jamais d’absinthe.

L’été dernier (1884), il présentait des phénomènes dyspeptiques, caractérisés surtout par de la douleur; pas de vomissements.

Les digestions sont devenues plus difficiles depuis le mois de février; à celle époque, il commença à perdre l’appétit. Le malin, au lever, il eut des vomissements pituiteux, mais il n’eut jamais d’hématémèses, ni de mélæna; pas de diarrhée, et il n’éprouvait aucun phénomène douloureux du côté du foie, il n’a jamais eu la jaunisse.

Il n’y aurait que quinze jours, à la suite de violentes coliques survenues sans cause appréciable, il s’aperçut que son ventre augmentait de volume, et qu’il avait de l’ictère, et cette tuméfaction se serait accrue de plusieurs centimètres en quelques jours.

Au moment de son entrée le malade présente un ictère généralisé. Son aspect est celui d’un homme très robuste, son état général est assez bon.

Il a un tremblement des doigts très prononcé.

Sa langue est bonne, son appétit est conservé, il se retient même de manger parce qu’il a remarqué que son ventre augmentait pendant la digestion ; pas de troubles digestifs, ni vomissements, ni douleurs épigastriques, ni diarrhée.

L’abdomen est très volumineux, plus saillant à l’hypogastre. Réseau veineux superficiel très marqué, surtout à droite; matité et sensation de Ilot à la partie inférieure.

Le foie est très volumineux : la zone de matité hépatique atteint 20 centimètres sur la ligne mamelonnairc. Celte matité sc continue franchement avec celle qui résulte de l’épanchement abdominal.

La rate est augmentée de volume et indolore à la pression. Très léger atlicromc, le pouls est régulier et l'on compte 78 pulsations. La pointe du coeur bat dans le 5U espace en dedans du mamelon ; les battements du cœur sont un peu sourds. Rien à la pointe. A la base et le long du sternum, léger souffle systolique ; le 2e bruit est un peu dédoublé.

Le malade dit s’être enrhumé depuis quelque lemqs, il tousse un peu et est oppressé. Respiration emphysémateuse avec quelques râles sibilants, surtout aux deux sommets. Son expectoration est peu abondante et sans caractère.

Urines très foncées, contiennent une grande quantité de pigments biliaires.

Matières un peu décolorées, blanc jaunâtre.

Trailcment. — 2 grammes iodure de potassium et paracentèse, puis pilules bleues.

28 septembre. Le foie diminue de volume. La matité ne s'étend plus sur la ligne mamelonnairc que sur une hauteur de IG centimètres.

8 octobre. Ponction de l’abdomen.

Le foie ne déborde plus que de deux travers de doigt- 11 est dur et manifestement granuleux.

Du mois d’octobre 1885 au mois de mars 1886, on a pratiqué une série de ponctions et à la suite de chacune d’elles le liquide s’est reproduit dans l’espace de vingt-quatre heures; le foie dépasse â peine le rebord des fausses côtes, le malade se cachectise.

27 mai 188G. Depuis un mois, on fait des ponctions tous les huit jours; le liquide est hématique.

Jusqu’au mois de janvier 1887, on a fait encore de nombreuses ponctions; le malade s’est un peu amélioré; il part en convalescence.

28 février 1887. Le malade rentre dans le service. L’abdomen est modérément volumineux, souple ; l’épanchement n’est pas très considérable.

27 mars. Le malade a eu plus de cinquante ponctions. Lorsqu’il quitte le service, il n’a plus d’ascite, cl le foie ne déborde plus les fausses côtes.

Notre excellent ami, le docteur Leclerc a revu ce malade au commencement de 1888, il sc porte bien, et exerce sa profession de jardinier; mais il a renoncé â ses habitudes alcooliques.

Observation XLIX

Bouveret. De l’ascite curable des alcooliques. Lyon médical, p. 503, 1881.

X..., employé de commerce à Lyon, âgé de 45 ans. Pas de syphilis antérieure. Habitudes d’alcoolisme anciennes. Cet homme est une victime des petits verres; il en absorde par douzaines dans la journée. Je le vois pour la première fois au commencement de janvier 1881.

Les premiers troubles digestifs datent de plusieurs années ; mais depuis cinq ou six mois ils sont notablement aggravés. Anorexie, langue saburrale et quelquefois sèche, soif vive habituelle, digestions pénibles, vomissements pituiteux du matin. En août 1880, parut un peu d’œdème malléolaire, mais passager, se montrant le soir et disparaissant le matin. Cet œdème peut être attribué aux varices dont le malade est atteint depuis longtemps. Au mois d’octobre le ventre devint douloureux, surtout à l’hypocondre droit; pour combattre ce qu’il appelle son point de côté, le malade y applique successivement plusieurs vésicatoires.

Néanmoins la douleur persiste et le ventre augmente de plus en plus. L’appétit a beaucoup diminué, il y a une tendance marquée à la constipation. Sur le conseil d’un voisin, notre homme prend, dans la dernière quinzaine de décembre, un certain nombre de pilules purgatives; il en résulte une diarrhée abondante et qui persiste plusieurs semaines après la cessation de ces pilules. L’ascite augmente encore malgré la diarrhée, les pieds se tuméfient, bientôt l’œdème des membres inférieurs prend des proportions considérables, et, dès la lin de décembre, l’hydropisie est assez abondante pour gêner la respiration. Le malade supporte difficilement le décubitus horizontal, il passe la plus grande partie de la nuit assis dans un fauteuil.

Ma première visite eut lieu le 5 janvier 1881. A la vue de cet homme au visage couperosé, aux conjonctives subictériques, au ventre énormément tuméfié par l’ascite, au récit de ses souffrances, et à l’aveu qu’il me fit de ses habitudes d’alcoolisme, je ne doutai pas un seul instant qu’il s’agît là d’une cirrhose atrophique, et même que la terminaison fatale n’en fût pas très éloignée. Je pratique immédiatement la ponction de l’abdomen. Au lieu du gros trocart habituel j’emploie le plus tin trocart de l’appareil de Potain et retire le liquide à l’aide de l’aspiration.

J’obtiens ainsi sept litres d’un liquide clair, jaune cilrin.

Après cette évacuation, l’exploration de l’abdomen est plus facile. Le l'oie, que je pensais trouver atrophié, est au contraire très volumineux; la limite supérieure de la matité remonte jusqu’au mamelon ; le bord inférieur est senti un travers de main au-dessous du rebord costal. Une grande partie de la face convexe est accessible à la palpation; elle paraît lisse, régulière, sans granulations. Tout le liquide n’a pas été retiré; on perçoit très bien au-dessous de l’ombilic la sensation de (lot.

La rate n’est pas augmentée de volume. En continuant la palpation, je sens

très manifestement des frottements péritonéaux dans tout l’étage supérieur de la cavité abdominale, surtout à l’épigastre et dans 1 hypocondre droit. Les frottements sont aussi très appréciables à l’auscultation pratiquée par le stéthoscope ; au moment de l’inspiration, surtout si le malade inspire profondément, on entend un bruit de frottement très comparable à celui qu’on perçoit dans les pleurésies sèches.

L’urine est rouge, épaisse et dépose un sédiment briqueté ; la quantité en est bien diminuée, il arrive parfois qu’en vingt-quatre heures le malade en élimine à peine un plein verre.

Rien au cœur.

Aux bases des deux poumons, râles sous-crépitants nombreux et respiration obscure.

Traitement. — Régime lacté exclusif; iodure de potassium à la dose de 1 à 2 grammes par jour ; application de plusieurs vésicatoires successivement a la région sus-ombilicale; chaque soir une ou deux pilules de 0,02 centigrammes d'extrait thébaique ; deux ou trois fois par semaine, un verre d’eau purgative la matin.

Pendant les huit premiers jours qui suivent la ponction, il se produisit une amélioration très sensible. La respiration est plus libre; les râles des deux bases pulmonaires sont moins abondants; le malade peut passer la nuit au lit. L’appétit reparaît. La quantité d’urine émise en vingt-quatre heures augmente très notablement.

Cependant, après celte période d’amélioration, le liquide ascitique peu à peu s’est reproduit. Le 20 janvier, nouvelle ponction qui donne issue à près de sept litres de liquide présentant les mêmes caraclèros qu’à la première fois. L’évacuation n’est pas complète; il reste encore une certaine quantité de liquide dans l’abdomen. Après celte seconde ponction, l’ascite cesse de se reproduire; le ventre diminue graduellement de volume et l’amélioration, un moment compromise par la recrudescence do l’hydropisie péritonéale, se poursuit désormais sans interruption.

Dès les premiers jours de février, la quantité d’urine atteint en vingt-quatre heures un litre et demi et quelquefois dépasse deux litres ; celte urine est claire, jaune pâle et ne laisse plus déposer aucun sédiment. La respiration est maintenant tout à fait libre ; les râles de la base ont complètement disparu.

L’appétit augmente tous les jours; les digestions sont faciles. Le malade revient à l’alimentation habituelle et, malgré mes recommandations, ne prend plus qu’une minime quantité de lait. Il cesse l’usage de l’iodure de potassium; on lui fait seulement de temps en temps quelques badigeonnages à la teinture d’iode sur la paroi abdominale.

Je le vois pour la dernière fois au commencement du mois de mars; il sort déjà depuis plusieurs jours et reprend une partie de ses occupations. Il est véritablement transformé. L’ascite a complètement disparu ; cependant le ventre est encore tuméfié et sensible à la palpation ; on ne sent plus de frottements péritonéaux. Le foie est encore gros; le bord inférieur dépasse de trois travers

(le doigt le rebord costal. L’urine est toujours abondante et claire. L’appétit est excellent et les digestions s’exécutent très bien.

25 novembre 1881. Cette guérison s’est maintenue pendant les neuf mois qui viennent de s’écouler. M. X... a notablement engraissé; les forces sont tout à fait revenues. Il a cessé toute médication, il ne prend plus qu’un bol de lait le matin, il a d’ailleurs définitivement renoncé à ses anciennes habitudes d’alcoolisme. Le foie est encore augmenté de volume; le bord inférieur dépasse les côtes d’un à deux travers de doigt. En aucun point de l’abdomen la palpation ne réveille de douleurs. Il n’y a point trace de liquide ascitique. Je ne perçois plus de frottements; mais la main qui déprime la partie abdominale éprouve une sensation d’empâtement profond et diflus à l’épigastre et autour de l’ombilic. D’ailleurs, le ventre est toujours resté un peu gros, et cette tuméfaction est due à un certain degré de météorisme habituel. On peut attribuer ce météorisme à la parésie des parois intestinales, causée vraisemblablement par les néomembranes de la péritonite. Toutes les fonctions s’exécutent aujourd’hui d’une façon satisfaisante, l’état général est excellent; aussi M. X... ne doute pas qu’il soit complètement et définitivement guéri, et vraiment, quelques réserves que doivent imposer la gravité et la nature de sa maladie, j’incline à partager son opinion.

Observation L

MM. Troisier et Séailles. Communication à la Société médicale des hôpitaux de Paris. Séance du 10 décembre 188(3.

Je veux vous parler d’un homme âgé de soixante-huit ans, qui offre actuellement toutes les apparences de la santé. Sa constitution est encore vigoureuse et il n’est pas affaibli par l’âge. On ne soupçonnerait guère en le voyant qu’il a présenté tous les symptômes de la cirrhose du foie. Il m’a été adressé par le Dr Séailles qui a pratiqué sur lui dix-huit ponctions abdominales, du 28 janvier. 1885 au 5 novembre de la même année : dix-huit ponctions qui ont donné issue à 165 litres 1/2 de liquide.

Voici un tableau indiquant la date des ponctions et la quantité de sérosité extraite :

1rs

ponction 29 janvier

1885 10 litres.

— 20 lévrier

— 7 mars

13 mars

— 24 mars

— 5 avril

— 16 avril

— 30 avril

14 mai

— 23 mai

lie

— 6 juin

— 24 juillet

13e ponction 11 juillet 1885 10 litres.

1er août

22 août —

14 septembre —

8 octobre —

5 novembre —

La sérosité était limpide, légèrement citrine depuis la première jusqu’à la dernière ponction.

M. le Dr Séailles avait porté le diagnostic de cirrhose du foie, et la marche de la maladie, l’ensemble symptomatique qui reproduisait le type classique de la cirrhose, justifiaient bien ce diagnostic. Pour cette raison l’observation n’a pas été recueillie avec beaucoup de détails ; mais voici quelques renseignements précis, qui permettent de la reconstituer :

M. O... a cessé son travail le 24 décembre 1884. Depuis un mois environ il se sentait malade; il avait peu d’appétit et il digérait mal; il s’affaiblissait. Bientôt le ventre augmenta de volume, et les jambes s’œdématièrent. L’ascite s’accrut rapidement, et au bout, d’un mois la première ponction donnait 10 litres de liquide. La reproduction du liquide ne tarda pas à se faire et, comme je viens de le dire, on dut renouveler la ponction tous les 15 à 20 jours. Lorsque la ponction était faite, l’œdème des membres inférieurs disparaissait pour quelques jours. M. Séailles a pu constater que le foie débordait les fausses côtes de 4 à 5 centimètres ; le bord antérieur était mince et tranchant, on pouvait le suivre depuis l’hypocondre droit jusque sous les fausses côtes gauches ; le foie était donc un peu plus volumineux, qu’à l’état normal.

Chaque ponction amenait du soulagement, mais l’amaigrissement et l’état cachectique s'accentuaient de plus en plus ; on voyait le malade dépérir de jour en jour.

Après la dix-huitième ponction qui fut faite environ onze mois après le début de la maladie, l’ascite se reproduisit comme après les ponctions précédentes, et l’on parlait déjà de faire une dix-neuvième ponction, quand l’urine, qui jusqu’alors était rare, épaisse et rouge, devint claire et abondante ; cette diurèse dura plusieurs jours et s’accompagna d’une résorption rapide de 1 épanchement ascitique ; la circonférence de l’abdomen tomba en quelques jours de 114 centimètres à 102. Cependant il resta une certaine quantité de liquide dans les parties déclives de la cavité abdominale : elle mit plusieurs mois à disparaître tout à fait. En même temps le malade récupérait des forces, il augmentait de poids et recouvrait la santé ; depuis le mois de septembre dernier, il se considère comme absolument rétabli. Son faciès n’indique aucun état cachectique ; l’appétit est bon et il n’a aucun trouble gastro-intestinal ; le ventre est souple sans trace d’ascite, sans dilatation des veines sous-cutanées ; la palpation n’y fait découvrir aucune tumeur. La matité hépatique mesure onze centimètres sur la ligne axillaire et sur la ligne mamillaire ; le bord antérieur du foie, toujours mince et tranchant, déborde les fausses côtes droites de 4 centimètres; on peut le suivre jusqu’au voisinage des fausses côtes gauches; sa face antérieure, qu’il est très

facile de sentir sous la paroi abdominale, paraît lisse ; le foie reste donc hypertrophié. La rate n’est pas appréciable à la palpation et sa matité ne dépasse pas les dimensions normales. Il n’y a pas d’œdème des pieds. Les battements du cœur ne sont pas altérés. L’urine est d’une coloration normale et d’une quantité régulière.

Il est important de noter que cet homme n’avait jamais été malade antérieurement ; il était très vigoureux et exerçait le métier de forgeron. Très sobre avant la guerre, il avait contracté depuis 1870 l’habitude de prendre le matin deux ou trois petits verres de rhum ; il buvait en moyenne deux litres de vin par jour. Il ne s’enivrait jamais.

A l’époque où la maladie a débuté, il ne présentait aucun des symptômes de l’alcoolisme ; il éprouvait seulement depuis plusieurs années une sensation de pesanteur au creux de l’estomac.

Quand il tomba malade, il cessa de prendre toute boisson alcoolique, et sur le conseil du Dr Séailles, il ne but que du lait. Depuis qu’il est rétabli il n’a pas repris scs habitudes d’autrefois ; il boit aux repas de la bière légère, en petite quantité, et dans l’intervalle des repas, un litre rie lait.

Observation LI

M. le Professeur Bouchard, in Bull. Société clinique , 1889.

Une femme entre dans mon service à l'hôpital Lariboisière, le 7 janvier 1880 ; elle a 32 ans. Depuis l’âge de 10 ans, cette femme est domestique chez des marchands de vin ; elle a contracté ainsi des habitudes alcooliques, buvant chaque jour, en moyenne, un ou deux verres d’absinthe et deux à trois litres de vin.

Un an avant son entrée, elle commença à avoir du tremblement, des cauchemars, des pituites le matin. Vers la même époque, quand la journée avait été fatigante, elle observait, le soir, un œdème des membres inférieurs qui avait complètement disparu au réveil. Six mois plus tard, elle ressentait des coliques, les digestions devenaient pénibles, douloureuses, avec éructations, le ventre se tuméliait et augmentait graduellement de volume.

Lorsqu’elle fut admise à l’hôpital, elle était très amaigrie, avec teinte terreuse de la peau et légère coloration jaune des sclérotiques. Son ventre était considérablement distendu par l’ascite, les veines sous-cutanées abdominales étaient très développées. Le foie difticile à explorer paraissait déborder de deux travers de doigt le rebord costal ; sa matité supérieure n’était pas abaissée. Il y avait une dyspnée qui s’expliquait non seulement par le développement ascitique du ventre, mais aussi par un certain degré de sutfusion séreuse dans les deux plèvres, avec submatité, diminution des vibrations dans les deux bases et un point d’égophonie à droite. On entendait des râles bullaires fins dans les deux poumons. Le pouls était fort, régulier, il y avait dédoublement du premier bruit du cœur à la base. Les urines ne contenaient ni sucre, ni albumine, ni peptone; elles étaient fortement colorées sans pigment biliaire.

Je prescrivis 0 gr. 02 de calomel chaque matin et l’alimentation exclusive par le lait et les œufs. Au bout de quelques jours, sur la demande de la malade on revient au régime ordinaire, mais on maintient l’usage quotidien du calomel.

Jusqu’au 20 mars on n’observa pas d’amélioration sensible. Au bout de quinze jours l’égophonie a disparu et l’on perçoit quelques frottements à la base droite.

A différentes reprises, les urines deviennent rares et albumineuses; elles dépassent rarement 800 c.c. en 24 heures.

14 février 1886. Amygdalite légère qui se résout rapidement.

2 mars. Réapparition de l’épanchement dans les deux plèvres ; œdème des membres inférieurs; le ventre est plus distendu, sa circonférence au niveau de l’ombilic mesure 117 centimètres.

Le 20. La dyspnée augmentant, on ponctionne l’abdomen et on en retire 22 litres de sérosité citrine.

Immédiatement après on fait l’exploration des organes de la cavité abdominale. Le foie mesure en hauteur sur la ligne mammaire 22 centimètres, sur la ligne axillaire 14 centimètres, sur la ligne médiane 10 centimètres. Son bord inférieur, mousse, dur, présente deux encoches assez profondes. Il dépasse de plus de quatre travers de doigt le rebord costal.

La rate est très volumineuse; elle mesure 17 centimètres de long et 11 centimètres de large ; elle est dure, résistante, sans inégalité à sa surface ni sur les bords.

23 avril. Trente-quatre jours après la première ponction on est obligé de faire m une seconde ponction, qui donne issue à .17 litres de sérosité.

12 juin. Cinquante jours après la seconde ponction, on pratique une troisième ponction qui, par accident, évacue seulement un demi-litre.

A partir de ce moment l’ascite diminue graduellement.

En mars 1887, on retire par une quatrième ponction 5 litres et demi de liquide. Ce fut la dernière ponction et, depuis près de deux ans, l’ascite n’a pas reparu. A diverses reprises, cependant, on a constaté l’œdème des membres inférieurs et la réapparition passagère de l’albumine dans les urines. Les veines sous-cutanées abdominales se sont effacées graduellement ; elles ne sont plus apparentes aujourd’hui. Le foie est un peu rétracté, mais il dépasse encore de deux travers de doigt le rebord costal. La rate reste invariablement la même.

L’arrêt du processus cirrhotique s’est-il fait spontanément ou a-t-il été favorisé par lo traitement ? J’incline vers cette dernière supposition, d’autant plus que, dans le cours dos neuf dernières années, j’ai vu la cirrhose enrayée ou guérie chez cinq malades qui avaient été soumis à l’usage longtemps prolongé du calomel à petites doses. Chez notre malade ce médicament a été administré constamment à la dose de deux centigrammes par jour, sauf pendant quelques interruptions de trois à six semaines motivées par l’apparition de la gingivite.

J’ai, chez celle malade, recherché il diverses reprises si l’ingestion du sucre provoquerait la glycosurie.

Le20janvier 1886, alors que la maladie était encore en croissance, je fais ingérer 10J gr. de sucre après évacuation de la vessie. Une heure après les urines

ne renferment pas de sucre ; mais au bout de deux heures elles donnent avec la liqueur de Fehling une réduction abondante.

Le 15 juin 188G, alors que l'amélioration était déjà considérable, on administre à 8 heures, après évacuation de l’urine, 120 gr. de sucre ; les urines de 9 heures ne contiennent pas de sucre; on en trouve en quantité notable à 10 heures, les urines de 11 heures n’en renferment plus.

J’ai cherché si les peptones ingérées passeraient dans les urines. Deux fois j’ai administré d'un coup 20 gr. de peptone sèche et chaque fois la recherche de la peptone dans les urines a donné un résultat négatif. Je n’en conclus pas que le foie était resté capable de transformer la peptone ou que le foie était encore assez perméable pour ne pas obliger celte substance fi passer dans la circulation générale par les voies anastomotiques dilatées. Je conclus plus simplement que le tube digestif était resté normal, que son épithélium était encore capable de déshydrater la peptone eide la ramener à l’état d’albumine. Cette recherche ne me semblait pourtant pas superflue, puisque la peptonurie est fréquente dans les maladies du foie.

Observation LU

H. de Bbun. Revue de médecine du 10 décembre 1888, p. 1015. — Cirrhose atrophique d’origine alcoolique. — Guérison.

Le nommé Sail..., 42 ans, vient me consulter le 16 octobre 1885. Il m’apprend que depuis deux mois environ, il a des troubles digestifs pour lesquels il a commencé, il y a un mois fie 11 septembre), un traitement dont les amers et la teinture de scille ont fait la base.

A l’examen, je constatai ce qui suit : l’abdomen est fortement distendu et sonore dans presque toute son étendue, à l’exception des fosses iliaques qui sont le siège d’une matité très appréciable, matité mohile et qui disparaît d’un côté si l’on fait coucher le malade sur le côté opposé. Pas de sensation de fluctuation. Les veines abdominales sont modérément dilatées. Le foie est très légèrement douloureux à la pression ; il n’est le siège d’aucune douleur spontanée. Son bord inférieur ne dépasse pas le rebord des fausses côtes. Sa matité mesure 8 cent, sur la ligne mamelonnaire et 7 1/2 sur la ligne axillaire. Son volume paraît donc un peu diminué. Pas d’augmentation de volume de la rate.

Le malade se plaint surtout d’une sensation de pesanteur occupant les flancs et l’hypogastre, sensation qui est augmentée par la marche et qui devient douloureuse pendant le travail de la digestion. Au reste, la palpation et la percussion de l’abdomen sont bien supportées et ne provoquent aucune douleur. Quelques crampes d’estomac. Les digestions sont pénibles et lentes. Pendant plusieurs heures le malade sent les aliments lui peser comme un corps étranger dans l’estomac. Coliques fréquentes. Quelques indigestions. Diminution de l’appétit. Constipation. Léger tremblement de la langue. Tremblement vertical des mains peu accentué. Insomnies. Rien au cœlir ni au poumon.

Los urines sont rares, épaisses, d’une couleur rouge brique et laissent déposer sur les parois du vase une grande quantité d’urates. Pas d’albumine.

Le malade est un buveur de profession, et il ne s’en cache pas. Le vermouth, l’absinthe, les préparations alcooliques amères récemment lancées dans la circulation sont ses apéritifs habituels et il en consomme depuis longtemps de grandes quantités. 11 boit, en outre, plusieurs litres de vin par jour à ses repas et en dehors de ses repas. Il a l’habitude de boire du vin blanc, le matin, à jeun. Enfin, il consomme journellement plusieurs verres d’arah, liqueur fermentée du pays dans laquelle l’alcool entre dans la proportion de 38 à 56 p. 100. Fabricant et marchand de vins, il est, comme il le dit, un de ses clients les plus sérieux.

Rien de particulier à noter dans les antécédents. Pas de syphilis. Le malade n’a jamais eu aucune manifestation palustre, je l’ai interrogé et examiné très minutieusement sur ce point.

Pendant toute la seconde quinzaine du mois d’octobre, les symptômes précédemment décrits allèrent en augmentant.

8 novembre. La sensation de flot était très nette et la matité, toujours mobile, décrivait une courbe à concavité supérieure dont la partie médiane se trouvait à deux travers de doigt au-dessous de l’ombilic. Au-dessus de la zone mate, sonorité exagérée et distension considérable des anses intestinales. En même temps, les veines sous -cutanées abdominales prenaient un développement exagéré. De grosses dilatations veineuses, partant de l’ombilic, recouvraient l’abdomen d’un lacis à larges mailles dans lequel il était facile de constater que la circulation s’effectuait de haut en bas.

Pendant le mois de novembre, l’épanchement augmente progressivement et rapidement. La dyspnée s’établit et va croissant. L’inappétence augmente, les digestions deviennent extrêmement laborieuses. Le malade maigrit énormément. L’abdomen considérablement distendu, s’étale latéralement à la façon du ventre des batraciens ; il est sillonné de vergetures. Absence complète de douleur vraie, simple sensation de tension et de pesanteur.

5 décembre. Une ponction est absolument nécessaire ; elle donne issue à 11 litres d’un liquide citrin, séreux, dépourvu de fibrine.

Pendant les premiers jours qui suivirent la ponction, le malade fut très soulagé, mais bientôt les accidents se produisirent de nouveau et, le 30 décembre (25 jours après la première ponction), je fus obligé de pratiquer une seconde ponction, qui nous donna 14 litres de liquide semblable à celui de la première évacuation.

Le soulagement fut de courte durée. Le 3 janvier, l’épanchement s’était en parlic reproduit, et il augmenta rapidement les jours suivants. En même temps, la faiblesse devenait extrême et l’amaigrissement excessif. Le malade, incapable de se lever et de marcher, la voix presque éteinte, absolument décharné, avait un aspect squelettique. Sur la face, proéminaient les saillies osseuses sur lesquelles la peau était fixée, sèche et parcheminée, plaquée, au niveau des pommettes, de taches violacées. Cet amaigrissement peu commun semblait rendre plus saillants les yeux animés et brillants.

Sur tout le corps, la peau sèche et jaunâtre était ridée. Les membres étaient devenus extrêmement grêles. La poitrine était décharnée, les pectoraux amincis laissaient voir les espaces intercostaux. Seul, le ventre, volumineux et étalé, faisait contraste avec le reste du corps.

C’est dans ces conditions, et pour que le malade (chez lequel je craignais d’un instant à l’autre une terminaison fatale) pût. être suivi de plus près, que je le fis transporter dans mon service, à l’hôpital Français, le 19 janvier 1886.

Tl semblait être, à ce moment, arrivé au dernier degré d’émaciation compatible avec l’existence. Bien que la quantité du liquide ascitique égalât ou dépassât même la quantité obtenue à la dernière ponction et pût être évaluée à 15 ou 16 litres, j’hésitai à faire une troisième paracentèse, craignant de provoquer une syncope peut-être mortelle, et j’attendis une indication d’urgence.

Pendant les premiers jours qui suivirent l’admission du malade à l’hôpital, aucun incident ne survint ; l’appétit même parut se relever et l’urine devint plus claire et plus abondante.

24 janvier. Il me sembla que le ventre était moins étalé.

Le 26. Il me parut évident que la quantité de liquide épanché avait diminué.

Dès lors, cette diminution fut rapide. Le 30 janvier, l’épanchement (dont la limite supérieure dépassait de beaucoup la cicatrice ombilicale au moment de l’admission du malade à l’hôpital) descendait à deux travers de doigt au-dessous de l’ombilic.

6 février. On ne constatait plus qu’une légère matité au-dessus du pubis et dans les fosses iliaques.

Le 8. Les fosses iliaques seules étaient encore un peu mates.

Le 10. Disparition complète de toute trace d’épanchement.

Pendant la résorption du liquide ascitique, les forces du malade revinrent avec une rapidité extrême. Sa physionomie changea complètement. Bien que son appétit fôt très modéré, il engraissa, on peut le dire, à vue d’œil. Chaque jour, il nous apparaissait en quelque sorte transformé. La quantité d’urines rendue dans les vingt-quatre heures oscilla entre 1,500 et 1,800 grammes.

Du 25 janvier au 8 février j’y constatai des traces d’albumine. Les dilatations veineuses abdominales s’effacèrent rapidement.

11 février. Le- malade se lève.

Le 13. Il peut se promener.

Le 15. Il sort, de l’hôpital absolument guéri.

Pendant toute la durée de cette affection, le traitement a peu varié. Jusqu’au moment de son entrée à l’hôpital, le malade a pris de faibles doses d’iodure de potassium, des toniques et des diurétiques (scille. digitale, chiendent). Il a bu du lait le plus possible (1 à 2 litres par jour).

Depuis le jour de son entrée à l’hôpital, je lui ai administré 0,50 cenligr. de caféine par jour et l’ai tenu au régime lacté mixte. Je doute fort que celle thérapeutique, en quelque sorte banale, ait suffi à produire la guérison. Celle-ci n’est-ellc pas plutôt la conséquence d'une évolution malheureusement trop rare de la cirrhose atrophique?

J’ajouterai que la guérison est complète et qu’elle est durable. Voilà près de trois ans que le malade est sorti de l’hôpital ; je n’ai pas voulu publier cette observation plus tôt, afin qu’elle reçût la sanction du temps. Depuis sa sortie, le malade a repris ses occupations. Je le vois assez souvent, il ne s’est jamais mieux porté.

OnSKRYATTON LITI

M. Millaud. Communication à la Société médicale des hôpitaux, 23 novembre 1888, p. 478. — Hépatite alcoolique avec ascite. — Six ponctions.

— Réqime lacté prolongé. — Diurétiques, purgatifs. — Pas d’iodure

de potassium. — Guérison depuis seize mois.

M. X..., marchand de vieux métaux, 55 ans, de constitution très robuste, n’ayant jamais eu de maladie antérieure, reconnaît avoir, pendant des années» fait des excès journaliers de boisson : entraîné par son genre de commerce, à boire force canons chez les débitants, il buvait presque exclusivement du vin, la valeur de quatre à cinq bouteilles par jour. II était souvent surexcité, mais rarement en état d’ivresse. Depuis plusieurs années, il était devenu dyspeptique, perdait l’appétit, avait du dégoût pour la viande, des pituites matinales, des aigreurs, quelquefois des vomissements alimentaires et bilieux, et de la diarrhée avec un flux hémorrhoïdal.

En juillet 1886, il commence à maigrir, en même temps que le ventre se développe. En août, pour la première fois de sa vie, il consulte un médecin, le DrR..., qui constate de l’ascite symptomatique de cirrhose alcoolique, prescrit le vin anti-hydropique de Bouyer, des purgatifs et des diurétiques, l’abstinence de vin et le régime lacté. Les urines qui étaient devenues rares, reparaissent d’abord avec une certaine abondance; mais le régime lacté est suivi irrégulièrerement, et l’ascite fait de tels progrès qu’au commencement d’octobre le D'R..* juge la ponction nécessaire et est obligé de la renouveler trois fois en l’espace d’un mois et demi :

3 octobre. Première ponction, 18 litres.

Le 23. Deuxième ponction, 18 litres.

15 novembre. Troisième ponction, 18 litres.

Le 21 novembre au soir, six jours après, je suis appelé en consultation. Le diagnostic de cirrhose alcoolique n’est que trop évident. Ascite énorme, liquide se déplaçant facilement, dilatation des veines sous-cutanées, foie volumineux mais difficile à délimiter, rate idem, pas d’albuminurie, pas d’affection cardiaque, ni syphilis, ni impaludisme antérieur, pas de complication pleuro-pulmonaire, mais grande dyspnée, langue sale, soif, perte absolue d’appétit, etc. L’état était des plus critiques, et le malade me paraissait menacé à bref délai. Cependant nous arrêtâmes, avec le Dr R..., le traitement suivant :

1° Faire la paracentèse le plus tôt possible ;

2» Les jours suivants, faire prendre dans les 24 heures la potion diurétique aux baies de genièvre ;

3° Deux fois par semaine, purgation avec 15 grammes d’eau-de-vie allemande ;

4° Régime lacté exclusif (suppression absolue du vin et des boissons fermentées).

Quand je quittai le malade, je ne pensais plus le revoir. Je n’en avais pas eu de nouvelles de tout l’hiver, quand j’eus la surprise et la satisfaction de le voir se présenter dans mon cabinet cinq mois plus tard, le 16 avril 1887. J’avoue que je ue le reconnus pas, tant il était amélioré, il avait subi trois nouvelles pondions :

23 novembre 1886. Quatrième ponction, 18 litres ;

19 décembre. Cinquième ponction, 18 litres;

16 janvier. Sixième et dernière ponction, 12 litres.

De sorte que, en moins de quatre mois, on lui avait extrait, en six fois, la quantité énorme de 102 litres de liquide. Avec une docilité scrupuleuse trop rare, il n’avait, depuis cinq mois, manqué un seul jour de suivre son traitement, et il l’avait supporté à merveille. Les urines avaient pris leurs cours et restaient limpides et abondantes; l’enflure du ventre avait beaucoup diminué. Quoique fort amaigri, M. X... se sentait plus fort, avait meilleure mine, et commençait à faire de petites sorties depuis la fin de mars. Malgré ces apparences, je constatai que : 1° le foie était encore très tuméfié et rénitent, et débordait de plusieurs travers de doigt; et 2® l’ascite était loin d’avoir disparu. J’évaluai approximativement à 2 ou 3 litres la quantité du liquide, et je priai M. X... de continuer encore sans modification un traitement qui lui réussissait aussi bien. Je réduisis seulement les purgations à une par semaine, toujours avec 15 grammes d’eaude-vie allemande, et je conseillai d’ajouter au lait, seule nourriture du malade, un peu d'eau de Vichy (Haulerive).

Le 12 juillet 1887, je le revis pour la troisième fois dans mon cabinet. L’amélioration a fait de nouveaux progrès sous le rapport de la mine et des forces, mais je constate pourtant encore que l’ascite n’a pas tout à fait disparu. Devant cette persistance, je crois devoir changer un peu les diurétiques et les purgatifs. Je conseille: macération de feuilles de digitale (20 centigrammes dans 125 grain* mes d’eau froide) à prendre dans les vingt- quatre heures pendant dix jours ; cesser pendant une semaine, y revenir pendant dix jours, et ainsi de suite. Pendant la semaine de repos, prendre chaque jour 2 grammes de sel de nitre dans de la tisane de pariétaire sucrée avec le sirop des cinq racines. Prendre le soir, tous les trois jours, deux pilules hydragogues du Codex. Continuer encore le régime lacté exclusif.

M. X... n’était plus revenu me consulter depuis. C’est par d’autres malades qu’il m’avait adressés, que j’ai su qu’il avait recouvré absolument la santé et repris toutes ses occupations, mais non ses funestes habitudes.

Désireux de me rendre compte de son état après un intervalle de seize mois, je l’ai prié de venir me voir, et, le 9 novembre dernier, il me raconte qu’il a toujours continué, depuis le 12 juillet 1887 jusqu’à ce jour, à faire usage des derniers diurétiques (digitale et sel de nitre), qu'après deux ou trois mois il a renoncé aux pilules hydragogues, qui le dérangeaient dans la journée, pour revevenir à l'eau-de-vie allemande ; mais il n’en fait plus usage qu’une fois par mois.

Il n’a abandonné le régime lacté exclusif qu’en septembre 1887 ; il s’est mis graduellement à manger de tout, mais il continue à ne boire que du lait pur ou coupé d’eau de Vichy. Depuis deux ans, il n’a pas bu une goutte de vin ni d’autre boisson fermentée. Chez les marchands de vin où l'appelle son commerce, et où on l’a fait surveiller, il ne prend plus que de l’eau gommée. Il a bon appétit et digère facilement; il n’a plus de pituites, ni de diarrhée, ni de (lux hémorrhoïdal ; il a retrouvé l’embonpoint qu’il avait à l’âge de 40 ans, 80 kilogrammes ; au mois de mars 1887, son poids avait été réduit à 50 kilogrammes, il a donc regagné 36 kilogrammes. Il trouve que son ventre est revenu à son état naturel. Mais je constate, au contraire, qu’il reste encore développé; que le foie déborde toujours sensiblement les fausses côtes; qu’il y a une petite hernie ombilicale et un certain écartement de la ligne blanche ; la rate n’est pas possible à délimiter. Je conseille à M. X... de persévérer encore très longtemps dans l’usage du lait aux repas et dans l’abstinence absolue du vin et des boissons alcooliques, mais de cesser tout remède.

Observation L1V

M. Millard. Communication à la Société médicale des hôpitaux, 23 novembre 1888, p. 481. — Hépatite alcoolique avec ascite. — Une ponction. — Régime lacté, diurétiques et purgatifs. — Pas d’iodure de

potassium. — Guérison depuis 4 mois.

M. X..., architecte vérificateur, 44 ans, malformation congénitale de la main droite (syndactylie), très bien constitué, de bonne santé, n’a jamais eu ni rhumatisme,ni palpitations, ni syphilis, ni fièvre intermittente, ni aucune aulremaladie. Il a beaucoup travaillé et s’est particulièrement fatigué l’hiver dernier. Depuis lage de 20 ans il a l’habitude de boire environ 2 bouteilles de vin par jour aux repas ; il prend en outre du cognac dans son café à midi, et chaque soir comme apéritif, deux cuillerées d’absinthe dans de l’eau sucrée. Il y a quatre ou cinq ans, il a fait une grande consommation de bière. Il ne s’est, pour ainsi dire, jamais enivré, une ou deux fois au plus et très légèrement, en l’espace de dix ans. Il a toujours eu bon appétit et des digestions parfaites, n’a jamais vomi d'aliments ; il avait parfois des pituites matinales et assez rarement un flux hémorrhoïdal. Depuis un an et demi environ, sa santé n’était plus aussi satisfaisante, lorsque, en février 1888, il fut pris de diarrhée assez répétée, et, en mars, le ventre se mit à enfler, sans douleurs ni coliques, et atteignit assez vite de grandes dimensions, pendant que le visage s’allongeait et maigrissait et prenait une teinte jaunâtre. Les membres supérieurs et le buste subissaient aussi uneémaciation marquée ; les membres inférieurs ne tardèrent pas à enfler, mais bien après le ventre.

Le 16 avril , il consulte son médecin qui inscrit le diagnostic suivant -.Hépatite chronique, ascite considérable, et prescrit : limonade magnésienne 50 grammes ; iodure de potassium, 2 grammes par jour ; vésicatoire volant sur le

l'oie, eau de Vichy (source Mesdames), régime lacté exclusif et suppression absolue du tabac et de l’alcool.

Le 22 avril, on est obligé de pratiquer la ponction qui donne issue à 10 litres de liquide clair : après la guérison du vésicatoire, on applique des pointes de feu (environ 200) sur la région du foie ; on prescrit, outre l’iodure, du vin diurétique de Trousseau (quatre cuillerées par jour) et de la liqueur de Pearson, cinq gouttes matin et soir dans le vin (sic) de chaque repas, et quatre jours plus tard, un mélange à parties égales des vins de Trousseau et de la Charité, et du vin de quinquina un petit verre après les repas. Ces dernières prescriptions, datées des 7 et 1 1 mai, semblent indiquer que le malade va s’affaiblissant et que l'épanchement ascitique se reproduit rapidement.

17 mai (première consultation). — M. X..., fatigué de toutes ces drogues et un peu découragé, vint me cornu lier sur l’indication d’un camarade qui a entendu parler de la guérison de notre premier malade, le marchand de vieux métaux.

Je confirme le diagnostic de cirrhose alcoolique qui est des plus clairs et constate : ascite considérable, foie volumineux mais difficile à délimiter, rate hypertrophiée, urine légèrement albumineuse, cœur et organes respiratoires normaux, visage amaigri, tiré, contrastant avec l’énorme saillie de l’abdomen qui donne au malade l'altitude delà grossesse à terme.

Je prescris le même traitement qu’aux deux précédents malades : régime lacté exclusif, suppression absolue de toute espèce de vin, même médicamenteux, de liqueur, de cidre ou de bière, potion quotidienne aux baies de genièvre, purgation hebdomadaire avec l’eau-de-vie allemande; si la sécrétion urinaire tarde à s’établir et si le ventre ne diminue pas, faire renouveler la ponction et recommencer ensuite le traitement.

2 juin (deuxième consultation). — • Le malade est déjà très amélioré, lesurines sont abondantes, l’ascite a diminué sensiblement ; le lait est parfaitement supporté. Je permets des soupes et potages au lait, du fromage à la crème, mais je recommande la même médication encore pendant trois semaines.

23 juin (troisième consultation). — Je note une amélioration encore plus accentuée ; foie et rate très diminués de volume et disparition presque complète de l’ascite. L’appétit se réveille, le, malade sent ses forces revenir, a repris courage. Je diminue la rigueur du traitement de la façon suivante : potion diurétique tous les deux jours seulement, purgations plus espacées, de dix en dix jours, avec 15 grammes d’eau- de-vie allemande, réduire à 2 litres la dose quotidienne du lait, le couper aux repas avec de l’eau de Saint-Galmier (un tiers), et enfin associer au lait quelques aliments légers (tels que œufs, beurre, croûte de pain, poisson, légumes frais, fruits cuits ou très mûrs), mais abstinence totale de boissons fermentées.

28 juillet (quatrième consultation). — Nouveaux progrès; la raten’cst presque plus gonflée, le foie déborde beaucoup moins et l’ascite, presque nulle, peut être évaluée à 1 litre au plus ; la guérison me parait assurée et prochaine, si le malade, qui est fort intelligent, continue de suivre scrupuleusement mes conseils. Je supprime toute potion diurét ique, je recommande une purgation tous les quinze

jours seulement, et je permets d’ajouter au régime un peu de viande rôtie, de la volaille, etc., en continuant toutefois l’usage du lait aux repas.

27 octobre (cinquième consultation). — M. X... vient me revoir ; il est transformé, il a repris son teint, son embonpoint et son activité d’autrefois. Ses forces sont tout à fait revenues, et il a môme recouvré depuis le mois d’avril ses facultés génésiques, ce critérium de la convalescence. Il suit le régime de tout le mpnde, mais continue à boire aux repas du lait coupé d'eau de Sainl-Galinier et à s’abstenir jusqu’à nouvel ordre de toute boisson alcoolique.

Son ventre ne contient plus une goutte de liquide, la rate est rentrée dans ses limites normales ; mais il n’en est pas de même du foie qui déborde encore un peu à gauche de la ligne médiane dans une étendue de 5 à 6 centimètres. C’est le seul vestige appréciable laissé par la maladie.

Observation LV

M. Duhamel. In Gazette médicale de Strasbourg. — Guérison sponta née d'une anasarque consécutive à une cirrhose alcoolique.

En mars 1886 entre à l’hôpital d’Obernay un homme de 57 ans, atteint d’hypertrophie du foie, avec ascite et œdème des extrémités inférieures.

Les fonctions digestives s’accomplissent normalement chez lui, et jusqu’au dernier moment il a pu travailler comme journalier. Il a fait deux congés dans la cavalerie et pendant ces quatorze ans il s'est un peu adonné à la boisson, surtout à l’eau-de-vie, dont il a encore fréquemment abusé depuis.

Pendant deux mois, divers moyens furent tentés pour combattre l’hyd ropisie, mais sans succès, et vers la lin d’avril il fallut ponctionner l’abdomen et donner issue à 13 ou 14 litres d’un liquide limpide, citrin. Ce liquide se reproduisit vite; dès le dixième jour, la deuxième ponction était nécessaire, et à partir de ce moment les ponctions furent renouvelées avec un intervalle maximum de trois à quatre semaines, mais quelquefois de huit jours seulement.

Le 2 février 1888 l’état général du patient était à peu près le même, peut-être même meilleur qu’à l’entrée, grâce à l’intégrité des fonctions digestives, et cependant je faisais ce jour la cinquante-troisième ponction. Durant l’opération le malade demanda si cette eau, qui sort de lui, n’est pas nuisible, parce qu’il croit qu’il guérirait en en buvant 1 II lui fut répondu que cette boisson ne serait peutêtre pas nuisible, mais qu’en tout cas elle est peu ragoûtante ; malgré cela, à peine l’opération terminée, le malade prit du baquet environ 200 grammes du liquide, qu’il avala. Il n’en fut pas incommodé du tout.

L’épanchement ne s’est pas reproduit ! et le malade quitta l’hôpital après cinq ou six semaines.

Le malade a été revu récemment (1889). Son foie est encore gros ; le ventre un peu ballonné, avec un léger épanchement ; mais il n’y a plus d’œdème des extrémités inférieures, et cet homme travaille toute la journée à des travaux légers.

Observation LVI

Jeanjean, cité par Chrétien, dans les Archives générales de médecine, t. XXVII, 1831, p. 487. — Ascite provenant d'une phlegmasie chronique du péritoine : diète lactée, guérison. — Retour de la congestion séreuse par V inobservation de l'emploi du lait pendan t vingt jours ; diète lactée. — Suspension de cette médication à cause d’une forte diarrhée ; emploi de la décoction de grains de café non torréfiés ; guérison au bout d’un mois.

M. B..., âgé de 33 ans, d’nne forte coinplexion, d’un tempérament biliososanguin, avait été sujet dans son enfance à des vomissements de sang qu’on faisait disparaître par l’usage des vermifuges. Il n’éprouva depuis l’époque de la puberté que quelques accès de fièvre très légers et de courte durée.

Malgré l 'abus du vin et des liqueurs alcooliques il jouissait d’une bonne santé, lorsque le 10 juin 1828, après avoir essuyé pendant douze heures une forte pluie, il fut atteint d’une dysenterie violente qu’il garda jusqu’à la fin de juillet sans faire aucun remède : ceux qu’il mit en usage dans les premiers quinze jours du mois d’août n’ayant pas amélioré son état, il vint demander mes conseils. Je prescrivis la décoction blanche de Sydenham, avec addition, sur chaque pinte, de dix-huit gouttes de laudanum liquide. Deux jours de l’emploi de cette boisson suffirent pour arrêter les déjections, mais la faiblesse du malade fut telle, qu’il ne put se rendre chez moi qu’avec la plus grande peine, quoique depuis plusieurs jours les évacuations alvines eussent cessé.

Je fus frappé de son état. Le ventre était météorisé, douloureux à la moindre pression, surtout vers la région du foie.

La fièvre se faisait sentir. L’estomac ne pouvait supporter aucun aliment. L’émaciation était effrayante, la figure décomposée. La conjonctive était teinte en jaune ; la peau présentait la même couleur, et était de plus brûlante et sèche.

La rougeur et l’aridité de la langue se faisaient remarquer. Le malade avait une soif ardente. Les urines très rouges et peu abondantes étaient rendues avec difficulté.

La réunion de tout ces phénomènes ne me laissant aucun doute sur une inflammation chronique de tous les viscères contenus dans l’abdomen et du foie principalement, je prescrivis une diète rigoureuse, l’eau de riz édulcorée avec le sirop de gomme, des crèmes de riz alternées avec du bouillon de viande très léger.

1er septembre, la fièvre avait cessé ; l’appétit se faisait sentir. J’ordonnai du bouillon plus nourrissant et àdes intervalles plus courts. La douleur à l’hypocondre droit avait disparu, mais l’abdomen était encore un peu boursouflé, l’ictère plus prononcé. Les urines plus rares, presque noires, teignaient fortement le linge en jaune.

Quoique l’étàt fût moins fâcheux que celui que j’ai dépeint plus liant, j’insistai pour qu’on ne changeât pas de régime. M. B..., se trouvant mieux et oubliant mes avis, se livra à son appétit.

Le 20. Le venlre n’était plus douloureux, mais il était très volumineux, et il était permis d’évaluer sans exagération, à quinze pintes, le liquide qu’il contenait.

M. B... fut mis à l’usage du petit lait, à un régime doux, et aux crèmes de salep le soir. Le 3 octobre, la lièvre reparut, l’appétit manqua, l’estomac se refusa à tout aliment, et le petit lait était pris avec répugnance.

Le ventre était plus distendu, les urines coulaient à peine, la soif était inextinguible, et la respiration très gênée.

Je venais d’avoir récemment un exemple de guérison radicale d’une hydropisie ascite aiguë, suite d’une inflammation des viscères abdominaux par répercussion ou métastase d’un rhumatisme articulaire, guérison produite très promptement par le seul usage de la diète lactée proposée par M. Chrétien, appelé en consultation. Je me décidai pour le même moyen. Je fis administrer dans vingt-quatre heures et par petites doses, une pinte de lait de vache, cru, et à la température de l’appartement, toute autre boisson et tout autre aliment étant interdits. Le lait ayant bien passé, la dosedu lendemain fut augmentée d’un quart de pinte. Même augmentation eut lieu le surlendemain. Le malade eut un dévoiement qui, dans l’espace de vingt-quatre heures, le lit aller plus de cinquante fois à la selle, où il rendit une quantité considérable de matières bilieuses ainsi que la partie caséeuse du lait, moulée. L’emploi du lait fut suspendu pour deux jours seulement, les évacuations alvines ayant cessé, mais repris après à la dose d’une pinte. Nul accident n’ayant paru, la dose fut augmentée par demipinte. et successivement portée à trois pintes qu’on n’augmente plus. Le cours des selles étant devenu régulier, celui des urines fut plus abondant. L’ictère disparut peu à peu, le ventre diminua considérablement; au point que, exploré le 20 octobre, il n’offrit pas la moindre trace d’épanchement : nulle douleur ne se fit plus sentir, et tous les viscères, sans en excepter le foie, parurent être dans le meilleur état. J’engageai fortement le malade à continuer encore pendant longtemps le régime dont il avait autant à se louer ; mais il oublia le bien qu’il en avait retiré et reprit bientôt sans le moindre ménagement ses habitudes de santé pour le manger et le boire.

A peine se fut-il écoulé une vingtaine de jours qu’un nouvel épanchement dans la cavité abdominale se manifesta.

Le malade, sans me consulter, se remit vite au lait, qu’une forte diarrhée fit abandonner presque aussitôt. Je. fus appelé (ce lut le 20 novembre). J’évaluai la quantité de liquide contenu à vingt litres au moins. Je prescrivis l’eau de riz gommée, les purées de lentilles, et bientôt le dévoiement fut arrêté. Il était raisonnable, d’après ce qui s’était passé lors de la première diarrhée, de revenir au lait; il lut employé de nouveau, mais l’estomac ne put pas le supporter, et il fallut recourir a d’autres moyens. Douze grains de digitale pourprée macérée dans la salive, sont frictionnés matin cl soir sur la face interne des cuisses etdes jambes. A l’eau de riz, qui servait de boisson ordinaire, on ajouta l’acétate de potasse (12 grains par pinte) ; mais les urines ne coulent presque plus. Une petite toux sèche survient. L’inliltration des extrémités inférieures et supérieures se déclara. La suffocation est imminente. Des pilules de digitale et d’asa-

l'œtida sont administrées, et quoiqu’elles le soient avec prudence, elles ne servent qu'à aggraver l’état de M. B.... Je fais suspendre tout remède, le G décembre. A mon insu, le malade prend une tisane laite avec les cloportes et la racine de pariétaire, mais sans résultat.

Le 12. Je me serais décidé à pratiquer la paracentèse, si je n’avais voulu essayer la décoction des grains de café non torréfiés. Je l’avais vue agir comme puissant diurétique, chez un de mes amis à qui M. Chrétien l’avait prescrite dans l’intention de pousser les urines. Comme j’en avais étudié les effets, je m’étais assuré qu’elle ne fatiguait point l’estoinac, qu’elle excitait au contraire les fonctions digestives, donnait du ton aux organes, et qu’elle relevait puissamment les forces générales.

Je prescrivis en conséquence une décoction faite avec quarante grains decafé vert de première qualité, dans une pinte d’eau de fontaine. L’ébullition eut lieu à gros bouillons pendant deux heures, et pendant six on laissa le café en macération.

Au cinquième jour d’usage de cette décoction, prise chaque jour à la dose d’une pinte et demi decolature, le malade eut une évacuation abondante d’urines bourbeuses, de même qu’une légère moiteur aux cuisses. Au dixième, les urines coulant facilement et en plus grande quantité, furent beaucoup pluschargées. La moiteur devint générale, l’infiltration des extrémités, tant inférieures que supérieures, commença à diminuer. Le quinzième jour fut marqué par un llux considérable d’urines infiniment moins chargées que les précédentes, mais très mousseuses. Des sueurs copieuses et générales accompagnèrent la crise qui s’opérait parles voies urinaires : dès lors, l’appétit, qui avait été languissant, se fit vivement sentir. De bons consommés, des gelées de viande, du rôti et de bons vins vieux pris avec modération, servirent à soutenir et à relever les forces épuisées.

Au vingt-cinquième jour, on ne découvrit plus de liquide dans le bas-ventre et les extrémités eurent repris leur volume normal. Quoique tout annonçât une guérison complète, j’exigeai que le moyen qui l’avait procurée fût continué encore pendant un mois. Comme l’emploi de la décoction était accompagné d’une nourriture substantielle et d’un régime qui plaisait infiniment au malade, celui-ci le suivit avec exactitude, et au terme fixé il eut recouvré une santé excellente qui ne s’est point démentie depuis plus de deux ans.

P. S. — Hors la diarrhée dont il a été fait mention durant l’un et l’autre traitement, les selles furent assez régulières.

Observation LVII

M. Coyne (de Bordeaux). Communiquée à la Société médicale des hôpitaux, 14 décembre 1888, p. 496. — Gastrite et hépatite chroniques, d’origine alcoolique. — Ascite. — Amaigrissement. — Disparition des accidents par le régime lacté suivi pendant 2 ans. — Persistance de la guérison 'i ans après.

M. N..., propriétaire à la Teste, 51 ans, cultive les huîtres et vil parmi les marins. Depuis de nombreuses années il a contracté des habitudes d’intempé-

rance, buvant des liquides alcooliques, surtout du bitter avec de Teau-de-vie avant et après chaque repas, en grande quantité, sans cependant arriver jamais jusqu’à l’ivresse manifeste.

Au commencement de 1881, la santé de N... qui jusqu'alors avait été florissante commence à s’altérer. Déjà le malade éprouvait des douleurs vives à l’épigastre après les repas ; ces douleurs étaient spontanées et réveillées par la pression, de sorte qu’il ne pouvait supporter la moindre constriction produite par les vêtements; en même temps troubles gastriques, pituites le matin, amaigrissement, et perte de l’appétit. Vers le milieu de l’année, ces phénomènes s’aggravent ; des hémorrhoïdes apparaissent, qui donnent lieu à des flux sanguins abondants et répétés.

Vers la fin de l’année tous ces phénomènes sont encore plus accentués, et un peu d’ascite apparaît.

C’est à cette époque que je le vis pour la première fois; le foie était volumineux et douloureux à la pression, dépassant le rebord des fausses côtes d’environ 2 travers de doigt ; l’ascite remontait jusqu’aux crêtes iliaques. II n’y avait pas d’ictère. Le diagnostic porté fut celui de cirrhose avec congestion du foie.

Les phénomènes ascitiques se prononcèrent de plus en plus, l’épanchement augmenta, les crises hémorrhoidaires devinrent plus fréquentes et plus longues. Le malade accepte dans les premiers jours de 1882 le régime lacté absolu, depuis quelques semaines il avait déjà consenti à se priver de boissons alcooliques.

Le régime est bien supporté, le malade absorbe 8 à 5 litres de lait par jour, il continue à s’occuper de ses affaires. Sous l’influence de ce régime l’ascite diminue lentement mais progressivement; pendant deux ans entiers le malade reste fidèle au régime lacté absolu.

Il vint me revoir en janvier 1884. L’ascite avait entièrement disparu, le foie ne débordait plus les finisses cèles; les douleurs spontanées ou provoquées dans la région hépatique et épigastrique ont également disparu, ainsi que les crises hémorrhoidaires; l’embonpoint est revenu. J’autorise le malade à abandonner de temps en temps le régime lacté; il en résulte des écarts de régime, la surveillance de la famille devenant moins stricte, qui réveillent les douleurs spontanées dans le foie et les régions avoisinantes de la cavilé. abdominale; mais elles disparaissent rapidement avec le régime lacté.

J ai vu le malade en octobre 1888, il est bien portant, un peu obèse, mais ne présente aucun trouble gastro-hépatique; il ne fait plus le moindre excès alcoolique, et se soumet de temps en temps au régime lacté.

Observation LVIII

Inédite, due à l’obligeance de M. Lancereaux. — Cirrhose alcoolique. — Iodurede potassium. Lait. Bains.

Laeombe, Eugène, âgé. de 40 ans, parisien, serrurier, entre le 28 juillet 1887 pour de l’ascite, dans le service de M. Lancereaux, à l’établissement du Perpétuel-Secours.

Ce malade ne présente pas d’antécédents morbides héréditaires ni personnels. 11 dit seulement qu’il tousse l’hiver depuis deux ans. Il a perdu un frère de pneumonie à l’âge de 38 ans.

Ce malade a l'habitude depuis 1870 de prendre un verre d’eau-de-vie le matin à jeun. 11 prenait une dose quotidienne de vin d’environ un litre et demi.

Depuis quelques mois il a un peu maigri, pâli et ses forces ont diminué.

Les signes d’intoxication alcoolique qu’il présente ne sont pas très accusés. Tremblement de la langue et des lèvres quand il parle ; regard assuré, pas d’acné; hyperesthésie cutanée généralisée; les doigts écartés tremblent sensiblement; réflexes plantaires et rotuliens légèrement exagérés; sommeil court, entrecoupé de rêves professionnels. Pas de cauchemars ni de réveils en sursaut; très peu de rêves terrifiants. Pituites minimes le matin au réveil.

Du côté du système digestif on note de l’anorexie, du météorisme, quelques vomissements plutôt bilieux, rares.

L’auscultation ne révèle rien d’anormal dans le cœur ni dans les poumons. Submatité légère dans la fosse sus-épineuse droite.

Au mois de mars dernier le malade a remarqué que son ventre augmentait de volume, et sa marche était gênée par une sensation de pesanteur abdominale. On ne note aucun symptôme fonctionnel concomitant, ni douleur proprement dite, ni alternatives de diarrhée et de constipation.

Aujourd’hui la région hépatique est douloureuse à la pression sans que le foie paraisse augmenté de volume.

Sa limite supérieure esta deux travers de doigt au-dessous du mamelon, sa limite inférieure à un travers de doigt au-dessous des fausses côtes. Sa hauteur mesurée sur la ligne mamelonnaire est de 17 centimètres.

La rate, augmentée de volume, mesure 18 centimètres dans son diamètre maximum.

La cavité abdominale contient une quantité modérée de liquide. Elargissement des flancs. Sensation de flot. Matité dans les fosses iliaques se déplaçant avec l’attitude du malade.

En 24 heures un litre et demi d’urine acide, de densité 1018, ne contenant ni sucre ni albumine.

Le malade est mis au régime lacté intégral et à l’iodure de potassium (1 gr. 50 par jour).

8 août. L’abdomen est habituellement météorisé, on constate un son hydroaérique dans les fosses iliaques. Charbon de Belloc, deux cuillerées à bouche.

Deux bains salés par jour à partir du 6 septembre.

L’ascite reste stationnaire, le malade continue à maigrir, le foie diminue légèrement de volume et sa matité inférieure s’arrête à la dernière fausse côte droite. La dose d’iodure est augmentée peu à peu (2 gr. le 31 août, 3 gr. le 19 octobre).

Le malade supplie qu’on lui laisse prendre quelques aliments solides. Il est mis au régime lacté mixte. Ce régime ne cause pas de troubles digestifs. L’état

Je l’abdomen reste toujours le même. Le météorisme cllacc la dépression de la cicatrice ombilicale, mais l’épanchement lui-même reste peu abondant.

21 octobre. Éruption iodique papulo-pusluleuse occupant la partie supérieure du dos et du thorax, et la nuque.

Deux bains alcalins par semaine.

Le malade quitte l’hôpital le 29 octobre. La circonférence de l’abdomen a très peu augmenté (78 cent, à la sortie, au lieu de 77 à l’entrée) ; cette augmentation est due moins à l’ascite qu’au météorisme survenu ultérieurement. L’état du malade est donc satisfaisant, quoique la guérison complète n’ait pas été obtenue. L’iodure de potassium et le lait ont donc enrayé la marche de l’afiection, et s’ils eussent été continués plus longtemps à l’exclusion de tout aliment solide, on eût pu raisonnablement espérer une guérison définitive.

Ce malade a été soigné depuis lors à la Pitié, puis a totalement guéri. L’abdomen était plat et ne présentait pas trace de circulation collatérale.

Observation LIX

Recueillie dans le service de M. Rayer, et publiée par Leudet dans ses Leçons de clinique médicale, p. 547. — Cirrhose du foie. — Plusieurs ponctions de l’abdomen. — Récidives rapides de l’ascite. — Traitement par la gomme-gutte à haute dose. — Arrêt de l’hydropisie intra-péritonéale.

Godon (Clément), âgé de 53 ans, marchand de vin, entre le 7 avril 1853 à la Charité, salle Saint-Michel, n° 16, dans le service de M. Rayer.

Cet homme, d’une taille élevée, muscles médiocrement développés, assure n’avoir jamais fait d’excès de liqueurs alcooliques; il a néanmoins bu souvent des quantités considérables de vin. Jamais de blennorrhagies ni chancres; Godon ne présente aucun signe de syphilis constitutionnelle.

L’affection a débuté, il y a six ou sept mois, par un gonflement graduellement croissant du ventre, sans œdème des jambes; diminution de l’appétit, sans vomissements ni diarrhée; jamais d’ictère, pas de palpitations.

Lors de l’admission à la Charité, Godon était amaigri, le ventre volumineux, distendu par un épanchement intra-péritonéal qui remontait au-dessus de l’ombilic; élargissement latéral du ventre, fluctuation manifeste.

Dilatation des veines sous- cutanées de l’abdomen, aucune distension des veines autour de l’ombilic. Bruits du cœur normaux ; aucun signe d’état pathologique de cet organe. Absence d’œdème des membres inférieurs.

Le 8 avril 1853, première paracentèse de l’abdomen donnant issue à une douzaine de litres de sérosité citrine sans pseudo-membranes.

Le 9, Godon quitte l’hôpital.

Il y rentre le 26 avril; l’ascite s’est reproduite. Deuxième paracentèse abdominale le 27 avril.

Je constate que le foie est profondément caché sous les fausses côtes droites, la rate déborde légèrement les fausses côtes gauches.

Ou administre pendant quelques jours une potion avec 0 gr. 30 d’acide benzoïque ; celle potion est remplacée, le 5 mai, par une potion avec un gramme d’iodure de potassium. Malgré l'emploi de ces médicaments, l’ascite se reproduit rapidement. Troisième ponction de l’abdomen le 10 mai 1853. Le 11, Godon quitte une deuxième fois la Charité.

Troisième admission dans le même hôpital, le 18 mai 1853; le liquide ascitique s’est reproduit au point que la paracentèse serait de nouveau nécessaire.

On commence la gomme-gutte le 20 mai; depuis lors, on l’administre journellement pendant neuf jours, en commençant par 0,50 cent, et élevant la dose jusqu’à un gramme.

Les premières doses, les plus faibles, ne provoquent que deux ou trois selles; les plus élevées, une douzaine. Les évacuations sont surtout aqueuses ; pas de vomissements, jamais de syncopes.

A la lin du mois de mai, la tension du ventre a notablement diminué, l’appétit est presque nul et Godon mange presque uniquement des potages.

Pendant le mois de juin, la gomme-gutte est administrée à intervalle de deux jours ou trois, la dose journalière variant de 0,50 à 2 grammes. Les évacuations sont plus ou moins nombreuses, jamais elles ne revêtent le caractère de selles dysentériques. La médication est continuée jusqu’au 13 juillet, elle a donc duré quarante-quatre jours. Le malade a ingéré en tout 20 grammes quarante centigrammes de gomme-gutte.

Pendant cette période, le liquide de l’ascite a diminué graduellement de quantité. Le 21 juillet, au moment du départ de Godon, de la Charité, l’ascite a diminué considérablement; il n’existait de matité que jusqu’à quatre travers de doigt au-dessus du pubis. Les fonctions digestives n’avaient nullement souffert.

Pendant le reste de l’année 1853, et jusqu’en juillet 1855, j’ai plusieurs fois revu Godon à son magasin. L’ascite avait complètement disparu; les veines sous-cutanées étaient demeurées un peu volumineuses. Godon avait beaucoup maigri ; il avait retrouvé une partie de son appétit.

Depuis juillet 1855, je n’ai pas eu de nouvelles de Godon.

Observation LX

Dr Lyons, de Dublin. Communication faite à la Société médicale du collège des médecins d'Irlande (décembre 1872).

M. Lyons communique sept cas d’ascite, dans lesquels la ponction avait été faite simplement dans le but de prolonger la vit1 et de soulager momentanément les malades ; contre toute attente, la guérison en fut la conséquence. Toutes ces malades étaient des femmes ; nous ne citons que l’observation de l’une d’elles :

Une femme âgée de 40 ans, mère d’une nombreuse famille, souffrait d’une

cirrhose du foie; l’hématémèse et l’amaigrissement étaient les symptômes prédominants.

Cette femme fut ponctionnée une première fois en 1870, et l’opération fut répétée trente-six fois en moins de vingt-deux mois. Chaque fois l’on retirait de 14 à 16 litres de liquide. A partir de novembre 1871, l’ascite resta stationnaire. 11 n’y avait pas eu de maladie des reins. Au moment de la communication du Dr Lyons (décembre 1872), il y avait donc un an que la rémission se prolongeait.

Observation LXI

M. Leprévost. Communication présentée par M. Desnos «à la Société médicale des hôpitaux de Paris. Séance du 28 janvier 1887.

Il s’agit d’un homme de 53 ans, présentant une ascite considérable qui nécessita du 10 novembre 1884 au 16 juin 1885, huit ponctions successives pratiquées à l’hôpital du Havre dans les services de MM. Lemercier et Dero ; chacune d’elles donna issue à une quantité de liquide variant de 8 à 12 litres.

Le malade dut alors être transféré en chirurgie pour une grave lésion suppurative de l’extrémité supérieure du tibia gauche, datant de l’àgc de 14 ans, cl ayant amené une fracture spontanée très douloureuse.

L’amputation de la cuisse fut pratiquée le 29 novembre 1885, par M. Leprévost, et la guérison du moignon se lit sans aucun autre accident qu’une hémorrhagie secondaire au dixième jour. Le malade, fort affaibli, se releva assez péniblement, et dut encore subir deux nouvelles paracentèses. On put constater nettement que le foie était petit et caché sous les fausses côtes.

Depuis onze mois, l’ascite ne s’est pas reproduite, et la santé de cet homme est devenue fort satisfaisante : il ne présente actuellement aucun désordre fonctionnel capable de faire supposer qu’à un moment donné il a présenté les symptômes classiques de la cirrhose vulgaire.

Observation LXII

M. Leprévost. Communication présentée par M. Desnos à la Société médicale des hôpitaux de Paris. Séance du 28 janvier 1887.

11 s’agit d’un homme de 45 ans, boucher, d’une conslilution très robuste, sans aucun antécédent pathologique, commettant journellement des excès de boisson, et qui présenta, vers le mois de janvier 1885, des signes évidents de cirrhose alcoolique du foie, avec ascite considérable et épanchement abondant dans la plèvre droite. La dyspnée était menaçante, la thoracentèse fut pratiquée le 5 janvier, et donna issue à deux litres de liquide ; puis la ponction abdominale pratiquée deux jours après permit d’extraire huit litres de sérosité ascitique. On put constater que le foie débordait les côtes de deux travers de doigt et présentait de petites bosselures irrégulières.

Le soulagement fut marqué, mais l’épanchement abdominal et l’épanchement

pleural ne tardèrent pas à se reproduire : une nouvelle thoracenlèse lut faite ; puis successivement trois autres ponctions de l’abdomen, la dernière le 29 janvier.

A partir de ce moment, l’ascite ne se reproduisit plus et le malade put être considéré comme guéri de son affection hépatique ; il avait, d’ailleurs, absolument renoncé a ses habitudes d’alcoolisme. Le traitement avait consisté dans l’administration de purgatifs salins répétés, de l’iodure de potassium à la dose de 50 centigrammes par jour, et dans le régime lacté.

Au mois de novembre dernier, l’épanchement pleurétique droit s’étant montré de nouveau, une troisième thoracentése devint nécessaire et donna issue à deux litres d’un liquide louche, renfermant de nombreux leucocytes; depuis lors, l’état du malade est assez satisfaisant, mais la matité thoracique et la dyspnée augmentent peu à peu, et tout fait craindre la reproduction et la purulence du liquide pleurétique. L’ascite d’ailleurs n’a pas reparu depuis dix-huit mois.

Observation LXIV

MM. IIanot et Gilbert. — Cirrhose alcoolique hypertrophique. — Ascite; ponctions. — Amélioration considérable constatée quatre mois après sa sortie de l'hôpital. (Séance du 30 mai 1890, Soc. méd. des hôpitaux.)

Le nommé P... (Alphonse), âgé de 44 ans, exerçant la profession de cocher, entre le 18 juillet 1888, dans le service de M. IIanot, salle Aran, lit n° 10.

Antécédents. — Son père et. sa mère sont très bien portants, il a un frère et une sœur qui n’ont jamais eu aucune maladie.

Pendant son enfance, P... a eu la rougeole, sans complication aucune à la suite. Plus tard, il eut deux fluxions de poitrine, la première à 25 ans, la deuxième à 39 ans. Il n’a pas eu la syphilis.

P..., en dehors de ces maladies qui guérirent toujours sans laisser aucune trace, était de bonne santé habituelle. Mais il avoue qu’il faisait d’une façon constante des excès alcooliques.

Sa santé resta parfaite jusqu’il y a deux ans. A cette époque, le malade commença à avoir des pituites le matin, des cauchemars pendant la nuit et des troubles digestifs marqués, pesanteur après le repas, surtout le soir, inappétence, etc. 11 éprouvait aussi quelques douleurs au niveau de l’hypocondre droit, mais ces souffrances étaient peu accentuées et n’empêchaient nullement le malade de travailler: elles revenaient à des intervalles indéterminés.

Au mois de décembre dernier, les douleurs de l’hypocondre augmentèrent et la toux apparut ; un médecin appelé constata l’existence d’une pleurésie droite. Le malade ne put reprendre son travail qu’au bout de deux mois et demi, c’està-dire vers le milieu de janvier.

Il n’était toutefois pas revenu à son état normal. L’appétit était considérablement diminué, une sensation de pesanteur notable persistait toujours dans l’hypocondre du côté droit.

Au mois de mars, le malade remarqua que sou ventre augmentait de volume et peu après qu’une tuméfaction légère se montrait au pourtour des malléoles, principalement le soir.

Il cessa tout travail pendant un mois, et, sous l’influence de ce repos, scs jambes désenflèrent complètement; mais le ventre resta toujours aussi volumineux.

Pendant le mois de juin, le ventre augmente graduellement et bientôt les jambes s’œdématiaient. Tout travail devient rapidement impossible à cause des troubles digestifs qui sont plus marqués et des vomissements qui ne tardent pas à survenir. Il n’y a jamais eu d’hémorrhagies.

Le malade entre à l’hôpital le 14 juillet 1888.

État actuel. — P... est d’aspect assez vigoureux; il n’y a pas d’amaigrissement très notable. Les jambes, les cuisses, le scrotum sont œdématiés.

L’abdomen est considérablement augmenté de volume. Par la percussion de la paroi abdominale, on délimite une zone de matité qui remonte à quatre travers de doigt au-dessus de l’ombilic. La ligne supérieure de la matité varie avec les différentes positions que l’on fait prendre au malade. La cicatrice ombilicale est saillante et offre le volume d’un petit œuf.

Il n’y a pas de circulation collatérale.

Le foie n’est pas accessible à la palpation ; la matité hépatique commence supérieurement à la cinquième côte.

La percussion de la rate est difficile à cause du refoulement des intestins: on arrive cependant à reconnaître dans la région splénique une zone mate d’environ six centimètres de hauteur.

A l’examen du poumon, on trouve une sonorité normale des deux côtés, et on entend une respiration supplémentaire, sans aucun râle, mais à la base du poumon droit, il existe en arrière et en dehors de nombreux frottements pleuraux.

Le cœur est normal; la matité précordiale n’est pas augmentée d’étendue; la pointe bat immédiatement au-dessus du mamelon; il n’y a ni irrégularités, ni souffles. Les contractions sont énergiques. On ne trouve pas d’athéromie des artères radiales.

La dyspnée est vive ; Tanorexie est complète. Le malade souffre au niveau de l’hypocondre droit ; .l’ ingestion des aliments est presque toujours suivie de vomissements.

Il y a une teinte jaunâtre des conjonctives très appréciable.

Les urines, rares et foncées, ne contiennent ni albumine, ni sucre. La température est de 37°, 5 hier soir; 37°, 1 ce matin.

Traitement. — Régime lacté.

20 juillet. La limite supérieure de l’ascite occupe le même niveau. La dyspnée est très intense. Les signes stéthoscopiques sont les mêmes. Il n’y a aucune veine apparente sur la paroi abdominale.

Température: 37°, 7 ; 37°, 1.

On fait une ponction et on retire neuf litres d’un liquide séreux citrin.

Le 21. La respiration se fait librement. A l’auscultation du poumon, on ne

perçoit que les frottements de la base droite. Le l'oie, facilement accessible maintenant, déborde les fausses côtes d’environ trois travers de doigt.

On sent avec la plus grande netteté son bord antérieur saillant qui glisse sous la main qui explore la région.

Il n’y a aucune inégalité, aucune nodosité à la surface de l’organe. L’œdème des membres inférieurs a diminué.

Le 22. 37°, 9 hier soir; 37° ce matin. Le malade se sent beaucoup mieux : il a un peu d’appétit. Dans les 24 dernières heures, il a uriné deux litres. Le foie offre le même volume ; l’œdème des jambes et des cuisses a encore diminué. Le liquide ascitique ne s’est pas reproduit.

Le 25. Il n’y a pas de fièvre, 37°, 5 hier soir, 37*> ce matin. Deux litres environ d’urine chaque jour; les urines ne contiennent ni albumine, ni sucre. Le régime lacté est maintenu.

Le 30. L’état général s’améliore toujours, mais le foie reste hypertrophié et l’ascite tend à se reproduire ; on perçoit, en effet, à la partie inférieure du ventre, une zone mate qui se déplace suivant la situation que l’on fait prendre au malade. Il n’y a pas de circulation collatérale. L’œdème des membres inférieurs a presque complètement disparu.

4 août. Etat stationnaire. L’ascite n’a pas sensiblement augmenté.

Le 8. Le liquide a augmenté ; il remonte à quatre travers de doigt au-dessous de l’ombilic. Peu d’appétit. Pas de fièvre. Le foie reste gros : la matité hépatique est de 17 centimètres sur la ligne mamillaire, de 20 centimètres sur la ligne axillaire, de 13 centimètres sur la ligne médiane. Il n’y a plus de trace de l’œdème des bourses et des membres inférieurs. Quelques douleurs au niveau de l’hypocondre droit. On applique des pointes de feu sur la région hépatique.

Le 13. La ligne supérieure de la matité de l’ascite atteint presque l'ombilic. Le malade urine moins (de 700 à 800 gr. par jour). Pas d’œdème des malléoles. Urines rares et foncées (800 gr. aujourd’hui), douleurs au niveau du foie. Le malade tousse ; on entend au niveau des deux hases pulmonaires, principalement à droite, quelques râles sous-crépitants. Le cœur reste toujours normal; on donne un julep, diacode et tolu.

Le 22. Le liquide a diminué, il n’atteint plus que l’ombilic. Sensation de pesanteur dans l’hypocondre droit. Les signes stéthoscopiques ne sont pas diminués.

Le 23. Diminution progressive de l’ascite. La toux a diminué. Il n’y a plus de râles sous-crépitants qu’à la base droite, dans l’étendue du quart inférieur. Peu d’appétit. Le malade urine davantage, un litre à un litre et demi.

Le 29. La matité du liquide ascitique n’est plus perceptible que tout à fait à la partie inférieure de la cavité abdominale. Le malade a uriné 1,900 grammes depuis hier. Les râles sous-crépitants de la base droite ont diminué.

Le foie a conservé à peu près son volume primitif ; il déborde le rebord des fausses côtes droites toujours d’environ trois travers de doigt.

Le malade éprouve une amélioration très notable, l’appétit revient.

3 septembre. L’ascite a presque totalement disparu. Le malade ne tousse pour ainsi dire plus. Il a de l’appétit.

6 septembre. Il n’y a plus de liquide perceptible dans la cavité abdominale. Quelques râles sous-crépitants et quelques frottements à la base droite. L’appétit très bon ; le malade mange, 2 degrés, et n’éprouve aucun trouble gastrique notable.

Le 23. Sensation de pesanteur dans l’hypocondre droit. L'essoufflement survient rapidement quand le malade monte l’escalier, car il descend de la salle depuis quelques jours. Rien de nouveau à l’auscultation du cœur, ni des poumons. Urines et selles normales.

Le 24. Douleur au niveau de la cuisse gauche, réveillée par la pression sur le trajet du sciatique. Le malade présente sur les deux jambes et surtout sur la cuisse de ce côté des varices assez développées.

Frictions avec le baume tranquille sur la région douloureuse.

Le 28. Quelques phénomènes douloureux à l’hypocondre du côté droit. Application de pointes de feu sur cette région. La douleur de la cuisse persiste, mais peu intense.

18 octobre. Le foie a un peu diminué de volume. Il ne déborde plus les fausses côtes que de deux travers de doigt. La douleur de la cuisse persiste, très peu marquée, n’empêchant nullement le malade de marcher.

10 novembre. Même étal. Le malade urine un peu moins depuis quelques jours : il a un peu d’œdème périmalléolaire ; on lui donne du vin diurétique.

Le 13. Il n’y a plus d’œdème. Le foie présente le même volume, pas de liquide ascitique, frottements à la base pulmonaire droite. Rien d’anormal au cœur. L’appétit est bon. L’état des forces est satisfaisant.

Cet état reste stationnaire pendant les mois de décembre et de janvier, et, à la fin de janvier, le malade se trouvant très amélioré demande à sortir.

L’appétit est excellent, la toux a complètement disparu : il y a de temps à autre seulement un peu de pesanteur dans la région hépatique et quelques phénomènes douloureux dans la cuisse gauche sur le trajet du sciatique. Il n’y a plus de trace d’œdème des membres inférieurs, il n'y a pas d’ascite, mais le foie reste volumineux, débordant les fausses côtes d’environ deux travers de doigt. Le cœur est normal. L’auscultation des poumons révèle la persistance au niveau île la base droite d’une collerette de frottements pleuraux.

Dans les premiers jours du mois de mai 1890, le malade qui fait le sujet de celte observation a été revu par M. Hanot, qui a constaté la non reproduction de l’ascite et la persistance de l’hypermégalie hépatique notée en janvier 1890.

Observation LXV

MM. Hanot et Gilbert. — Cirrhose alcoolique hypertrophique. —

Ascite: ponctions répétées. — Amélioration persistante pendant

trois ans. (Séance du 30 mai 1890. Soc. inéd. dos hôpitaux.)

La nommée M... (Marie), âgée de 30 ans, domestique chez un marchand de vins, entre le 7 janvier 1880, à l’hôpital Lariboisière, salle Sainte-Mathilde, n° 18, dans le service de M. le professeur Bouchard.

Antécédents. — Père âgé de 88 ans, bien portant. Mère morte en couches. Un frère mort à trois semaines; une sœur morte à un mois. Cinq sœurs vivantes et bien portantes.

M... est employée comme domestique chez un marchand de vins, depuis l’âge de seize ans. A dix-huit ans, elle a eu une jaunisse qui aurait duré trois semaines. A 26 ans, jclle a eu une affection de la peau pour laquelle elle est entrée à l'hôpital Saint-Louis où on lui a administré du sirop d’iodure de fer et des bains sulfureux. Elle n’a pas eu la syphilis ni d’accidents paludéens,

A 28 ans, M... a remarqué que son ventre augmentait de volume. Ses règles en même temps se sont supprimées. Elle a cru qu’elle était enceinte.

A 29 ans, ses jambes enflaient le soir, après un travail excessif et désenflaient le matin.

Etat de la malade le 2 mars 1886. — Elle a maigri, dit-elle, dans des proportions peu considérables.

Les téguments ont une coloration terreuse. Les conjonctives sont très faiblement jaunâtres. La face antérieure de la langue n’est pas nettement teinte en jaune. Sur la face, plus particulièrement au niveau des pommettes, existent de petites dilatations variqueuses. En certains points, ces dilatations s’agglomèrent pour former des taches érectiles, véritables étoiles vasculaires. On en distingue quatre principales, l’une sur la partie médiane du front, l’autre à l’angle maxillaire inférieur, la troisième au niveau de la pommette gauche, la quatrième au niveau de la queue du sourcil gauche. Sur les membres on ne découvre qu’une seule tache, qui se rapproche des taches observées sur la face : elle occupe l’avant-bras gauche. Ces taches sont arrondies, du diamètre d’une pièce de 20 centimes, formées de capillaires radiés, convergeant vers la partie centrale de la tache où existe une saillie de la dimension d’une lentille. Les membres inférieurs, légèrement œdématiés, sont marbrés de taches brunâtres.

Le ventre est énorme; il mesure 117 centimètres de circonférence au niveau de l’ombilic. Celui-ci n’est point saillant.

Dans la région sous-ombilicale du ventre principalement et sur les parties latérales, existent des vergetures et éraillures très nombreuses analogues à celles que l’on observe chez les femmes enceintes. La peau est sillonnée de petites veines variqueuses, qui lui donnent une teinte violacée.

Elle est déplus sillonnée par d’énormes veines bleues longitudinalement dirigées et anastomosées entre elles. Ces veines sont au nombre de six principales, cinq antérieures et une postérieure. Les antérieures s’étendent du pli de l’aine

à la région sous-claviculaire; trois d’entre elles situées à droite de la ligne médiane, plus volumineuses que celles du côté gauche, s’anastomosent avec les veines de la mamelle, formant à la surface du sein droit des dilatations considérables. De ces dilatations partent des branches, dont les unes se rendent vers le creux axillaire, s’enfoncent profondément dans les tissus où il est impossible de les suivre et dont les autres, au nombre de deux, suivent l’une le deuxième espace intercostal, l’autre le troisième jusqu’au bord droit du sternum où elles disparaissent brusquement en perforant les muscles intercostaux. La veine du troisième espace, dont le diamètre est de 8 millimètres environ, s’affaisse à chaque inspiration, pour devenir turgescente, à chaque expiration. L’unique veine postérieure importante, du calibre d’une plume de corbeau, est placée à droite de la ligne médiane, dans la région lombaire ; comme dans les veines antérieures, le sang y progresse de bas en haut, bien que la circulation puisse s’y effectuer dans les deux sens.

L'abdomen est mat dans toute son étendue, sauf dans la région de la grosse tubérosité de l’estomac où on retrouve un peu de sonorité. La fluctuation est évidente. A la percussion, on perçoit en certains points, surtout dans la zone culminante du ventre, un frémissement de tous points comparable au frémissement hydatique.

La limite supérieure du foie correspond sur la ligne mamelonnaire droite au troisième espace, la limite inférieure ne peut être précisée. Il est de même impossible de se faire une idée des dimensions de la rate.

La langue est rouge. Appétit conservé, pas de diarrhée.

Les urines sont peu abondantes; depuis l’entrée de la malade à l’hôpital, leur quantité oseille entre 200 et 450 centimètres cubes par vingt-quatre heures. Elles laissent sur les parois du vase un dépôt qui les colore en rose. Elles contiennent une grande quantité de pigment rouge brun et des traces de biliverdine.

Quelques jours après l’entrée de la malade à l’hôpital, en répétant l’expérience de Cobrat, on a pu constater qu’une certaine quantité de sucre passé dans l’urine. Au contraire les peptones administrés à deux reprises «à la dose de 20 grammes ne passent pas dans l’urine.

Pouls petit, régulier. Cœur normal.

A l’examen des poumons, en avant, un murmure vésiculaire, d’intensité exagérée, et quelques râles sous-crépitants fins. En arrière, mêmes signes dans les fosses sus et sous-épineuses. Matité et abolition du murmure vésiculaire, depuis la pointe des omoplates jusqu’à la base de la poitrine.

Sommeil agité, cauchemars, tremblement des mains, pituites le matin. D’ailleurs alcoolisme avéré et invétéré ; la malade buvait depuis de longues années plus de deux à trois litres de vin par jour et une absinthe avant chaque repas.

Traitement. — Lait et œufs. Calomel à la dose de 0,01-0,02 par jour.

Du 2 au 20 mars, la quantité des urines augmente ; elle oscille entre 500 et 800 centimètres cubes. Après addition d’acide azotique, elles offrent une teinte acajou très marquée.

Le 20. Une ponction est faite, qui donne issue à 22 litres d’un liquide, qui, par le repos, laisse déposer une petite quantité de fibrine.

Immédiatement après la ponction, l’examen du t'oie et de la raie fournit les résultats suivants :

Le bord antérieur du foie déborde le rebord costal. Il est dur et mousse. Son extrémité gauche s’enfonce sous le rebord costal gauche au voisinage de l’union de ce rebord et de l’appendice xiphoide, descend jusqu’à la ligne médiane selon une ligue oblique qui se rapproche de l’horizontale ; puis il forme avec sa direction primitive un angle obtus ouvert en bas et à gauche, suit une direction intermédiaire à l’horizontale et à la verticale jusque sur la ligne mamelonnaire, se relève alors obliquement, dirigé en haut et à droite sur une longueur de quelques centimètres. Il forme ensuite un angle aigu, ouvert en bas et enfin décrit une courbe à concavité supérieure, avant de s’enfoncer sous le rebord costal droit sur la ligne axillaire.

La surface du foie que l’on peut palper au-dessous du rebord costal, n’est pas absolument lisse: au niveau du creux épigastrique et à droite de cette région, elle offre deux saillies arrondies.

Sur la ligne mamelonnaire droite, la submatité du foie commence, en haut au troisième espace intercostal, et la matité au quatrième. Le foie déborde le rebord costal de 9 centimètres. 11 présente aussi une hauteur de 22 centimètres.

Sur la ligne xiphoïdienne, la limite supérieure du foie est située à 6 centimètres au-dessus de l’appendice, la limite inférieure à 4 centimètres au-dessous. Il offre ainsi une hauteur totale de 10 centimètres.

Sur la ligne axillaire droite, la limite supérieure du foie répond au septième espace. La limite inférieure est placée à 1 centimètre au-dessous du bord libre des côtes. La hauteur est de 14 centimètres.

La rate déborde le rebord costal de 8 centimètres. Elle est dure, ses bords sont mousses. La limite supérieure de la matité splénique commence à 9 centimètres au-dessus du rebord costal. La longueur totale est donc de 17 centimètres. Dans le sens antéro-postérieur, elle paraît mesurer 11 centimètres.

Les veines tégumentaires abdominales sont moins gonflées qu’avant la ponction.

23 avril. Deuxième ponction donnant issue à 17 litres de liquide.

16 mai. Gingivite qui entraîne la suppression du calomel.

12 juin. Troisième ponction faite sur la demande pressante de la malade. On retire seulement un demi-litre de liquide. La gingivite ayant disparu, reprise du calomel.

15 juin. On administre à la malade 120 grammes de sirop de sucre à huit heures du matin. A partir de l’ingestion du sucre, les urines sont recueillies d’heure en heure. Celles de huit et neuf heures ne contiennent pas de sucre. Celles de dix heures donnent une très belle réduction de la liqueur de Fehling. Celles de onze heures ne contiennent plus traces de sucre.

Du 15 juin 1886 au 1er février 1887, l’étal de M... a été s’améliorant peu à peu. A celte époque, elle a été perdue de vue par M. Gilbert qui avait recueilli l’observation en 1886, étant interne de M. Bouchard.

En 1889, à la Société clinique, M... a été l’objet d’une note de M. Bouchard, sur le souffle splénique.

Actuellement, en 1890, M... est encore à l’hôpital Lariboisière. Nous tenons de M. le professeur Bouchard que, depuis 1886, aucune ponction n’a plus été nécessaire, que la circulation tégumentaire abdominale s’est affaissée, que les étoiles vasculaires de la face out disparu et que le foie a un peu diminué de volume.

IV. — Cas dans lesquels la récidive a été observée après un temps plus ou moins long.

Observation LXVI

M. Letuli.e. Communication à la Société médicale des hôpitaux de Paris.

Séance <lu 23 juillet 1886.

A la fin de décembre 1885, j’ai reçu dans mon service de PHôtel-Dieu annexe, un homme de cinquante ans environ, alcoolique avéré, légèrement athéromateux, se disant atteint de cirrhose du foie. En effet, en septembre dernier, trois mois avant son entrée, il avait été ponctionné à la Pitié dans un service qu’il ne put me désigner exactement, pour une ascite considérable ; 10 à 12 litres de liquide furent extraits en une seule séance et l’on constata que le foie était petit et dur.

Actuellement, l’abdomen contient une quantité de liquide si peu considérable qu’il faut la rechercher en mettant le malade à quatre pattes afin de constater la matité péri-ombilicale. Le foie est en effet petit (il mesure à peine sept centimètres sur la ligne mamelonnaire), et son bord inférieur, facile à sentir sous les doigts, grâce à la grande laxité de la paroi, est d’une grande dureté. La rate ne mesure pas plus de cinq à six centimètres de matité. Les reins fonctionnent bien ; il existe même un certain degré de polyurie que le malade met sur le compte du régime lacté qu’il a presque continuellement suivi depuis trois mois. L’urée atteint 18 à 22 grammes par jour.

Pendant les six mois que ce malade a passés dans la salle Saint-Maurice, nous n’avons constaté d’autre phénomène que la polyurie déjà signalée, entretenue sans doute par l’usage du lait. L’ascite a même complètement disparu, si bien qu’au commencement de juillet 1886, neuf mois après la paracentèse de l’abdomen, le malade en question était conserté plutôt par curiosité (pie par besoin d’un traitement quelconque. Il vient de quitter l’Hôtel-Dieu annexe, dont on termine aujourd’hui l’évacuation.

Observation LXVII

M. Fritz, médecin de l’hôpital de l’Ile-Adam (Seine-et-Oise).

In th. de Françon, p. 157.

15 février 1888. J’observe depuis 6 mois un homme de 32 ans, qui a été tour à tour commis-voyageur en vins, cuisinier et enfin cabaretier. C’est un

alcoolique renforcé. Il était atteint, quand je fus appelé auprès de lui, d une hypertrophie énorme du foie, qui remplissait une grande partie de 1 abdomen, avec ascite, et ictère prononcé. 11 souffre de son foie depuis plusieurs années déjà, et de temps en temps de douleurs hépatiques, qui surviennent toujours à la suite d’excès qui se renouvellent tous les 8 ou 15 jours.

Je l’ai mis au régime lacté exclusif, 2 gr. d’iodure par jour, et j’ai posé sur le foie 4 énormes cautères qui ont donné lieu à une suppuration abondante ; au bout de six semaines, plus de trace d’ascite, l'ictère avait disparu; le foie ne dépassait plus le rebord des côtes que de 2 à 3 travers de doigt ; il avait certainement diminué de plus de moitié.

Le malade suivit strictement le régime lacté pendant deux mois: se sentant guéri, il a recommencé ses excès; l’ascite, l’ictère, le gros foie, tout est revenu, et il est à craindre que l’amélioration obtenue une première fois ne puisse être réalisée à nouveau.

Observation LXVIII

M. Lithgow. Lancet, 6 mai 1882. — Cirrhose du foie. — Ascite. — Douze ponctions. — Guérison.

J... (B.), entre cinquante et soixante ans, boit depuis longtemps du whiskey et du sherry. Sans qu’il soit ivrogne, on peut le considérer comme alcoolique, car chaque jour il en absorbe une quantité considérable. Il a toujours joui d’une bonne santé, sauf qu’il a présenté quelques attaques bilieuses.

Au mois de mai 1877, il éprouvait des troubles dyspeptiques variés, et ressentit une douleur dans la région du foie; en même temps il devint ictérique, mais celte crise céda bientôt au traitement.

Au mois de novembre de la même année, on voit se développer chez lui tous les symptômes d’une maladie de foie avec ascite ; du 24 décembre au 30 mai 1878, on lui pratiqua douze ponctions, pendant qu’il suivait un traitement à l'iodure de potassium. Après la douzième ponction, l’épanchement ne se reforma plus, et l’amélioration qui s’établit alors persista, si bien qu’au mois d’août 1878, le malade, se croyant guéri, a repris ses occupations.

En janvier 1882, le malade se portait bien depuis trois ans; actuellement, il a repris ses anciennes habitudes, et les accidents hépatiques ont récidivé.

Observation LXIX

M. Brault. In th. de Coutray de Pradel, p. 5G. — Cirrhose probable.

— Ascite guérie unepremière fois après une ponction ; une seconde

fuis sans ponction.

5.. ., Joseph, menuisier, âgé de 57 ans, est entré le 7 mars 1886, salle Saint- Pierre, lit n° 25, à l’Hôtel-Dieu annexe, dans le service de M. le Dr Lelulie, remplacé par M. Brault.

5.. . dit s’èlre toujours bien porté jusqu’à il y a 2 ans. Il eut la rougeole étant

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