OBSERVATION I
(Obs. XXXII° de la thèse de Gintrac, présentée par Ribes à la Société de la Faculté de Médecine).
Louis...., âgé de six ans, naquit à Amsterdam de parents bien portants. Il w’offrit, pendant les trois premières années de sa vie, aucun indice de la lésion grave qui se prononça dans la suite. La première dentition ne dérangea pas sa santé; il éprouva quelques symptômes que l’on attribua sans doute à la présence de vers dans le canal intestinal, puisque des anthelminthiques furent mis en usage pour les combattre.
Cet enfant eut à l’âge de trois ans une main prise par une porte brusquement fermée : l’un de ses doigts se trouva fortement contus ; il ressentit une douleur des plus vives ; son visage pâlit d’abord ; il eut des mouvements spasmodiques et une vio-
lente attaque de convulsions. Il poussa des cris aigus; une couleur livide se manifesta bientôt sur la face et devint en un instant presque générale ; l'enfant perdit connaissance; il ne la
recouvra qu’au bout d’un certain temps et n’offrit ensuite rien de particulier dans son état.
Quelque temps après, de nouvelles attaques, moins intenses il est vrai, que la première, reparurent et même se renouvelèrent tous les jours pendant plusieurs mois ; souvent elles étaient
occasionnées par une simple contrariété, Ce fut alors que ce
jeune malade, quoique avec un grand appétit et mangeant beaucoup, perdit peu à peu ses forces; ses Jambes et ses cuisses. successivement amaigries, puis atrophiées, ne purent plus le soutenir et il lui fut impossible de marcher. Toutes ses fonctions s’exécutaient d’ailleurs assez bien. Cependant il ressentait fréquemment dans l’abdomen et surtout vers les régions hypogastrique et lombaire gauches d'assez vives douleurs; elles s’exaspéraient au début des accès et devenaïent alors très VIO— lentes : elles obligeaient alors le malade à porter ses mains, par une sorte d’instinct, sur les lieux douloureux, afin de diminuer sa souffrance. Il avait ordinairement soif; quelquefois elle devenait inextinguible et c'était principalement à lapproche des. accès ou pendant leur cours. Il buvait habituellement plusieurs pintes de liquide par jour. Sa peau était sèche.
Les symptômes énumérés s'aggravèrent et acquirent un très haut degré d'intensité : parvenus à ce point, ils restèrent pendant quelque temps stationnaires et ils diminuèrent ensuite.
Les crises ne revinrent plus qu’une ou deux fois par semaine ; quelquefois il y avait entre elles quinze jours d’intervalle ; mais la couleur violette des joues, des lèvres, des ongles et des dernières phalanges, devint permanente.
Plusieurs médecins d'Amsterdam furent, à diverses époques, consultés au sujet de cette maladie : aucun d’eux n’en reconnut la véritable cause, le caractère essentiel. Les uns la regardèrent comme tenant à l’épilepsie et produite par l'incitation que la blessure du doigt aurait déterminée dans le système nerveux ; d’autres l'attribuèrent à la présence de vers dans les intestins ; quelques praticiens la rapportèrent à une lésion du foie et de la rate ; plusieurs la prirent pour une affection scorbutique ; un seul la fit dépendre d’un vice organique inconnu. Chacun prescrivit des médicaments d’après l’idée qu’il s’en était faite. a
Les parents inquiets sur l’état d’un enfant qui était toute leur
espérance, résolurent de l'envoyer à Paris. Dans le voyage, le
petit malade eut un accès des plus intenses; pendant plusieurs instants on le crut mort. Arrivé dans la capitale, il fut confié aux soins assidus de M. Bonnet, chirurgien à l'hôtel des Invalides, Dans les premiers temps il était sombre, chagrin ; il restait constamment dans l’attitude qu’on lui donnait et ne recherchait que la solitude.
Observé pendant ses accès, voici les phénomènes qu’il présentait : soif intense, douleurs de ventre très vives, besoin pressant d’expulser les urines et les matières fécales, quelquefois déjections involontaires ; cris aigus ; couleur violette de la face, teinte noirâtre et turgescente des lèvres et des gencives ; nuance analogue des ongles et de lPextrémité des doigts ; coloration rouge et gonflement de la langue : respiration difficile, stertoreuse ; suffocation imminente ; battements de cœur fort étendus, palpitations très fortes ; pouls accéléré, fort et intermittent.
Dans les premiers temps de son arrivée à Paris, on prescrivit à ce jeune malade des frictions d’abord sèches, puis avec un liniment opiacé et camphré sur la colonne vertébrale, les cuisses et les jambes :; ensuite l’usage des bains tièdes et antiscorbutiques; un exercice modéré et un régime en grande partie végétal. Au moment des accès, on lui faisait prendre plusieurs cuillerées d’une potion calmante,
Ce ne fut qu'après plusieurs mois de séjour à Paris que cet enfant s’accoutuma à son nouveau genre de vie; il reprit sa gaieté. Ses membres inférieurs acquirent plus d’énergie et regagnèrent leur embonpoint ; les forces générales se rétablirent peu à peu ; l'enfant put marcher avec facilité et prendre plaisir aux amusements de son âge.
Les accès revinrent plus rarement et furent moins inquiétants : leur durée n’était plus que de douze à quinze minutes,
Son père, le croyant à peu près guéri, voulut le ramener en Hollande; mais la veille du départ, à 10 heures du soir, il mourut suffoqué dans le cours d’une crise des plus violentes.
Sébilleau
dns 66 pee L'ouverture du cadavre fut faite le lendemain par MM. Ribes,
Robillard, Bonnet, Boyer et Durocher.
La peau était d’un brun cendré ; les lèvres, la langue, les
paupières et les ongles étaient bleuâtres ; ceux des orteils étaient
un peu moins colorés que ceux des mains. Après avoir enlevé
le sternum, le thymus s'offrit d’abord ayant conservé une
grosseur notable, Les poumons étaient denses, noirâtres, un peu
moins volumineux que la grandeur du sujet ne semblait le
comporter; il n’y avait point de tubercules. Le poumon droit était adhérent à la plèvre dans toute son étendue, le gauche ne l'était qu'en arrière, Il n’y avait pas d’eau dans les cavités de la poitrine. Le péricarde était très mince et légèrement lubréfié à sa surface interne; mais il n’y avait point d'épanchement séreux. 1
Le cœur avait le volume ordinaire; cependant il paraissait un peu: ramassé de la base à la pointe, ayant la forme d’un cône cylindroïde légèrement aplati en devant; il était placé presque transversalement, la base étant tournée à droite et un peu en haut, la pointe à gauche et en bas. Les artères et les veines cardiaques étaient pleines d’un sang noir. Cet organe avait deux ventricules et deux oreillettes ; ces dernières étaient toutes les deux placées en arrière; la droite était très dilatée et la cloison qui la sépare de la gauche présentait le trou de Botal non oblitéré et susceptible d'admettre l'extrémité d’une sonde de femme ; l’oreillette gauche était fort petite.
Des deux ventricules, l’un était antérieur, l’autre postérieur ; le premier qui paraissait être le ventricule droit était très ample; ses parois étaient fort épaisses, les colonnes charnues volumineuses et très marquées, Ce ventricule était partagé en deux parties ou cavités par un double pilier de la valvule tricuspide, lequel se fixait d’une part en arrière et en bas au milieu de la paroi postérieure du ventricule, de l'autre en devant et en haut au bord libre du repli indiqué à là paroi
antérieure de la cavité désignée: ce pilier terminé à l’un de ses
É , PO bords par des prolongements tendineux écartés les uns des autres, laissait en haut et en bas des espaces libres, par lesquels pouvaient communiquer les deux côtés de la cavité Ce ventricule n’offrait rien de remarquable vers sa pointe, mais à sa base on voyait en arrière et en haut l'ouverture auriculaire ; en avant et à gauche l’origine de l’aorte garnie de ses trois valvules sigmoïdes ; et de plus on trouvait vers la partie gauche de la cavité du ventricule, à deux lignes environ de la naissance de l’aorte, une petite ouverture de trois lignes au plus de diamètre laquelle menait à un conduit long d’uri pouce à peu près qui, diminuant toujours de capacité, se terminait à l'artère pulmonaire.
Cette artère avait un calibre quatre fois plus grand que le conduit qui semblait lui donner naissance ; elle ne présentait à son origme que deux valvules sigmoïdes : l’une d’elles plus grande que l’autre était située au-dessus de l'ouverture qui vient d’être indiquée. Entre celle-ci et l’origine de l'aorte on voyait une autre ouverture du diamètre d’environ huit lignes et inégalement circulaire. Cette ouverture qui était circonscrite par une sorte de zone tendineuse sur laquelle venaient se fixer les bords convexes des valvules sigmoïdes communiquait dans le ventricule à la fois postérieur et gauche. Cette cavité avait
. fort peu d’étendue ; sa capacité égalait au plus le quart du ventricule droit : ses parois étaient fort minces ; mais les colonnes charnues, quoique petites, étaient très marquées et très nombreuses. Le sommet de ce ventricule n'avait rien de remarquable ; sa base s'ouvrait en avant dans le ventricule droit par la perforation déjà décrite ; en arrière et à gauche dans l'oreillette du même côté, par une ouverture garnie de la zone tendineuse et des deux valves de la mitrale, dont Pune était plus grande que l’autre.
La cavité abdominale ayant été ouverte, le foie et la rate parurent d’une couleur foncée, tout le canal intestinal d’un gris
brunâtre et tous les vaisseaux de cette cavité injectés de sang
PR
noir, Les portions descendante et iliaque du côlon avait un calibre moindre que celui de l'intestin grêle. La vessie fortement contractée occupait un très pelit espace derrière le pubis et ne contenait point d’urines. Il n’y avait presque pas de séro-
sité dans l’abdomen.