I. IRLANDE
Étudiée dans ses lois et dans ses mœurs, l'Angleterre nous a révélé toutes les iniquités du privilège et toutes les corruptions de l'intelligence; l'histoire de ses conquêtes et de ses guerres va nous faire connaître les perfidies de sa politique . nous donner le nombre et la mesure de ses crimes.
Sa première victime, parmi les nations, fut l'Irlande, sa voisine du canal Saint-Georges, et depuis 1108, date de la première invasion, jusqu'à nos jours, sept cents ans se sont écoulés, sans que celle Pologne dos siècles ait eu trêve ni répit un jour, une heure, sur sa roue. Voici les phases principales de ce long martyrologe.
En plein douzième siècle, à la voix d'un roi fé-
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Ion, chassé de Leinster, i'une des quatre provinces irlandaises, les Anglo-Normands accourent, armés de la lance et tout bardés de fer; ils relèvent le trône, mais ils font le roi vassal, et s'em- [)arent de ses domaines, chassant devant eux, vers l'ouest, les propriétaires du sol, ouïes enchaînant comme serfs à la glèbe patrimoniale. C'est ainsi que les Anglais du moyen âge protégeaient les alliés qui leur faisaient appel , et pratiquaient le devoir de chevalerie. On verra que les fils n'ont pas trahi la politique des pères.
Ce premier champ du vol fut entouré , fermé comme une forteresse, par les Anglo-Normands, et pendant quatre siècles, l'Irlande de l'ouest et du nord vint se ruer en vain contre ces palissades de l'étranger. Mais que pouvaient la flèche et le bouclier de bois, contre ces phalanges et ces murailles hérissées de fer?
Des luttes sans (in, l'incendie, la dévastalion, le pillage, l'assassinat, tels étaient les doux passetemps des réîtres d'Etienne et de Roberi, dans cette longue période de la première occupation. Montés sur leurs grands chevaux de bataille . ils harcelaient nuit et jour les seigneurs irlandais leurs voisins; ils détruisaient les récoltes, enlevaient les bestiaux, rasaient les villages, tuaient jusqu'aux enfants, et< elte zone qui servait de champ de batîiille aux deux partis fut tellement saccagée, que les clans irlandais qui l'occupaient otlVirent de se soumettre et de passer , comme sujets , à la couronne d'Angleterre.
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Mais le gouvernement britannique refusa de les recevoir à ce titre , qui leur aurait garanti la protection de la loi : les suppliants de la servitude furent donc repoussés; on défendit même à tout Anglo-Normand, sous des peines teriibles, de contracter avec rirlandais aucune relation d'affaires ou d'alliances, et pendant qu'on les mettait ainsi non - seulement hors la loi, mais hors la famille , hors la vie, un décret de Henri IV, roi d'Anglelerre^ défendait à tous ennemis irlandais de quiller le royaume. Telle fut la politique de la première invasion; elle se résume ainsi : extermination et vol.
La seconde période de cette tragédie du sang , comme l'appelle un grand poëte, s'ouvre à la réforme religieuse inventée par Henri YHI. Les ennemis irlandais étaient déjà retranchés de la communion politique et sociale ; ils n étaient ni citoyens ni sujets, dans les domaines de leurs ancêtres ; ils étaient esclaves ou bêtes fauves, lachosedu maître ou le gibier des guerres : mais, jusque-là, du moins, on leur avait laissé leur Dieu, leur foi, leur ciel catholique semé de patries heureuses : arrive l'apostasie libidineuse de Henri VIII, et la nouvelle persécutioncommence, plus terrible, plus sauvage, plus implacable, en ses supplices et en ses fureurs, que la guerre de la conquête et la politique de l'occupation par le guet-apens.
Elisabeth, la grande Elisabeth des Anglais, "ordonne que les rebelles à l'hérésie soient traqués, par le fer et par le feu, jusqu'au dernier. Elle entreprend la pacification, à la manière d'Attila, par
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le désert , et dans trois provinces habilement soulevées par la politique des provocations, dans rUlster, le Munster et le Leinster^ elle fait la guerre, non-seulement à l'homme, à l'Irlandais ennemi, mais à la ferme , à la cabane , à la récolte, à l'arbre, à la plante, à l'herbe qui pourrait donner pâture à la faim.
En quelques mois, ces contrées fertiles sont dépeuplées et nues comme un cimetière. « Plus de 4 blé dans les champs, dit un auteur contemporain, ^ plus de bestiaux dans les pâturages, plus d'oi- '( seaux dans les airs , plus de poissons dans les « rivières : d'un bout de la province à l'autre, on «( rencontrerait à peine un homme, une femme, '< un enfant. »
— « Cette terre était si désolée, s'écrie Spenser , H qu'on voyait ses malheureux habitants sortir des «< forêts et du creux des vallées pour chercher '< quelque nourriture, rampant sur leurs mains, ( car leurs jambes ne pouvaient les porter. Us '< avaientle regard de la mort et la voix des spectres. '( Us dévoraient les carcasses d'animaux sur les « chemins , heureux quand ils en trouvaient , car « ils étaient souvent réduits h déterrer les cadavres « pour s'en repaître. »
Elisabeth, comme on le voit , n'avait oublié que le cadavre dans sa destruction universelle et dans sa guerre d'extermination par l'incendie, le glaive et la famine. Mais à quoi pouvait aboutir cette politique atroce? A la dévastation, à la stérilité du sol, à l'entier épuisement de la population celtique, et
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c'est ce que voulait la reine de la réforme , c'est ce qu'a toujours voulu, poursuivi, la politique de l'Angleterre. — « Avec l'ordre et la civilisation, <f disait un des conseillers d'Elisabeth, ce pays « acquerrait bientôt du pouvoir et des richesses. « Les habitants pourraient alors avoir l'idée de se « rendre indépendants. Notre politique est donc de « n^aintenir le désordre en ce royaume , car tant « que l'Irlande sera déchirée par les dissensions « intestines , elle n'essaiera pas de se détacher de « la couronne d Angleterre. »
Fidèle à ce principe que Machiavel nous a dénoncé comme la politique des rois, EUsabeth remplit sa lâche jusqu'au bout , et les terres confisquées par sa royale justice lu rent distribuées à ses serviteurs anglais , sous cette expresse et formelle condition , pourtant , que les propriétaires nouveaux ne laisseraient , sur leurs domaines , aucun fermier ou cultivateur d'origine ou de race irlandaise.
On voit que la politique anglaise de la réforme est en progrès sur le douzième siècle : elle ne veut plus de V Irlande ennemie, même à titre de serf.
Et que font lesStuartsh leur avènement? Écossais et fils de Marie Stuart la catholique, Jacques P"" ouvre son règne, par un édit dans lequel Sa Majesté déclare à ses bien-aimés sujets d'Irlande, qu'elle n'admettra ni la liberté de conscience, ni le libre exercice de leur religion, et les prêtres de ce culte sont traqués comme des ennemis publics, et les fidèles sont par lui condamnés à
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l'apostasie publique, au parjure officiel de l'exercice protestant, et l'on établit jusque dans les familles , entre la femme et l'époux , entre la mère et l'enfant, une police permanente d'inquisition el de délation contre les tièdes ou les rebelles à l'orthodoxie de l'Eglise anglicane.
Cette politique du sectaire couronné , sacrifiant au système de l'oppression traditionnelle, n'indique-t-elle pas la pensée toujours présente de l'Angleterre, cette pensée qui est la mort de l'Irlande? Et comme tous les actes sont conformes, il ordonne une enquête générale des titres de propriété dans les trois provinces, avec vérification à l'anglaise : les propriétaires n''ayant pas les pièces régulières selon le droit britannique, leurs titres sont contestés par les légistes, annulés par les juges , et leurs domaines confisqués reviennent à la couronne ou sont attribués aux colons écossais , qui partagent avec l'Anglais ces riches dépouilles. A la conquête par les armes et la violence, a succédé la spoliation par la fraude et par la chicane des justiciers : les chevaliers ont fait place aux procureurs.
Jacques poursuit ses bien-aimés sujets jusque dans les âpres montagnes du nord , leur dernier refuge. 11 les fait traquer par ses nouveaux colons, et quand la proie est forcée par sa meute, il parque ce troupeau dans les plaines, afin que la garde en soit facile et sûre.
Enfin, le parlement anglo-irlandais lui fait-il ombrage, comme défenseur el représentant du
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droit national ? Il crée des bourgs-pourris ei l'achète.
Qu'aurait fait de mieux Henri Vlll ou sa fille Elisabeth ?
Sous Charles P"^ , c'est lord Strafford qui gouverne rirlande, et, cette fois, la dernière province indépendante, le Connaught est exproprié par les armes et par les procès juridiques. Les jurés et les tribunaux refusent-ils de prononcer ou de sanctionner l'arrêt ? On emprisonne les jurés, on les écrase, ainsi que les magistrats, d'amendes léonines, véritable confiscation de la force et de l'hypocrisie liguées.
L'administration de cet intendant du roi catholique est tellement odieuse et cruelle dans son oppression jalouse, qu'au sein du parlement anglais lui-même, elle devient un chef d'accusation contre ce bourreau devenu ministre.
Mais ce n'était là qu'une manœuvre de guerre: la tête de Strafford, en tombant, entraîne la couronne et la tête de Charles P'' ; et ce roi qui, dans ses derniers jours , s'était tourné vers l'Irlande avec ses cavaliers, ce roi précipite sur ce malheureux pays les colères de Cromwell et le fanatisme des puritains.
L'appel de Charles I" et l'alliance de ses mm- /iers avec les Irlandais avaient soulevé l'Irlande, et dans le mois d'octobre 1641, une insurrection générale éclata, qui mit en ligne une véritable armée dans les quatre provinces.
A ce nouveau cri de guerre de l'Irlande, l'An-
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gle terre répondit par l'envoi de cinquante mille hommes et par un décret de son parlement qui formulait ainsi l'extermination:
« Ordre d'attaquer, tuer, massacrer, anéantir « tous les rebelles, leurs adhérents et leurs coni- '( plices : de brûler , détruire , dévaster, piller, « consumer, démolir toutes places, villes, maisons « où les rebelles ont été secourus ou reçus, toutes « les moissons, blé ou foin, qui s'y trouvent, tuer, « anéantir tous les individus maies et en état de « porter les armes, qu'on trouvera dans les mêmes « lieux. »
Ce progranmie de cannibales fut exécuté dans tous les points : l'Irlande , fauchée par la guerre, redevint le désert d'Elisabeth, à ce point, dit la tradition populaire : « Qu'il n'y avait pas d'eau pour « noyer un hommCy de bots pour le pendre^ ni de terre «f pour l'ensevelir. »
Aux derniers jours de celte lutte furieuse, et quand toutes les forteresses étaient encore au pouvoir des Irlandais unis aux cavaliers, arrivèrent Cromvvell et la peste. Ces deux fléaux achevèrent l'œuvre de destruction, et l'Irlande fut de nouveau pacifiée.
Les corbeaux, comme toujours, s'abattirent sur les champs de bataille; on paya les dettes de l'expédition, en distribuant aux usuriers les terres conquises, et pour que la population irlandaise ne pût se relever de longtemps, on déporta cent mille âmes dans les colonies, où les (illes furent vendues comme esclaves, rejetant le reste au delà
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du Shannon, dans le Connaught, où tous les catholiques devaient s'éiablir, sous peine de mort, au milieu des ruines.
Quand le trône fut relevé derrière l'échafaud de Charles I" et le tombeau de Cromwell, Charles H sanctionna toutes ces proscriptions, tous ces vols, ainsi que l'avait fait, avant lui, le roi Jacques; et Guillaume III, le protestant, se serait montré plus favorable qae les Stuarls aux Irlandais qui le combattirent jusqu'à la chule de Limerik, si l'aristocratie britannique n'avait forcé le nouveau roi constitutionnel à suivre, comme ses devanciers, rélernelle politique de l'xVngleterre : Delenda Uihernia l
Depuis la reine Anne, jusqu'à l'acte de l'union, période qui comprend un siècle, la persécution ne cessa pas un seul jour, et le fanatisme anglican inventa, dans ce temps néfaste, sa dernière infamie, son dernier crime, en instituant, jusque dans la famille, la prime de l'apostasie : tout fils converti fut déclaré l'héritier immédiat et légal de son père vivant ; ainsi, après la terre l'Église, après l'Église le foyer ; il ne restait rien à l'Irlandais catholique, ni la tombe de ses aïeux, ni le cœur de son enfant, ni la terre, ni la prière, ni l'espérance !
Cette politique de l'inquisition invisible, universelle et toujours menaçante , fut si teiiible , exaspérée qu'elle était, d'ailleurs, par les révoltes écossaises, qu'à son ombre tout dépérit : production, travail, commerce, et que les vieux Anglo-Nor
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mancis, les colons du Leinster , se liguèrent aver les catholiques, pour ramener un peu d'air au fond de cette cale où tout un peuple gémissait sous le bâillon du négrier. Le champ de bataille, celle fois, fut le parlement irlandais , seule institution jusque-là restée debout, parce qu'elle avait été le tribunal d'initiative ou de sanction pour toutes les iniquités de la métropole.
Ce fut un grand scandalepour l'Angleterre, que celle énergique résistance légale, organisée par les Irlandais protestants, et qui pouvait relever la vieille Érin , la victime des siècles. Aussi Georges 11, son gouvernement et sa cour firent-ils de leur mieux pour désunir et corrompre. On acheta toutes les voix vénales, toutes les peurs furent exploitées et toutes les cupidilés assouvies. En vain, Gratan s'écriait : « Vous avez empoisonné jus- « qu'aux sources de la législation ; des majorités « vendues peuvent bien décréter la loi, mais elles « ne peuvent donner autorité , force morale à la « loi. » Le gouvernement comptait ses votes sans daigner répondre , et les mesures sanctionnées s'exécutaient.
Un terrible orage, pourtant, s'amassait sur le vieux monde : la révolution française venait de naître, et son premier souffle allait, au loin, caresser les terres esclaves, réveiller les nations endormies. L'Irlande, entre toutes, fut remuée par l'esprit nouveau. Des meetings populaires agitèrent ses villes : l'opposition se développa, dans le parlement, jusqu'à parler la grande langue des guerres
nationales, et, dans le pays, une vaste association se forma, sous le nom des Irlandais unis.
Pitt, qui se trouvait alors au gouvernail, n'osa pas heurter de front cette redoutable marée des colères irlandaises : en pilote habile, il manœuvra pour diviser les vagues. 11 accorda le reliew hill , qui donnait le droit de vote aux catholiques, celui du verdict et le libre concours au barreau ; plus lard, l'émancipation complète fut promise, et quelques chefs irlandais furent appelés dans la haute administration du pays. Alléchés par ces prémisses de la délivrance, les catholiques ne s'allièrent point aux Irlandais unis; ils se tinrent à l'écart, et le gouvernement anglais ayant traversé les années les plus orageuses de la Révolution sans que l'Irlandais prît feu, Pitt rentra tout à coup, à la première nouvelle de nos désastres, dans la politique traditionnelle de la violence et de l'extermination : les chefs de rop[>osilion appelés an pouvoir ne furent pas même installés, et ion envoya, pour les remplacer, de véritables commissaires de guerre civile, au nombre desquels lord Casteheagh.
Indignée, l'Irlande catholique se jeta tout enlière dans la ligue et fit cause commune avec les protestants unis, qui s'inspiraient des principes fraternels de la Révolution fran« aise. Un comité supérieur de propagande el d'action fut institué sous le nom de directoire, et un de ses membres. Wolfe Tone , se rendit à Paris pour solliciter le concours de la grande République. Hoche, en
effet, parlii bienlôt avec quinze mille houiines et quarante-cinq vaisseaux ; mais celle flotte, battue par des vents terribles, fut dispersée, anéantie, perdue, et l'Angleterre échappa, grâce à la tempête, à la lutte la plus formidable qui l'ait jamais menacée.
Ne vit-on pas, en etîet, deux ans plus lard, le gé néralHumbert débarquer dans l'ouest, avec quinze cents hommes, prendre la ville de Killala , mettre en déroute un corps régulier de quatre mille soldats, et tenir tête, avec un bataillon , aux trente mille hommes de lord Cornwallis, qui reçut, à trèshonorable capitulation, cette poignée de héros? Que n'aurait donc pas fait l'habile général de la Vendée, ayant i)our coi'ps de bataille quinze mille hommes de vieilles troupes, et pour auxiliaire, pour réserve profonde, une patrie soulevée, un peuple en révolution ?
Aussi l'Angleterre comprit-elle parfaitement à quel danger elle venait d'échapper, et sa terreur se manifesta, comme toujours, par le massacre et les vengeances. Elle acheta les secrets de l'association des Irlandais unis, et livra les chefs, les uns au poignard, les autres aux bourreaux; elle les poursuivit par la confiscation jusque par de là la tombe, et voulant en finir avec cette conspiration redoutable qui se recrutait jusque sous les échafauds elle détermina T insurrection par ses cruautés infâmes.
Celte dernière lutte de l'Irlande fut terrible . entre toutes les luttes de son histoire. « Nous nous
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ballons la corde au cou, disaient les insurgés. >/ En effet, dans cette guerre provoquée par le viol, le pillage, l'assassinat, l'Anglais ne faisait pas de prisonniers; ceux qu'il ne tuait i)as dans la bataille, il les jetait aux juges, c'est-à-dire au supplice, et dans cette boucherie, dit un auteur contemporain, « pas un révolté n'obtint sa grâce. » Mais l'incendie des fermes et des villages, le massacre des prisonniers, les tortures exercées sur les suspects , le meurtre des enfants et des femmes . l'expropriation des terres, la mort des chefs, toutes les fureurs de la vengeance assouvies ne suffisaient pas h la politique anglaise ; il restait encore un dernier attentat à commettre contre la nationalité delirlande : il fallait abolir son parlement, dernière forme effacée de sa triste indépendance.
Pitt, voyant le peuple écrasé , frappa ce dernier coup ; il acheta les bourgs-pourris à beaux deniers comptant ; il paya les votes avec des pensions et des places, et l'acte d'union, c'est-à-dire de confiscation nationale, fut acclamé, dans la première année du siècle ;, par la majorité du parlement irlandais.
L'Angieterie avait entin cloué l'Irlande au sommet de son calvaire; depuis, la malheureuse crucifiée n'en est pas descendue : qu'est-ce , en effet , à voir le fond des choses, que cette émancipation catholique, si longtemps appelée par lousles tocsins de l'Irlande, et que la peur arracha, voilà quelques vingt ans, à h politique de Wellington? Quelques milliers d'Irlandais ont le dioit de voter comme
les bourgeois de Londres et d'envoyer au parlement un petit groupe de députés desquels ou s'écarte , comme de maudits , dans le camp des vainqueurs ! Impuissants et réprouvés, ils sont là comme une dérision vivante de la patrie, car la loi se fait devant eux et contre eux ; ils n'ont pas une seule influence dans l'administration, et toujours esclave, leur terre irlandaise ne porle de fruits que pour l'étranger !
O'Connell, qui fut le grand promoteur de cet affranchissement catholique , se garda bien de pousser son peuple dans les voies sérieuses de l'émancipation; après avoir condamné, trahi, répudié la grande tradition révolutionnaire des Wolfe Tone et des Filz-Gerald, ces martyrs restés sans vengeance, il nourrit de ses ballades l'Irlande affamée, et lui jeta pour dernière espérance un nouveau rêve, le Rappel de l'Union.
11 savait bien, cet ami des wighs, ce tribun courtisan, qui tant de fois humilia l'Irlande aux pieds de sa reine gracieuse, il savait bien que sa promesse, à tous les vents semée, n'était que mensonge; que l'Angleterre, sans un coup do révolution, ne laisserait jamais se rouvrir les portes du parlement irlandais, et que, dans tous les cas, ce parlement ne rendiait pas à la patrie ses biens, son indépendance, sa nationalité. Mais il savait aussi que les grands malheurs sont faciles à tromper , et richement entretenu sur la rente des pauvres dont les guenilles lui faisaient cortège, il leur montrait à l'horizon qui fuyait toujours ,
les portes resplendissantes de leur Jérusalem.
Le nom de cet homme, qui fut grand par l'intelligence, mais lâche de cœur, sera marqué par l'histoire de la croix des traîtres, et un jour viendra où l'Irlande affranchie par sa démocratie révolutionnaire rejettera, maudira sa mémoire.
En quel état, en effet, l'a-t-il laissée, cet homme qu'elle a nourri trente ans de sa sueur sanglante, elle qui l'aurait suivi, tordant en épée le dernier fer de ses charrues , jusqu'au milieu des citadelles ennemies, jusqu'au cœur de l'Angleterre?
Le peuple irlandais aujourd'hui ne possède pas un pouce de terre en Irlande. Il est ou mendiant ou vagabond, ou valet de culture sur les domaines de V étranger.
Sa police s'appelle Vétranger, son administration V étranger, sa justice Vétranger, et comme il n'a rien, ni la propriété ni le travail libre, ni la rente ni le salaire, il meurt de faim sur les routes ou va tourner la meule dans les workhouses; ceux-là seulement que la maladie de la faim n'a pas épuisés, partent et s'en vont aux terres lointaines, ce qui faisait dire, il y a quelques jours à l'Anglais Braïd : l'Irlande n'exporte plus que V Irlande î
Et que fait le gouvernement? Il assiste impassible au spectacle de cette terrible agonie, il fait respecter la loi... Ses constables font sentinelle autour des huttes et des cabanes que les seigneurs font démanteler pour chasser l'homme Ses
juges font saisir, au profit des créanciers, les workhouses, les dernières maisons des pauvres !
On exproprie jusqu'à la charité... Voilà bien, je crois le drame fini .