DU ROLE DE L ANGLETERRE DANS L ORDRE DES IDEES
L'étoile qui marchait, au ciel d'Orient, devant les mages, l'étoile des traditions bibliques, n'est qu'un mythe au fond , un symbole expliquant que chaque peuple a son génie et sa loi particulière à suivre, dans les destinées générales.
Tous les peuples , en effet , ont eu leur étoile , c'est-à-dire leur idéal , et le sentiment collectif se retrouve partout, quoiqu'à divers degrés, dans l'histoire, aussi bien sous les tentes de la tribu, qu'au grand foyer des anciennes républiques. L'étoile qui brillait au ciel de la Grèce s'appelait Vénus : la beauté ; celle de Rome, Mars ou Jupiter ; force ou domination ; et celle qui depuis cinquante ans , est montée au ciel de France , s'appelle la justice, le droit éternel, V Egalité.
L'Anglais seul a grandi dans son île et s'est développé dans sa fortune, sans lumière ascendante, sans philosophie progressive et générale, sans idéal ^
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Pi, malgré ses hypocrisies puritaines, il n a jamais élevé son regard ni son cœur au-dessus des mâts et des cargaisons : il n'a pas d'étoile à suivre , lui , de vocation à remplir, comme les peuples serviteurs de l'humanité. Athènes, ce point imperceptible , a marqué son étape d'une lumière immortelle , dans la route de la pensée ; quelles traces y laissera l'Anglais, ce possesseur du monde? 11 est à lui-même son Dieu, son principe et sa fin : le succès est sa morale, l'intérêt sa logique ; et ses institutions en font foi comme son histoire, il n'a d'autres principes, d'autre philosophie, d'autres règles de devoir que les avantages ou les nécessités de sa fortune. C'est, par excellence, le peuple du fait et des traditions immobiles.
Qui lui a donné sa législation sur la propriété, en coupant, d'un coup, la chaîne de ses origines ? La conquête normande, le fait sauvage, la force, et, depuis qu'il l'a reçu , son code féodal n'a pas subi la moindre modification, quoique le niveau du droit soit monté partout d'âge en âge.
D'où lui vient sa religion? D*'une fantaisie de roi. d'un caprice princier, d'une révolte lubrique de Henri YIII, c'est-à-dire du fait, et du fait le plus misérable, de la cause la plus indigne pour un établissement aussi auguste parmi les hommes.
Et cette religion, qui porte le nom de réforme, s' est-elle du moins épurée dans sa doctrine, sa morale, son dogme, en traversant les siècles et les philosophies? Non, certes : elle est restée sourde, fermée, individuelle, comme la loi de Guillaume.
s'iinmobilisriul, dans son adultère, entre le papibine et l'esprit humain.
Quant à l'organisme de son gouvernement, à ses puissances ou fonctions d'état, quel est le principe qui les relie? Y a-t-il, dans cet assemblage, une doctrine qui relève, de près ou de loin, de la science et du droit? Non ; il y a des faits consacrés par la tradition , ou qui se sont dégagés , comme intérêts, dans la lutte des temps. Il y a la monarchie, la noblesse, la bourgeoisie, c'est-à-dire une oligarchie des l'ormes constituées et liguées pour la commune défense des privilèges ; mais le droit humain, le droit philosophique, général, il n'y est point reconnu; les titres de la personne, ou ses richesses, c'est-à-dire les faits, donnent seuls puis sance; il y a des citoyens anglais, mais tout Anglais n'est pas citoyen.
Dans l'économie sociale, il en est de même : celui qui , dans la làmille générale, ne représente pas une valeur, une possession, un revenu, celui-là n'a pas de droits, même à la vie; c'est un esclave inutile ; il n'y a pas de place, au banquet, pour lui. comme l'a dit Malthus, qui n a fait que déduire ht légitime conséquence du principe anglais, en proclamant sa loi fratricide , en portant son arrêt de mort.
Ce principe de Vutilité, de la valeur de l'homme par les choses, est, k tel point, entré dans la conscience et les mœurs anglaises, qu'on dit ici, pour estimer un citoyen : « Combien vaut-il ? » c'est-àdire : quel est le Unix de ses rentes, quelle esl la
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force de son commerce, l'étendue de ses domaines? Le grand poëte Milton ne vaudrait pas encore aujourd'hui le dernier des marchands.
Dans la philosophie et l'enseignement, c'est un respect aveugle, absolu pour la tradition morte , c'est la même logique subordonnant toujours le principe au fait et pétrifiant lintelligence. Les universités, on l'a vu, sont des séminaires pour l'Etat et la haute Eglise , fermés à la libre pensée , des serres chaudes pour V anglicanisme.
Un génie vigoureux et transcendant s'était élancé vers le spiritualisme et la généraUsation, car l'Angleterre a eu Bacon, ce grand encyclopédiste du seizième siècle ; mais le fait, toujours le fait devait réagir contre l'idéal, et Bacon a été renié pour Locke, l'anatomiste de la sensation; de même qu'on renia Thomas Morus et ses aspirations généreuses pour les chiffres de Malthus. Et c'était justice vraiment : à la politique du fait , à la rehgion du [ail , k l'économie sociale du fait , quelle philosophie pouvait mieux se marier que la philosophie du faif ou de la sensation ?
11 n'est pas jusqu'à sa langue, qui ne porte Tempreinle matérialiste et qui nail subi l'anarchique loi du fait dans ses formations. Elle n'a point, à vrai dire, de grammaire, point de construction logique, point de nuances ordonnées pour les rlassilicalions diverses les plus essentielles; et le service de la pensée, dans ses évolutions intinies, se lait par la proposition et le verbe auxiliaire. Empruntées au celte, au saxon, au français, au latin.
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ses racines sont riches et nombreuses; mais silices tiges, elle n'a greffé que des désinences mortes, et quand elle s'assimile des mots nouveaux, ce n'est pas le travail des analogies qui la guide, c'est le succès, c'est la mode ; elle adopte les néologismes heureux et les fait lords avec leurs noms étrangers. N'est-ce pas encore dans les formes comme dans les institutions, dans les mots comme dans les choses, la même tendance, la même religion , la religion du fait ?
Mais, ce caractère distinctif de la société britannique éclate surtout dans les lettres , dans les sciences et dans les arts. Certes, il y a eu de beaux génies en Angleterre ; — Newton, entre autres, qui l'a, à jamais, illustrée dans la science ; — et la haute littérature y compte aussi plus d'un chef-d'œuvre en tout genre; Shakspeare a jeté sur cette île un éclat dont le rayonnement, au lieu de s'effacer, s'agrandit, de siècle en siècle , et gagne de nouveaux horizons, comme fait la lumière du soleil, quand elle se dégage des vapeurs et monte au plein des cieux. Milton^ à son tour, a laissé une des grandes épopées que Ihistoire des lettres ail recueillies , et ce siècle est encore plein de la voix de Byron.
Mais ces puissants esprits ont passé sur leur île, comme des météores. Les générations ne les ont pas suivis, et leur gloire n a pas engendré. Quel est, en Angleterre, le génie qui, surprenant comme Voltaire, comme Rousseau, les secrets trésors de la raison humaine et du droit éternel, les ait frappés à son
empreinte, pour les jeter en monnaie au reste du monde ? Où sont les héritiers de Shakspeare, où est son école? Qu'a-t-on fait de son théâtre, libre et tout grand ouvert à l'humanité , comme la scène antique? — Le théâtre anglais,aujourd'hui,n existe pas; il est mort avec Sheiidan ; il nesl plus qu'un écho monotone et grossier des vaudevilles ou des mélodrames du continent, et si Shakspeare, oublié si longtemps, est en honneur, il ne le doit pas à son immortel et l'raac génie : c'est le client abrité sous la pourpre d'Elisabeth, cesl le chroniqueur pailial des guerres nationales , c'est le grand poëte glorifié par toutes les sanctions du dehors, par toutes les idolâtries de f Europe, que l'Angleterre encense ; elle se mire dans le cristal de ces poèmes divins, mais elle n en sait pas les profondeurs, et, dans son culte, il n"y a que l'orgueil d'ellemême.
Millon, lui, n'a pas même de lampe en son sépulcre : \n protestante Angleterre n'a jamais eu que des rancunes pour cet austère et beau génie qui, voilà trois siècles, vint prendre sa place entre Shakspeare et Dante. Elle admire moins le Paradis perdu, qu elle ne se souvient de lariêt de mort de Charles I".
Quant à Byron, les grandes révoltes de son intelligence et les saintes audaces de sa pensée ne lui seront jamais pardonnées par les hypocrisies de ses compatriotes. Sa vie et sa mort lurent, pour elles, un scandale, comme ses œuvres; et proscrit aujourd'hui, comme de son temps, Manfred est en-
core sous l'anathême. Que ne chantai l-il Pitt ou Wellington, au lieu de pleurer sur la tombe de Marceau? La religieuse Angleterre, alors, l'aurait déifié, même dans ses vices.
Ainsi, point de tradition suivie, respectée, développée par le travail incessant des générations : d'illustres génies et de grandes œuvres, mais point d'école nationale, pas plus dans les arts que dans les lettres.
Les arts, en etîet;, que sont-ils en ce pays, et quel est l'appoint de l'Angleterre dans ce trésor commun, alimenté par toutes les races et tous les peuples? Elle dessine le chien et le cheval, elle peint le portrait, elle grave avec habileté ; l'individu , le fait et la copie servile, voilà son lot, voilà sa part au grand œuvre. Les compositions sérieuses, elle en ignore les lois ou les dédaigne; elle n'a pas de galerie nationale, et si ses musées sont riches, elle le doit au caprice de ses lords, à la violence de ses Verres, qui ont pillé la Grèce et l'Italie; toutes ses richesses sont des dépouilles volées aux tombeaux.
Dans ses villes, où sont les monuments dignes de ce nom? et quelles sont les statues qui peuplent ses places publiques? Nelson, Pitt, Wellington, ei tout un monde de ducs ou de rois taillés en grotesque, voilà le musée vivant de l'Angleterre î
Dans ses t'êtes nationales, ses grandes cérémonies commémoratives, que voit-on? Des processions masquées sous la livrée des ordres et des hiérarchies, des corporations groupées sous baîi-
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nières comme au moyen âge, des phalanges, des clans de famille, mais jamais un peuple, un peuple en pleine communion d'unilë, d'égalilé, de patrie.
J'en ai dit assez pour qu'il reste établi que toute philosophie générale, toute synthèse, toute loi sérieuse et puissante manque à ce peuple, dans ses diverses manifestations.
Or, quand un pays se gouverne ainsi par les faits et selun les faits, quand sa croyance n'est qu'une habitude, un calcul des intérêts, une tradition aveu[]le, ce pays n'est pas dans la vie générale. Il ne saurait grandir en aucune l'onction sociale, car on ne monte qu'avec le Ilot, avec les idées. Il est condamné, malgré ses Ibrces natives et ses prosjiériiés apparentes, à vieillir dans toutes les stérilités de la servitude, et si les fortes disciplines qui pèsent sur lui tombaient, son génie troublé, comme celui de l'esclave, ne comprendrait d'abord et ne suivrait que la liberté des vengeances; juste expialion, d'ailleurs, des longs crimes et de la corruption savante de l'aristocratie.