HOMMES DE TUÉS ET PARTANT SIX CENT QUA
« RANTE-TROIS MILLE FLORINS QUE LA TRÉSORERIE « ME DOIT, SUIVANT NOTRE CONVENTION. La COUT
« de Londres objecte qu'il y avait une centaine de « blessés qui ne doivent pas être payés comme morts; « mais j'espère (ceci s'adresse au général en chef « hessois) que vous vous serez souvenu des ins- « tructions que je vous ai données à votre départ « de Cassel, et que vous n aurez pas cherché à rappeler
« à la vie y par des secours inhumains, les malheii- « reux dont vous ne pourrez sauver les jours qu'en « les privant d'un bras ou d'une jamhe. Ce serait « leur faire un présent funeste, et je suis sûi' qu'ils « aiment mieux mourir avec gloire, que de vivre « mutilés elhors d'état dénie servir... Rappelez-vous « que de trois cents Lacédémoniens qui défendaient « le défilé des ïhermopyles, « il nen revint pas un « seul'^ que je serais heureux si j'en pouvais dire autant « de mes braves Ilessois ! ! »
Ces enrôlements à la traite, ces primes du sang payées aux princes, marchands d'hommes, indignèrent l'Europe, et dans le parlement anglais luimême, une voix s'éleva pour les flétrir.
« Des bouchers de la Basse-Saxe, des Iloinwas, « les plus cruels des hommes, voilà donc, s'écriait « lord Chatam, les alliés de l'Angleterre ! des bri- « gands qui ne respectent ni le sexe , ni l'âge, et « qui aiment à plonger leurs mains dans le sang « de la faiblesse désarmée! Ah! nous avons im- « primé sur nos armes une tache que toutes les « eaux de l'Océan ne laveront jamais, en mêlant « ainsi le tomewack à l'épée , le scalpel au « fusil »
Ces dernières paroles de lord Chatam ont besoin d'être expliquées pour être bien comprises : il faut qu'on sache, en effet, que l'Angleterre, non contente d'embaucher les bandits de l'Europe contre ses fils du nouveau monde, lançait sur eux les Indiens les plus féroces, et leur payait une prime de salaire ou d'encouragemenl pourcha(|ue
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chevelure américaine, d'enfant ou de vieillard, de soldat ou de femme : la preuve en est acquise à r histoire par des lettres officielles , et dans une de ces lettres — du capitaine Crawford, au colonel Aldemond, — nous trouvons les détails qui suivent :
« Conformément à la prière des chefs sauvages « de Sennéka, j'envoie à Votre Excellence, à la « garde de Dieu, et sous la conduite de James « Bloyd, huit ballots de péricrmies ou chevelures « préparées, séchées, garnies de cerceaux , pein- « tes et décorées de toutes les marques Iriom- « [)liales des Indiens. »
« Je ne doute pas que Votre Excellence ne juge « à propos de donner quelque eneouragemeni ultérieur à « ces honnêtes gens !
« Voici la facture et V explication du contenu de « huit ballots dont les Indiens vous demandent de « faire honuuage, en leur nom, à sa Majesté. »
L'explication se trouve, en effet, à la suite de la dépêche , et quelque hideux que soit ce procèsverljal de cannibales, nous en extrairons quelques lignes, pour la gloire éternelle de l'Angleterre, payant l'assassinat de ses propres enfants.
« Ballot, n" 5. — Cent deux chevelures de fer- « miers; dix-huit, seulement, marquées avec une « petite flamme jaune, indiquant qu'ils ont été « hrulés vifs , après avoir eu les ongles ari'achés et « subi d'autres tortures. Un des péricrânes désigne « un ecclésiastique, par son rabat suspendu au « cerceau de la chevelure : on remarque, dans ce
DE L'ANGLETERKE. l'^l
« lot, soixante- sept têtes grises (têtes de chefs « de famille) , ce qui rend le service plus essence tiel. »
« Ballot, n° 6. — Quatre-vingts chevelures de « femmes : les cheveux longs tressés h la manière « indienne, pour dénoter qu'elles étaient mères. »
« Ballot n" 8. — Deux cent onze chevelures de « filles de différents âges ; et pour le n° 9 , avec « cent vingt-deux chevelures, une petite boîte « décorée de bouleau, contenant les péricrânesde « vingt-neuf petits enfants : point de larmes peintes « parmi les marques , mais un petit couteau noir « indiquant qu'ils ont été arrachés du ventre de leurs « mères! »
En voyant son pays prendre de tels auxiliaires dans une guerre fratricide et payer de tels trophées, lord Chatam n'avait-il pas raison de dire , que toutes les eaux de l'Océan ne laveraient jamais la tache que l'alliance du tomewack venait d'imprimer aux armes anglaises?
Ce n'est pas là tout, pourtant, et sans parler des nègres auxquels on mettait la torche et le poignard à la main, sauf, après les incendies et les assassinats, à les embarquer, comme esclaves, pour les Indes-Occidentales, les annales de l'expédition anglaise proprement dite, les hauts faits de ses chefs et de leurs troupes régulières, suffiraient amplement, dans cette guerre comme en toute autre, pour assurer à la Grande-Bretagne la suprématie du crime et la palme des infamies.
Veut-on savoir comment on traitait les chefs
ennemis, les plus braves officiers américains, trahis par le sort des combats?
Le général américain Mercer, vingt fois blessé dans l'affaire de Prince-Town, rend les armes au dernier sang, et devient prisonnier des Anglais : on le porte sous les tentes ennemies, et là, les soldats l'achèvent à coups de crosse, sous les yeux de leurs officiers !
Le colonel américain, Isaac d'Haines, fait prisonnier dans la Caroline du sud, est jeté dans la geôle de Charles-Town. Le lendemain, une cour marliale, instituée par le major de la ville, le fait comparaître pour la forme, et sans discussion, sans témoignages entendus ni reçus, sans aucune formalité judiciaire ou de défense, on décide qu'il sera fusillé dans les quarante-huit heures ; deux jours après, ce jugement ou plutôt cet assassinat, avait eu son cours.
Quant aux sous-officiers ou soldats, la justice, à leur égard, était encore pUis expédilive, et la fusillade réglait le compte des vaincus, surleschamps de bataille.
Fort heureusement, en Amérique, ce n'était pas comme en Irlande, où les forces accumulées et renouvelées ont toujours fini par écraser les plus saintes révoltes ; les insurgenis tenaient tête, partout, aux troupes royales ; ils leur faisaient essuyer de sanglantes défaites, et les bourreaux n'eurent pas souvent l'occasion de déshonorer leurs victoires par de lâches hécatombes. Mais comme ils se vengeaient sur les faibles, sur les villages désar-
mes, sur les fermiers inoffensifs! Il y a, dans cette page del'histoire américaine, trois ou quatre (igures de généraux anglais que le sang a marquées entre toutes, et les Tarleton, les Brown, les Fergusson sont condamnés, comme leurs suballernes policiers : Ningham, Pivenglon et Cardonel, à l'éternité du mépris et de la haine.
Ces derniers travaillaient, l'un dans les cachots à torturer les victimes, l'autre dans les maisons à déterrer les suspects, et le troisième, dans les campagnes, à piller, dévaster et brûler, au nom du roi : quant au chef de ce triumvirat d'assassins, il s'appelait lord Clinton, et la ville de New- York, qui fut le théâtre de ses exploits, gardera, bien avant dans les siècles, le souvenir de sa domination abhorrée.
J'ai analysé rapidement les divers caractères de cette expédition ouverte et conduite contre les Anglais de l'Amérique du nord, par leurs bons cousins du vieux royaume : les Anglo-Normands. Les détails sont riches et l'on a pu voir que, dans les guerres de famille, comme dans les guerres de conquête, à la politique anglaise, tous les moyens sont bons.
Quand elle ne peut pas diviser et corrompre les frères, au dedans, elle appelle contre eux les bandits du dehors, et les sauvages, leurs voisins, ces barbares arlistes en péricrânes ! Mais , la violence a ses mauvais jours comme la ruse. L'or et le tomewack furent impuissants contre la jeune Amérique du nord, que protégeaient le grand ccein;
de Washington et l'épée de la France : T Angleterre vaincue fut humiliée dans son orgueil , en même temps qu'elle était frappée dans sa puissance, par la perte d'un si riche et d'un si beau royaume.
« Je me suis demandé, — disait un membre du parlement, dans la session de 1782, lors de la dernière apuration des comptes qui s'élevèrent à la somme énorme de 2,500,000,000 de francs : — je « me suis demandé ce que l'on avait fait, avec «ces 100,000,000 de livres sterling, et j'ai vu « qu'on les avait employées à perdre cent mille « hommes, et les deux tiers des domaines les plus « précieux de l'empire britannique. »
Telle était, en effet , la balance de l'expédition, sans compter la honte qui s'attache à toutes les défaites méritées, et l'exécration de l'histoire.