COALITIONS
Le récit qui précède, quelque riche qu'il soit en forfaits, est loin de relater tous les crimes du gouvernement britannique, dans ses guerres ou ses relations de long cours. Ainsi, je n'ai rien dit de ses hauts faits dans le Canada, cette grande et belle colonie que nos p ^res appelaient la France antarctique , et que l'An gleterre nous a enlevée, lambeaux par lambeaux grâce à une longue suite de perfidies. Certes , j' mrais pu mentionner cet infâme traité signé par LouisXV (1763) et qui livra vingt mille Acadiens la proscription. J'aurais pu, sur cette terre jadis française, recueillir, comme en Irlande et comme aux Indes, des milliers de témoignages dénonçant au monde un demi-siècle de dilapidations effrénées et de vengeances atroces. 3 'aurais pu raconter la confiscation des terres déclarées vacantes au protit de quelques familles anglaises, ainsi que les actes de ce gouvernement de satrapes personnifié dans sir James Craig et lord
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Dalhousie, qui s'est appelé dans l'histoire canadienne le régime de la terreur, et qu'ont pu seules faire oublier les exécutions sauvages de la dernière guerre (1837-1840).
Mais tous ces drames lointains, fragments détachés de la grande tragédie anglaise, nous mèneraient trop loin, si je voulais en signaler toutes les péripéties ; j'aime mieux concentrer cette étude, qui ne finirait pas, sur un point décisif et fondamental, sur le duel ouvert entre la France et l'Angleterre, depuis la Révolution.
De l'assemblée des États-Généraux à la journée du 10 août, quelle fut la conduite du gouvernement anglais envers la France ? Officiellement, dans les actes publics et les rapports internationaux, le gouvernement anglais ne prit pas, à notre égard, une attitude agressive, et nulle attaque ouverte n'eut heu contre l'indépendance de notre pays ou l'exercice de sa souveraineté. L'esprit constitutionnel, en Angleterre , nous était favorable, et les sympathies du peuple nous étaient acquises. L'opinion publique n'aurait donc pas permis une déclaration violente, encore moins une levée de boucliers , contre une révolution qui rappelait aux vieux Anglais leurs grandes luttes nationales. Aussi, le premier ministre de la couronne qui fut, plus tard, l'homme d'État de la contre-révolution, William Pitt se garda-t-il bien, d'abord, de manifester publiquement ses haines et d'irriter l'esprit d'indépendance dans son pays, en attaquant ou menaçant le nôtre; mais, ce qu'il
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n'osait tenter au grand jour, il le prépara dans l'ombre, en organisant la conspiration des calomnies.
Les écrivains les plus habiles de la presse anglaise furent embrigadés et payés, pour le service de cette propagande, et chaque jour, ces empoisonneurs publics inventaient un crime, un mensonge nouveau sur les faits ou sur les espérances de la révolution, contre ses hommes ou contre ses idées.
Or, tandis que par la presse , le pamphlet et le club, le venin s'étendait et s'infiltrait partout dans les masses, le gouvernement anglais ordonnait à ses consuls^ à ses espions, à ses diplomates, de battre le rappel contre nous sur le continent. Il faisait cesser les querelles qui divisaient les forces; il accordait la Suède et la Russie , la Turquie et l'Autriche, ralliait toutes les puissances, rappelait ses flottes de l'Inde, jetait la révolte dans nos colonies, raccolait l'Espagne, la Hollande ellemême , et par les intrigues de son ambassadeur à Naples , lord Elgin , qui s'était fait le courrier de la coalition, il amenait le traité de Pavie, ou traité de partage, et cette fameuse convention de Pilnilz qui remua, jusque dans son tombeau, la France de nos pères.
Ainsi, mettre la France révolutionnaire au ban des nations, préparer contre elle une vaste organisation de forces avant de les précipiter, et par des calomnies, habilement entretenues ou renouvelées, la perdre dans l'opinion du seul peuple qui
la put comprendre et suivre dans ses voies nouvelles, telle fut la tâche de Pitt. Dans notre affranchissement , il voyait la ruine plus ou moins prochaine de l'Angleterre féodale et l'émancipation (lu monde :
« La France, avait dit lord Roth, nous a porté « un coup terrible, en nous faisant perdre l'Amé- « rique : elle nous prépare encore une perte nou- « velle, celle de l'Inde; il faut que nous lassions « la paix, et que nous employions tous les moyens « qui sont en notre pouvoir, pour occuper la « France au dehors d'elle-même. »
Si la monarchie , caduque et pleine d'ulcères , avait pu porter de si rudes coups à l'Angleterre, rongée elle-même par la corruption et les privilèges, que n'avait-on pas à redouter de la Révolution, puissance enthousiaste et jeune, qui s'annonçait, dans le monde, comme le soldat du droit, et qui servait le plus grand peuple de l'histoire?
Pitl avait deviné juste ; voilà pourquoi, dans sa haine, il employa trois années à préparer le siège de la révolution et par ses alliances et par ses calomnies.
Dès 1792, ses alliances étaient toutes formées; elles venaient d'éclater à Pilnilz; quant à l'autre besogne, il l'avait si bien remplie, que Brissot disait, dans les premiers jours de la République, en parlant de l'Angleterre :
« Il s'est fait dans ce pays, contre nous, une « coalition rapide et nombreuse de toutes les « créatures de la cour, des hommes en place, des
« nobles, des prêlres, des riches propriëlaires, de « tous les capitalistes, des gens qui vivent des « abus; ils ont inondé les gazettes de leurs protes- « lalions de dévouement pour la constitution an- « glaise^ d'horreur pour notre révolution, de haine t< pour les anarchistes, et la secousse qu'ils ont « imprimée à l'opinion publique a été telle qu'en « moins de quelques jours , l'Angleterre s'est « trouvée aux genoux de ses ministres, et que la « haine la plus violente a succédé, dans le cœur « de presque tous les Anglais, à la vénération « que leur avait inspirée la Révolution fran- « çaise. »
Appuyé par cet énergique mouvement de l'opinion publique qu'avaitcréé le mensonge, Pitt, enfin, donna libre cours à ses haines et leva tout à fait le masque, après le 10 août. Il entretenait des agents à Coblenlz, cette Vendée du dehors, et le manifeste insolent du duc de Brunswick était, dit-on, sorti de ses conseils; mais il avait, plus ou moins, garde jusque-là la réserve des neutres dans les formes officielles, tandis que, après le 10 août, qui n'était pourtant qu'une expiation légitime de la trahison flagrante, il rappela son ambassadeur de Paris, invita les Anglais à quitter la France, et cessa toute relation avec notre plénipotentiaire Chauvelin.
II fit plus : comme saisi d'horreur au spectacle de nos crimes, et ne voulant pas sans doute que l'Angleterre fût souillée, l'ami, le défenseur de Hastings, fil rendre, par le parlement, un bill de rigueur contre les étrangers {alien bill). Cette loi,
si contraire à l'esprit anglais, livrait tous les étrangers à l'arbitraire du gouvernement qui les pouvait emprisonner ou chasser du royaume à son bon plaisir , el pas une exception ne fut accordée , même aux agents officiels de la République ; Pitt ne voulait garder que les otages et les traîtres.
C'est ainsi qu'infidèle à la religion de son père comme aux inspirations de sa jeunesse, le fils de lord Chalam préludait à ses grandes campagnes contre la Révolution : l'hypocrisie, le guet-à-pens, le mensonge d'abord, et puis, l'insulte publique, la violence, la guerre ouverte et déclarée.
La France, pourtant, ni dans ses résolutions, ni dans sa propagande, n'avait commis de provocation contre l'Angleterre. Au lieu d'être hostile à ce peuple qu'acné respectait comme son aîné dans les voies de la révolution, elle avait sollicité son alliance morale, provoqué ses sympathies, et le gouvernement nouveau ne cessait de protester, auprès du foretgn office, de ses intentions pacifiques et loyales, oubliant même de relever et de venger les publiques injures qui venaient le frapper dans sa majesté souveraine.
Mais la politique de Pitt rejetait toutes les explications et ne voulait entendre à rien; ses desseins depuis longtemps mûris, avaient hâte d'aboutir. Aussi, dès que Louis XVI, tombé du trône, eut porté sa téîe sur l'échafaud, Pitt se voila la face^ il donna contre l'ambassadeur républicain un ordre formel d'expulsion dans trois jours, et partout, dans les clubs, dans la presse, dans le
parlement, il fit annoncer la grande croisade contre rinfâme révolution qui voulait dévaster le monde, renverser tous les gouvernements, détruire la sainte constitution britannique, et, sur les ruines de la société, bâtir un temple au néant, à l'anarchie!
La République française qui savait, pourtant, châtier les rois, ne répondit encore à ces nouveaux outrages, que par de bienveillants appels au bon voisinage , à la concorde , à l'amitié franche entre les deux peuples, et Robespierre , surtout , insistait, dans les conseils du gouvernement, pour que les voies de la patience fussent épuisées avant la guerre ; espérant toujours que les nécessités de la révolution seraient enfin comprises et que l'évidence du droit national ramènerait l'opinion.
Le peuple anglais, en effet, n'avait-il pas le premier traîné la monarchie aux assises d'une convention? N'avait-il pas cimenté par le sang d'un roi parjure ses libertés trahies, et fait asseoir une révolution, au milieu des royautés séculaires et légitimes, sans que l'étranger eût mis la main dans ses querelles?
Vaines espérances ! Les nouveaux envoyés de la République furent ignominieusement chassés , comme Chauvelin; on fit saisir, dans les ports, les offrandes et les dons envoyés par les comités patriotiques des trois royaumes ; on jeta dans les fers, à Douvres, un courrier de France porteur de dépêches de la République au gouvernement anglais , et l'on offrit , seulement , de négocier , en
secret, avec Dumouriez qui demandait l'ambassade de Londres , avant de consommer sa trahison arrêtée dès longtemps et payée.
Tant d'insultes, chaque jour renouvelées, et cette opiniâtre persistance danslamauvaisefoi, dans les calomnies . lassèrent, enfin, la Convention, et, du haut de cette tribune où s'allumaient les foudres, la déclaration de guerre fut lancée.
C'était là ce qu'attendait Piltqui n'osant encore prendre, devant l'opinion et l'histoire, la responsabilité redoutable d'une rupture officielle, l'avait provoquée par tous les moyens et l'avait rendue fatale.
« Nous avons épuisé, s'écria t-il, tontes les voies « possibles d'accommodement, mais la France veut « la guerre : eh bien ! on aura la guerre, et , « comme on l'a dit, une guerre à mort, une « guerre d'extermination : on prétend qu'il ne » tenaitqu'à nous de vivre en paix avec les Français. « de vivre en frères : non , c'est en ennemis que « la prudence nous conseille de vivre avec eux. *
A cette explosion de la haine implacable, comme on sent que Pitt est à l'aise, et qu'il peut , enfin , parler tout haut!
Mais, dans les deux chambres, quelques voix s'élèvent, qui dénoncent au peuple anglais les intrigues du «ninistre. les perfidies et les ruses de sa politique.
« Ce pays , s'écrie lord Stanhope , na jamais « couru un aussi grand danger , et jamais plus « importante question ne vous fut soumise. Il s'agit
« lie savoir si la chambre va s'engager à soiilenir « une guerre préparée par nos ministres , et dans « laquelle nous soynmes les agresseurs , oui , les agres^ « sem^s!
« Vous savez que le second article du traité de « commerce de 1786 porte expressément , qu'en « cas de malentendu entre les deux nations, le renvoi « de l'ambassadeur sera regardé comme une rupture : a or, c'est nous qui avons renvoyé M. de Cliauveiiii, « de la façon la plus ignominieuse. Voilà donc la « rupture de notre côté, et je ne puis voir une « agression sans motif, dans la déclaration de la « France; l'agression est, au contraire, du fait de « nos ministres. Ils ont voulu la guerre ; ils l'ont «commencée, puisqu'ils ont fait précisément ce « qu'il fallait pour l'amener, précisément ce qu''a- « vait prévu le traité. —
« Oui, répétait lord Lauderdale, en s' adressant « à Pitt, cette guerre est votre œuvre : vous l'avez « préparée vous-même, et, l'un de vos plus puis- « sants moyens, ce sont les libelles atroces contre « les Français, dans lesquels Tabsurdité marche < de front avec la perfidie. Ne les accuse-î-on pas « d'avoir empoisonné les eaux, et d'être coupables « d'autres crimes épouvantables ? N'ose-t-on pas « mentir impudemment au peuple anglais , en lui « disant que plusieurs Français ont été arrêtés, « pour un exécrable complot qu'ils allaient exé- « cuter?
« Quels sont les agresseurs, de ceux qui entre- « tiennent un chargé d'affaires, ou de ceux qui le
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« cliasserU , de ceux qui s'efforcent de s'expliquer, « ou de ceux qui refusent d'entendre, de ceux qui « ne demandent qu'à continuer un commerce pai- « sible et amical, ou de ceux qui défendent l'ex- « portalion des grains pour cette nation, tandis qu'ils « la laissent libre pour tout le monde. »
Ces paroles, empruniëes à des orateurs anglais, ne sont-elles pas décisives , et ne prouvent-elles pas contrePitt, et malgré ses audacieux subterfuges, que la rupture fut amenée, provoquée, nécessitée par son gouvernement? Or, il importe au peuple anglais, comme à la France, de savoir sur qui doit retomber la responsabilité de cette initiative terrible, car, s'il en est sorti pour nous de longues calamités, elle a coûté l'honneur et cinquante milliards à l'Angleterre ; elle lui a valu les impôts énormes sous le poids desquels elle finira par succomber ; elle a grevé sa propriété foncière d'une hypothèque écrasante qui ne sera jamais remboursée; elle a autorisé ces lois de famine {corn--lau>s) qui , en mesurant au peuple sa nourriture, de 181 S jusqu'en 1846, ont fondamentalement altéré les conditions de la fortune publique et jusqu'aux conditions de la vie.
Le défi de Pitt, le cartel d'extermination, de guerre à mort fut soutenu par l'éloquence passionnée de Burke, le renégat de l'Irlande : sa patrie, et de sa religion première : la liberté.
« Si jamais, dit-il aux communes, si jamais puis- « sance met le pied sur le sol de la France, elle « doit y entrer, comme dans un pays d'assassins:
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'< on u y aura aucun égard aux procédés que ios « nations policées ont enire elles, en se faisant la « guerre ; la France n'^a pas le dioit de s'y attendre: « toute la guerre doit y èli'O rédniîe à re.récution « militaire. »
C'est ainsi que parlaient de la France, les hommes d'élat, les esprits les jilus én»inents d'un pays libre; c'est là le destin qu ils lui promraiaient, ie.réciuiun par lea armes, et l'on s'étonne, l'on s'indigne, l'on se révolte au souvenir des mesures terribles, ordonnées sous de pareilles menaces, par un comité révolutionnaire de salut public, qui, senl , avec un peuple sans pain et sans armes, avait à lutter contre le monde î Ah ! (jue nos pères soient à jamais gloi'ifiés et bénis de n'avoir pas désespéré de la France !
La guerre officiellement déclarée, Pitt ouvrit la campagne ninritime, en donnant l'ordre à tous les capitaines sous pavillon anglais de brûler, couler bas et détruire les bâtiments français qu'ils pourraient rencontrer. II força l'Espagne , les Deux - Siciles et le Portugal à se mettre en guerre contre la République; il détermina la Russie, et le Sthatouder de Hollande reçut, de ses mains, cin([ cent mille livres sterling pour entrer dans la coalition avec ses flottes. Le Danemark, la Suisse et Gênes ayant lésislé , eurent à subir les avanies britanniques. La Toscane, qui voulait rester neutre, fut entraînée, derrière l'Autriche, à l'assaut général .
La coalition ainsi formée. Tinter -course régula-
risée sur toutes les mers , à la manière des forbans, et les calomnies anglaises affluant partout, comme ses navires, Pitt, non content d'affamer la République , par l'interdit contre les assignats, par le haut prix du change, et par la séquestration de toutes les voiles marchandes couvrant des céréales à destination de France, Pitt organisa le vol, l'incendie, l'assassinat contre la patrie de la Révolution qu'il avait juré d'exterminer.
Un réseau de conspirations s'étendit sur les départements; en différents lieux, des magasins d'armes sautèrent ou furent dévorés par les flammes. Ainsi du château de Rayonne, de la voilerie de Lorient, de l'arsenal de Valenciennes, des parcs de Saumur et de Chemillé. Des mains invisibles allumaient les mèches, lançaient les pétards, distribuaient les guinées, et les intrigues de Pitt étaient si flagrantes, même au fond des campagnes, que son nom, en moins de six mois, était devenu le nom de l'ennemi. Le peuple, dans son exécration, le citait avant celui de Cobourg.
Au dehors, le mot d'ordre avait été donné par le gouvernement anglais, contre tous nos agents officiels, et même contre les simples citoyens retenus par les soins de leur commerce. Ainsi, Rourgoing, ministre en mission auprès du Portugal, était forcé de fuir devant la populace ameutée de Lisbonne. Le représentant français à Hambourg, Lehoc, n'échappait que, par miracle, à pareille démonstration organisée dans la ville libre. Reurnonville et quatre députés de la convention,
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étaient livres par Dumouriez, que pensionnait le Foreign-office; et la cour d'Autriche, qui recevait ses instructions de Londres, faisait arrêter, sur son territoire, Sémonville et Maret, deux ambassadeurs, pillait leurs bagages, assassinait leur famille et les jetait dans ses cachots, au mépris de toute foi publique.
Telles furent les manœuvres de l'Angleterre dans cette première coalition , qui, daprès le traité de Pavie, devait donner la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine à l'empereur d'Autriche ; à la Sardaigne, la Bresse, le Bugey, le Dauphiné, le pays de Gex et le Roussillon; la Corse et le Béarn au roi d'Espagne ; Pitt se réservant de prendre sa part, et de choisir parmi nos plus belles colonies.
Cette coalition insolente, le comité de salut public l'écrasa sous le poids de la France révolutionnaire, et l'intrigue de Pitt échoua, malgré les armées, malgré les trésors, malgré les premières trahisons.
Sur un point, pourtant, il n'avait que trop bien réussi; dans celte terrible année de 95 où la France fut un camp, le 27 août, notre plus grand arsenal militaire, la ville de Toulon, lui fut livré ])ur les royalistes, et, quelques trois mois plus tard, le 19 décembre, après avoir décimé la ville par le massacre des républicains, par les exécutions martiales, par la transportation, les Anglais, que menaçait une armée victorieuse, accomplirent, avec une joie sauvage, l'horrible destraclion qu'ils
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avaient tant de fois rêvée. Ils brûlèrent l'arsenal, les magasins de matières et les principaux bâtiments du port.
« Des trente-un vaisseaux de ligne, dit un document, et des vingt-cinq frégates qui se trouvaient à Toulon, au moment où les Anglais y entrèrent, seize vaisseaux et cinq frégates furent entièrement brûlés ou fortement endommagés; trois vaisseaux et six frégates tombèrent en partage aux Anglais, neuf frégates aux Sardes, aux Espagnols et aux Napolitains. »
Quant à l'incendie qui consomma la ruine de notre grand port de guerre, voici comment il en est rendu compte dans le rapport officiel du capitaine-commandant à son chef d'escadre, l'amiral Hood.
« Conformément à vos ordres, Mylord, je me « suis rendu à l'arsenal de Toulon, et j'ai fait tous « les préparatifs nécessaires, pour incendier les « vaisseaux et les approvisionnements.
« Le lieutenant Tupper a été chargé de brûler « le grand magasin et le magasin de poix, gou- « di'on, suif et huile; il y a réussi parfaitement, et « le magasin à chanvre a été enveloppé dans les « mêmes flammes. Lin temps très-calme en a mal- « heureusement arrêté l'effet : mais deux cent cin- « quanle tonneaux de goudron ont bientôt pro- « page l'incendie dans tout le quartier, dont le « heutenant Tupper s'était chargé.
« L'atelier des mâts a été, aussi, livré aux « flammes par le lieutenant Middleton, et le lieute-
« nant Paler bravait l'incendie pour compléter « l'ouvrage, partout où le feu n'était pas en bonne « activité.
« J'avais recommandé aux officiers espagnols « de brûleries vaisseaux du bassin, devant la ville; « ils furent bientôt de retour, et m'ayant dit les « obstaclesquiavaient empêché l'exécution, nous « renouvelâmes la tentative ensemble.
« Après l'explosion spontanée de deux navires, « ayant mis le feu à tous les objets qui se trou- « vaient à notre portée , et après avoir épuisé « nos matières combustibles et nos forces, à « tel point que nos hommes tombaient de fa- « tigue , nous dirigeâmes notre route vers la a flotte.
« Je puis vous assurer que le feu a été mis à « dix vaisseaux de ligne, au moins; la perte du « grand magasin, d'une grande quantité de poix, « de goudron, de résine, de chanvre, de bois, de « cordages et de poudre à canon, rendra Irès-difli- « cile l'équipement du peu de vaisseaux qui res- « tent. Je suis fâché d avoir été obligé d'en épargner « quelques-uns ; niais j'espère que Votre Seigneurie « sera contente de ce que nous a\ons fait, avec « notre peu de moyens, dans un temps circon- « scrit et pressés par des forces supérieures aux « nôtres. »
L'histoire ne dit pas si l'amiral Hood accorda grâce à l'agent qui, dans la destruction, avait épargné quehjues vaisseaux; mais, ce qu'elle constate, à la honte éternelle de rAngletcne.
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c'est qu'il abandonna ses alliés, les traîtres de la ville, aux représailles du vainqueur, et qu'il en repoussa dix ou douze mille de ses vaisseaux, à pleine mitraille.
ce Un grand nombre d'habitants ont péri, lisons- « nous dans un rapport officiel du temps. Beaucoup « s'étaientjelésà lanage pour gagner les vaisseaux, « mais on était forcé de les repousser, et des milliers « d'entre eux furent abandonnés à la vengeance « de leurs compatriotes. Une centaine, h peu près, « a trouvé place sur nos ponts encombrés, et le « reste a été laissé par la flotte anglaise. »>
Juste expiation du plus grand des crimes : la trahison envers la patrie , mais exécrable perfidie de la part de l'Angleterre qui livrait , comme toujours, ses complices, après s'en èlre servie pour son guet-à-pens. Cette expédition sauvage coûta 35 millions au gouvernement britannique;, mais il avait ravagé le premier de nos ports militaires.
Les mauvais jours , cependant, étaient arrivés pour la coalition battue sur tous les points par nos jeunes phalanges républicaines : Bonaparte semait ses victoires en Italie, nous étions au cœur de l'Espagne; la Prusse, qui touchait 40 millions de l'Angleterre et delà Hollande, avait subi de rudes coups. L'un des commanditaires, le slhalouder, était chassé de ses provinces; les Etats Germaniques du Bhin nous faisaient frontière, et devant nous étaient ouverts la Saxe, le duché de Brunswick, le Hanovre. L'Autriche, enfin, demandait à négocier.
Pitt, qui voyait la coalition se dissoudre, Ut uu
effort suprême ; il envoya 125 millions au cabinet devienne, dont les intentions pacifiques lui avaient été dénoncées par le portefeuille du baron de Gortz, négociateur officiel, mort du poison h Bâle, et grâce à ce convoi d'or, il retint l'Autriche dans son alliance. Mais la Prusse, cruellement alleinle , signa la paix ; et non contente de se détacher de la coalition , l'Espagne lança contre le cabinet de Saint-James une déclaration de guerre, où se trouvent ces lignes significatives : « que la mauvaise foi « de FAngleterre avait été manifeste pendant tout « le cours de la guerre précédente, et qu'à Toulon, «notamment, l'amiral anglais avait détruit tous « les vaisseaux qu'il n'avait pu emmener. »
Afin de paralyser cette diversion puissante, Pitt chercha de nouvelles armes , de nouveaux foyers à la contre-révolution , et résolut d'activer, plus que jamais, les propagandes royalistes et la guerre civile dans la Vendée.
Cette Vendée qui s'attachait au flanc gauche de la République, tandis qu'elle faisait face h l'Europe liguée , cette Vendée , Goblentz du dedans , avait déjà reçu de riches aumônes du cabinet de Saint- James, et les incendiaires de Toulon avaient essayé, quand ils occupaient cette ville, d'organiser, dans le midi royaliste , un vaste ralliement de forces insurrectionnelles entre l'Océan et la Méditerranée ; cette fois , Pitt concentra tous ses efforts dans le rayon de l'ouest. Il inonda d'assignats, à l'écusson royal, les départements révoltés ; il tint fabrique ouvert(3 de fausse monnaie , et ses présidents de
justice déclaraient, en pleine cour, qu'une telle fabrication n'avait rien qui fût contraire aux lois.
Pitt, voulant frapper un coup décisif, ne se contenta pas de faire le pirate et le faux-monnayeur; en vertu d'un acte parlementaire , il forma quatre régiments d'émigrés qui faisaient un corps de vingtsept mille hommes , et la séduction , la menace, la faim, tout fut employé dans les pontons de Plimouth et de Porstmouth, pour forcer les prisonniers républicains à s'enrôler sous cette bannière de la trahison.
A l'aide de cette levée, fortifiée par une division d'Allemands que l'Angleterre avait recru lés pour son compte, une armée de quarante mille soldats destinée à l'attaque, débarqua bientôt sur la presqu'île de Quiberon, attendant une dernière division de dix mille Anglais, que Pitt allait expédier, disaitil, pour servir de réserve. Mais les dix mille Anglais restèrent dans leur île , et lorsque l'armée républicaine , commandée par Hoche , se fut précipitée sur les émigrés qui luttaient, quelques-uns avec courage , au moment de la dernière débâcle, les Anglais, du haut de leurs vaisseaux, foudroyèrent leurs alliés vaincus et les rejetèrent entre les vagues et les baïonnettes.
« Ce fut, dit un auteur, M. Elias Regnault, dans « son livre sur les crimes de l'Angleterre, ce fut « un spectacle plus horrible peut-être que celui « de l'incendie de Toulon. Une foule compacte, rt souillée de sang et de boue, élait répandue sur
« le rivage et tendait des mains suppliantes aux « Anglais, qui leur répondaient h coups de canon. « Les hommes les plus vigoureux se jelaient à la « nage, pour atteindre les vaisseaux anglais, mais, « quand ils se cramponnaient au bord des clia- « loupes, on leur coupait les mains à coups de « sabre. D'autres s'avançaient dans l'eau, pour « échapper aux baïonnettes des patriotes, mais « ils ne tai'daient pas h disparaître dans les tlots, « frappés par les boulets et la mitraille de leurs « loyaux protecteurs : cette scène épouvantable « dura plus d'une heure. »
Ainsi finit la première expédition anglaise dans la Vendée. Pitt, en se défendant aux communes, disait : « du moins, le sang anglais n'a pas coulé ; » — On connaît l'accablante réponse de Sheridan : « Non, non le sang anglais n'a pas coulé : mais « l'honneur anglais a coulé par tous les pores. »
La guerre civile étant tombée, comme la coalition, sous l'énergique et persévérant effort de la République, Pitt changea ses moyens et demanda sa vengeance à la famine, à la conspiration, à la machine infernale, au guet-à-pens.
L'année 1796 avait été maigre en récoltes. Pitt fit la chasse, sur toutes les mers, aux vaisseaux d'approvisionnement qui se dirigeaient vers la France. Il empêcha le commerce des neutres, et la France, bloquée, eut à subir, au milieu de ses victoires, les tortures de la faim.
Le 9 thermidor, en emportant Robespierre et le comité de salut public, avait décapité la Révolution.
Pitl tendit la main aux compagnies royalistes du midi qui avaient organisé, comme les Chouans, la politique de l'assassinat, et la conspiration Duverne-l)epresle vint prouver au comte d'Artois, que le cabinet de Saint-James ne lui gardait pas rancune, pour son expédition avortée de l'Ile-Dieu.
Nos victoires en Italie avaient condamné TAutriche à la paix, nous avaient valu le traité de Campo-Formio. Pittne garda ni trêve ni cesse (ju'il n'eût profondément troublé le grand congrès régulateur, celui de Rastadt, et nos plénipotentiaires : Jean Debry, Bonnier et Robergeot furent assassinés par l'Autriche, aux applaudissements de l'Angleterre.
Kléber, après avoir consenti l'évacuation de l'Egypte, se voyant trahi par les Anglais, avait châtié leur mauvaise foi à Héliopolis et relevé Tinfluence française en Orient'; Kléber fut assassiné par un fanatique. Quelle main dirigeait le poignard? Ce que je puis dire, c'est que l'Egypte, perdue pour la France , devint la proie de l'Angleterre.
La seconde coalition , qui s'était formée contre la France, derrière la victoire d'Aboukir, menaçait de se dissoudre , sous l'heureux elfort de nos armées en Italie, et Bonaparte , nommé premier consul, conviait l'Autriche, la Russie, l'Angleterre ellemême, à cesser cette affreuse boucherie d'hommes qui, depuis sept ans, désolait l'Europe. Pitt refusa tout accord, et pour répondre à la bataille de Marcngo qui avait iiccablé l'Autriche, il lança Georges
Cacloiula! et sa machine du 3 nivôse , sur les pas du premier consul.
Mais il ne fut pas plus heureux dans l'assassinat que dans la guerre civile, et, toutes les armes s'étant émoussées dans ses mains, l'Europe écrasée ne pouvant plus tenir la campagne, il fallut bien consentir à la paix qu'avaient commandée nos victoires, et signer le traité d'Amiens.
Pitt, vaincu, tomba du ministère, mais non pour longtemps, car les intrigues, les manœuvres, les insultes du gouvernement anglais ne furent pas interrompups, et Bonaparte ayant formé son armée de Boulogne, lant pour répondre h toutes ces provocations, que pour forcer l'Angleterre à rendre l'île de Malle qu'elle retenait et qu'elle a gardée depuis, malgré les traités, on rappela aux affaires l'embaucheur des Cadoudal et des Puysaie, le ministre et le caissier de la contre-révolution depuis 92; Pitt redevint premier ministre.
Et le duel recommença plus terrible , plus acharné jusqu'à 1815, année fatale du dénoûment.
Ainsi, en 1806, Pitt, avant de mourir, organise et lance une troisième coalition contre nous.
En 1807, le gouvernement anglais bombarde et brûle, h la face des nations, au mépris de toute loi, de tout honneur, Copenhague et sa flotte, parce que le Danemark avait refusé de s'associer aux haines de l'Angleterre.
En 1810, il repousse l'échange des prisonniers espagnols, ses alliés, contre des prisonniers fran-
çais niourniit sur ses pontons, et il livre au hasard des événements, au caprice des ennemis, cinij ou six mille autrichiens, Prussiens el Bavarois, invalides hors de service, qu'il ne veut plus nourrir el fait jeter sur la côte.
En 1812, il met encore son or et sa main dans la dernière coalition formée contre nous : il reconcilie la Porte ottomane et la Russie, pour qu'il n'y ait pas une seule diversion du Bosphore à la Tamise, et quand le drame est achevé, quand l'homme vaincu va demander une place au foyer de l'Angleterre, elle lui répond par l'exil et par les geôliers (le Sainte-Hélène.
Ainsi, pendant cinquante ans, toutes les grandes guerres que nous avons eu à sul)ir, parce que nous voulions être libres et maîtres chez nous, c'est h l'Angleterre que nous les devons : elle les a toutes fomentées, servies et payées, el c'est à elle que levient le compte des torrents de sang répandus sur les champs de bataille, et des lourdes chai'ges qui, depuis ce temps, ont épuisé tous les peuples de l'Europe.
En 1840, ne l'avons-nous pas retrouvée, comme au temps de Pitt, à la tête d'une coalition contre la France?
Sera-ce la dernière ?
L'esprit infernal de Pitt n'est point encore éteint dans l'aristocratie qui pourrait espérer de ressaisir, par la guerre, la puissance qui chaque jour lui échappe ; mais les intérêts prépondérants du commerce sont à la paix. En tout cas, si jamais
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coalilioli se renouvelait, ce n'est pas seulement dans les champs de la Belgique ou de l'Allemagne qu'il faudrait la combattre, — avec la vapeur aujourd'hui, plus d'île inaccessible. — L'Angleterre n'a pas d'armée. — Et lord Wellington, lui-même, disait naguère : « Dans l'état de défense où nous « sommes, notre matériel n'ayantpoint été suffisam- « ment entretenu, depuis 1815, nos flottes seules « étant impuissantes à nous protéger, nous ne pource rions pas tenir une semaine après une déclara- « tion de guerre. »
« J'ai soixante-dix-sept ans, passés dans l'hon- « neur : fasse la Providence que je ne vive point « assez pour être témoin d'une tragédie, dont « j'aurai vainement engagé mes contemporains à « conjurer, par des mesures de salut, le honteux « dénoûment ! »
Aveu non moins grave : l'amiral Napier n'a-t-il pas, récemment, déclaré que les forces navales de l'Angleterre ne sauraient la défendre efficacement contre les périls d'une invasion ?