‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LO.NDRES, L.l NUIT.

« Ceux qui n'ont vu liOndres que de jour, avec ses flots vivants, s'élançant à travers d'immenses artères jusqu'à son cœur toujours agité; ceux-là ne connaissent pas Londres sous son aspect le plus saisissant. Ce n'est ni dans le bruit, ni dans les mugissements de la cataracte marchande inondant ses rues, ni dans ses forêts de navires, ni dans ses docks gigantesques, que Londres est vraiment solennel. Contemplez-le de loin, du haut d'une éminence,par une soirée d'hiver. Les étoiles scintillent au ciel ; au-dessous, à vos pieds, resplendit un autre lirmament élincelant de millions de l'cux.

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Ce sont des lignes de lumières, semblables aux trainées laissées par les météores, qui se coupent, se croisent et semblent courir, jusqu'à ce qu'elles se perdent dans les brumes de l'espace, en formant un nuage rougeàlre et embrasé, comme si la villemonstre était en flammes.

« Descendez ; la nuit s'avance , les bourdonnements de la vie ont cessé. Les lodging-hoiises ont jeté dans la rue leurs hôtes déguenillés et squalides. Oui, c'est maintenant que Londres se livre à vous, dans toute sa solennité! — Sur les bancs des parcs, dans les niches des ponts, sur la litière des marchés, arrive, se presse, s'entasse pêle-mêle;, un peuple entier de malheureux sans asile , sans pain, sans vêtements.

« Sous le vestibule des palais, sous le péristyle des maisons, se groupent, se pelotonnent de pauvres enfants demi-nus, qui, dans la journée, n'ont pu obtenir le sou que coûte le lit des plus infâmes taudis. Plus loin, d'autres cherchent à réchauffer leurs membres glacés, auprès de la flamme qui éclaire les pierres empilées au milieu du chemin. Le silence des rues n'est plus troublé que par la marche d'un peuple innombrable de mendiants et de ces pâles et misérables créatures qui , grelottant de froid, espèrent arracher un morceau de pain au vice attardé.

« Pendant ce temps, des milliers de jeunes Hlles luttent contre le sommeil, la maladie, le froid et la faim, pour tenir encore leur aiguille dans leurs rloigls raidis par quinze heures de travail. — ÎVn-

DE L'AAGLETtKKE. JH7

danl ce temps, des vieillards frappent vainement h la porte du work-hoiise,leiirdernière ressource. — Pendant ce temps, des hommes et des femmes succombent d'inanition ou s'arrachent la vie pour échapper au besoin. — Pendant ce temps, des mères remercient la mort d'avoir entin mis un terme aux privations et aux tortures de leurs enfants. — Oui : l'aspect de Londres est vraiment solennel alors, — quand la faim s'y prouiène et tue hommes, femmes, enfants à la porte des palais de l'aristocratie. »

Qu'on ne s'y trompe pas, cette désolante peinture n'est point un lal)leau tracé de fantaisie, pour agir sur l'imagination du lecteur. Hélas! il est pris sur le fait, par l'auteur d'une Enquête dont les révélations émeuvent en ce moment les hommes honnêtes de l'Angleterre et effraient même jusqu'aux plus téméraires.

Il me faut, avant d'entrer dans le récit des faits, dire quel esprit a présidé à cette laborieuse et infatigable information. Elle est dirigée par des hommes d'état, chargés naguère des destinées de leur pays. Le gouvernement parlant, sans cesse, de prospérité et refusant d'ouvrir les yeux aux misères croissantes et intolérables du peuple, ils ont pensé qu'il fallait enfin mettre h nu ces plaies hideuses. Ils ont confié a des publicistes éprouvés la tâche difficile et redoutable de sonder le mal. L'exploration s'est étendue à la métropole, aux manufactures, aux campagnes. Bien des choses encore sont restées dans l'ombre: l(^in de \orvc\-

les couleurs, on les a adoucies, surtout en ce qui concerne les classes ouvrières des manufactures. Plus lard, je dirai pourquoi. Mais qu'on sache, dès à présent, que ces travaux, appuyés sur des documents officiels, basés sur de minutieux interrogatoires, ont été, pendant six longs mois, publiés chaque jour dans une feuille éminemment aristocratique et conservatrice, le Morning-Chronicle, sans que jamais un détail;, un fait aient pu être contestés. Cette Enquête est acceptée aujourd'hui comme un monument national. — La cause qui l'a fait entreprendre a pu être petite, mais le résultat sera grand. Ainsi vont les destinées du prolétariat et de la démocratie. Dans le cercle étroit où s'agitaient peut-être de simples rivalités de pouvoir, une main supérieure et invisible peut jeter demain le dé des révolutions. Ce sont les auteurs eux-mêmes de l'Enquête qui le disent : « L'état de misère et de mendicité où se trouve une grande partie du peuple, est devenu si effroyable que, si Von ny porte promptement remède, notre société, rongée jusqu'au cœur, croulera tout entière avec un épouvantable fracas l »

Laissons maintenant parler les faits.

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