LES OUVRIERS DES DOCKS
« Les docks de Londres, dit railleur de l'Enquête, sont le véritable foyer de l'opulence métropolitaine. Les grues crient sous le poids des précieux fardeaux qu'elles enlèvent. Les magasins regorgent de marchandises rangées comme des lingots d'or. Au-dessus et au-dessous du sol, sont entassés, piles sur piles, des trésors dont l'œil ne peut mesurer l'étendue, infinis comme la mer quils ont traversée. Certes, il y a là plus de productions qu'il n''en faudrait, pour satisfaire la faim du monde entier ; — et cependant, à côté de cet effrayant excès de richesses, on peut voir le même elfrayant excès de pauvreté. Si, par son incompréhensibilité, cette richesse est sublime, la misère qui co-existe avec elle ne l'est pas moins assurément, car jamais cerveau humain ne pourra la concevoir. — De ces quais et de ces magasins, passez, en effet, dans les cours et les allées qui les environnent, et voire esprit sera aussi
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aiUi;4c du dëniiiiient de celles-ci que de la sur ;d30tidance des autres.
« Cliaquo malin, des milliers d'hommes von( demander aux rudes travaux des docks le morceau de pain de la journée; mais que, la nuit, le vent d'est ait soufflé, ces milliers d'hommes devront vivre dair, comme le caméléon. Leur suhsistance et celle de leur famille est aussi incertaine que le venl lui-même. Pour eux, la girouette est l'index des souffrances ou du bien-être du jour!
'■i II n'y a pas moins de douze mille ouvriers dans les docks. Mais le nombre de gens dont la subsistance quotidienne dépend de la quantité de navires entrant dans le port de Londies, est bien plus considérable. Aux ouvriers des docks proprement dits, il faut ajouter les gabariers, les agréeurs, les langueurs, les charpentiers de navires, les calfats, les forgerons d'ancres, les porteurs de grains, les mesureurs de fruits et de charbon, en un mot, tous les métiers tributaires de la marine; — Alors, on atteint le chiffre formidable de trente mille individus dont le travail se trouve compléteiuenl arrêl('', pour peu que durent les vents desl. — Maintenant, si l'on songe que , parfois , ils soufflent pendant, quinze jours ou trois semaines sans discontinuer, on pourra se faire une idée de rimmense somme <le privations qu'ils intligent à tant de pauvies travailleurs. A peine, ces vents contraires ont-ils cessé de régner, qu une nuée de navires encombre le port de la métropole, et que des troupes innom-
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braies (.Vouviieis accoureiu do lous les quarliors où il y a plus de bras que de travail. Après un temps d'arr et , il arrive fréquemment de cinq à huit cents navires à la fois. Mais, pour se servir de l'énergique expression d'un employé des docks, deux ou trois semaines sufâsent pour casser le cou à la besogne, et l'énorme quantité de bras alliiés par la surabondance d'ouvrage restant sans emploi, accroît le nombre des vagabonds et des pauvres du voisinage et entraîne l'élévation des taxes dans les paroisses adjacentes.
« Si Ton veut connaître la population des docks et, en même temps, èlie iéaioin de l'un des spectacles les plus extraordinaires de la métropole, il faut se rendre, à sept heures et demie du malin, à la porte du London-Dock. Alors, sont réunies des masses d'hommes de toutes conditions, banqueroutiers de tous états, bouchers, boulangers, cabaretiers ou épiciers, anciens soldats, marins, gentlemen ruinés , clercs renvoyés , commis du gouvernement destitués, indigents, invalides, domestiques sans place, voleurs, en un mot, tout homme ayant besoin d'un morceau de pain. — Aussitôt que vous voyez cette foule aux costumes bigarrés se précipiter comme un torrent , vous pouvez être certain que les contre-maîtres sont arrivés. Ici commencent la mêlée, les efforts, la lutte poui- attirer l'œil de celui dont la voix peut donner de l'ouvrage. Comment oublier jamais l'aspect de celte multitude d'êtres faméliques, se livrant pour obtenir le travail d'un jour, d'une heure , à
un combat d'autant plus acharné qu'ils savent que des centaines d'entre eux doivent rester, jusqu'au soir, jusqu'au lendemain, sans ouvrage, c'est-à-dire sans ressources. Que de gens, pendant des semaines entières , sont venus là, chaque matin, livrer en vain la même bataille , pousser inutilement les mêmes cris ! Et cependant elle est rude , celte besogne que se disputent tant de malheureux! — Elle se divise principalement en deux branches : le travail de la roue et celui du camion. — Pour le travail de la roue, six ou huit hommes entrent dans un cylindre de bois garni de marches à l'intérieur, qu'ils font tourner en piétinant sans relâche. La roue a généralement seize pieds de diamètre, et huit ou neuf pieds de large. Les six ou huit hommes qui la mettent en mouvement, enlèvent de seize à dix-huit cents livres, et souvent même une tonne (2,000 livres) jusqu'à quarante fois dans une heure, et à vingt-sept pieds de hauteur en moyenne. D'autres déchargent, en un jour et demi, huit à neuf cents pièces de vin, chaque pièce pesant cinq cents livres et s'enlevant environ à dix-huit pieds de hauteur. — Au travail du camion, chaque homme parcourt, en moyenne, trente milles par jour, et porte, les deux tiers du temps, un poids de cent cinquante livres, à la vitesse de six milles et demi par heure.
« La plupart des ouvriers des docks ne gagnent, par semaine, que rinsutfisant salaire de cinq sh. (6f. 25c.)et encore cette maigre rétribution est-elle rendue plus misérable par l'incertitude du travail.
Si elle était régulièrement de cinq shillings par semaine, d'un bout de l'année à l'autre, l'ouvrier saurait exactement combien il a pour subsister, et on pourrait lui demander de déployer un peu de prévoyance. Mais lorsque les moyens de subsistance s'élèvent, par intermittence, pour tom])er à zéro, il est absurde de compter sur l'économie et la sobriété. »
L'intempérance extrême de l'ouvrier des docks est due, ajoute l'auteur de l'Enquête , non à une prédisposition personnelle, mais au caractère précaire de son métier : « Ses vices sont les vices « de la nature humaine. Quatre-vingt dix-neuf « hommes sur cent , placés dans les mêmes cir- « constances, commettraient les mêmes énormi- « tés. Si un coup de vent venait balayer la nour- « riture de nos femmes et de nos enfants, il est fort « douteux qu'après une semaine ou un mois de « privations et de souffrances, beaucoup d'entre « nous fussent assez forts pour ne pas tomber « dans les mêmes excès. 11 est facile de moraliser, « après un bon repas. Mais endurons pendant un « mois la faim et le froid, et nous serons pleins « d'indulgence pour ces pauvres gens. »
Il n'est donc pas étonnant que la grande majorité de la population du port de Londres appartienne ù l'une de ces classes : mendiants ou voleurs. Du reste, le crime et la misère, dont cette partie de la ville est infestée, ne peuvent être mieux connus qu'en suivant, dans une de ses excursions, l'auteur de l'Enquête.
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u Je lus, (lit-il, conduit par un guide expérimenté, dans un des lodging-houses les plus fréquentés du voisinage. C'était un hangar de la dimension d'une petite grange et d'une construction tout aussi grossière. Les murailles n'étaient point crépies, et les tuiles protégeaient à peine l'intérieur. La pluie y tombait, comme à travers un crible. Autour de la chambre, courait une longue et sale table à laquelle étaient assis une vingtaine de malheureux littéralement couverts de haillons.
— J'ai travaillé aux docks une demi-journée, cet après-midi, me dit l'un; — hier, toute la journée; lundi, une demi-journée, — et jamais plus de deux ou trois jours par semaine, pendant les neuf dernières semaines. — Cet homme était un de ceux qui avaient été le plus heureux.
« Lorsque je demandai aux autres ce qu'ils faisaient, quand ils se trouvaient complètement sans ouvrage , leur réponse fut qu'ils étaient obligés de courir les rues toute la nuit et de mourir de faim.
— 11 y en a terriblement parmi nous, s'écria l'un, qui, pendant la nuit, n'ont d'asile que la rue , quoique les lits ne coûtent ici que deux pence.
« Je demandai à ceux qui disaient avoir passé la nuit dans les rues, ce qu'ils avaient fait pour se nourrir.
— J'ai été deux jours sans rien manger, cria l'un.
— Et moi, j'ai été trois jours sans une miette de nourriture, dit un autre qui se tenait dans un
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coin, tête baissée, le menton appuyé sur sa poitrine.
— Ah! l'hiver est pour nous un maudit rude temps, soupira un jeune homme qui pouvait n'avoir pas plus de dix-sept ans.
— A prendre la moyenne de toute l'année , ajouta un grand garçon, vêtu d'un mauvais sarrau de toile, — et voilà onze ans que je travaille dans les docks, — on ne gagne pas plus de cinq shillings par semaine. Oui, oui, nous sommes souvent, bien souvent, trois ou quatre semaines, sans rien gagner du tout, et dans l'hiver encore !
— Mais vous devez cependant gagner quelque chose, dis-je.
— Sans doute, nous trouvons à gagner une pièce de deux ou trois pence du côté de Billingsgaie ; sans cela, nous n'aurions rien pour nous loger, rien qu'à marcher et à mourir de faim.
— C'est ce que j'aurai à faire cette nuit , cria Thomme assis dans le coin de la chambre avec son menton sur la poitrine.
— Et moi aussi, — et moi aussi, firent un second et un troisième.
— J'ai eu aujourd'hui deux ou trois croûtes dures, dit l'homme assis solitairement au bout de la chambre.
— C'est là ce que nous avons presque tous , ajoutèrent-ils.
•a Je leur demandai combien ils avaient gagné d'argent dans la journée.
— J'ai gagné quatre pence, dit l'un ; — et moi
un shilling et trois pence , dit un autre ; — moi juste assez pour payer mon lit ; — moi un penny et demi ; — moi un penny.
— Et moi pas un seul demi penny, dit l'homme du bout de la chambre; — moi de même, reprit un second, — et celui-là non plus, continua un troisième. Ah ! si vous reveniez ici demain soir, vous trouveriez que la moitié de nous n'a pas gagné une obole. — Ah! certainement oui, la moitié !
« Je leur demandai s'ils passaient là ordinairement la nuit.
— J'en connais beaucoup qui y ont passé six nuits, sans coucher dans un lit, telle fut la réponse.
— De tout le long de l'hiver, je n'ai pas dormi dans un lit, me dit un jeune homme imberbe. Pendant trois grands mois entiers, j'ai couché sur les pierres de Billingsgate. Il y en a qui vivent en demandant l'aumône; mais cela ne me va pas.
« Je désirai avoir quelques détails sur leur nourriture. Je demandai à l'un ce qu'il faisait bouillir ; il me dit que c'était un farthing (un liard) de café, et que cela formait son souper.
— Il y a ici près une boutique où l'on débite de tout pour un farthing. Un farthing de café, de sucre, de poivre, de tabac, un demi-penny de pain ; mais toutes ces choses à un farthing ne valent rien du tout.
« Je m'enquis ensuite de l'état de leurs vêtements.
— J'ai une chemise propre à mettre demain matin; c'est la première que j'aurai eue depuis
huit mois, dit l'un. — Je n'ai pas de chemise du tout, dit un autre. — Ni moi non plus^ — etceUiilà n'en a pas davantage, dit un troisième, en désignant l'homme du bout de la chambre.
« Je cherchai à savoir combien d'entre eux avaient été en prison.
— J'y ai été, cria l'un ; et moi aussi, dit un autre ; — et comme les réponses se suivaient trop rapidement, je priai ceux qui avaient habité la prison de lever la main; — ils y consentirent, et dixhuit mains sur vingt-neuf se levèrent.
— Je ne sais pas combien de fois j'y ai été — plus d'une douzaine de fois pour sûr , me dit , en s'avançant vers moi, un enfant couvert de haillons et âgé de treize ans environ.
« Je leur demandai pourquoi ils préféraient le vol au travail.
— Nous ne préférons pas au travaille vilain métier des rues, je puis vous l'assurer; mais nous ne pouvons trouver rien à faire. Regardez-moi. — L'homme qui parlait ainsi était Hltéralement une masse de haillons et de fange. — Regardez-moi ; qui voudrait me donner le travail d'un jour, dans l'état où je suis? Le meilleur ouvrage que je peux obtenir me vaut trois pence (six sous), et je ne fais pas plus de deux shillings six pence par semaine, en travaillant honnêtement. — Nous ne pourrions pas vivre, avec ce que nous gagnons, et cependant nous vivons avec terriblement peu. — Un repas pour cinq farthings! (cinq hards) : un farthing de café, un farthing de sucre, et trois farthings
pour une demi-livre de pain. — Pour un penny ((lenx sons), nous pourrions avoir un dîner ordinaire. Souvent, nous sommes forcés de nous contenter d'un penny de pommes de terre, et d'un hareng d'un demi-penny. Voici là un garçon qui, de la journée, n'a eu qu'un demi-penny de pommes de terre. Toute cette nuit, probablement, il courra les rues et mourra de faim. —
« Avant de m'éloigner, j'allai voir les lits à deux pence. J'en trouvai cent vingt, dans un espace double environ de la grandeur d'une écurie à quatre chevaux. Je fis le tour de la chambre, et j'aperçus plusieurs hommes, sans chemises, étendus comme des cadavres sur une planche aussi étroite qu'un cercueil. »
Ce tableau, il ne faut pas l'oublier, représente les misères d'un métier exercé h Londres par près de trente mille hommes.
Quel doit être le sort des femmes et des enfants de ces infortunés !