CHAPITRE III
CHARBOM.MKRS. DEBAKDEUKS DE CHARPENTE. LESIELRS.
On lit dans l'Enquête : « Presque toutes les professions du port de Londres sont dans le dënûment. On devrait supposer que le commerce du charbon , qui a pris une si grande extension , fait à ses ouvriers une condition meilleure, et cependant, elle est presque aussi malheureuse que celle des hommes des docks. On va en juger. Il y a trois cents ans, en 1550, un ou deux navires suffisaient à transporter lecharbon queLondresconsommait; aujourd'hui, il est employé à cette opération deux mille sept cent dix-sept bâtiments et vingt et un mille marins. En 1805, Londres recevait treize cent cinquante mille tonnes de charbon; en 1848, il lui en a fallu trois millions quatre cent dix-huit mille trois cent quarante tonnes. Sept mille quatre cents hommes sont occupés au déchargement et au transport du charbon; deux mille déchargeurs {coalwhippers) , trois mille porteurs [coal-hackers), deux mille quatre cents charretiers.
200 DE LA UÉCAbENCE
« Avant la loi rendue, en 1843, par le Parlement, tous ces ouvriers étaient embauchés et payés par les taverniers demeurant dans le voisinage de la rivière, depuis Tower-Hill jusqu'à Limehouse; on ne saurait croire à quelle dégradation ils étaient obligés de se condamner pour obtenir de l'ouvrage. On comptait soixante-dix taverniers, sur la rive nord de la Tamise, qui faisaient de rapides fortunes prélevées sur les salaires des pauvres gens. Dès qu'un navire arrivait pour être déchargé, les hommes s'assemblaient autour des comptoirs, et luttaient entre eux à qui boirait davantage, afin d'engager le tavernier à leur donner du travail. Si l'un demandait de la bière, l'autre commandait du rhum, car à celui qui dépensait le plus revenait la plus grande chance d'hêtre employé. Le matin, on les astreignait à prendre, à la taverne, un quart de pinte de gin ou de rhum , et , de plus , à emporter au navire une bouteille contenant neuf pots de bière delà plus détestable espèce. Bref, le déchargement fini, loin d'avoir quelque chose à toucher, ils se trouvaient, au contraire, endettés de plusieurs shillings. C'étaitle seul moyen de s'assurer del'ouvrage, à la première occasion. Tel lavernier avait jusqu'à quinze navires, tel autre davantage encore, — à peine un seul parmi eux qui n'en possédât au moins deux ou trois. Cette cruelle exploitation produisait d'énormes bénéfices aux taverniers ; un calcul exact a prouvé que les ouvriers charbonniers étaient entraînés à dépenser annuellement, en boisson, 54,000 livres sterling (1,350,000 francs)
OU 27 livres (675 francs) par têle. — Elles l'enimes et les enfants de ces hommes ! oh ! ils étaient dans la plus horrible misère, — les filles se prostituant avant la puberté , — cinq cents petits malheureux aboutissant à la déportation , — et les mères finissant toujours par aller grossir le nombre des indigents secourus par l'aumône de la paroisse. » —
Cet état de chose continua jusqu'en 1843, époque à laquelle, grâce aux efforts de tro\s coal-whippcrs, le parlement essaya de prohiber cet intolérable système. Des commissaires furent chargés d'enregistrer les coal-whippers du port de Londres, et d''établir un office pour la distribution du travail et le paiement des salaires. C'était une tentative d'amélioration trop supeificielle pour produire un résultat sérieux. Le vice de toute réforme partielle est de ne pouvoir remédier à un mal, sans en faire naître un autre. La loi, en effet, se prêtait d'elle-même à être facilement violée, en permettant à tous propriétaires ou acheteurs de charbon d'employer au déchargement leurs propres serviteurs, pourvu qu'ils fussent à leurs gages depuis quatorze jours. Ces serviteurs que la loi appelle : scrvanls honâ fide, en premier lieu, firent baisser les salaires, en second lieu, portèrent à la taverne la plus grande partie de leurs gains, et ramenèrent ainsi l'ancien syslème, cause du profond dénûment, de l'horrible misère de l'ouvrier.
A l'appui de cette assertion, je ne saurais mieux faire que de citer quelques témoignages consignés dans l'Enquête :
<r — J'ai environ quarante ans, dit un ouvrier, je suis marié et j'ai six enfants. J'ai travaillé sous l'ancien système et cela pour mon malheur. La conséquence de ce système était que tout notre salaire devait êtie dépensé à boire ; chez moi, je ne rencontrais que la misère. Bien des fois j'aurais autant aimé aller à l.i prison de Nevvgate que de rentrer. Ma santé souffrait peu, parce que je m'abstenais de boire la liqueur que j'étais forcé de payer. Je la jetais, la plupart du temps. C'était de la bière, du rhum et du gin , tout cela affreusement falsifié, mais nous n'osions ni refuser, ni même murmurer. Lorsque le nouveau système commença à être mis en vigueur, je me trouvai comme dans un autre monde. Je me sentis un homme libre; Je n'étais pas forcé de boire. — Le grand mal, c'est l'incertitude du travail qui vient de ce qu'il y a trop de bras. Alors, nous sommes forcés de vivre à crédit. Parfois, nous recevons 19 shillings, et puis il nous faut rester les bras croisés pendant une semaine. Conséquemment , nous allons trouver le marchand qui nous fait crédit. Un revendeur me fournit mon pain. Il me fait crédit jusqu'au soir de la paie, moyennant une surcharge d'un sou par miche. Un homme comme moi, avec une femme et six enfants, consomme seize ou dix-sept miches par semaine ; c'est donc 20 sous à payer extra, à cause de l'irrégularité ou de l'incertitude du travail. Je chômerais moins, si ce n'étaient les bonàfide. Je paye aussi au boucher, pour le crédit , un sou ou deux sous extra, quand ma famille a besoin de
viande, — tantôt un petit morceau de mouton , tantôt un petit morceau de bœuf. Ainsi, je paye 6 pence extra par semaine au boucher. Il m'en coûte encore 6 pence pour les autres articles, fromage, beurre, savon, etc., que j'achète h crédit. Tout cela ensemble monte, par an, à 3 livres 18 shillings. La vie du coal-tchipper est une vie de dettes et d'angoisses. Nous avons rarement un sou dans la poche, quand nous recourons au crédit. Si l'on pouvait trouver un moyen pour rendre notre travail et notre salaire plus certains et notre paye plus fréquente, on nous rendrait un signalé service. »
Autre charbonnier : « On nous reproche de boire ; l'excès sans doute est condamnable, mais je détîe bien qu'on fasse notre travail sans boire : ah ! c'est qu'il est des plus durs. J'ai travaillé, bien souvent, jusqu'à ce que ma tête semblât vouloir se fendre. Lorsque je vais au lit, je sens encore la charge sur mes épaules, et je me réveille, comme si quelque chose me broyait et m'aplatissait le dos sur la poitrine. Voyez-vous, il faut d'abord que nous portions le charbon, du fond de la cale sur le pont du navire; parfois il fait horriblement chaud, pas un souille d'air, — et la poussière de charbon est aussi épaisse qu'un brouillard. Vous l'aspirez , et votre gorge devient comme un tuyau de cheminée, de sorte que vous êtes bien obligé de boire quelque chose. Ce sac de charbon, qui pèse plus de deux cents livres, il faut le porter sur vos épaules, au haut d'une mauvaise échelle qui a vingt pieds. Du
haul de l'échelle, il faut aller sur des planches jusqu'au wagon, et si vous n'y regardez pas de près, surtout quand il fait glissant ou qu'il pleut, yous tombez, et l'hôpital ou le workhouse seul vous attend. La semaine dernière, nous avions à traverser des planches de soixante pieds de long au moins. Ce travail vous fait saigner au nez et à la bouche. Quelquefois, nous nous mettons un petit morceau de charbon dans la bouche, poumons empêcher de nous mordre la langue ; mais ça ne vaut guère mieux, car, lorsque la charge devient de plus en plus pesante sur vos épaules, vos dents broient le charbon, vous en avalez, vous êtes à moitié étouffé, — alors il n'y a pas à dire, il vous faut de la bière. »
Femme de charbonnier, « Mon mari est mort, il y a quinze jours. J'ai deux enfants. J'en ai eu quatre autres, qui sont morts. Je ne puis dire comment nous vivions. Je ne puis exprimer ce que j'ai souffert. Mon mari était obligé de boire, pour avoir de l'ouvrage; sa boisson m'a donné vingt ans de misère, et quelle misère, bon Dieu ! Des jours, nous n'avions ni une bouchée, ni une gorgée. Le pauvre peuple aide le pauvre peuple, vous savez çà, monsieur; sans nos pauvres voisins, on nous aurait trouvés morts quelque jour. Il ne s'inquiétait de rien. Bien souvent^ je n'avais pas un morceau de pain à donner aux enfants. Etait-î7 bon pour eux au moins, de mandez -vous, Monsieur? Non. Ils tremblaient lorsqu'ils entendaient son pas, ils avaient peur d'être tués; il les battait tant! La boisson
DE L'ANGLETERRE. 2().j
faisait de lui un sauvage. La boisson tuait le père en lui. » — Cela fut dit d'un ton rapide et fiévreux, qui contrastait vivement avec l'air habituellement humble et résigné de la pauvre femme. — Elle continua ainsi : « Vingt années de misère, à cause de la boisson! Mais sans boisson, pas d'ouvrage, ainsi le voulai^ent les taverniers, ses maîtres. »
L'auteur de l'Enquête, désirant connaître à fond la position des charbonniers, un meeting fut réuni sous ses auspices. Voici en substance la déclaration des ouvriers :
« Dès que le nouveau système fut introduit, les taverniers se liguèrent étroitement pour le briser. Il leur suffit, pour éluder la loi, d'avoir l'air d'employer chez eux des hommes, comme serviteurs, pendant quatorze jours, et alors ils acquièrent le droit de les faire travailler au déchargement du charbon. Le nombre des honâ fide augmente sans cesse, et cependant ils ne sont pas plus heureux que nous, car, bien qu'ils aient plus de travail, ils sont payés moins cher par tonne, et ils sont obligés, comme nous l'étions autrefois, de tout dépenser à la taverne. La protection que nous croyions trouver dans l'acte du parlement devient presque nulle. Si cela continue, on verra revenir le mauvais état de choses qui était en vigueur, sous le système absolu des taverniers. La prostitution attend encore nos filles, la déportation nos garçons, et une mort prématurée est réservée à nous et à nos femmes. Les marchands, avec leur argent, sauront toujours échapper à la loi. On dit
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qu'on peut faire passer une voiture à travers un acte du Parlement , mais les marchands , voyez-vous, y feraient bien passer une flotle entière. »
Les lumpers (ouvriers employés à débarquer les bois de charpente) sont, d'après l'Enquête, dans un étal encore plus dégradé que Ions les autres ouvriers des ports. Ils ne sont pas moins exploités parle tavernier, et l'ivrognerie à laquelle celui-ci les excite les abrutit au point de ne pas leur faire regarder comme un ennemi, l'homme qui les dépouille de leur salaire. — Pendant six mois de l'année, les lumpers ne gagnent pas moins de 24 shillings par semaine; durant les autres six mois, ils ne gagnent rien du tout. Des 24 shillings qu'ils devraient recevoir à l'époque du travail , 20 shillings sont dépensés dans le public-house (cabareti. Un maître lumper^ en même temps lavernier, emploie jusqu'à 20 hommes qui, à 20 shillings par tête, dépensent chez lui, chaque semaine, 100 livres (2,500 francs) en boisson. Afin de fixer les hommes au cabaret de leur maître, il y a deux payes de nuit par semaine. Le même système qui donne aux plus grands buveurs la meilleure chance de travail prévaut donc aussi parmi les lumpers. »
Les ballastmen (ouvriers dont le travail consiste à lester les navires), afin d'être occupés, sont obligés de se livrer, comme les charbonniers, comme les déchargeurs, à la cupidité des marchands. I^a déposition d'un de leurs contre-maîtres
ne retrace que trop fKlëleinent leur déploi'able situation.
— « Je travaille sous un homme qui est à la fois tavernier et boucher. Il me renverrait, si je prenais d'autres ouvriers que ceux qui sont ses pratiques régulières. Bien des fois, il m'a dit : Tel individu est un rude buveur, faites tout ce que vous pourrez pour Tembaucher. L'épicier et le boucher agissent de même. Ce système est la cause de la détresse et de la misère des ouvriers. Les taverniers les rendent ivrognes, en les forçant h boire. Je connais bien des femmes et des enfants qui meurent de faim, la moitié du temps, à cause de cela. Ils sont sans souliers, sans habits, — tout cela parce que le tavernier oblige les hommes à dépenser leur salaire en boisson. Quand l'escouade est payée , trois sur quatre au moins s'enivrent et souvent tous les quatre. Bien des fois, j'ai vu tous les hommes trébuchant regagner leur maison, sans un sou pour soulager la famille qui attendait du pain. Voilà ce que je puis affirmer, car je le sais malheureusement par ma propre expérience. » —
« Il faut reconnaître, dit ici l'auteur de l'Enquête, que la démoralisation du travailleur dérive, non pas d'un profond égoïsme ou d^une coupable indifférence pour les siens, mais d'un complot organisé de la part des maîtres. Prêcher la tempérance au pauvre, que la société laisse placé sous d'aussi impérieuses nécessités, n'est-ce pas une cruelle ironie? Ce qu'il faut, c'est réformer le système économique qui autorise d'aussi scandaleuses
exploitations. » — Et pour preuve des misères et des crimes qu'enfante celte tyrannie du capital, il rapporte les témoignages remarquables de deux femmes :
— « Je suis mariée depuis onze ans, dit la première, et j'ai eu cinq enfants : quatre sont encore vivants. Nous sommes bien malheureux, car mon mari boit beaucoup. Quand je le connus , quand nous étions des amoureux, en Irlande, il était garçon de ferme. Moi, j'étais fdle d'un paysan. Alors, c'était un homme sobre et de brave conduite. Nous nous mariâmes, et pendant deux ans, il resta encore sobre. Ensuite , nous vînmes à Londres, pour améliorer notre sort. Malédiction du ciel ! le premier ouvrage qu'il trouva fut de tirer du lest. Il fut donc obligé de boire sous peine de n'avoir pas de travail ; — et depuis, la plupart du temps, nous sommes à moitié morts de faim. Les enfants n'ont rien à manger. Ce serait pourtant assez de mettre en pièces le cœur d'une pauvre femme. Ce qui est allé à la taverne aurait donné aux enfants du pain, un lit, des habits. Ce n'est pas autre chose que le travail du lest qui a fait de lui un ivrogne, car il est ivrogne maintenant. Souvent, quand il est rentré à la maison, il me maltraite horriblement; qu'importe s'il ne maltraite pas les enfants?... Ah! quand il était sobre, c'était un tendre et bon mari, — et maintenant, quand il est sobre, — pauvre homme ! — c'est un tendre et bon mari encore. Aussi, quand il n'a pas bu et qu'il se met h réfléchir, il désire être délivré de cette dégoûtante nécessité
de boire. Il le désire réellement, car il aime sa famille, mais, dès qu'il sort pour travailler, il oublie tout. C'est la boisson qui fait cela. Je ne puis, je n'ose espérer rien de mieux, tant que le système actuel de travail continuera. Mon mari est un esclave, esclave de l'ivrognerie, parce qu'il est esclave du maître , et nous en souffrons tous ! )) —
L'autre femme , dont l'Enquête consigne les paroles, était connue de tous ses voisins, comme une active et industrieuse ménagère. Ses vêtemens, ceux de son mari et de ses enfants , si misérables et si vieux qu'ils fussent, étaient tenus avec le plus grand soin.
« Il y a quelques années, dit-elle, un peu après Noël , moi et mon mari nous avions été dehors , toute la journée, sans avoir trouvé un sou à gagner. Je nourrissais alors mon premier enfant qui n'était âgé que de deux mois. En rentrant dans notre petite chambre, je me sentis défaillir. La seule chose que nous avions, et dont il fût possible de faire ressource pour un penny, était un verre, — ce même verre que vous voyez sur la table. Tout , excepté cela , était allé en gage. — Il avait coûté cinq pence et demie. J'essayai vainement de le vendre. J'allai alors chez ma voisine, et je lui dis : « Mistress B... , pour l'amour de Dieu, prêtez-moi deux pence sur ce verre, car nous mourons de faim. » — Je n'ai pas même un demi - penny , répondit-elle. Là dessus, je m'en allai. Il était nuit; mon mari s'était couché tout hajjillé , car nous
n'avions ni couvertures , ni draps pour nous couvrir,— il s était couché, n'ayant pas d'autre moyen pour lâcher d'oubher la faim el le froid. Nous n'avions ni feu , ni chandelle , mais un petit rayon de lumière nous venait de la rue. Je m'assis pour donner le sein à mon enfant , — pauvre petit Willy ! c'est un gentil garçon maintenant ; — je trouvai que j'avais à peine une goutte de lait. Qu'allait devenir Tenfant? Tout à coup, une horrible idée me traversa la tête, et je me dis : oui, plutôt que de le voir souffrir ainsi , je vais tuer le petit Willy, ensuite je me tuerai. — J'y étais résolue, mais je pensai : non, non, je me couperai, bien le cou à moi , mais je ne pourrais pas couper le cou de mon enfant... me tuer seule ne servirait à rien. Je vais aller à la rivière et je m'y jetterai avec mon enfant dans mes bras. Je me levai dans cette intention. Mais une autre inspiration me survint : je mis l'enfant sur la chaise et je secouai mon mari, en lui criant: «je veux te couper le cou, je veux te couper le cou !» — Il sauta à terre , me saisit les bras, et alors je sentis combien j'avais été criminelle. Je toujbai à genoux, et je pleurai comme un enfant, car j'étais reconnaissante à Dieu de m' avoir sauvée! »
« Ce récit, dit l'Enquête , fut fait avec une simplicité parfaite : il vint incidemment, et la pauvre femme n'avait aucune raison de croire qu'il serait publié. »
Quel type que ces deux femmes du peuple : l'une admirable de résignation angéliqiie; l'autre de
tendresse maternelle, poussée jusqu'au crime; et dire que c'est par hasard, que les souffrances de ce monde souterrain percent jusqu'à nous! Dans les profondeurs de cette société , que de tortures dont la mort seule a le secret!