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CHAPITRE IV

TISSEURS DE S PITALFIELDS.

Le sort des infortunés tisseurs de Spitalfields mérite l'intérêt du lecteur. C'est toute une population française , que le bigotismc du grand Boi et les violences de la Révocation de l'édit de Nantes ont poussée sur la terre étrangère. On ne saurait croire à quel point les souvenirs du berceau se sont conservés parmi eux; tout y est encore français. Sous le vernis d'une langue nouvelle, on reconnaît le tour concis et clair, l'image colorée de la nôtre ; même goût des sciences, des arts, des fleurs : ce qui les distingue surtout, c'est le sentiment politique, je pourrais même dire révolutionnaire; c'est le besoin d'égalité dans le pays de l'inégalité ; c'est la nécessité de se voir, de se réunir, de causer, dans le pays du silence et de l'isolement. Exilé comme eux, on souffre doublement à l'aspect de leur profonde misère : comme homme et comme Français.

« Jadis, dit l'Enquête, les tisseurs étaient presque

les seuls botanistes de la métropole, et la passion des fleurs est restée un de leurs traits caractéristiques. Il y a quelques années, ils passaient leurs heures de loisir et dînaient en famille le dimanche, dans les petits jardins des environs de Londres.

« Ils étaient comptés au nombre des plus habiles entomologistes du royaume. A la même époque, il y avait une société d'horticulture, une société historique et une société de mathématiques, toutes soutenues par les ouvriers tisseurs. ■ — Le célèbre Dollond, l'inventeur du télescope achromatique, était tisseur, ainsi que les mathématiciens Simpson et Edwards, avant qu'ils ne fussent enlevés à leur métier par le gouvernement, pour enseigner les mathématiques aux cadets de Wolwich et de Chaiham.

« Tels étaient les tisseurs de Spitalfields au commencement de ce siècle. Ils brillaient d'un double lustre, h une époque où les amusements de la société étaient presque tous marqués au cachet de la grossièreté et de la brutalité.

« D'après une enquête faite par le gouvernement, les tisseurs de Spitalfields étaient, en 1838, au nombre de vingt mille, et formaient ainsi la dixième partie des tisseurs de l'Angleterre qui sont «'values h deux cent mille. Cette même année, les produits de leur seul district s'élevèrent à plus d'un million de livres sterling (25,000,000 fr.) et leurs salaires h 370,000 liv. st. (9,250,000 fr.). Les enquêtes faites récemment, parmi les ouvriers, ont prouvé que les salaires ont, subi une baisse de

18 à 20 pour 100 depuis 1839, de sorte que la moyenne du salaire, qui était alors de 7 shillings (8 fr. 75 c.) par semaine, n'est plus aujourd'hui que de 5 shillings 6 deniers (6 fr. 87 c. 1/2) environ. Aussi peut-on hardiment affirmer que les ouvriers de Spitalfields, pris en corps, ont, comparativement à 1839, vu diminuer leur nourriture, leur habillement et leur confort de 50,000 liv. st. (1,250,000 fr.) par an. »

Un rapprochement entre l'état des tisseurs en soie en 1839 et son état actuel, fera mieux com- I)rendre leur horrible condition.

(( Thomas Heath, dit un rapport du gouvernement de 1839, est représenté par nombre de personnes, comme un des meilleurs ouvriers de Spitalfields. Il produit un compte fidèle et détaillé de tout ce qu'il a gagné, pendant quatre cent trente semaines, en plus de huit années, avec les noms des manufactures et des fabriques qui l'ont employé. Après avoir montré que la moyenne de son salaire était de 1 1 shillings 6 deniers (14 fr. 37 c.) par semaine, il subit l'interrogatoire suivant :

— Avez -vous des enfants?

— Non; j'en avais deux, mais ils sont tous deux morts, grâce à Dieu !

— Ètes-vous donc satisfait de la mort de vos enfants?

— Oh! oui, j'en rends bien grâtes h Dieu; je suis délivré du fardeau de les soutenir, et eux, pauvres et chères créatures, sont délivrés des soulfrances de celle vie ! »

Si tel élait le découragement dans lequel était tombé un des plus habiles ouvriers, il y a dix ans, gagnant 11 shil. 6 p. par semaine, quel ne doit pas être le désespoir de l'artisan, aujourd'hui que les gages sont diminués de 15 h 20 pour 100!

Nous l'apprendrons, en suivant l'auteur de l'Enquête dans une visite qu'il fit chez quelques tisseurs, en compagnie d'un des principaux et des plus intelligents ouvriers du district.

« Nous gravîmes, dit-il, un escalier des plus raides , au haut duquel une trappe nous donna entrée dans l'atelier. L'homme était le type de sa classe, — petite stature, corps chétif, visage décharné et joues osseuses.

« Dans la chambre, il y avait trois métiers et quelques rouets, auprès de l'un desquels était assis un enfant occupé à dévider de la soie. Une fille de bonne mine faisait sur un métier une étoffe unie. Le long de chaque fenêtre, étaient rangés de petits pots de fuchsias avec leurs longues clochettes écarlales, se balançant gracieusement h droite et à n^auche , à chaque ébranlement imprimé à la chambre par le battage des métiers. — L'homme faisait alors un velours de couleur foncée pour collets d'habits. Nous nous assîmes sur un siège de bois à côté de lui, et il nous parla tout en travaillant.

« — Cette étoffe, nous dit-il, m" est payée 3 shillings 6 deniers (4 fr. 37 c. et demi) par yard. Je peux faire à peu près un demi-yard par jour. — Nous sommes six dans la famille, et nous avons trois

métiers. Le travail de cinq de nous rapporte de de 20 à 23 shillings , mais seulement lorsque tous sont employés; et généralement, un métier chôme. Jusqu'à 1824, le même ouvrage que je fais maintenant était payé 6 shillings (7 fr. 50 c. ). La réduction vient de la concurrence entre les maîtres. Les ouvriers sont obligés de subir les bas prix, parce qu'ils n'ont pas les moyens de tenir bon, et ils savent que s'ils ne prennent pas l'ouvrage, d'autres le prendront. Il y a quantité d'ouvriers inoccupés. La cause de cela est le bas prix et la nécessité où les gens sont de faire ^ pour vivre, double d'ouvrage qu'autrefois. Je me suis opposé h la réduction du salaire, et j'ai perdu mon travail pour avoir refusé le prix offert. La nécessité nous force de Taccepler à la fin. Le buffet se vide et le propriétaire vient réclamer le loyer de la semaine. Hélas ! les maîtres, pour se faire concurrence, nous écrasent, car ça été une série de réductions pendant les 26 dernières années, et une série de souffrances pendant juste le même temps. Jamais un mois ne se passe sans qu'on n'entende parler de quelque baisse nouvelle. »

Dans la maison voisine un ouvrier envisageait son métier, d'une manière plus sombre encore. — Il fabriquait de la soie pour les parapluies. Sa femme l'aidait habituellement , mais alors elle soignait un enfant mourant.

Il avait fait le même ouvrage que celui auquel il était occupé , moyennant 1 shilling (1 fr. 25 c.) par yard, moins de six mois auparavant. On ne le

lui payai l plus que 10 deniers (1 fr.), el il ne savait pas si on ne lui retrancherait pas encore 1 denier (10 c.)la prochaine fois. — « Les tisseurs, dit-il, sont tous de plus en plus pauvres, et les maîtres achètent plus que jamais des maisons de campagne. Mon maître est un terrible diminueur de salaire, et il vient justement d'acquérir un nouveau bien. — Oh! non, c'est trop travailler quinze heures et souvent davantage pour mourir de faim !

« Quand je quitte mon métier, la nuit, à dix heures, brûlent autour de moi les lumières des ouvriers qui travaillent. — Tout ce que je sais , c'est que je ne peux en faire aulant. — Ils sont, sans doute, plus forts que moi. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au milieu de la nuit, je ne puis ouvrir les yeux, sans voir quelque lumière qui brille, c'està-dire quelque malheureux qui travaille. — Je m'éveille à cinq heures, el toujours, toujours j'entends des métiers qui marchent. Les bas prix vien^ nent uniquement de la concurrence effrénée entre les maîtres. Le parapluie de soie que je fais sera probablement vendu une guinée. — Qu'est-ce que six deniers extra seraient pour l'acheteur? Pour moi, ce serait trois ou quatre shillings par semaine et ça payerait une bonne partie de mon loyer !

« Je ne peux pas dire exactement quelle est la cause de la baisse. Je sais seulement que j'en souffre; — oh! oui, j'en souffre, j'en souffre et j'en souffrirai cruellement toujours, dit-il en frappant de son poing crispé, la soie qui était devant lui. L'homme qui faisait ordinairement cet ouvrage est

mort du choléra. Mille fois heureux! Il avait, hier, onze deniers pour ce qui m'est payé dix aujourd'hui.

« Et encore, — si au moins nous pouvions compter sur l'ouvrage , mais je ne sais si j'en aurai d'autre, quand ma pièce sera finie. Mes enfants, je n'ai plus ni cœur ni courage pour eux. Il faut qu'ils deviennent, n'importe quoi. Le ciel seul le sait. Ah ! cela me torture; qu'arrivera-t il, de nous tous , de neuf mille de nous ici, sans compter les femmes et les enfants? — puis-je le dire? Que leur importe, que nous mourions de faim ? —

« Ces deux exemples, dit l'auteur de l'Enquête , donneront au lecteur une idée des sentiments et de l'état des auties tisseurs de cette rue. — Chez tous, il y avait le même désespoir, — la même amertume et le même dégoût de leur destinée. Tous s'accordaient , pour attribuer leur misère à l'esprit de concurrence qui pousse les maîtres, les uns contre les autres. »

Autre tisseur. — « Je brûle, dit-il, du désir d'aller en Amérique et de ne plus rester dans cet infernal pays, car je vois bien que l'objet du gouvernement est de faire mourir de faim les classes ouvrières. — Si vous veniez ici un dimanche, vous entendriez tous les métiers marcher; ils y sont obligés, sous peine de mourir de faim. — Il n'y a pas de repos pour nous maintenant. Autrefois, je vivais dans une maison, et maintenant je suis forcé de m'accommoder de cet exécrable taudis. Chaque année est pire, dans notre métier et

dans tous les autres aussi. Qu'est-ce que la vie pour moi? — Travail! travail! travail! et pourquoi? pour toujours moins et moins de nourriture chaque mois. — Ah ! mais le peuple ne peut endurer cela davantage, — la chair, et le sang, et les os s'insurgeront, avant qu'il soit longtemps ! »

« Après avoir recueilli, dit l'auteur de TEnquête, les opinions de plusieurs autres ouvriers, j'allai, le soir, dans une taverne où avaient coutume de se réunir quelques-uns des tisseurs qui professaient les principes chartisîes. Je trouvai la chambre à moitié pleine. Je leur expliquai de suite l'objet de ma visite.

« Ils eurent une courte conférence entre eux, et ils me répondirent que, dans leur pensée, la cause première de la diminution des salaires était la concurrence des maîtres, et le remède, le suffrage universel.

« — Nous considérons que le travail n'est pas représenté dans la chambre des communes, et que, le travail n'étant pas représenté , le capitaliste et le propriétaire vont toujours leur chemin. — Les prix ont diminué, parmi les tisseurs, de plus de moitié depuis 1824, et les heures de travail ont augmenté. Les tisseurs travaillent, maintenant, généralement un tiers de plus qu'autrefois et pour beaucoup moins. La moyenne du temps de travail, avant 1824, était de dix heures, maintenant elle est de quatorze heures. — En 1824, il y avait environ quatorze mille mains employées, gagnant en moyenne 14 shillings 6 deniers

(18 fr. 12 c. l'2) par semaine; maintenant, il n'y a qne neuf mille mains employées , gagnant en moyenne 4 shillings 6 deniers (5 fr. 62 c. 1/2) pour un tiers de travail en plus. C'est notre ferme conviction que si les affaires continuent comme à présent , la destinée de l'ouvrier doit être paupérisme, crime ou mort. — ■

<r II se faisait tard, ajoute l'auteur de l'Enquête; avant de quitter le district, je priai mon guide de me faire connaître quelque cas de misère qui pût être pris comme type de l'état de l'ouvrier de second ou de troisième ordre. Il me conduisit vers Shorditch, et, en arrivant à une étroite rue de derrière , il s'arrêta en face d'une maison à trois étages, pour voir si quelque lumière brillait encore à travers la longue fenêtre de l'attique. Des ombres vacillantes nous indiquèrent que la lampe était près de s'éteindre. Mon compagnon pensa cependant, que nous pourrions nous aventurer à frapper.

« Arrivés aux combles, une traînée de lumière qui s'échappait à travers les fentes, nous désigna la porte.

« — Oh! William, est-ce vous, dit un vieillard regardant à travers les rideaux de son lit. — Tilly, continua-t-il en s'adressant à une jeune fille qui était encore habillée, prends une lampe, accrochela au métier et donne une chaise au gentleman. — Lorsque la lampe fut allumée, il s'offrit à moi une scène étrange, telle que je n'en avais jamais vue. Dans la chambre, il y avait trois grands métiers.

Derrière moi, sur le plancher, était un lit sur lequel couchaient quatre garçons, deux la têle dans une direction, deux la tête dans une autre. Ils étaient couverts de vieux sacs et de vieux habits. — Oh ! William, que je suis aise de vous voir, dit le vieux tisseur à mon compagnon, — j'ai été horriblement mal, — bien près de mourir du choléra. Quelle agonie j'ai soufferte ! — Je prie Dieu que vous n'ayez jamais rien de semblable. — J'ai appris que qualie cents meurent par ici , depuis une quinzaine de jours. — Dieu sait comment je m'en suis tiré... .le n'avais pas d'argent pour acheter quoi que ce fût. Nous sommes sept ici, oui sept, et tous n'ayant pour vivre que le lissage, rien autre chose. Ce qui était payé quatre shillings (5 fr.) par yard est payé 1 shilling et 9 deniers (2 fr. 18 c. 3/4) maintenant; ainsi, je vous laisse à juger, monsieur ; — N'est-ce pas, William? — Mon ouvrage s'est arrêté pendant sept jours, j'apprenais le métier au garçon; le sien aussi s'est arrêté, et nous n'avions rien pour vivre. J'ai mis en gage les affaires qui me restaient, — et je ne les aurai plus jamais, — pour acheter un peu de pain, de thé et de sucre pour mes plus jeunes qui sont là. — Oh! c'est maintenant comme une famine, par ici, parmi le peuple. — Ça ne sert à rien de parler de la paroisse; vous pourriez aussi bien parler à une nml'aille. — Quelle misère! — Le peuple est arrivé à un tel état de dénûment , que bon nombre disent que ce serait une bénédiction du Tout-Puissant de les enlever de ce monde. Ils perdent tout amour du

pays, — oui , et lout espoir, et ils prient de n'être pas torturés plus longtemps. Demain malin, des centaines de laniilles, près d'ici, crieront la raim,et cela pour que les maîtres vendent les étoffes de soie à meilleur marché. — Comme je vois que vous êtes un écrivain, Monsieur, je voudrais vous faire une question : — Quand le peuple d'Angleterre verra-t-il ce morceau de pain qui lui a été promis? — C'est que le peuple a besoin de savoir quand il l'aura. Je suis sûr que si les dames qui portent les étoffes que nous faisons voyaient notre étal, elles ne laisseraient pas de pauvres créatures souffrir tant de privations dans un pays qui regorge de richesses. — Oui, j'élais à mon aise en 1824. J'avais une bonne petite maison et je pensais, en voyant grandir mes chers enfants, combien je serais heureux dans ma vieillesse, et au lieu de cela, moins de pain en échange de plus de travail. — J'avais alors un joli petit jardin et quelques jolies tulipes, pour me délasser quand mon ouvrage était Gui. Elles sont là mainlenant, flétries, dans mon vieux

chapeau

«Nous sommes ordinairement qu.'tre dans ce lit; une tête au pied, une autre derrière nous , le long du chevet, et moi et ma femme côte h côte. Et ils sont quatre aussi là, à côté. — C'est un joli état dans un pays chréiien! Combien pensez-vous qu'il y avait de gens, dans ce trou de maison? Eh bien, 23 âmes vivantes! hein, n'est-ce pas trop affreux? Mais les gens n'osent pas dire cela dehors, de peur de leurs maîti'es et de peur de perdre leur ou-

vrage; aussi ils gardent cela pour eux, — pauvres créatures ! — Mais il y en a beaucoup qui sont encore pis que moi. Ils vont aux docks et courent les rues. Toutefois, aucun ne devient voleur que j' aie appris. — Ils sortent pour avoir un morceau de pain, — quelle situation! Les gens en sont venus à avoir honte de dire ce qu'ils pensent de leurs enfants! quoi! on perd toute affection naturelle pour eux.

— Oui Monsieur, si le gouvernement n'interpose pas son bras puissant, pour arrêter de telles infamies; s'il ne le fait pas, la Société, avec nous, est à sa fin; tout le monde devient cruel, dénaturé !

« Puis après un moment : — Tiens, William, tourne maintenant cette pièce, et laisse voir au gentleman quelles belles étoffes nous fabriquons, et alors il saura quel luxe produit notre misère, et si nous devons être dans l'état où nous sommes. Approche la lumière, Tilly. Çà, c'est pour les dameS;, pour qu'elles se parent ; pour qu'elles se fassent belles. — (C'était une superbe pièce de velours couleur marron, qui, parmi les saletés de ce taudis, semblait merveilleusement belle). — Maintenant, William, retourne-la, et montre Tenvers au gentleman. — C'est en partie en coton; vous voyez, monsieur, juste ce qu'il faut pour que les manufacturiers puissent voler le public, avoir un article bon marché, et tirer tout l'or possible du travail des pauvres créatures dont ils n'ont garde de se soucier. — Mais la mort, IVUliam, la mort leur arrachera tout cet or. Ils jouent gros jeu, mais la

DR L'ANGI.ETERHK. 225

mort finit loujours par gagner. — Si ce n'est pas pour nous, grâce, au moins, pour nos enfants, car les enfants ne peuvent pas, pourtant, mourir de faim tout à fait! Oh! non, non ! »

GHAPITUE V.

SLOP-WORKERS (OUVRIERS TAILLELRS).

Passons maintenant aux ouvriers confectionneuis de Londres :

« Depuis le commencement de cette pénible exploration, dit l'auteur de l'Enquêle, j'avais vu tant de souffrances, que j'en étais arrivé à rester presque insensible devant la misère ordinaire. — Mais que j'étais loin de m' attendre à la somme de douleurs dont je viens d'être témoin! Comment auraisje jamais pu imaginer qu'il y eût des êlres humains, travaillant si longtemps, gagnant si peu, mourant ainsi de faim, héroïquement et silencieusement autour de nos propres demeures. — Les incroyables privations de ces pauvres travailleurs s'étaient fait jour, il est vrai, dans les rapports de la police, et avaient fourni matière à quelques chansons et à quelques drames, mais il était impossible de croire que la fiction du poêle et la fable du dramaturge n'étaient que la traduction sinq^le et fidèle de la réalité. — Ou, si Ton admellait leurs

22« DR L\ DÉCADKNCE

histoires comme vraies, on les considérail comme des faits heureusement isolés. Il n'est plus permis de penser ainsi. — Le lecteur va juger par luimême. — Je m'efforcerai de reproduire, trait pour trait, les scènes que j'ai vues. 11 est difficile, je le sens, pour les personnes qui ne connaissent pas l'affreuse détresse qui se cache dans les ruelles et les allées de la métropole, d'ajouter une foi entière à mes récits; mais qu'elles Yérifienl après moi, et elles reconnaîtront, hélas! que je suis resté audessous de la vérité.

« Le martyrologe des pauvres confectionneuses nous dévoilera, plus tard, l'mfernale machination ourdie par les industriels anglais pour l'introduction et le maintien sur le marché d'un travail à si vil prix, qu'il doit invinciblement dégrader l'ouvrier et le plonger dans tous les abîmes de la misère et de l'infamie. — Mais l'histoire des ouvriers tailleurs de la métropole que j'aborde maintenant, mettra à nu une partie des horribles effets de ce système inouï et sans pareil dans l'histoire des nations.

« Le corps des tailleurs forme une très-large portion de la population de Londres. En disposant les métiers de la métropole suivant le nombre d'individus qui les composent, les (ailleurs, qui sont vingttrois mille cinqcent dix-sept, viennent les quatrièmes sur la liste. — Selon le Posl Office Direciury, sur ces vingt-trois mille cinq cent dix-sept tailleurs, deux mille sept cent quarante huit travaillent pour leur propre compte; ce qui laisse un total de vingt mille

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sept cent soixante neuf ouvriers. Mais quelquesuns de ceux dont les noms sont enregistrés dans le Direclory , travaillent aussi à la journée. Nous pouvons donc, sans crainte, porter le nombre des ouvriers tailleurs de la métropole à vingt et un mille au moins.

« Parmi les tailleurs de Londres, l'ouvrier distingue les honorables et les déshonorahles [dishonourable). La partie honorable comprend ceux qui font exécuter les vêtemenis, dans leur propre atelier, au prix supposé de 6 pence par heure. La partie déshonorahle comprend ceux qui donnent l'ouvrage aux marchandeurs (siceaters) pour être confectionné en ville et au rabais.

« Des vinut et un mille ouvriers tailleurs de la métropole, trois mille seulement appartiennent à la partie honorable du métier. Ces trois mille ouvriers ont formé une Union comprenant six sociétés distinctes, régies par des règlements, dont un des principaux articles est, qu'aucun membre de l'union ne consentira à travailler pour moins de 6 pence par heure.

« Les dix-huit mille autres ouvriers sont attachés à la partie déshonorahle, c'est-à-dire au travail de confection, au travail au rabais. En 1821, les ouvriers honorables étaient de cinq à six mille. On suppose que deux ou trois mille d'entre eux se sont livrés au marchandage — (on appelle ainsi l'intervention d'intermédiaires qui, pouvant fournir caution, prennent au rabais la besogne des magasins, pour la faire exécuter à vil prix par les ouvrieis), — source

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de celle concurrence effrénée et impitoyable qui réduit l'ouvrier h un état désespéré. Les ouvriers honorables sont réellement intelligents, tandis que la plupart des confectionneurs sont presque abrutis par leur labeur incessant, leur misérable salaire, leur exécrable nourriture et l'insalubrité de leurs demeures.

« Ce commerce , comme tous les autres, s'est transformé ; ce sont des capitaux réunis, d'un côté, et des bouches affamées, de l'autre, constamment à merci. Ainsi, le paisible et modeste comptoir du tailleur honnête est remplacé par le palais étincelant de l'avide trafiquant. — Un seul des magasins de confection de l'East-end occupe actuellement le terrain de plusieurs maisons. Les fenêtres sont formées de glaces d'un prix énorme. Chacune de ces glaces a près de trente pieds de hauteur. Les salles de vente sont éclaiiées par d'immenses candélabres à trente-six branches, dorés à l'or moulu. Six chevaux et six voitures sont constamment employés à transporter les objets confectionnés, et les propriétaires payent, chaque année, plus de 25,000 fr. pour le gaz seulement.

« — Maintenant pour savoir au prix de quelles privations et de quelles souffrances, les vingt et un mille ouvriers tailleurs de Londres défrayent le luxe des maîtres, nous allons rapporter quelquesunes de leurs déclarations recueillies, soit dans leurs propres demeures, soit dans les deux meetings de Shadwell et de Hanover-Square. Elles nous apprendront, en même temps, le taux de leur

bE L'AiNGLETEHRE. m

salaire et les causes de sa diminution constante.

« Le meeting de Shadwell exprima d'abord la conviction que la première baisse du salaire ëlait due à l'abandon du travail h la journée, pour le travail à la pièce. Cet abandon, ful-il ajouté, excita une vive concurrence entre les ouvriers et occasionna l'introduction des T'uinies dans le métier. — Avant cela, un ouvrier tailleur pouvait nourrir sa famille par son propre travail, car son salaire était alors de 'lo pour \ 00 plus élevé que les salaires de lliomme et de la femme réunis aujourd'hui. La dépression ne vient pas du nombre excessif de tailleurs, mais de l'introduction des femmes et des enfants et de l'inlervenlion des marchandeurs. En outre, elle a été entretenue par la concurrence des prisons et des workhouses.

« Lorsque ces principes eurent été nettement posés par le meeting, les dépositions sur les faits commencèrent.

« Le système actuel, dit un ouvriei", épuise notre énergie physique et morale. Nos plaintes ne sont pas imaginaires. La cause du pauvre a été nc'gligée jusqu'à présent. Je viens de faire un pardessus à la Wellington qui m'a pris vingt-six heures de rude travail. On m'a donné 5 shillings (6 fr. 25 c), sur lesquels j'ai eu à payer 1 shilling 6 pence (1 fr. 87 c. 1/2) pour les fournitures, iil, chandelle et feu, de sorte qu'il m'est resté juste 3 shillings 6 pence (4 fr. 35 c. 1/2). Ma femme est phthisique. Le médecin m'a dit que, si je ne demandais {)as assistance i\ la [>aroisse. je me ren -

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rais coupable de meurtre. Mais je ne veux pas me dégrader à ce point. Notre misère est causée par le marchandage. Dans un grand magasin, le marchandeur reçoit 7 shillings 6 pence pour la façon d'un habit, mais il ne donne que S shillings au pauvre ouvrier, qui doit là-dessus fournir les garnitures, le fd et d'autres matériaux. Comment estil possible, pour un homme avec sa famille, de vivre sur un semblable salaire? »

Autre ouvrier. — « J'attribue une notable partie de la misère des ouvriers tailleurs de Londres aux grands établissements qui se servent de marchandeurs. Ces maisons travaillent, non pour le pauvre, mais [)Our' l'aristocratie. Je suis moi-même employé à faire des habits cotés de 5 à 20 guinées. L'aristocratie, et non le pauvre, achète ces habits, quoique la façon ne soit pas payée moitié de sa valeur. Ces personnes, honteuses d'être vues dans les établissements de l'East-end, envoient par écrit leurs commandes au patron. Le grand financier de l'époque... est une de nos pratiques, de même que les principaux habitants de... et bon nombre de clergymen de l'Église d'Angleterre. Je connais un ouvrier qui, en moins de trois mois, s'est vu retenir, par son patron, 30 shillings (45 fr. ) d'amende sur son misérable salaire. — Un autre ouvrier, que presque tout le monde connaît ici, chargé d'une femme, de son vieux père et de cinq enfants, dont plusieurs sont malades de la fièvre, ayant rapporté au magasin, une demi-heure trop tard, un habit dont la façon était de 8 shillings, ne

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reçut pas im penny, quoiqu'il eût fourni le fil, la chandelle et le feu.

— On peut en citer bien d'autres comme ça , s'écria une voix.

— Voulez-vous dire qu'il n'a rien reçu pour le prix de façon, demanda un assistant ?

— Pas un farthing, répondit le narrateur. » Autre ouvrier. — « J'ai lait, pour 8 shillings, un

habit qui m'a demandé quaJre journées de travail de 18 heures chacune, et pour 7 shillings, en fournissant les garnitures, des habits de chasse avec huit poches à recouvrement. Si la livraison du travail n'avait pas lieu à l'heure fixée, il y avait une amende de 3 pence pour la première heure , et de 6 pence pour les autres heures. Ce règlement était affiché dans le magasin. En outre, si le travail n'était pas rendu avant quatre heures le vendredi, on ne le recevait pas et vous étiez obligé d'attendre, jusqu'à la semaine suivante, pour votre argent. Que je travaille, sans relâche, 18 heures par jour, je ne gagne jamais par semaine plus de 12 shiUings, et comme les fournitures me coûtent 2 shillings, la lumière 6 pence et le charbon 1 shilling G pence , il me reste seulement 8 shillings pour vivre. »

Autre ouvrier. — « Pour faire un paletot, on me donne 4 shillings sur lesquels j'ai à prendre la soie , le fil et le coton. Un bon ouvrier ne peut finir un paletot en moins de 24 heures. — On me retient 4 pence, par heure de retard apportée à la livraison de l'ouvrage. ¥a, au profit de qui travaille-

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l-on aii)si? Ce n'est certes pas pour le pauvre, car la semaine dernière on a fait, dans mon magasin, un habit pour lord , et la semaine précédente, des livrées furent commandées par un autre noble lord dont j'ai oublié le nom. La façon de ces livrées, qui vaut 18 shillings, fut taxée à 12 shillings seulement. C'est ainsi que les pauvres gens sont rui

Autre ouvrier. — «J'ai fait mon apprentissage chez un tailleur d'Ipswich à qui on avait payé, pour moi, 100 livres. La première année, je reçus 8 shillings, et la seconde année 10 shillings par semaine, pour un travail qui commençait à sept heures du matin et finissait à dix heures du soir. A la fm de mon apprentissage , n'ayant ni ami , ni domicile , ni ouvrage à Ipswich, je vins h Londres, où la première per sonne que je rencontrai était un marchandeur, qui me promit de me faire gagner plus de 16 shillings par semaine. Je travaillai depuis sept heures du matin jusqu'à minuit. Eh bien, le samedi soir, au lieu de me trouver avec 2 ou 3 shillings dans ma poche , je restai devoir 6 pence au marchandeur. Et quelle nourriture! c'était simplement pour vous empêcher de mourir de faim. Sorti de là, je fus obligé de battre le pavé. Je me suis présenté à trois maisons de charité; aucune d'elles n'a voulu me recevoir. Maintenant, je suis sans une chemise sur le corps. Hier, après avoir erré dans les rues jusqu'à deux heures du matin, j'ai vendu ma dernière, afin d'avoir un asile. »

Autre mirricr. — « iNous chômons à peu près la

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moitié de notre temps. La raison de ce long chômage est, qu'il y a dans chaque atelier, plus de mains qu'il n'en faut; cela, afin qu'en cas de presse, nos maîtres puissent avoir l'ouvrage fait sur-le-champ. Sous le système du travail h la journée, le maître ne gardait h l'atelier que le nombre de mains qu'il pouvait occuper. Depuis que le système du travail à la pièce est en vigueur , le maître engage deux fois plus d'ouvriers qu'il n'en a besoin. Et si un homme quitte l'atelier, quand il n'a pas d'ouvrage, il perd sa chance d'être employé. Je suis resté souvent quatre jours, sans avoir un point à faiie. Je suis sûr que douze mains suffiraient pour la besogne de notre magasin, et nous sommes cependant quarante. Si robuste et si bien portant que soit un homme quand il arrive à l'atelier, au bout d'un mois il n'est plus qu'une ombre, et presque tous ses habits sont en gage. — Nous travaillons

pour M , V ami du pauvre , dit-il satiriquement,

pour sir...., l'aldermàn... , le docteur...., et différents membres de l'aristocratie, lord...., le

înarqnis Il n'y a pas à s'y tromper, car les

couronnes sont sur les boulons des livrées. — La semaine dernière, j'ai travaillé, avec un autre homme , h un habit pour un des ministres de sa Majesté. Mon camarade ne prit absolument qu'un peu de thé, pendant la journée et demie qu'il lui fallait, pour faire sa moitié de l'habit. Au nombre d'habits de cour, délivrées, de surplis, d'uniformes et d'amazones que nous faisons continuellement, il nous est facile de voir que la maison est larpement

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patronée par l'aristocralie , le clergé et la genlry. Ces pratiques ont généralement honte d'acheter à noire magasin; leurs domestiques, en venant prendre leurs habits , ont ordre de faire arrêter leurs voilures au coin de la rue. — Jadis, l'ouvrier tailleur n'avait jamais besoin de se faire aider par sa femme. Il travaillait à la boutique, apportait chez lui, pour salaire de la semaine, 30 à 30 shillings, et sa femme pouvait vivre à l'aise et s'occuper de son ménage. C'était ainsi, il y a vinglans. Mais, depuis ce temps, les prix sont tombés si basque, maintenant, toute la famille de l'ouvrier, femme et lllles , doit tirer l'aiguille, et avec tout l'ouvrage de la famille, le salaire de la semaine n'arrive pas à la moitié de celui que l'ouvrier gagnait jadis à lui seul. La baisse de notre salaire, selon nous, vient de ce que nos femmes et nos Klles sont obligées de nous faire concurrence à nous-mêmes; sans compter qu'il y a un autre moyen, pour mettrenotre salaire encore plus bas. Il n'est pas rare qu'un homme fassse un habit et ne reçoive rien du tout. Je me souviens d'un camarade qui, ayant fait un gilet dont la façon était de 2 shillings, s'entendit dire, quand il le rapporta au magasin, qu'il devait 6 pence à l'établissement. — Ça se passe ainsi à l'aide d'un système d'amendes. J'ai vu retenir jusqu'à 7 shillings 6 pence sur la façon d'un habit, sous prétexte d'inexactitude. Très-souvent, le salaire tout entier est confisqué. Nos maîtres uîême semblent s'arranger de façon à nous empêcher d'être ponctuels, en

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nous indiquant un délai matériellement trop court pour la restitution de l'ouvrage. »

Antre ouvrier. — «Je ne suis pas misautant à l'amende que la plupart des ouvriers que je connais, par la raison que je suis une des mains les plus habiles, et qu'ils n'aimeraient pas que je les quittasse. Mais je connais toute l'iniquité de ce système, et je peux dire que la moyenne des amendes, pour chaque ouvrier mâle dans notre magasin, est de 1 shilling 6 pence par semaine. Moi-même, j'ai eu jusqu'à 2 shillings d'amende sur un habillement rendu trop tard. La semaine de Noël, j'étais dans laçage (c'est le nom de l'endroit où l'ouvrage se distribue), je vis infliger vingt amendes, au moins, en deux heures , et je suis sûr qu'elles montaient ensemble à plus de 3 livres (75 fr.). Je suis certain que cet expédient réduit le salaire d'au moins 15 pour cent.

« Le système de la confection s'étend rapidement sur toute l'Angleterre, particulièrement dans les districts manufacturiers. La conséquence de cela est que l'on arrive au marchandage, et que les ouvriers tailleurs des provinces doivent être bientôt réduits au même état de misère, que les confectionneurs de la métropole. »

Autre ouvrier. — « Tout compte fait du bon et du mauvais ouvrage que l'on me donne, je gagne en moyenne de 5 à G shilHngs environ par semaine. Je gagne quelquefois davantage, mais alors il faut que je travaille depuis six heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Du temps où je travaillais di-

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