CHAPITRE VI
SLOPWORKERS — HABILLEMENTS DE L ARMÉE , DE LA MARINE, DE LA POLICE, ETC.
« Si misérable, dit l'auteur de l'Enquête, que soit le gain des confectionneurs qui travaillent pour les magasins en gros des Minories et des endroits voisins , plus insuffisants encore sont les salaires des ouvriers qui fabriquent les vêlements des soldats, des marins, des douaniers et des autres employés du gouvernement. — Nous avons vu parmi eux des gens si écrasés par la soulTrance et si rompus aux privations les plus cruelles, qu'ils avaient presque oublié de s'en plaindre.
« Tout préambule serait superflu; commençons seulement par expliquer, de la manière la plus rapide, comment est administré l'habillement de l'armée, qu'il est permis de prendre comme type de tous les travaux du gouvernement ou d'adjudication, dont la rétribution est considérable ment
au-dessous de leur valeur. Nous ne pouvons mieux faire que de citer les extraits suivants des rapports officiels du gouvernement.
« Sir Robert Donkin devant le comité de l'armée et de la marine, s'exprima ainsi :
« Nous avons cent cinq bataillons d'infanterie. Leur habillement coûte annuellement 255,000 livres (3,375,000 fr.). Sur celte somme, 63,000 livres (1,575,000 fr.) par an restent entre les mains des colonels à titre d'émoluments: c'est-à-dire que le public paye, chaque année, à ces cent cinq colonels 63,000 livres de plus que ne coûte en réalité l'habillement, et cela dans un but qui est parfaitement compris et admis, à savoir d'ajouter aux appointements de chaque colonel une somme de 600 livres (15,000 fr.) par an. »
Après cela, personne ne sera étonné des réponses de sir Robert Donkin au même comité qui lui demandait :
« Pensez-vous que les colonels, à raison de l'exonération des risques et dé la responsabilité qu'ils encourent pour l'habillement, consentiraient à recevoir 400 livres (10,000 i'r.) par an, comme compensation de leurs bénétices?
— Non, certainement non.
— Accepteraient-ils 500 livres (12,500 fr. ) par an?
— Ni 500 livres, ni 600 livres. »
Dans le même rapport, il est établi que les sommes allouées par l'État aux colonels n'ont pas varié depuis plus de cent ans, et que cependant
les salaires étaient déjà, en 1832, de 17 pour 100 plus bas qu'en 1815. Ce fatal résultat, tout le monde le comprendra, est ou à la concurrence excitée parmi les fournisseurs par la cupidité des colonels. Pour avoir une idée de i'efïroyable misère enfantée par un tel système et du nombre de gens qui en souffrent, il suffit de lire la réponse faite par M. Pearce, l'un des fournisseurs de Parmée, au comité qui désirait connaître combien il employait de bras dans son établissement.
« Il m'est impossible de le savoir, répondit M. Pearce, mais je pense que j'en occupe plusieurs milliers. Nous ne pouvons en connaître le nombre, parceque les marchandeurs nous prennent les matériaux d'une certaine quantité d'habillements h un prix déterminé. Puis Us les font confectionner à St-Giles, et dans les plus bas quartiers de Londres , à si bon marché que l'on en serait surpris. Je crois qu'il n'y a pas moins de huit mille personnes employées à ce travail. »
Un autre fournisseur de l'armée, M. Shaw, ému de la détresse de ces infortunés, essaya, dès 1845, de déterminer plusieurs de ses confrères à élever le taux des salaires. On remarque dans une lettre qu'il leur écrivait, à ce sujet, les passages suivants :
« En vous envoyant Pétat des prix que j'ai résolu d'adopter pour l'avenir, j'espère que votre maison et les autres fournisseurs de l'armée se joindront à moi pour donner ce qui est justement dû à ceux
par le travail desquels nous vivons. — Il semble qu'il faudrait que le pauvre peuple fût dégradé par le vice ou la plus poignante misère, avant de se décider à travailler au prix qu'on lui donne pour faire les habillements de notre armée. »
En 1848 , le même M. Shaw , de plus en plus frappé de l'état déplorable dans lequel l'ouvrier était plongé par l'abaissement des salaires , écrivait au président du comité de l'armée et de la marine :
— « Mylord, je voudrais respectueusement demander aux membres du comité si, comme hommes, comme gentlemen, comme chrétiens, ils trouvent que le prix de 5 pence (50 cent.) , maintenant donné aux pauvres femmes pour faire un habit, soit une honnête et équitable rétribution de six, sept et huit heures de travail. — Mylord, la misère de l'ouvrier est affreuse. Une foule de gens veulent travailler, et ne peuvent obtenir d'ouvrage. — Une foule de femmes, rétribuées de la manière la plus inique, sont dans un état d'oppression ignominieux pour le pouvoir législatif, le gouvernement et l'Église. — Je supplie donc trèshumblement votre seigneurie et les autres membres du comité, de vouloir bien mettre immédiatement fin au système d'adjudication, maintenant adopté par les divers départements du gouvernement, comme à un système de fausse économie, le plus oppressif pour le pauvre , et le plus nuisible , de toutes façons , aux vrais intérêts du pays. »
Dans un autre endroit , M. Sliaw s'exprime ainsi :
« Je pourrais m'appesanlir sur bien d'autres choses encore; cela est suffisant pour vous montrer combien cruellement l'ouvrier est opprimé. Quelques-uns des hommes vous diront qu'ils sont dégoûtés de la vie. » —
Mais écoutons les ouvriers eux-mêmes , et suivons, de nouveau, l'auteur de l'Enquête dans ses investigations.
« En réponse à mes questions, dit-il, le premier ouvrier que je visitai me répondit :
« Je fais les pantalons de soldats, principalement des gardes à pied. — En moyenne, le prix d'une façon de pantalon est 5 pence (50 centimes), mais il faut du feu pour le presser, et cette dépense doit être déduite du salaire. — Je peux faire un pantalon en 5 heures, mais il n'y a pas un ouvrier sur cent qui puisse en faire autant ; il faut à un ouvrier ordinaire huit heures. — Pendant des semaines et des semaines, je ne gagne rien. Impossible d'avoir de l'ouvrage. Il y a deux ans, j'ai été vingt semaines pleines sans travailler. L'année dernière, j'ai eu huit semaines pleines à ne rien faire du tout, et cette année, j'ai déjà été inemployé pendant cinq semaines au moins. — Tout compte lait, je suis sûr qu'en prenant une semaine avec l'autre durant toute l'année, mon gain ne va pas, en moyenne, à plus de 2 shillings 6 pence (3 fr. 10 c. et 1/2) par semaine. — Je n'ai jamais vu les prix monter depuis sept ans que je travaille.
Je tiens mon ouvrage d'une personne qui le prend au magasin. Ces intermédiaires sont appelés piecemasiers. Ils onl un penny de bénéfice sur chaque objet d'hai)illement, pantalons, habits ou redingotes. — Ils fournissent une caution de 50 livres. — Les prix dont je vous ai parlé sont ceux que le pièce master me donne. Ils sont si mauvais, que payer une chandelle pour travailler la nuit, c'est pei'dre à la fois son ten)ps et son argent. Il vaut mieux nous coucher et mourir de faim, et c'est ce que font presque tous ceux qui sont à cet ouvrage.
— « Si vous ne gagnez, comme vous dites, que 2 shillings 6 pence en moyenne par semaine, comment faites-vous pour vivre avec cela?
— (( Je ne pourrais pas — oh! non, je n'aurais pas pu tenir avec cela jusqu'ici, ni même pendant un seul mois. Mais voilà le fait : Je loue 2 shillings par semaine, partie de mon logis, garni de meubles qui m'ont été laissés en dépôt par un jeune homme. Mais cela ne pourra pas durer; — voilà près de trois mois que les draps des locataires n'ont pas été changés, et je suis sûr qu'ils ne^ peuvent rester ainsi plus longtemps. Dans mon lit à moi, je n'en ai pas du tout. Et pour moi-même, je n'ai pas eu une chemise propre de tout le mois. Je ne puis réellement rien payer pour le blanchissage. Je n'ai jamais pu acheter un habit neuf depuis que je suis dans le métier. J'ai acheté 4 pence cet habit-là à un domestique; les autres affaires m'ont été données en demandant, ce qui est vraiment bien dur. — Cette chatte que vous voyez-là, vous direz que je
n'ai pas besoin de l'avoir, éUun si pauvie. Elle me coule 3 pence 1/2 par semaine, autant qu'un demi pain de quatre livres, et je le regrette; mais une pauvre demoiselle, qui meurt de l'ai m, me l'a apportée et m'a demandé, avec les larmes dans les yeux, d'en prendre soin, parce qu'elle ne pouvait pas lui donner un morceau à manger. — Elle n'en avait pas un pour elle-même. C'est nne maîtresse de mnsique, el je suis sûr qu'elle est mourante, faute de nourriture. Elle vient de sortir de l'hôpital. Pauvre chère créature ! Elle est bien trop fière pour aller au workhouse. Je ne voudrais même pas lui dire une telle chose à elle, cela lui briserait le cœur. — Je sais qu'elle n'a jamais eu autre chose que du thé — du thé, — du thé — pendant des mois. Elle est parente de la famille des Pin, et elle a composé quelques morceaux de musique sacrée , mais les planches sont en gage pour 4 shillings. Je pense que les pauvres ne sont pas si malheureux qu'une personne de sa condition. Si elle a honte de s'adresser h la paroisse, vous devez penser combien elle rougirait de laisser voir à quelqu'un sa misère.
« La seule extravagance que je me permette , c'est celle de mon oiseau; il me coûte un faribing par semaine. Pauvre Dickey ! Je n'aimerais pas à me séparer de lui. C'est ma seule compagnie en ce monde. »
«Je pris des renseignements sur cet ouvrier. Son propriétaire me dit qu'il éiail un des plus dignes et des meilleurs hommes qu'il eût connus, ponctuel
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dans \e paiement de son loyer, sobre, industrieux, et d'une conduile exemplaire.
« J'allai ensuite chez une ouvrière qui habitait une mansarde dans Safîron-Hill.
— « Je fois ordinairement, me dit-elle, les vestes et les pantalons des marins. Dans une veste, il y a quatorze boutonnières, les parements, le collet et les épauletles, tout cela piqué et pressé. Je peux en faire une en sept heures et ça m'est payé 9 sous (4 pence et demi), mais je suis obligée de fournir le fil, et il en faut un quart d'cnce par veste. Les capotes de soldats, avec de grands collets, les parements et onze boutonnières, ne me sont payées que 10 sous (5 pence); je ne pense pas que je pourrais en finir une en neuf heures, elles sont si grandes! Les hommes ont presque tous cinq pieds six pouces, ainsi je vous laisse h juger, Monsieur. La semaine dernière, j'ai gagné 1 shilling 8 pence et la semaine d'auparavant 1 shilling 4 pence. Je ne peux me souvenir de l'autre semaine avant celle-ci, mais je sais que c'était très peu, un shilling (25 sous) je crois. En moyenne, je pourrais faire 3 shillings nets par semaine, mais l'ouvrage manque. Je ne pourrais pas vivre avec ce que je gagne si, de temps en temps, on ne me donnait un morceau de pain. Je passe l'hiver comme je peux. Le médecin dit que je devrais manger plus que je ne mange — mais à quoi bon dire cela quand on n'a rien à manger?. . . ah ! j'ai terriblement souffert !
Autre ouvrière. — u Elle n'avait pas de domicile. Je la rencontrai chez l'ouvrier dont j'ai parlé tout
à l'heure; sa figure était pâle, sa voix chevrotante, ses yeux caves et cerclés de noir. Voici ses paroles :
<( Ah! c'est étonnant, comment les pauvres gens vivent — mais non , ils ne vivent pas. — Mon salaire est d'environ 1 shilling 6 pence par semaine. Dans l'été, c'est meilleur, parce que je n'ai pas besoin de chandelle. Je bâtis les habits de sapeurs, à raison de 3 pence la pièce avec les épaulières et les poches complètement faites, ainsi que deux boutonnières à la ceinture. — Je n'ose pas dire comment je vis. Je n'ai rien qu'une tasse de thé et un morceau de pain sec deux fois par jour, tout le long de la semaine. Je n'ai pas de domicile à présent. On m'a dit de m'en aller, parce que je n'avais pas d'ouvrage et que je ne pouvais pas payer. Je vis maintenant avec une voisine, dans la maison où j'avais ma chambre. Elle m'a permis de rester avec elle, jusqu'à ce que j'aie de l'ouvrage, car je ne peux pas payer de loyer. Elle me donne un peu à manger — une partie de ce qu'elle gagne, la pauvre femme... elle est quelquefois aussi affamée que moi.
— • « Une autre malheureuse me fit le récit suivant . « Je couds des pantalons à 1 penny (2 sous) la pièce. Le plus que j'aie jamais gagné, c'est 2 sliil- Hngs dans une semaine, et encore, il fallait que ma fille m'aidât un bon bout. — Des semaines, je gagne 1 shilHng, d'autres, 9 pence; celte semaine, je gagnerai 3 pence. — Ma fille ne gagne rien, et nous serions mortes de faim, si je n'avais eu quel-
ques-unes de ses hardes à mettre en gage. Je ne me souviens pas d'avoir vu d'aussi mauvais temps. Je ne sais ce que nous deviendrons, si ma fille ne trouve pas une place. Elle n'a pas d'habits à mettre pour en chercher? Et quoi faire, grand Dieu ! — Mourir ! »
« On m'avait dit que les habillements des condamnés étaient le travail le plus mal payé; je me fis conduire chez une femme dont c'était le gagnepain.
« Elle demeurait dans une petite chambre de derrière. Je frappai à la porte une fois, deux fois, trois fois. — Enfin , la porte fut ouverte et une espèce de spectre, une vieille femme , d'une maigreur extrême , agitée d'un tremblement nerveux , me dit en soupirant : « Ah pardon, Monsieur, mais je pensais que c'était la femme qui venait pour le shilling que je lui dois. » — Dans la chambre, le dénûment le plus complet; sur une mauvaise chaise , sans dos, étaient posées quelques petites pommes de terre. C'était le dîner de la pauvre vieille. Elle avait ramassé des feuilles de thé qu'elle avait fait bouillir de nouveau, afin d'obtenir quelque chose ressemblant à un repas. Elle n'avait pas même un morceau de pain. Dans un coin de la chambre, était roulé un matelas de foin qu'elle étendait sur le plancher pomdormir.
« Elle me dit : — « Je fais les habillements des condamnés. Pour un habillement complet, je gagne 7 pence 3/4 (75 cent, environ). La jaquette 3 pence.
les pantalons 3 pence, et le gilet 1 penny 3/4 : sur quoi j'ai à fournir mon fil. — Il m'en faut environ une once et demie pour l'habillement, et l'once coûte de 2 à 3 pence. Et puis, il faut que je presse bien les habits , ce qui me prend un bon morceau pour le feu. Oh oui, en vérité ! Je suis aussi obligée d'avoir une chandelle d'un penny. — Il y a un long jour et demi de travail dans un habillement. Je travaille depuis neuf heures du matin jusqu'à onze heures du soir. — En un jour et demi, conlinua-telle, en poussant un profond soupir , si je déduis le coût du fil et de la chandelle , sans rien dire du feu, je gagne 3 pence 3/4, — pas 2 pence (4 sous) par jour. Quelquefois, pendant des semaines entières, je n'ai rien du tout à faire. — J'ai chômé jusqu'à trois mois de suile, sans gagner un demi-penny , — il n'y avait pas d'ouvrage du tout ; nous mourions tous de faim, l'un contre l'autre. Je puis vous l'assurer, je chôme au moins le quart de l'année. — Je travaille, depuis quatorze à quinze ans, aux habillements des condamnés, depuis la mort de mon mari. — H y a des gens plus malheureux que moi, mais ils sont assistés par la paroisse. — On m'a dit à la paroisse que j'étais encore assez jeune pour travailler, et cependant voilà que j'ai plus de soixante-dix ans. — Je trouve que c'est bien dur! — bien dur, en vérité, — oh oui, je vous assure ! je souffre la faim bien souvent. Je l'ai soufferte tout le dimanche dernier, car je n'avais rien, rien du tout. Je suis restée couchée jusqu'à midi.
— couchée parce que je n'avais rien, rien à manger.
— Les affaires sont bien mauvaises maintenant. — Beaucoup de nous meurent de faim, — oh! oui , beaucoup !