CHAPITRE Vil
SLOPWORRERS (OUVRIERES A l'aIGUILLe).
«Les faits qui vont se dérouler ici, dit l'auteur de TEnquête, sont d'une telle nature, que la plume est impuissante à peindre les terribles émotions qu'ils ont fait naîire en moi.
« Partout c'est la faim et la prostitution, résultats inévitables de l'extrême avilissement du salaire. C'est une épouvantable lutte entre la vie et la mort. Il faudrait des volumes pour raconter les détails de cette agonie, dont je ne pourrai donner qu'une idée bien incomplète.
« En passant rapidement en revue ces différents métiers du domaine de l'aiguille, nous acquerrons la preuve que les prix vont toujours en diminuant, et qu'un travail opiniâtre, épuisant,, de quinze h seize heures, ne produit jamais plus de 2 shillings et demi à 3 shillings par semaine. Qu'on juge ensuite quelles doivent être les souffrances des mois fréquents de chômage !
— Chemises. « Une ouvrière des plus rangées.
des plus laborieuses, d'une excellente réputation , a fait la déposition suivante : — « Je travaille dans de meilleures conditions que beaucoup d'autres , une parente ayant pu fournir caution pour moi. Le plus bas de la façon des chemises est de 1 shilling la douzaine, ou ^ penny (2 sous) la chemise. Je trouve, moi , à faire de plus belles chemises à 2 shilHngs. Je travaille sans discontinuer, de 8 heures du matin à ^0 heures du soir. Je fais ordinairement dix-huit chemises dans la semaine. Toute déduction faite des fournitures , du fil, du coton, du charbon pour presser l'ouvrage, mon salaire net varie de 2 shillings à 2 shillings 3 pence , ou 6 pence (55 sous à 3 fr. 2 sous) par semaine. Les prix étaient bien meilleurs quand je commençai à travailler, il y a quelque dix-neuf ans. On payait, alors, \ shilhng ce que l'on paie aujourd'hui 6 pence, et 8 pence ce qu'on paie 2. Je ne sais quelle peut être la cause de cela. Je pense qu'il y a tant de mains qui attendent de l'ouvrage, que l'un veut supplanter l'autre. — L'ouvrier est bien mécontent et bien malheureux aussi, oh! oui, bien malheureux ! Il y a une terrible misère et de terribles souffrances parmi nous , allez. C'est ce dénûment qui propage la prostitution dans notre métier. La plupart des ouvrières sont des jeunes filles qui n'ont absolument rien. Il y en a une à peine qui soit vertueuse. »
Autre ouvrière. — « Un seul regard sur la chambre et sur celle qui l'habitait suffisait pour témoigner que la pauvre créature était ensevehe dans la mi-
sère jusqu'aux lèvres. En réponse à mes questions, elle me dit :
— «Je ne fais que des chemises; — elles me sont payées 2 pence la pièce. 11 faut que je fournisse le fil et le coton. A travailler de cinq heures du matin à neuf heures du soir, je ne peux en faire plus de trois. Souvent , je me lève à deux ou trois heures du matin et je vais jusqu'au lendemain soir, en me couchant tout habillée, pour prendre un somme de cinq ou dix minutes. L'agitation d'esprit ne vous laisse jamais dormir plus longtemps ! » Elle ajouta, en me montrant son livre : « par là vous pouvez voir que la moyenne de mon salaire est de 2 shillings nets (2 francs 50 c.) par semaine. C'est là ce que gagne une ouvrière de première main. Oh! les temps sont durs, bien durs ! — Avant d'avoir trouvé une caution , je ne gagnais qu'un penny et demi pour les mêmes chemises qui, maintenant, me sont payées 2 pence , car alors j'étais obligée de travailler pour un marchandeur. Quel que soit le salaire des pauvres gens, les marchandeurs en prennent le quart environ. Les prix baissent de jour en jour ^ où s'arrêteront-ils? iamais de viande, et je ne goûte pas aune tasse de thé une fois par mois, quoique je sois debout de bonne heure et bien tard. Ce que je gagne avec tant de travail est si peu, si peu, qu'il m'est impossible de me mettre un haillon sur le dos, et cependant personne ne peut faire plus que moi. Oh ! non. »
Gilets. — « J'allai visiter une giletière qu'à pre-
mière vue on aurait cru être à son aise , tant sa petite chambre était brillante d'ordre et de propreté. Mais bientôt, sous cette propreté, on reconnaissait une extrême misère, malgré les efforts de la pauvre femme pour la cacher. — « Depuis vingt-six ans, me dit-elle, je travaille pour la même maison. Il m'est arrivé de gagner un peu plus de 2 shillings 6 pence par semaine et même jusqu'à 3 shillings (3 fr. 75 c). Pour gagner cela, il faut que je travaille sans relâche depuis neuf heures du matin jusqu'à onze heures du soir. — Les prix vont toujours en haïssant. Chaque semaine, on nous réduit quelque chose. — Il m'est bien difficile de me nourrir avec mon ouvrage. A mon âge, il n'y a plus que le workhouse. — Après vingt-six ans de rude travail, je n'ai pas un penny devant moi, — rien pour me reposer pendant une heure. Beaucoup de gens du métier sont encore plus malheureux que moi ! »
Autre ouvrière. — « C'est une jeune femme de tournure et de manières distinguées.
— « Je suis gilelière. Chaque gilet m'est payé 10 pence, quelquefois 8 pence, quelquefois 6 pence. Les gilets de 10 pence sont en satin noir piqués tout autour. Sur ces 10 pence, il faut payer les fournitures. Elles me coûtent, par gilet , d'un penny à 2 pence. Je ne puis guère faire que quatre gilets par semaine. Quand j'étais apprentie, nous avions 5 shillings (6 fr. 25 c.) pour ce qui m'est payé 10 pence (20 sous) aujourd'hui. A 2 shillings la pièce, on pourrait vivre ; mais au taux actuel,
je souffre de la faim. Si mes amis ne me secouraient pas un peu, je ne sais ce que je deviendrais. — Les prix ont toujours été en diminuant^ surtout depuis deux ou trois ans. Je ne pense pas qu'ils puissent aller plus bas; autrement, il faudra mourir tout à fait d'inanition. Je suis jeune, hélas, et le travail a déjà tué ma santé. Je sens la vie se retirer chaque jour de moi. »
Corsets. — « On me donne 5 pence (50 centimes) par corset. — Je ne peux en faire plus de neuf par semaine, en travaillant quatorze heures par jour; mais je n'ai pas toujours d'ouvrage. En prenant toute l'année, la moyenne de mon salaire ne va pas plus haut que 2 shillings 6 pence. Tout juste de quoi avoir une tasse de thé. Depuis vingt-cinq ans, les prix haïssent sans cesse. Mon mari est plâtrier, mais voilà deux ans qu'il ne peut trouver d'ouvrage. Nous avons deux enfants. L'amé gagne 5 shiUings. Après le loyer de la semaine payé, il nous reste 5 shillings 3 pence pour vivre quatre, si l'on peut appeler cela vivre. — Oui, pas 2 pence par jour chacun pour la nourriture, le feu et les habits! Oh! souvent je ni évanouis quand je me lève, tant j'ai besoin, tant je manque de tout ! »
Autre ouvrière. — « Mon histoire est semblable à celle de cette pauvre femme. — Je travaille aux corsets, depuis plus de vingt ans. — Dans toute l'année, 2 shillings par semaine, c'est tout ce que je peux gagner. — En juin, j'ai fait des gilets de flanelle pour homme, à 4 sous pièce. Tout ce que je pouvais faire, c'était 8 sous par jour, en ira-
vaillant nuit et jour sans relâche et de toutes mes forces. — Si ce n'était cette bonne femme qui a bien voulu me loger chez elle, je ne sais ce que je serais devenue. Ah! monsieur, le pauvre est généralement bon pour le pauvre. Si nous ne nous aidions pas entre nous autres, que deviendrions-nous? Jamais les riches ne pensent et ne viennent à nous. Ils en savent bien plus long sur les esclaves de la Jamaïque que sur nous. Nous dormons tous dans cette chambre, l'une sur le lit, les autres par terre. Ce brave cœur de femme me donne une tasse de thé quand elle en a, mais souvent elle n'en a pas pour elle-même. Mon mari est mort, il y a deux ans. J'avais des enfants, mais ils sont tous morls aussi. Dieu merci! oui, c'est un bonheur qu'ils soient morts. »
Bordeuse de souliers. — « Ah! il est grandement temps que l'on fasse quelque chose pour le peuple, car l'ouvrage est cruel maintenant. — Je gagne clair environ 1 shilling 6 pence par semaine. Je me mets à l'ouvrage à six heures du matin, et je ne le quitte qu'à minuit ou à une heure. — Je travaille ordinairement dix-huit heures par jour. — J'oubliais que je brûle une chandelle de 2 sous chaque nuit, ce qui laisse net mon salaire à 25 sous par semaine. — Quand mon mari a payé le loyer, j'ai de lui 4 ou 5 shillings peut-être pour nous entretenir, moi, lui et l'enfant. — U y a douze ou treize ans, les prix étaient meilleurs. — C'est une dure chose que la vie, si c'est là vivre. Nous n'avons rien que du pain d'un bout de la semaine à l'autre. »
Autre hordeuse de souliers. — « Je travaille pour la même personne et au même prix, de sorte que mon salaire est aussi de 25 sous par semaine , en déduisant la chandelle. — J'ai trois enfants. — La semaine dernière, mon mari, après avoir payé le loyer, m'a apporté 1 shilling, — rien de plus pour nous nourrir, lui, moi et deux enfants; le troisième est chez sa grand' mère. Je puis vous assurer que nous avons été obligés de vivre sur ces deux shillings, — mais ce n'est pas vivre, c'est juste assez pour dire que l'on n'est pas mort. — Quel temps ! Bien souvent j'ai envie d'en finir. Ah ! si ce n'était pour mes pauvres enfants ! »
Nouveautés, cravates, etc. — « J'emploie avec moi une ouvrière et une petite fille. Je paye l'ouvrière 3 shillings par semaine, et je ne donne rien à la petite fille qui vient pour apprendre.... Avec leur aide, je gagne environ 5 shillings nets par semaine. — Il m'est arrivé de gagner jusqu'à 7 shillings, mais pour cela, il m'a fallu veiller trois nuits sur six. Il y a des semaines où je gagne 50 sous seulement, et d'autres rien du tout. C'est quand il y a chômage. L'ouvrage chôme à Noël et au milieu de l'été , trois mois chaque fois. — Les prix ont considérablement baissé depuis dix-huit mois. Une des causes de la baisse est que les maîtres mettent des affiches à leurs carreaux pour demander des ouvrières, qu'ils en aienl besoin ou non. Alors, par la concurrence, ils voient jusqu'oii ils peuvent oser baisser les prix. Ils emploient celles qui s'offrent à meilleur compte, elles autres sont forcées de mourir de faim
OU de faire encore pis. Dans le magasin qui m'occupe, il y a environ cinquante ouvrières ; plus de trente, j'en suis sûre, gagnent de l'argent autrement qu'en travaillant. 11 en est de même dans toutes les autres maisons. »
Autre ouvrière. — « J'aurai dix-neuf ans le 28 février. — Mon père et ma mère sont à ma charge. Ma mère m'aide quelquefois, mais elle a plus de cinquante ans et ne peut ni voir le soir, ni travailler sur des étoffes noires. Elle s'est brisé un vaisseau, il y a sept ans, ce qui la rend incapable de faire une besogne fatigante. Mon père , qui était charretier, s'est enfoncé les côtes, il y a deux mois, en tombant de sa voiture. Son maître ne veut plus l'employer. Je lutte tant que je peux pour empêcher lui et ma mère d'aller au workhouse. Pendant trois semaines, je ne me suis ni déshabillée ni couchée, afin de pouvoir les soutenir et de payer le médecin. Pendant tout ce temps, je n'ai dormi que la tête sur la table. J'étais à l'ouvrage nuit et jour. »
Manteaux de femmes, d'enfants, bonnets, etc. — « Je travaille ordinairement de neuf heures du malin à onze heures du soir, souvent plus, rarement moins. Quatorze heures , c'est le temps ordinaire de mon travail. — Je n'ai souvent que du pain tout le long de la semaine. »
Tapisserie. — « Les prix ont baissé de plus de moitié depuis cinq ans. Ainsi, nous n'avons plus que 2 shillings pour les rideaux qui nous étaient payés 5 shillings. — Les ouvrières chôment un tiers de l'année. »
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Couture. — «Je suis sûre que je ne gagne pas plus de 2 shillings à 2 shillings 6 pence par semaine. Il y a plus de mains que d'ouvrage. — J'ai souvent été quatre ou cinq jours de suite sans mitre chose quun morceau de pain sec et de l'eau. »
Fourrures. — « Ce genre de travail est moins mauvais que les autres. Cependant, les prix ont beaucoup diminué depuis cinq ans. Chaque année, cela va de pis en pis. Nous chômons ordinairement pendant trois mois au moins. »
Broderie en passementerie. — « Mon salaii'e hebdomadaire ne va pas en moyenne, pour toute l'année, au delà de 2 shillings, tandis qu'il y a trois ans, je gagnais facilement de 15 à IG shillings. -^ Je ne sais vraiment ce qu'est devenu l'ouvrage. Toutes les brodeuses ne gagnent qu'une misère de 2 ou 3 shillings par semaine. Beaucoup sont venues m'en demander la cause, parce qu'on sait que généralement on ne me laisse pas chômer. Eh bien, trois fois j'ai envoyé ce petit garçon chercher de l'ouvrage au magasin, et trois fois on lui a dit de repasser la semaine suivante. Maintenant, même pour moi, le chômage devient la règle. Il nous faut donc mourir de faim. »
Jarretières. — « Je travaille de hui( heures du matin à neuf heures du soir. Je travaillerais plus longtemps, mais souvent l'ouvrage manque. Depuis plus de vingt ans, je suis employée par la même maison Mon maître a toujours été bon pour moi et ne m'a pas encore baissé les prix, mais, dernièrement, il a commencé à en parler. Quelle
que soil la réduction, elle me sera dure à supporter. Je me verrai forcée de finir mes jours dans un "workhouse. Il m'est impossible d'économiser 1 farthing. C'est à peine si je peux vivre avec ce que je gagne, car j'ai travaillé dur toute ma vie, et 12 sous par jour, c'est tout ce que j'ai eu, depuis dix ans, pour me vêtir et me nourir. »
Bretelles. — « Ma journée de travail a toujours douze heures au moins et souvent davantage. Le plus que j'aie gagné, en une semaine, c'a été 32 sous, et pour cela j'ai été obligée de travailler trois fois jusqu'à onze heures du soir. Ordinairement, quand l'ouvrage va, je gagne 24 sous par semaine, mais j'ai à fournir 2 sous de colon, et 3 sous de chandelles. — Je chôme trois mois de l'année. Pendant le chômage, je gagne environ 9 sous par semaine, mais j'ai h fournir 1 sou de coton. — Je ne peux pas vous dire comment nous vivons. Mes enfants ne sont pas vêtus , aussi ai-je honte de les laisser sortir. »
Chapeaux de femme. — « Deux sœurs travaillant fréquemment vingt heures par jour, dans l'éié, souvent toute la nuil, et jamais moins de dix-huit heures par jour, produisent le compte de leurs salaires pendant quatre années. D'après ce compte, on voit que, leur loyer payé, il leur est resté chaque jour, pour se nourrir et se vêtir, en 1846, 8 sous et demi, en 1847, 7 sous, en 1848 et en 1849, 5 sous. Elles habitent une petite mansarde de sept pieds carrés, sans cheminée. Une d'elles est obligée de s'asseoir sur le lit; elles ne possèdent
qu'une seule chaise. — L'hiver dernier, elles sont restées trois mois sans manger une miette de pain. Elles vivent ordinairement de gruau; souvent, à elles deux, elles n'en consomment que pour 2 sous par jour. — Elles n'achètent jamais rien à crédit. Parfois, si elles ont quelque chose à mettre en gage, elles ont recours à ce moyen pour manger, et si elles n'ont rien à engager — « Eh bien alors nous mourons de faim, — dit en souriant une de ces pauvres créatures. Nous aimons mieux cela que de devoir. Plusieurs fois nous sommes restées, toutes deux, trente heures sans rien prendre. L'hiver, nous sommes toujours bien mal. Nous sommes convaincues qu'il y a des milliers d'ouvrières à Londres qui, comme nous, meurent de faim. C'est la vie habituelle de l'ouvrière. Nous pouvons le dire, parce que nous le savons. Cet été, pour payer notre loyer arriéré, nous avons, toutes deux, régulièrement travaillé, six mois durant, dix-huit et vingt heures par jour, dimanche compris; souvent depuis deux heures du matin, au point du jour, jusqu'à onze heures du soir, en ne prenant, pour toute nourriture, qu'une seule tasse de thé. »
Couturière. — « Sur sa table était le quart d'une once de thé. Observant que mes regards s'arrêtaient là-dessus, elle me dit que c'était tout ce qu'elle prenait. « Jamais de sucre, ajouta-t-elle, je n'en ai pas le moyen. — Une tasse de thé, un morceau de pain et un ognon , c'est ordinairement tout ce que j'ai pour mon dîner, et quelquefois je n'ai pas même un ognon ; alors je mouille mon pain. —
Je m'assieds entre huit et neuf heures du matin, et je travaille jusqu'à minuit; je n'entre jamais dans mon lit plus tôt. Quelquefois , je chôme pendant quinze jours. Demain il y aura une semaine que je n'ai tiré l'aiguille. — Je ne fais pas 3 shillings par semaine. — Voilà douze ans que je travaille. J'ai travaillé dix ans pour la même maison. Nous avions autrefois 7 pence pour ce qui nous en vaut 5 maintenant. C'est un temps horriblement dur. Beaucoup , beaucoup sont plus malheureuses que moi encore. Pourquoi resterais-je sur terre, si ce n'était pour ces deux enfants? — Lorsque nous n'avons pas d'ouvragf', nous mourons de faim , ou nous nous endettons ; — puis, il faut lutter pendant des mois pour s'acquitter. Ah Monsieur! c'est un combat qui n'est connu que du pauvre. Aucune ouvrière du métier n'est mieux, car je suis une des mains les plus habiles. »
Autre couturière. — «Je fais des pantalons à 14- sous la paire. — Je travaille de six heures du matin à dix heures du soir. — Mais il y a des semaines où je suis complètement sans ouvrage. — C'est ce qui a lieu chaque hiver pour nous autres confectionneuses, et c'est l'époque où nous avons le plus besoin d'argent. La semaine dernière, je n'ai gagné que 25 sous, et je suis sûre que tout le long du mois, je n'ai pas eu plus que cela, chaque semaine. A [)rendre toute l'année ensemble , je ne gagne pas 3 shillings par semaine Ma mère est veuve, âgée de soixante-six ans; à nous deux, nous gagnons de 4 shillings 6 pence, à 5 shillings par
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semaine. — Noire loyer est ô'u^ shilling. Il nous reste de 3 shillings 6 pence à 4 shillings pour nous nourrir et nous vêtir toutes deux.
« Il est tout h fait impossible pour nous de vivre avec cela, et la conséquence est que j'ai été obligée de prendre un mauvais chemin. J'ai travaillé trois ans dans la confection. J'étais vertueuse quand j'ai commencé à travailler, et je le suis restée jusqu'à l'année dernière. Je luttai bien énergiquement pour me garder chaste, mais je ne pouvais trouver à manger pour ma mère et pour moi ; alors, je me mis à vivre avec un jeune homme. Il m'a promis de m'épouser. Je ne l'ai pas vu depuis six mois, et je ne sais s'il tiendra sa promesse. Je suis enceinte de lui. Beaucoup de jeunes filles me donnent de mauvais conseils. — Elles me disent qu'elles ont de quoi manger leur faim, !)oire leur soif et de beaux habits. Il n'y a pas une seule jeune fille qui puisse gagner sa vie dans la confection. Les maîtres savent tous cela, mais ils ne voudraient pas l'avouer. Je suis sûre qu'il n'y a pas, dans la confection, une seule fille vertueuse, et elles sont des milliers dans la partie. J''en connais des quantités qui se prostituent pour gagner leur vie, et je serai obligée de faire la même chose, si ça ne tourne pas mieux pour moi. — Si j'avais pu gagner honnêtement de quoi vivre , de quoi me nourrir et me vêtir, je ne me serais jamais écartée du droit chemin, non, jamais. Ah! j'ai lutté aussi longtemps que j'ai pu . A la fin , à la fin, j'ai succombé. — Mon enfant augmentera mes charges, et si le
père ne veut pas m'aider à le nourrir, nous serons obligés d'aller dans la rue. Je sais combien cela est horrible. Il aurait mieux valu pour moi vivre d'une croûte dure et d'eau que d'être comme je suis maintenant. Mais personne ne connaît les tentations de nous autres pauvres filles dans le besoin. Les riches ne peuvent pas comprendre cela. Si j'étais née dame, il ne m'aurait pas été bien difficile de me conduire comme il faut. Être pauvre, et être honnête , pour une jeune fille c'est le plus dur combat de tous. Je suis prête à le répéter, c'est le besoin, et non autre chose, qui m'a fait tomber en faute. Si j'avais été mieux payée, je me serais mieux conduite. Jeune comme je suis, ma vie est désormais une malédiction. S'il plaisait au Tout-Puissant de me prendre avant que mon enfant vînt au monde, je mourrais heureuse ! »
Confectionneuses. — « Les meilleurs renseignements me furent donnés sur deux ouvrières que je vis ensuite. Elles travaillaient ensemble pour la même maîtresse. L'une d'elles me fit ce triste récit :
« Je travaille de seconde main pour les marchandeurs. On nous donne 4 pence par pantalon. Il faut que nous travaillions de douze à quatorze heures par jour pour en faire deux. Je gagne net environ 3 shillings par semaine. C'est bien dur, en vérité, de vivre là-dessus. Nous dépensons, chaque jour, nos 6 ou 8 pence, et souvent, le dimanche, nous n'avons rien du tout. Si nous tombons malades, nous sommes remerciées. La mar-
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chaiideuse ne nous garderait pas le second jour.
— J'ai été mariée. — Mon mari est mort, il y a sept ans. — Je n'ai plus d'enfants vivants. — J'en ai enterré trois. — Il m'en restait deux, quand mon mari est mort ; — deux enfants, et pas un sou. La seule ressource que j'avais pour nous nourrir, moi et mes pauvres petits, celait la confection. Cela me donnait, de première main, 5 shillings 6 pence.
— C'était tout pour moi et mes deux garçons, quand mon aîné mourut, — deux ans après son père. Je fus bien reconnaissante au bon Dieu de me l'avoir enlevé , car je n'avais pas de quoi le nourrir. Mon second garçon est mort, il y a cinq mois seulement. Je l'aimais comme je voudrais aimer la vie , mais j'ai été heureuse qu'il m'ait été pris, car je sais qu'il est mieux maintenant qu'il n'aurait été avec moi. Je n'aurais pu lui donner que la plus atroce misère, et Dieu seul sait ce qui serait arrivé de lui, s'il eût vécu. — Ma caution mourut, il y a cinq ans. C'a été un rude coup pour moi. Je gagnais environ 5 shillings 6 pence avant cela. Les pantalons étaient mieux payés alors, et quand je fus obligée de travailler de seconde main, je ne gagnai plus que quatre shillings. — Un de mes enfants était encore vivant, et nous ne pouvions réellement pas exister avec si peu d'argent. — Je m'adressai à la paroisse ; — ils me dirent d'aller au workhouse. mais je savais que si je faisais cela, ils me prendraient mon enfant. Ah! j'aurais tout souffert auparavant. Bientôt, nous fûmes si misérables, moi et mon enfant, que je fus forcée de recourir à la pros-
litution pour nous empêcher de mourir de faim. Jusqu'à la mort de ma caution, je peux le jurer devant Dieu, j'étais une honnête femme, et si le prix de mon travail m'oiît permis de vivre, je n'aurais jamais eu recours à la rue. Je suis fâchée de dire qu'il y a bien des personnes comme moi, dans notre partie, — des centaines de femmes mariées et déjeunes filles faisant ce que je fais pour la même raison! — C'est la ruine de nous autres, — corps et ame, — et tout cela est dû à la pauvreté du salaire. J'en connais de bien jeunes qui mènent cette vie. Elles en deviendront folles. Ce sont de rudes et habiles ouvrières, mais elles ne gagnent pas assez pour manger, non, pas même les plus mauvais aliments. Ah ! si elles gagnaient davantage, elles ne songeraient pas h vivre ainsi! Elles travaillent le jour et courent la nuit. Je n'en connais pas qui fassent pratique d'aller dans la rue régulièrement la nuit. Elles sortent seulement, quand elles sont chassées par la faim. Voilà ce qui est la vérité, et je puis, sans crainte, le jurer dans ma conscience et devant Dieu. »
« Lorsque cette infortunée eut cessé de parler, sa compagne ajouta :
« Je gagne, comme elle, environ 3 shillings par semaine, j'ai été mariée, mon mari est mort, il y a onze ans. Mes enfants sont morts. — J'ai été une honnête femme jusqu'à la mort de mon mari. Je peux mettre ma main sur mon cœur et le jurer. Mais depuis, la pauvreté, la misère, m'ont forcée à faire ce que je n'avais jamais fait. — Je ne pouvais
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gagner de quoi manger. — Je ne peux avoir une guenille à porter sans recourir à la proslilulion. A cet égard, notre sort est à toutes le même. Les bas prix de la confection font les prostituées , je peux le dire pour moi et pour beaucoup d'autres. Si j'avais été mieux payée, si j'avais pu gagner ma vie par mon travail, je serais encoie une femme honnête et vertueuse. Pendant trois ou quatre ans après la mort de mon mari , j'ai lutté pour me garder fidèle à sa mémoire, puis enfin je n'avais plus d'habits, et j'ai été forcée de tomber. Ah ! quelquefois, jai tout-h-fait horreur de la vie. »
Confectionneuses. — « L'histoire suivante est peutêtre une des plus touchantes que l'on puisse lire. Je l'avoue, en l'écoutant, je partageais la double agonie de corps et d'esprit à laquelle était en proie la pauvre Magdeleine qui me la racontait. C'était une belle jeune fille , à la taille fine et élancée , aux traits remarquablement réguliers. Elle me ht ce récit, la figure cachée dans ses mains, et en poussant de tels sanglots que je ne saisissais qu'avec difficulté ses paroles. Les larmes coulaient entre ses doigts. Jamais je n'avais vu une si profonde douleur. — Les maîtres au service desquels elle était alors, me firent les plus grands éloges de son honnêteté, de sa sobriété, de son activité , et particuhèrement de sa vertu.
« Voici ses propres paroles :
« Je travaillais à la confection, — aux chemises, — aux chemises blanches à plis. Je gagnais 2 pence 1/4 par chemise. Il y a six l)Outounières, quatre
rangs de piqûres par devant, le collel et les poignets piqués aussi. En travaillant depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit, je pouvais en faire sept dans la semaine. Cela me donnait 17 pence 1/2 (35 sous) pour le travail de loule ma semaine. Sur cela, il fallait prendre le coton et il me revenait à 2 pence par semaine, ce qui me laissait 15 pence 1/2 (31 sous) pour payer mon loyer, ma nourriture et acheter des chandelles. J'étais seule et je recevais quelques petits secours de mes amis, mais il m'éiait impossible de vivre. Je fus obligée de sortir la nuit pour pouvoir manger. J'eus un enfant, et il avait coutume de crier pour la nourriture. Alors, comme je ne pouvais gagner sa vie avec mon aiguille, j'allais dans les rues. Quelquefois il n'y avait pas d'ouvrage pour moi, et alors j'étais forcée de dépendre tout à fait de la rue pour ma nourriture. Sur mon âme , j'allai dans la rue seulement pour nourrir mon enfant et moi. Si j'avais pu gagner ma vie autrement, je n'aurais pas fait ainsi. Je suis fille d'un ministre de l'Evangile. Mon père était un prédicateur indépendant, et je jure sur ma parole, solennellement et religieusement, que c'est le bas prix de mon travail qui m'a poussée à la prostitution. J'ai bien souvent lutté, — bien des fois, j'ai mené mon enfant dans la rue pour mendier, afin de ne pas jeter la honte plus longtemps sur lui et sur moi. Je fis des pelotes à épingles et les articles de fantaisie , en rassemblant tout ce que je pouvais. Je les portai dans la rue pour les vendre , afin de gagner une vie honnête , mais je
ne pouvais pas. Quelquefois, j'étais dehors toute la nuit, à la pluie, mon enfant avec moi, et je ne vendais rien du tout. Et quand nous n'avions rien gagné ainsi, nous avions coutume de nous asseoir sous un hangar, car j'étais trop faliguée avec mon petit enfant pour rester debout. J'étais si pauvre que je ne pouvais pas même avoir un logement d'une nnit h crédit. — Une fois, au cœur de Thiver, ses pauvres petites jambes s'étaient gelées à mes côtés. Nous étions assis sur les marches d'une porte. J'essayai de marcher pour aller au workhouse, mais j'étais si faible que je ne pouvais faire un pas. — La neige couvrait mes souliers. — Il avait neigé toute la journée, et moi et mon enfant nous étions dehors. Nous n'avions pas goûté une bouchée de pain depuis la veille au matin, et le dernier morceau que nous avions mangé , je l'avais eu en me servant du nom d'une autre personne. Je fus forcée positivement par la mort de faim de dire que Ton m'envoyait, lorsqu'il n'en était rien. Quelle sonffrance que ces mensonges pour une ame digne! Pendant tout ce temps, je luttai pour échapper à la prostitution. J'eus plusieurs offres, je les refusai toutes. Je m'étais juré à moi-même que je me garderais de ce genre de vie pour l'amour de mon enfant. \]ne dame me vit assise sur les marches de la porte, elle me fit entrer dans sa maison, et frictionna les jambes de mon enfant avec du brandy. Elle nous donna quelque nourriture, mais j'étais si bas (jue je ne pus manger. J'allai au workhouse cette nuit là. Je leur dis que nous étions
mourants de faim. Ils refusèrent de nous admettre sans un ordre. Alors je retournai de nouveau à la prostitution pendant un autre mois. Je ne pouvais pas avoir d'ouvrage. Je n'avais pas de caution. Je ne pouvais même pas faire donner sur moi de renseignements pour obtenir de Pouvrage de seconde main. Ma réputation était tout à fait perdue. Enfin, j'étais si dégoûtée de ma manière de vivre, que je me procurai un ordre pour le workhouse, et j'y restai deux ans. A la minute même où nous passâmes la porte, on m'arracha mon enfant, et on ne me permit de le voir qu'une fois par mois. A la fin, moi et une autre, nous quittâmes le workhouse pour travailler à couvrir des parapluies, alin d'avoir nos enfans avec nous. A cet ouvrage nous gagnions 1 shilling par douzaine de parapluies, et, ordinairement h nous deux, nous en faisions de six à huit douzaines par semaine. Nous aurions fait plus, mais nous ne pouvions avoir d'ouvrage. Je gagnais alors de 3 à 4 shillings par semaine, et, depuis ce temps, j'abandonnai la prostitution. Pour l'amour de mon enfant, je ne voudrais pas que mon nom fût connu ; mais, pour le salut d'autres jeunes iilles, je peux solennellement jurer que c'est le bas prix du travail qui m'a fait demander à la prostitution le moyen de vivre. Personne ne comprendra jamais les tortures que j'ai endurées.— Je la hais de toutes les forces de mon cœur. — Toute ma nature se révoltait contre elle. — Personne autre que Dieu ne sait combien j'ai lutté pour y échapper. Je ne l'aurais pu qu'on ayant de
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l'ouvrage mieux payé. Si j'étais resiée à faire des chemises, j'aurais été une prostituée jusqu'à ce jour. J'ai ôté ma robe de mon dos pour la mettre en gage, et je m'en suis allée en jupon — je n'en avais qu'un — plutôt que de prendre la rue de nouveau. Mais tout cela fut en vain. Nous étions encore mourants de faim. Je volai , comprenezvous, Monsieur, je volai à la jeune femme qui logeait dans la chambre à côté de moi, une robe, afin d'aller dans la rue une fois encore , et de gagner un morceau de pain. Je laissai mon enfant à la maison, enveloppé dans un morceau de vieille couverture. Je rapportai à la maison, par ma honte, une demi-couronne, et pendant deux jours j'arrêtai les cris que lui arrachait la faim. Mes souffrances avaient été telles que, trois jours avant d'essayer d'entrer dans leworkhouserje résolus de me suicider. J'écrivis le nom de mon enfant et l'adresse de ses tantes sur un papier que j'attachai à sa petite chemise. — Je le laissai au lit ; — je l'embrassai — pour la dernière fois, pensai-je, — et j'allai à Regent's Park pour me jeter à l'eau, près de la route qui conduit à Saint-John's-wood. J'allai là, parce que je pensai que la mort y était plussûre. Un policeman m'observa et me demanda ce que je faisais. Il conçut des soupçons et il me mena hors du parc. Cela me sauva la vie. Mon père mourut , béni soit Dieu ! quand je n'avais que huit ans. Mes sœurs sont gilelièreset meurent de faim. Je ne sais même pas si l'une n'est pas morte, maintenant, d'un cancer que lui a donné la misère. — Aujour-
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d'hui , je suis en service. Voilà dix-huit mois que j'y suis. J'ai obtenu un certificat d'un gentleman chrétien à qui je dois mon salut. Je puis jurer solennellement que, depuis que je peux gagner ma vie, je n'ai pas eu une seule fois recours à la prostitution. Mon enfant est encore dans le workhouse. Je travaille nuit et jour pour l'en tirer. Ah ! croyezmoi bien, monsieur, il n'y a pas une fille qui puisse vivre de la confection, sans se prostituer. Je dis cela, après des années d'une bien cruelle expérience ! »
Après les récits de ces infortunées, dont les privations, les souffrances et l'inimaginable labeur ont pour récompense cinq sous par jour, il me reste à donner une relation succincte du meeting d'ouvrières, convoqué à Londres par l'auteur de l'Enquête. Cette réunion eut lieu le soir, dans une salle éclairée aussi faiblement que possible, afin que les femmes qui consentiraient à répondre ne fussent point intimidées. Deux sténographes recueillirent les confessions dont je vais citer quelques extraits, pour compléter cette série de documents, sur la diminution constante et progressive du salaire, et sur son insuffisance absolue.
Première ouvrière. — « Je suis ouvrière confectionneuse. — J'ai été poussée à la prostitution par l'insuffisance du salaire. — Je ne peux vivre par ce que je gagne en travaillant ; je ne peux avoir une tasse de thé et un morceau de pa^i. J'ai été mariée, je suis restée veuve, et voilà quatre ans que je suis obligée de vivre de cette affreuse façon. J'ai
demandé de l'ouvrage à différentes personnes , mais elles sont toutes de même pour profiter de notre misère. »
Deuxième ouvrière. — «Le plus que je peux gagner c'est 3 shillings 6 pence par semaine, et pour cela il faut que je travaille jusqu'à minuit. J'ai été obligée souvent de recourir à la prostitution. Depuis douze ans, jen'ai pas toujours couru la rue, mais ça n'en était guère mieux. Bien des gens ont honte d'avouer la vérité, mais je ne crains pas de dire où m'a jetée la faim. Le mauvais salaire nous force à mal faire. C'est contre notre volonté que nous agissons ainsi. Pour moi, je le déclare, c'est plus que je ne peux porter. »
Troisième ouvrière. — « Je suis confectionneuse. J'ai un petit enfant de dix-huit mois. Je gagne de i2 à 14 sous par pantalon. Je suis souvent sans ouvrage, et voilà quinze jours ou trois semaines que je n'ai rien à faire. Je n'ai pas de mari, mais je suis forcée de vivre avec un homme pour nourrir mon enfant. Le père de l'enfant est un ouvrier des docks. Il m'aide quand il peut, mais des fois il n'est employé que deux ou trois jours par semaine, et d'autres fois, pas du tout. Je peux jurer religieusement, en présence de mon Créateur, que je suis avec lui seulement pour vivre et me sauver de faire pis. Il est quelquefois quinze jours, trois semaines, et même un mois sans ouvrage. La semaine dernière, nous avons été forcés d'aller à la maison de refuge. »
Quatrième ouvrière. — « Je suis bordeuse de sou-
liers. Le salaire est si bas que je n'ai pu payer l shilling par semaine pour mon logement. C'est ce qui m'a jetée dans la rue. Il y avait trois semaines que je ne m'étais couchée dans un ht -, une fois, avant Noël, j'ai passé quinze jours sur le pont de Londres. — Je gagne tantôt 1 shilling 6 pence, tantôt 2 shillings par semaine. »
Cinquième ouvrière. — «Voilà trois ans que j'ai recours à la prostitution. Je borde des souliers , mais je ne puis gagner ma vie à cela. — Si mon travail me donne du pain, il ne me donne pas d'habits, je n'ai pas d'autres ressources que la rue. Plusieurs lois, j'ai été obligée d'aller au workhouso de Saint-Georges. Si je pouvais trouver un travail qui me fit vivre , je quitterais la rue de grand cœur. »
Sixième ouvrière. — «Je suis ouvrière en chemises; j'en tais environ trois par jour à 2 pence 1 12 pièce ; chacune d'elles ayant sept boutonnières. Pour cela, je me lève à six heures du malin, et je travaille jusqu'à minuit. Il faut que je fournisse le fil, de sorte que je n'ai pas plus de 2 shillings 6 pence à 2 shillings par semaine, et même 1 shilling 6 pence. Je suis obligée de vivre avec un jeune homme , parce que je ne pouvais me suffire, mais depuis trois semaines, il n'a plus d'ouvrage; il ne trouve pas un liard à gagner, pas un morceau à manger. Nous avons été quelquelois deux jours avec un morceau de pain sec et de Veau. Je peux dire que personne ne cherche d'ouvrage avec plus d'ardeur que nous. »
Septième ouvrière. — « Je ne suis pas allée dans la
rue depuis cinq mois que j'ai de l'ouvrage ; mais j'y étais forcée auparavant. »
Huilième ouvrière. — « Depuis quatre ans, je fais des panlalons pour un magasin. Je vis avec un jeune homme qui voudrait m'épouser, mais nous n'avons pas le moyen do payer les bans du mariage; tous mes habits sont en gage. »
Neuvième ouvrière. — « Je restai veuve avec deux enfants et sans ouvrage. Je fus obligée de me mettre avec le père d'un troisième enfant. Je pensais qu'avec le petit secours qu'il pourrait me donner, j'arriverais à nourrir mes enfants. — Mais, après tout, je fus forcée, par le besoin et la détresse, de vendre tout ce que j'avais. Je fus obligée d''aller faire mes couches dans la maison de Wapping. — Le père vint à moi, me donna 5 shillings, et me dit que, si je voulais prendre une chambre, il ferait tout ce qu'il pourrait pour moi. Je pris une chambre à 1 shilling 6 pence par semaine, et j'achetai une botte de paille. Tout ce que j'ai dessus et dessous moi ne vaut pas plus de 6 pence; souvent je n'ai pas une bouchée à manger. Je songeais plus à mon petit garçon qu'à moi-même. Il est maintenant en prison pour avoir volé trois livres de charbon de terre. Il ne les a prises que pour donner un morceau de pain et un peu de feu à sa mère. »
Dixième ouvrière, — « Je fus laissée orpheline, il y
a dix ans. Je me mis à faire des chemises, mais je
ne pouvais y gagner ma vie. Alors, j'essayai de
aire des pantalons, mais cela ne valait pas mieux.
•2m DE LA DECÀDENCK
Je ne pus payer mon loyer, mon propriétaire me renvoya. Je ne savais où aller, quand je fus rencontrée par une personne qui me conduisit dans une mauvaise maison. Je menai cette vie jusqu'à ce que je devinsse enceinte d'un jeune homme qui, ensuite, m'abandonna sans ressources. Je restai quatorze jours et quatorze nuits sans voir un lit. 11 gelait fort, et il tombait beaucoup de neige. J'étais dans cet état, quand il plut au Dieu tout-puissant d'envoyer à mon secours la personne avec qui je vis maintenant. Nous nous marierions si nous pouvions, mais je ne gagne que 4 pence par jour, et lui ne gagne pas plus d'un shilling. — J'ai été obligée de recourir à la prostitution, mais je l'ai en horreur. La misère m'y a jetée. Si je pouvais vivre autrement, je serais bien heureuse d'abandonner celte abominable vie. »
Onzième ouvrière. — «Il y a dix ou onze ans, je restai veuve avec deux jeunes enfants et enceinte d'un troisième. Je faisais par jour trois à quatre chemises à 3 pence chacune, en travaillant sans relâche depuis cinq ou six heures du matin jusqu'à neuf ou dix heures du soir. Dès que je fus accouchée, je recommençai à travailler, mais mon enfant était malade, je ne pus gagner autant qu'avant. Bientôt, on me rabattit le prix des chemises à 2 pence 1/2, puis à 1 penny 1/2 (6 liards), et avec mon enfant malade, je ne gagnai que 4 pence ou 6 pence au plus. Pendant neuf semaines de suite, je vécus de ponmies de terre et de sel, sans voir un morceau de pain, — car le pain était à 9 pence
alors. — Ma santé et celle de mon enfant déclinèrent. — Je fus obligée de mettre en gage les draps de mon lit et les couvertures, pour avoir 1 shilling. Enfin, il me l'ut impossible de payer mon loyer. Je devins si misérable que je fus contrainte d'aller chercher un ordre pour entrer au workhouse. — Je ne désirais pas y aller, mais j''avais besoin dassistauce, et je savais que je ne pourrais pas en obtenir sans faire cela. — Ah! je pensais que c'était une cruelle affliction que d'avoir mes enfanis enlevés de mon sein ; nous ne nous étions jamais séparés auparavant. Je ne peux m' empêcher de me souvenir de ce que je sentais alors, comme une mère qui a toujours aimé ses enfants. Je pensais que, plutôt que de me séparer d'eux, je préférerais mourir. Je voulus d'abord m'adresser à la paroisse, — je n'oublierai jamais le jour où je fis cela. — On me dit d'y aller et que j'aurais un pain, — en demandant. J'y allai, mon cœur était plein de la pensée de rapporter un pain à mes enfants affamés. — Mais je fus rebutée. — Quand je vis donner le pain aux autres, j'aurais été si heureuse de pouvoir en porter les miettes à mes pauvres enfants. Je n'oublierai jamais, non plus, ce samedi soir où, cheminant le lono de Graven-lane vers le workhouse, je réunissais toutes mes forces pour avoir le courage de frapper à la porte. — Oh ! c'est impossible de dire ce que je ressentis en la franchissant. Les enfants pensaient peu que nous allions être si tôt séparés; — l'aîné avait sept ans, le second trois, et le peiit était dans mes bras. Les enfants
furent pris et enlevés. — Ah ! Dieu du ciel ! ce que je sentis, la langue ne peut le dire. » — Ici, les émotions de la femme l'accablèrent, et les sanglots l'empêchèrent de continuer.— Enfin, elle se calma et recommença ainsi :
— « J'espérais pouvoir sortir du workhouse et reprendre mes enfants au bout d'une semaine ou deux, mais mon affaire ne s'arrangeait pas si vite. Mon petit attrapa la rougeole. Elle rentra en dedans et marcha vite. J'appris qu'il était très-mal. Je demandai permission de le voir. La maîtresse, qui était bonne, me l'accorda. Je trouvai l'enfant très-mal, et le petit, qui était dans mes bras, déclinait aussi chaque jour. Je ne peux vous exprimer ce que j'éprouvais. Je pensais : oh! si je pouvais seulement sortir et avoir mes enfants avec moi, combien je serais moins malheureuse! Mais mon enfant mourut, tandis que l'autre, le plus jeune, était mourant. — ■ Je brûlais tellement de sortir, que je ne voulus pas attendre que mon enfant fût enterré. Je demandai que l'assistance me fût donnée hors du workhouse. Ils y consentirent. On m'accorda un shilhng, par semaine, et deux pains. J'allai, avec le cœur déchiré, voir le corps de mon enfant mort : «Chère créature, lui dis-je, je ne puis rester avec toi jusqu'au moment où tu seras emporté, parce que j'en ai un autre qui est près de mourir, mais je reviendrai mercredi pour te ^oir mettre en terre. » Eh bien, je trouvai mon pauvre garçon comme un vrai squelette, comme une ombre, de ce qu'il avait été. J'étais écrasée et
je pensais : en voilà un de mort, et l'autre près de mourir ! — Avant d'aller à ma chambre dans Whitechapel, j'entrai chez un médecin, mais il me dit que l'enfant était déjà trop bas, qu'il avait besoin, non de médecine, mais de nourriture, et qu'il était en consomption. Je l'emportai dans ij^ia chambre, et je me dis : 1 shilling par semaine et deux pains ne nous soutiendront pas. — Je travaillais nuit et jour sans dormir ; — à la fin, je trouvais impossible d'aller davantage, quand un homme logeant dans la maison et désirant avoir une compagne, me fit des offres. Je pensai qu'il valait mieux les accepter que de faire pis. Bientôt après, il plut à Dieu de me prendre mon autre enfant — mais j'étais encore enceinte. Je dis à l'homme qu'il fallait nous séparer, car je n'avais vu que la famine avec lui. Mon temps arrivait, et il plut au Seigneur de me délivrer de deux jumeaux. Alors mes mains furent pleines de nouveau. Je les regardai, je sentis que je ne pouvais les nourrir tous deux, et je tombai en délire pendant des heures. Le docteur, un brave cœur d'homme, dit que bien des dames seraient heureuses d'avoir deux enfants comme ça. — Dieu les bénisse, dis-je, mais je vendrai des allumettes avec eux, pour leur avoir un morceau de pain. Avant d'être en état, je fus obligée de retomber. C'était l'hiver: j'essayai encore de la confection des chemises. Je ne pouvais gagner 6 pence par jour. Jetais arriérée de 10 shillings pour mon loyer. — Mon logeur me menaçait de prendre mes hardes, si je ne payais
pas. — Eniin, j'allai dans les rues avec des allumettes. Celait un samedi soir. J'allai à Shoreditch, pensant que je n'y serais pas connue. Je me plaçai en face de l'église, devant un grand magasin de porcelaines. Je recueillis quelques shillings. Je me dis que c'était assez pour fermer la gueule du lion. Le samedi suivant, j'allai de nouveau le soir à Shoreditch, avec l'espoir d'être aussi heureuse que la première fois, mais en baissant la tête, de peur que quelque passant ne me reconnût. Je n'étais pas là depuis longtemps, lorsque survint une amie de ma jeunesse, qui me regarda attentivement. — Bonté du ciel, s'écria- 1 -elle , est-ce vous, Suzann? Qui vous a conduite là? — Oh! Mary-Ann, lui dis-je, ne m'interrogez pas, car je ne puis vous répondre. C'est la faim qui m'a conduite là. — Elle m'offrit 1 shilling, que je refusai d'abord de prendre, car c'était une pauvre femme, elle aussi, mais elle me força d'accepter, et me dit qu'elle aurait désiré pouvoir faire davantage. — Enfin, les cris de mes pauvres enfants me faisaient mendiante ; un samedi soir, bien froid, où il avait neigé, je reçus seulement 9 pence. Alors, je résolus de ne plus sortir. Je consentis donc, comme l'homme me désirait, à vivre de nouveau avec lui. — Mais il gagnait très-peu ; et moi j'avais seulement 2 pence pour ce qui m'était payé 2 pence 1/2 auparavant, et 5 farthings pour ce qui était payé 1 penny 1/2. Poussée par la plus horrible détresse, je résolus de me tuer avec mes enfanis. Je fermai la porte
UE LAÎSGLETERRE. 291
dans rinteiilioli de prendre leur vie d'abord el puis la mienne, mais Dieu toucha ma conscience, et je n'en eus pas la force. Je tombai à genoux près de mon lit, et je priai Dieu de retenir ma main. Je me relevai avec un cœur reconnaissant, déterminée à avoir contiance en la Providence. Mais je devais 12 shillings à mon logeur, et il me menaçait de saisir mes effets. Il devait lui-inème 12 livres de loyer. Aussi , lorsque le coinmissaire-priseur prit ses effets, il prit les miens. Je lus mise dans la rue la veille du jour de l'an, — il y ^i cinq ans de cela. — J'étais enceinte, avec mon peiit garçon et ma petite tille à côté de moi. — Vous dire combien j'ai traversé d'atroces épreuves jusqu'à présent, ce serait trop long. — Ce que je puis vous affirmer devant Dieu , c'est que j'ai toujours eu horreur du péché dans lequel je vivais. Les trois quarts des jeunes femmes de Londres qui travaillent à la confection sont obligées de recourir à la prostitution particulière ou publique, pour pouvoir vivre. Dieu bénisse les gentlemen qui ont entrepris cette Enquèle poui' venir au secours des infortunés ; malheureusement les bons ne sont pas toujours les puissants , et les puissants ne sont pas toujours les bons. »
Douzième ouvrière. — « Je vivais avec le père de cet enfant. Il m'abandonna, deux mois avant mes couches. Je n'avais pas de maison où aller, quand une vieille dame ine prit chez elle et me donna à manger juscju'au moment où il fallut prendre le lit. Je la laissai pour entrer au workhouse. — Lois-
292 i)K LA DÉCADENCE
que je fus mise dans la rue, c'était un jour de grande tempête, avec le tonnerre et les éclairs, la pluie et la grêle. La vieille dame ne voulut pas me laisser accoucher dans sa maison^ de peur de contrarier la paroisse. J'accoucliai dans la rue. Une vieille femme apporta une couverture, et l'étendit sur moi et l'enfant. On me porta au workhouse de Saint-Georges, — Je ne fais rien maintenant pour gagner ma vie, parce que je n'ai pas d'endroit où aller, ni d'amis à qui demander un cerlifical. — Cet enfant est né, il y a deux mois environ. Je vivais avec un homme alors, mais nous n'étions pas mariés. J'allai avec lui, parce que je ne pouvais pas avoir d'emploi, et je pensais qu'il valait mieux faire cela que de faire pis encore. »
Treizième ouvrière. — « J'ai cet enfant h la mamelle, et cette petite fille. J'ai vécu avec un jeune homme, huit ou neuf ans. Il n'est pas en son pouvoir de me faire sa femme, parce que il n'en a pas les moyens. Je l'ai laissé à différentes fois, par maladie et détresse, pour aller au workhouse. La dernière fols que j'y allai , ils voulurent me prendre ma fille et l'envoyer à Tooting ainsi qu'une autre que j'avais encore au sein et que j'ai enterrée depuis. La pensée de me voir enlever mes enfants était plus que je pouvais porter. Je pensais que j'aimerais jnicux mourir de faim. Je devins encore enceinte^ et je perdis mon second enfimt. Nous étions si pauvres, que nous fûmes forcés de vendre tout ce que nous avions pour acheter h manger. Plusieurs fois, j'allai :>n w^rkhouse.maisilsne vou-
DE LANGLETERKE. 293
lurenl pas me donner un morceau de pain pour les enfants. Je ne voulais pas y rentrer. Je prélejais faire tout auparavant. Je travaille à la confection. Je fais des habits pour lesquels je gagne 6 pence par pièce, et il me faut deux jours et demi pour en faire une. Les pantalons , 3 pence la pièce, et il fa-ut qu'ils soient cousus avec double fil et garnis. J'en ai fait quelques uns, à 1 penny la pièce. J'ai h peine un lit pour nous coucher, et quelque chose pour nous couvrir. Nous avons été deux jours et demi toute la famille, enfants et tous, pleurant pour une houchée de pain. Je sais que c'est un crime de vivre comme je vis, mais j'y ai été forcée. Je ne croyais pas pouvoir venir ici. Je m'attendais à être arrêtée par la marchandeuse, je crois qu'elle me fera arrêter demain pour avoir mis mon ouvrage en gage. (Ici, elle fondit en larmes, puis elle continua ainsi) : Je ne sais que faire, mes {«auvres enfants chéris me seront enlevés, et je suis presque paralysée. Je n'avais rien pris de toute la journée; on m'a donné en bas une lasse de thé. » — Ici, la pauvre femme s'assit en fondant, de nouveau, en larmes.
Quatorzième ouvrière. — «Je suis reslée , pendant six semaines, sans coucher dans un lit. Mon enfant et moi, nous passâmes tout ce temps dans la rue. Ma mère mourut. — Le jury d'enquête rendit un verdict, déclarant qu'elle était morte de besoin. J'étais sans asile et enceinte. Je travaillai pendant deux mois, après mes couches; puis je courus les rues, pendant six semaine», avec mon enfant dans les bras. Enfin,
j'allai à Wapping-Union. Mon enfant me fui enlevé et alors (fondant en larmes) il fut tué. Je veux dire qu'on me l'enleva, et quand je le revis ce n'était plus qu'une ombre. Je préférai sortir et l'emmener mourant comme il était, avec mon autre enfant. Nous errâmes dans les rues, pendant trois jours et trois nuits. Alors, je retournai au workhouse. Mon pauvre enfant mourut, onze jours après notre entrée. Je voulus sortir de nouveau pour essayer encore de gagner ma vie, mais c'était impossible , car je n'avais ni asile, ni amis, ni moyens d'obtenir de l'ouvrage. Je rentrai encore au workhouse, et le bon Dieu me fit la grâce d'appeler à lui mon second enfant. »
— Après ces diverses dépositions, l'assemblée, tout entière, reconnut qu'il fallait travailler, sans relâche, jusqu'à minuit ou une heure du matin, pour gagner de 12 à 18 sous par jour, quand l'ouvrage donnait, — qu'en prenant toute Tannée, la moyenne du salaire était d un shilling 6 pence (37 sous) par semaine.
Elle déclara unanimement qu'il y a, chaque année, plusieurs mois sans travail, mais les avis se trouvèrent partagés sur la durée du chômage ; — selon les unes, il était de quatre mois, selon les autres, de six mois.
— A cette question : combien d'ouvrières ont de la viande à leur diner? l'assemblée entière répondit par un immense éclat de rire.
Même réponse à cette question : combien d'ouvrières ont été obligées de mettre leurs effets en
gage? — Cette triste ressource était familière à toutes ces pauvres femmes.
Les unesavaient été forcées d'aller au workhouse; d'autres, de rester sans manger pendant un jour, un jour et demi et même deux jours.
Enfin, l'assemblée déclara à l'unanimité que, pour ne pas mourir de faim , les ouvrières étaient fatalement condamnées à recourir h la prostitution.
— Rien, du reste, ne peint mieux l'existence maudite de ces infortunées, que cette complainte, pleine de douleurs et de poésie, dont j'ai entendu, parfois, le lamentable refrain ;
Couverte de haillons sordides, Une femme aux doigts rompus, usés, Aux paupières alourdies, rougies, Tire son aiguille et son fil.
Elle coud ! Elle coud ! Elle coud !
En proie à la misère, à la faim,
D'une voix brisée par la souffrance, De la chemise elle chante la complainte.
Travailler! Travailler! Travailler !
Dès que le coq commence à chanter Travailler ! Travailler ! Travailler !
Jusqu'à ce que les étoiles commencent à briller! Oh I si des enfants du Christ ce labeur est le lot. N'est-ce pas être esclave Sur la terre musulmane Où la femme n'a pas d'âme à sauver?
Travailler! Travailler! Travailler!
Jusqu'à ce que les yeux deviennent brûlants et troubles,
Travailler! Travailler! Travailler!
Jusqu'à ce que le vertige s'empare du cerveau ! Tailler, coudre et piquer, Piquer, coudre et tailler Jusqu'à ce que le sommeil m'abatte sur l'aiguille, Que toujours, toujours je tire, même en rêvant.
Hommes entourés de soeurs chéries, Hommes caressés par des mères, par des femmes aimées, Ce n'est pas de lin que vous êtes vêtus, Mais bien de la vie d'humaines créatures. En proie à la misère, à la faim, Qui, d'un double fil, Cousent, cousent, cousent A la fois, une chemise et leur linceul.
Mais pourquoi parler de la mort ?
De ce fantôme, aux ossements hideux, Graindrais-je la terrible figure ?
Oh ! non ! elle me ressemble tant !
Je lui ressemble tant Depuis que j'ai faim.
Mon Dieu ! le pain devrait-il être si cher Quand à si vil prix sont le sang et la chair ?
Travailler ! Travailler I Travailler !
Mon labeur est sans relâche.
Et quel est mon salaire?... Une poignée de paille, Une croûte de pain et des haillons.
Ce toit effondré, ce nu pavé, Une table, — une chaise brisée , — Et cette muraille si triste, que je bénis mon ombre De s'y dessiner quelquefois.
Travailler ! Travailler ! Travailler !
De la cloche du matin à la cloche de la nuil
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Travailler ! Travailler ! Travailler !
Comme les criminels travaillent pour le crime.
Tailler, coudre et piquer,
Piquer, coudre et tailler Jusqu'à ce que le cœur défaille, que le cerveau s'engourdisse
Que les doigts se raidissent.
Travailler ! Travailler ! Travailler !
Aux mornes lueurs de décembre , Travailler ! Travailler ! Travailler !
Quand du printemps le soleil brille , Quand sous les toits L'hirondelle suspend son nid, Et me montre ses ailes inondées de lumière , Gomme pour me narguer, en prenant son essor.
Oh ! seulement respirer l'haleine
Des primevères et des violettes,
Avec le ciel sur ma tête
Et l'herbe sous mes pieds !
Oh ! seulement pendant une heure
Sentir comme je sentais.
Avant de connaître les tortures de la faim, Avant qu'une promenade ne me coûtât mon pain !
Oh ! rien qu'une heure!
Rien qu'un répit, si court qu'il soit : Non un doux loisir pour l'amour ou l'espérance, Non ; seulement le temps de pleurer mes douleurs. Quelques larmes soulageraient mon cœur ; Mais , dans leur cellule brûlante, Mes larmes doivent se sécher ; Par chaque pleur mon aiguille serait arrêtée !