‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 2)Chapitre 6 sur 28 · ARISTOCRATIE CLERICALE · texte numérisé non relu

ARISTOCRATIE CLERICALE

Ace nom de religion ré formée, sur laquelle planent je ne sais quels souvenirs sombres et austères, à la vue de ce culte presque sans pompe, de ces prêlresépoux, ayant à la fois un pied dans l'église et un pied dans le monde, il semblerait que le clergé dût être dépourvu de ces grandes richesses et de cette forte action qu'eiilantent ordinairement l'unité traditionnelle et la discipline vigoureuse des corps isolés. Il n'en est rien , cependant , car le clergé de l'empire britannique est à la fois le plus opulent et le plus politique de l'univers. Ceci nest point un sophisme; son action poUtique est partout, dans les lois, dans les tribunaux^ dans les universités. I/explicalion est naturelle pour quiconque lit attentivement l'histoire. On y voit que la religion anglicane, séparée seulement, du catholicisme commedu luthéranisme, pourdire qu'elle en dilfère. tour à tour adoptée, puis abandonnée, puis reprise avec fureur, a été bien moins un dogme ([u'uu

instrument politique aux mains des rois et des partis. Qu'on demeure donc ijien convaincu de cette vérité, que les annales de l'Église, en Angleterre, sont, dès le principe, exclusivement politiques. Sous masque de religion, c'est pour le pouvoir qu'elle a constamment combattu.

Quelle a été, en effet, l'origine de l'exorbitante autorité des évêques de la Grande-Bretagne? On la trouve dans une loi politique de Guillaume. Pendant que les guerriers maintenaient la conquête par l'épée, Guillaume donna à ses gens d'église la mission de la maintenir par l'adresse politique et l'influence religieuse. Il brisa donc pour eux les anciennes pratiques d'égalité civile, et donna à ses prêtres normands, devenus membres du haut clergé, le pouvoir de tenir un tribunal dans leurs propres maisons et de disposer de la force publique, pour y traîner les justiciables. 11 soumit ainsi la puissance royale à l'obligation de faire exécuter les arrêts rendus par la puissance ecclésiastique, en vertu d'une législation qui n'était pas celle du pays. Sa raison d'agir fut bien la raison d'état et non la dévotion ou la crainte de ses évêques, parfaitement soumis à sa volonté. Il ne redoutait guère, en effet, les foudres de l'Église, celui qui répondait à Grégoire VII se plaignant de quelque relard dans l'envoi du denier de saint Pierre, payable aux termes du traité d'alliance conclu h Piome, en 1066 :

« Ton légat m'a requis, de ta part, d'envoyer « de l'argent à l'Église romaine et de jurer fidélité

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« à toi et à tes successeurs : j'ai admis la première « de ces demandes; pour la seconde, je ne l'ad- « mets ni ne veux l'admeilre. Je ne veux point te « jurer fidélité, parce que je ne te l'ai point promis, « et qu'aucun de mes prédécesseurs n'a juré fidé- « lilé aux tiens, m

Guillaume qui avait voulu placer son invasion en Angleterre sous la protection de la tiare, élait prêt à rompre avec elle, une fois qu'il eut sa proie sous la main. Il préparait ainsi les voies à Henri VIII, qui devait à son tour, dans un intérêt purement mondain, secouer le joug de Rome et embrasser le protestantisme, après l'avoir vigoureusement persécuté dans son propre royaume. Le pape refusant de souscrire à son divorce, il se fit tout simplement chef d'une église nouvelle. La passion l'animait, non la foi ; aussi retint-il du catholicisme l'épiscopat et la plupart des cérémonies extérieures; ce fut quelque chose de relatif et de bâtard, bien plus approprié aux circonstances qu'à la rigueur d'une raison absolue. Ses nouveaux évêques furent investis d'une partie des biens immenses qu'il avait arrachés aux prêtres romains. De cette richesse du clergé anglican et de la conseivation de la hiérarchie épiscopale, naît la profonde différence qui a continué d'exister entre l'église de la Grande- Bretagne et l'église protestante des autres parties de l'Europe.

Sous la cruelle et fanatique Marie, le clergé d'Angleterre redevient catholique; puis avec Elisabeth, restaurant le protestantisme, fixant la

lithuigie, il retourne à l'église anglicane, et chaque capitulation de conscience est payée par des dispenses et des libéralités nouvelles. A travers ses apostasies, il poursuit un but unique, l'accroissement de sa prépondérance. De sa dîme, dans le principe , il était fait trois parts , une pour lui , une pour l'entretien des églises, la troisième pour le soulagement des pauvres. Des trois parts, il est arrivé à n'en faire qu'une : la sienne. Temples et pauvres sont entretenus par les paroisses, et, taudis qu'une partie des revenus du pays s'abîme dans le gouffre ouvert par la loi des pauvres, il louche paisiblement, sur sa dîme affranchie, 162 millions par an.

Du reste, un regard rapide sur son organisation pourra seul faire comprendre à quel degré de puissance il a su parvenir.

Le clergé de l'Angleterre et du pays de Galles se compose de onze mille quatre cent soixante dixhuit membres, deux archevêques, vingt -cinq évêques, vingt-neuf doyens, cinquante-huit archidiacres , trois cent cinquante-cinq prébendiers, deux cent quatre-vingt-onze chanoines, dix mille sept cent quinze curés. Les évêques ont, à leur disposition, douze cent quatre-vingt-dix nominations ; les doyens et les chapitres onze cent huit; les universités d'Oxford et de Cambridge, cinq cent trente; la couronne mille quinze; les laïques propriétaires de fiefs, six mille huit cent cinquantehuit.

11 i^ouveriie six luillionb' cinn cent Uiillc âmes.

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el ses revenus, qui sont en lolalité de 240 millions, dépassent ceux de tous les clergés réunis du monde chrétien, qui renferme deux cent trois millions sept cent vingt-huit mille âmes. Ce clergé absorbe donc, à lui seul, plus que les églises de France, d'Espagne, de Portugal, d'Itahe, d'Autriche, de Hongrie, de Suisse, de Prusse, d'Allemagne, de Hollande, de Belgique, de Danemark, de Suède, de Russie, d'Asie, des États-Unis d'Amérique et de l'Amérique méridionale.

Et ce monceau de richesses, arrachées par la dîme, en grande partie, au travail et à la faim, comment est-il partagé? Ici encore, nous retrouverons une aristocratie el un prolétariat. Le personnel de l'Église anglicane se divise en deux classes : le clergé passif, qui, sans remplir d'emplois, jouit de grands revenus, et en laisse tomber quelques miettes sur les desservants; le clergé actif, chargé de famille, et qui languit dans un état voisin de la misère. D'un côté, des prélats qui, comme celui de Cantorbéry, se font plus de trois millions de rente, qui, comme ceux de Dublin, de Hawkins, de Cashel, laissent en mourant un patrimoine de 3,930,000 fr., de 6,230,000 fr., de 10,000,000, et de l'autre, de pauvres ministres, dont les enfants, trop fiers pour apprendre un état, peuplent souvent les cités de voleurs, de vagabonds et de prostituées. C'est le capital remontant toujours vers les hautes sphères; ce sont les marchands deux fois chassés du temple par Christ, par Luther, et qui y sont rentrés plus insatiables que jamais.

J'ai (lit que le clergé de la Grande-Bretagne était législateur, juge, instituteur.

Comme législateurs, tous ses évêques, sauf un seul, siègent de droit dans la chambre des lords, et souvent leurs suffrages ont fait pencher la balance en faveur du gouvernement.

Juges, leur importance est immense; ils décident en matière de mariage et de testament, c'està-dire qu'ils sont maîtres des deux plus grandes transactions sociales : l'alliance des hérédités et leur transmission. Beaucoup d'entre eux sont juges de paix dans les comtés.

Sans doute, à première apparence, l'Université est libre en Angleterre, mais, de fait, elle se traîne sous la tutelle absolue du clergé. L'Université n'at-elle point réglé qu'elle ne recevrait dans son sein que des membres de l'Église anglicane ; l'Église, de son côté, n'a-t-elle pas résolu que, pour être appelé à un office ecclésiastique quelconque, il faudrait avoir été élevé dans l'Université ? N'y a-t-il pas même, entre ces deux branches de l'aristocratie, un indissoluble contrat : lUniversité nommant, pour sa part, à près de 600 bénéfices ecclésiastiques , et le clergé tirant annuellement , pour la sienne, près de 25 millions de l'Université?

Un clergé dont la rétribution, dont l'avancement dépendent du caprice de la couronne ou de la fantaisie individuelle de sept mille propriétaires de fiefs, dont le sort, modeste ou brillant, peut être fixé par un noble, par un chevalier de la jarretière, par la veuve d'un paii-, par un ministre ou même

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par un juge qui ont le droit de le dispenser, ou non, de l'obligation de résider ; un clergé ainsi constitué manque nécessairement d'indépendance. Sa croyance, c'est la politique : asservi lui-même, il doit tendre à asservir les autres.

De là, selon quelques-uns, l'habitude de lire les sermons dans l'église anglicane , pour que le prêtre puisse toujours représenter son discours devant le magistrat, dans le cas où il serait soupçonné d'avou' répandu une doctrine contraire aux lois établies. De là encore cet usage, attaqué en plein parlement, d'après lequel les évêques, dans les circonstances graves , envoient aux ministres des discours préparés, avec ordre de les lire fidèlement.

Que peut devenir la parole de mansuétude, sous les tyranniques injonctions de la politique?

Ne se rapi)elle-t-on pas ces excitations farouches, faites du haut de la chaire par les ministres du Saint-Évangile, à l'époque où nos compatriotes, prisonniers de guerre, étaient jetés sur les pontons de l'Angleterre : « tuer un Français , partout où « on le rencontrerait, était une œuvre agréable à « Dieu? »

Et l'orateur était à peine descendu de la chaire, que des Français étaient assaillis, assassinés quelquefois par des hommes du peuple sortant de l'église.

Ne se rappelle-t-on pas cette prière publique adressée par l'archevêque de Cantorbéry, à toutes les paroisses, avec l'ordre de la lire chaque di-

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manche , afin d'appeler la bénédiction du Très- Haut sur les armes de la Grande-Bretagne contre la France ?

« 0 Seigneur tout-puissant! donne-nous le pou- « voir de détruire, jusqu'au dernier, ce peuple per- « fide, qui a juré de dévorer, tous vivants, tes fidèles « serviteurs. »

Du reste, si le clergé anglican sert aveuglément la politique et l'aristocratie , c'est à litre d'échange, car elles le protègent avec acharnement, de leur côté, contre tout ce qui peut faire ombrage à ses intérêts ou à sa prépondérance.

Voici comment s'expriment les organes de l'oligarchie, sur les progrès du catholicisme :

« Les sectes ne sont pas plus à craindre pour une « religion, que ne le sont, pour un bon navire, les « vagues écumeuses de l'Océan. Mais le jmpisme, « le catholicisme, c'est mi récif de corail qui s'ac- « croît sans cesse. C'est Satan, sous les traits d'un « ange de lumière , dont le travail souterrain « s'exerce au détriment de notre organisation vi- « taie et de la foi de nos pères. Coiïtre ce papisme « dévorant, nous ne craindrons pas de sonner « l'alarme, et de réveiller l'énergie endormie de la « vieille Angleterre, au cri bien connu de :phis de « papisme l Désormais , ce sera là notre but. Des « chapelles, semblables aux taches livides de la « peste, souillent notre territoire, et surgissent « avec une rapidité de sinistre augure. Ce simoon « dévastateur a conunencé déjà sa course meur- « trière; aussi, nous nous plaçons entre le protes-

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« lanlisme, celte mère nourricière de lant de « femmes chasles et pures, et de tant d'hommes « grands parce qu'ils sont vertueux, et le papisme, « ce père de toutes les malédictions, au sein desquelles « l'Irlande hurle et agonise. Nous demeurerons « les descendants des Latimer, des Cranmer, des « Ridley, et les loyaux compatriotes d'un Wel- « lington et d'un ÎNelson, avec la mémorable de- « vise : L'Angleterre s'attend à ce que tout le monde « fasse son devoir!... »

Un pareil langage est-il de ce siècle? N'est-ce point ainsi que parlaient les fanatiques qui firent les Vêpres siciliennes et la Sciint-Barlhëlemy?

Dans la séance de la chambre des communes, du 1*' août 1843, M. Ward ht une motion, <!ans le but de pacifier f Irlande ; il proposa que limmense revenu de Téglise anglicane, en Irlande, lui réparti dans la proportion des croyants anglicans, presbytériens et catholiques, et que le parlement réglât souverainement la distribution à faire entre les trois Églises.

Lord Elliot, au nom du gouvernement, se leva et dit : « Il ne s'agit pas de savoir si l'Eglise romaine « d'Irlande sera plus ou moins dotée, mais bien de « sanctionner un manque de foi, en aliénant la « propriété de l'Église anglicane. Quant à moi, je « déclare que je ne vois aucune différence, entre « l'existence d'une Église protestante et celle d'un « souverain protestant. Ces deux principes ne se « séparent pas dans ma pensée (applaudissements) . « Tant que le souverain de cet Etat devra être pro-

« testant, en vertu de la Constitution , on pourra « dire que les catholiques sont une secte proscrite et « dégradée! Je suis autorisé à déclarer, de la part « du gouvernement, qu'il ne peut donner aucun « appui à la proposition de M. Ward. »

Cette sortie sauvage a été faite, en plein parlement, à la face de huit à neuf millions de catholiques qui forment le tiers de la population du Royaume-Uni.

De cette intolérance officiellement prêchée, de ce lien étroit d'intérêt qui soude à l'aristocratie politique l'aristocratie cléricale, que résulte-t-il?

Que la religion anglicane cesse d'être la religion de la majorité; que, semblable à ces fleuves qui se perdent dans les sables, en ruisseaux imperceptibles , elle se divise à l'infini en sectes , dont la mémoire se fatigue à retenir les noms bizarres; que le catholicisme fait des progrès qui effraient sérieusement ses ennemis.

La cause de ce phénomène, on la connaît : c'est que l'idée, religieuse ou philosophique, politique ou sociale, grandit sous la persécution.

Du reste, il y a cela de remarquable, que c'est en haine de l'intolérance et des extorsions du clergé, que la réforme s'est entée sur le catholicisme, et que c'est cubaine des mêmes abus, que le catholicisme se greffe à son tour sur la réforme ; avec cette particularité, cependant, que, dans tout autre pays, de telles énormités pousseraient dans des voies inexplorées , vers des perspectives nouvelles, tandis que, dans celui-ci, qui n'a point eu son

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Voltaire, où la philosophie a peu de prise, et la pensée moins de mouvement que la matière, l'esprit semble condamné à tourner incessamment sur lui-même, et ne trouve d'issue qu'en se replongeant dans le passé.

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