‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 2)Chapitre 7 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

. Les universités sont libres de droit, en Angleterre; mais, dans ce pays où le droit, espèce de Prométhée , est sans cesse enchaîné sous le fait , elles ne sont libres vis-à-vis de l'État, que pour tomber sous la domination absolue de l'Eglise. For the belter service of the Churcli and tlie State, pour servir le mieux possible l'Eglise et l'Etat : telle est leur devise. Et comme l'Eglise est aristocratique, aristocratiques sont les universités. Elles le sont même, à un autre titre; car l'Etat qui ne les dote point, pas plus qu'il n'entretient d'académies ni de facultés des lettres ou des sciences , ne leur permet cependant d'exister, qu'à la condition de respecter, les principes politiques du gouvernement, essentiellement anglicans et aristocratiques.

Cette limite générale, qui est celle assignée à tous les autres pouvoirs, une fois posée, le gouvernenicnl n'a \yds \v droit d'intervenir, ni dans

leur enseignement ni dans leur administration.

Pour avoir une idée exacte des universités de l'Angleterre , il faut donc oublier l'université de France. Rien de commun entre elles que le nom. Point d'institution hiérarchique qui s'étende , comme chez nous, de la capitale à tous les points du royaume. Point de foyer général, d'oîi s'épande partout le même enseignement , pas de procédés uniformes, au moyen d'écoles subalternes dont un conseil supérieur est le pivot.

Les universitésanglaises ne sont elles-mêmes que des écoles dont toutes les autres écoles sont indépendantes; et pour bien comprendre leur organisation, il faut admettre, par la pensée, que l'école de droit, l'école de médecine, la faculté des lettres et la faculté des sciences existent réunies en un seul établissement, mais sans subir aucune autorité ni en exercer aucune ; alors on aura quelque chose d'analogue aux universités d'Oxford, de Cambridge et de Dublin. Une foule de collèges se rattachent à chacune d'elles et lui servent de satellites, mais, tout aussi libres dans leur allure, tout aussi maîtres chez eux que les universités dans leur propre sein. Les universités sont politiques, en ce sens seulement qu'elles possèdent exclusivement le droit de conférer des grades et des diplômes, tels que ceux de bachelier, de maitre-ès-arts, de docteur en droit, en médecine, en théologie. Les études peuvent se faire autre part qu'aux universités, mais si l'on n'obtient pas d'elles un brevet, on est soumis à des conditions d'admission plus sévères pour

devenir avocat, médecin, magistrat ou ministre de l'Église.

En un mot , c'est un monopole de haut enseignement , fondé par des chartes , à des époques reculées, celle d'Oxford, par exemple, en 1382, celle de Dublin, en 1591.

Les universités sont exclusivement protestantes. Elles n'accordent de grades qu'aux candidats déclarant, par écrit, qu'ils sont membres de l'Église d'Angleterre, telle que la loi l'a élahlie. Les agrégés devant également appartenir à l'Église anglicane, le clergé s'est ainsi assuré un enseignement orthodoxe et a formé un véritable séminaire où vient se façonner la jeunesse riche du royaume. L'intolérance de l'Église est aujourd'hui ce qu'elle était au temps de Locke, qu'elle a fait chasser honteusement des rangs de l'université. Comment, sous ce joug, les universités ne seraient-elles point immobiles? Peuvent-elles s'élancer dans la voie du progrès, quand l'Église, surveillante ombrageuse, y rogne constamment les ailes à la libre pensée? Tous les auteurs sont d'accord sur ce point , que c'est à cet ascendant exclusif qu'est dû le dépérissementde l'enseignementen Angleterre. L'un d'eux même, rappelle, h cette occasion, le langage d'Omar devant la bibliothèque d'Alexandrie : « Les sujets traités, dans ces innombrables volumes, ne sont-ils point compris dans l'Alcoran, ces livres sont sans valeur; y sont-ils compris, ils deviennent inutiles. Brûlez-les donc, l'Alcoran suffit aux vrais croyants. » Et l'auteur ajoute : Ce que le ca-

life disait de l'Alcoran, l'Église le pense de rÉvangile. La Bible ne snffit-elle point à tout?

« Lorsqu'on visite les universités, dit un autre « écrivain, h la vue de ces édifices vénérables, de « ces cours cloîtrées, de ces vastes jardins, de ces « pelouses moelleuses, de ces arbres séculaires où (( tout respire le calme et le recueillement, on di- « rait l'asile de l'étude, de la sagesse et du savoir. « — Rien de tout cela n'est vrai , cependant. « IMaîtres et élèves, richement rentes, vivent au a sein des plaisirs et de la dissipation, L'enseigne- « ment des langues classiques déchoit, la science « est sans essor, et les hommes éminents de l'An- « gleterre sortent rarement des universités. »

On serait étonné, si je rapportais ici un programme et que je montrasse dans quel sentier étroit, piétinent encore aujourd'hui les universités anglaises. C'est un enseignement perdu dans les détails, sans ensemble, sans gi'adation philosophique. L'étudiant ne franchit pas, pour ainsi parler, une colline où les horizons s'étendent successivement devant lui , jusqu'à ce que , du sommet, il embrasse, dans sa généralité, le vaste tableau des connaissances humaines. Qu'il y a loin de là, à l'arbre des sciences de Bacon ou de Leibnitz , aux magnifiques rapports des hommes d'état de la révolution française, sur la science dans ses ramifications infinies et sur l'universalité de l'enseignement! Dans les universités anglaises, l'esprit et les yeux ne sont entretenus que dupasse. Aussi , n'est-on pas surpris de rencontrer, dans

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les rues, professeurs et étudiants revêtus du même costume que portaient, il y a plusieurs siècles, avec ses couleurs bizarres et tranchantes, les respectables fondateurs de ces établissements. Combien vigoureux et indépendant doit être l'esprit dont la sève parvient à se faire jour, sous ces compressions et ces servitudes !

J'ai dit que tout était caste et aristocratie dans leur sein, tout, depuis leurs chefs suprêmes jusqu'au dernier de leurs étudiants. Leurs chanceliers nommés à vie sont de grands seigneurs. Oxford a pour chancelier le duc de Wellington ; Cambridge, le duc de Norlhumberland et Dublin, le duc de Cumberland, prince de sang royal. Les élèves y sont classés en trois catégories bien distinctes : d'abord les mhlemm, ensuite les genilemm-commoners,i^ms\esfellowcommoners. La supériorité de la naissance est reconnue dans la classe des noblemen ; ils portent des galons d'or à leurs robes ; c'est l'aristocratie titrée ; celle de la fortune sépare les gentlemen-commoners des simples fellow-commoners. Et, comme l'argent est toujours l'étalon de l'importance dans ce pays, l'étudiant noble paye 12,000 fr. de pension, le gentleraan-commoner 3,700 fr., et le commoner 2,500 fr.; de même aussi, le droit d'entrée à l'université est réglé sur une échelle de proportion; pour les premiers, il est de 1,250 fr. , pour les seconds de 625 fr., et de 375 fr. pour les troisièmes. Ces détails ne sont pas inutiles; on peut y voir le prototype de la société anglaise ; ils prouvent que, dès l'université, la hiérarchie politique esl intlexi-

ble, à ladifférence de noire institution universitaire, où les classes diverses se trouvent confondues sous le même niveau . Dans ce simple contraste , il y a toute l'épaisseur d'une révolution. L'université anglaise, ai -je entendu répéter sans cesse, fait des citoyens libres ; oui , libres chacun dans sa servitude, libres, une fois la catégorie admise, de se mouvoir dans cette prison sans chaîne au pied, libres enfin d'être aristocrates; quelle liberté !

Quant à son organisation, elle est puissante ; chaque collège fournit à cette confédération littéraire un certain nombre de membres qui forment les pouvoirs exécutifs et législatifs de son gouvernement. Le lieu où s'assemblent les membres élus s'appelle l'hôtel du sénat. Toute personne ayant le titre de Master ofarts, ou celui de docteur dans une des trois facultés de théologie, de droit ou de médecine, dont le nom a été inscrit, pendant un certain temps, sur les registres de l'université, a le droit de voter à l'assemblée.

Le sénat se divise en deux chambres : la première appelée Régent' s house, et l'autre non Regent's house. Il faut avoir été docteur depuis deux ans au moins' pour faire partie de la première ; tous les autres agrégés, attachés à l'Université, peuvent être nommés membres de la seconde.

Outre ces deux chambres, il y a aussi un conseil connu sous le nom de Caput , composé de quinze membres, présidé par le vice-chancelier de l'Université.

Chaque Université a deux cours de justice : la

première est la cour du consistoire du chancelier , la seconde, le consistoire de la cour du commissaire. Elles ont une juridiction privilégiée pour les étudiants et les membres de la corporation. On y plaide comme dans les cours de justice ordinaire , et on y suit la loi civile. Elles ne peuvent cependant connaître de ce qui concerne les francs-fiefs. On a le droit d'appeler de leur jugement au sénat.

Les universités n'ont pas seulement leurs tribunaux, elles ont leur représentation directe dans le parlement. Cambridge et Oxford envoient chacune deux membres élus par le sénat réuni.

Presque tous les fondateurs des collèges qui composent les universités recommandent d'abord l'étude de la religion, ensuite la culture de la belle littérature et des sciences qui doivent, disent-ils , servir à montrer, dans toute leur magnificence, la gloire de Dieu dans ses œuvres de création et de rédemption.

C'est bien. — Mais le peuple?

Le peuple, qu'a-l-il besoin d'enseignement pour apprendre à contempler les œuvres de Dieu? IN'al-il point, dans ses incessantes douleurs, conscience suffisante de son néant ?

Jusqu'en 1839, on le croirait à peine, la charité seule distribuait au peuple quelques lumières. En cette année , le gouvernement intervint , pour la première fois , dans la grande question de l'enseignement du peuple. La proposition faite au parlement ne passa qu'à une majorité d§ deux voix, h la chambre des communes. Trente mille livres ster-

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liiig lurent votées, et cela après un dél)al de tiuis jours. La chambre des pairs ne fut pas moins hostile à cette mesure. Dans cette Angleterre si prodigue envers son aristocratie, sept cent cinquante mille francs sacrifiés par le gouvernement pour l'éducation de tout un peuple ! Singulière largesse ! C'est logique; l'oligarchie, qui conduit fatalement à la misère, ne peut régner que sur l'ignorance.

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