‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 3)Chapitre 10 sur 61 · TROISIÈME PARTIE. — MANUFACTURES · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — MANUFACTURES

MaMaii^s*

Lorsque, après avoir posé les fondements de la science économique qui régit le monde encore aujourd'hui, Adam Smith jeta un regard sur l'avenir, il ne put se défendre, ainsi que je l'ai dit plus haut, d'une douloureuse inquiétude. S'il avait su mesurer, comme levier de production, toute la puissance du capital et du principe du laisser-faire, sa haute raison ne lui avait pas moins fait entrevoir, au bout de ce progrès éphémère, une diminution incessante dans le salaire, puis l'épuisement et le déclin de sa patrie.

A soixante ans de distance, ses prévisions se sont-elles déjà réalisées? Sous la tyrannie sans bornes du capital, sous la concurrence sauvage du laisser-faire, le salaire a-t-il baissé constamment et l'épuisement se fait-il sentir?

DE LA DÉCAl^ENCE DE l'aN<ÏLETERRE. 6$

Comment en douter? Depuis la paix surtout, depuis plus de trente ans, la décroissance ne s'est point arrêtée un seul instant ; la loi protectrice des céréales lui était un obstacle ; l'obstacle a été brisé, malgré les résistances désespérées de Taristoeratie. Et devant les formidables rivalités de la concurrence ultérieure, où s'arrêtera cette dépression du salaire, déjà descendu jusqu'au-dessous des limites de la faim? Comme le disait, il y a peu de jours, un membre du parlement : — « Ce n'est plus aujourd'hui une lutte ruineuse entre notre agriculture et nos manufactures, c'est la guerre au couteau entre les gages anglais et les gages étrangers; c'est la guerre au couteau entre l'Angleterre, qui a une taxe des pauvres, et le monde entier, qui n'en a pas ; c'est une guerre au couteau entre la logique d'un principe insensé et la ressource suprême de l'allumette chimique. Heureux serons-nous, ajoutait-il, si dans notre acharnement à rendre le riche plus riche et le pauvre plus pauvre, Tenceinte même de la chambre des communes n'en est point ébranlée jusque dans ses fondements ! »

« Nous sommes, avait dit quelques jours auparavant l'auteur de l'Enquête, la plus riclie et la plus pauvre nation de la terre. Le capital et le travail se regardent l'un l'autre avec défiance et colère. Aux yeux du capitaliste, les travailleurs constituent une classe dangereuse; aux yeux do travailleur, les capitalistes sont des tyrans. Si la première de ces appréciations est juste, la seconde ne l'est pas moins. Parmi les hommes que, pour flatter notice vanité, nous appelons sauvages, on ne trouve ni les privations continuelles, ni cette brutale ignoranee dont le sceau dégradant se lit sur le visage de nos travailleurs. »

Le mal doit être bien profond, bien universel pour arracher de pareils aveux à l'orgueil de l'aristocratie anglaise.

Un rapide examen de l'incertitude du travail et de là réduction progressive du salaire dans les manufactures prouvera qu'ils n'ont rien d'exagéré.

Les grandes et principales divisions du système manufacturier de l'Angleterre sont les mines, les forges, le filage et le tissage du coton et de la laine, mais en première ligne marche, sans contredit, Tindustrie du coton.

t< Il nous faut, à tout prix, dit Fauteur de FEnquéte, filer et tisser pour plus de la moitié du monde civilisé et une bonne partie du monde barbare. Le bonheur et même Texistence du nord de TAngleterre dépendent de l'accroissemenf continuel du nombre d'aunes d'étoffes de coton ou de laine achetées par l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.

u 11 est inutile de rappeler que Manchester est la métropole de l'industrie cotonnière, et que son marché commande souverainement à tous les districts cotonniers de l'Angleterre. On Ta dit bien souvent, la prospérité de cette ville immense tient à un fil de coton. Aussi, l'apparence d'un tarif hostile sur les marchés du Levant, la menace d'une mauvaise récolte dans les plantations de l'Alabama ou de la Louisiane, en arrêtant, d'une part, les commandes, et de l'autre, en élevant le prix de la matière première, suffisentelles pour produire, en une semaine, diminution de travail et baisse de salaire. Qu'une panique se déclare, que les magasins restent encombrés, aussitôt les vastes ateliers remplis de machines deviennent silencieux et déserts, et, au coin des cours et des allées, des groupes d'ouvriers sans ressources maudissent le sort qui les tient oisifs et condamne leurs enfants au supplice de la faim. »

Personne ne peut contester que l'incertitude du travail et la baisse du salaire à Manchester, et dans tous les districts cotonniers, n'aient, depuis longues années déjà, donné lieu à bien des grèves, à bien des réclamations. Une crise se prépare aujourd'hui, dit VEdinhurgh Magazine du l®"" avril, plus redoutable, plus terrible qu'aucune de celles qui aient jamais désolé l'Angleterre. Pourquoi? — De l'aveu des libres-échangistes eux-mêmes, la fortune générale, en Angleterre, a reçu de rudes coups depuis 1845, les marchés

de l'intérieur sont démesurément encombrés, et la concurrence n'est soutenue, au dehors, que par des sacrifices qui ne peuvent se continuer.

Voici les paroles d'un des plus grands et des -plus opulents manufacturiers du Lancashire, rapportées, le 4 mars 1850, par M. Richard Oastler, dans un meeting nombreux des délégués du commerce :

«t Depuis quinze jours, nous avons réfléchi, avec grande maturité, à nos affaires, et nous sommes convaincus que si nous arrêtions complètement nos métiers , et que nous payassions trois jours de gage, par semaine , à nos ouvriers pour ne rien faire, nous perdrions moins d'argent que nous n'en perdons aujourd'hui en les employant. En fait , nous sommes surs que chaque farthing que nous dépensons, pour la main-d'oeuvre, est une perte pour nous, le coton, aujourjourd'hui, n'ayant pas plus de valeur après avoir été manufacturé que lorsqu'il entre brut dans nos magasins. Oui, nous nous consultons très-sérieusement, en ce moment, pour savoir si nous payerons trois jours de gages par semaine aux ouvriers, en les faisant travailler ou en les en dispensant. Et c'est là ce que le gouvernement appelle prospérité !

(c Aucune maison ne peut acheter, travailler ou vendre à de meilleures conditions que nous, et, quand nous eu sommes arrivés à cette situation, combien pire n'est pas la position de tous nos collègues qui sont plus à court de capital !

« Le commerce de notre maison est la fabrication pour l'intérieur; cette branche forme au moins les deux tiers de toute la fabrique de coton en Angleterre. Eh bien ! il n'y a aucune demande. Le marché intérieur est mort ; et, si je suis bien informé, les marchés étrangers regorgent. J'affirme que, si les fabricants qui se sont jetés avec le plus de résolution et de foi dans les idées du libre échange et des exportations vous répondaient sincèrement, ils seraient

obliges d'ayouer que leur capikd a énormément perdu depuis trois anSf et qu'ils n'apaisent qu'avec peine les grèves de leurs ouvriers, dont la rémunération est descendue à la limite la plus extrême. »

Cette situation, effroyable pour les fabricants et pour les ouvriers , se peint merveilleusement dans une pétition adressée récemment aux chefs de manufactures :

— «( M^sleurs, nous sollicitons de vous très-respectueusement une augmentation de salaire de dix pour cent ; nous avons supporté patiemment les réductions jusqu'ici opérées, mais elles sont allées au delà du possible. En faisant cette demande, nous n'oublions pas que les intérêts du maître et ceux de l'ouvrier sont liés de telle façon, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également. Nous espérons que notre demande recevra une prompte réponse. »

Après de longues conférences, les maîtres produisirent les prix courants donnés par le Manchester s Guardian, et leurs calculs démontrèrent qu'au taux où ils sont obligés de vendre pour soutenir la concurrence, toute augmentation de salaire porterait, non pas sur leurs gains, mais eûcdusivement sur leur capital, — La députation des ouvriers fut forcée de reconnaître qu'il en était fatalement ainsi.

« Un autre manufacturier, travaillant également pour le marché intérieur, libre-échangiste sincère, disait : — « Notre consommation du dedans étant presque anéantie, j'ai fait exporter, et les nouvelles que j'ai reçues sur le trop plein des marchés sont bien tristes. Ce genre de commerce en est arrivé à être non plus du commerce, mais cfe l'escroquerie. Et quel avenir nous est réservé ! Nous payons aujourd'hui le coton américain le double qu'autrefois, et, avec ce bénéfice, les Américains bâtissent à l'envi des manufactures, pour fabriquer leur propre calicot. Cette augmentation de prix dans la matière brute provient, non pas d'une plus grande valeur réelle, mais de la rivalité que se font les capitaux oisifs qui se sont jetés de ce côté. C'est poussé à un tel point

aujourd'hui^ qu'un de nos honorables collègues a pu dire : qu'après avoir passé par les dépenses de la manufacture, le coton ne se vend pas plus cher que le coton non travaillé, n «( Le gouvernement parle prospérité , disait encore un fileur du Lancashire, mais qu'il ne se fasse pas illusion : nos correspondances sont désolantes, notre commerce n'a jamais été plus bas, et, si cela continue, avant quelques mois, tous les manufacturiers de coton verront leurs noms dans la Gazette des Faillites. »

Du reste, il est de notoriété qu'en ce moment même, à Manchester et dans le Lancashire, nombre de métiers, déjà, sont arrêtés , que beaucoup marchent seulement une partie de la journée, et que la plupart des manufacturiers sont disposés à réduire les 72 heures de travail de la semaine à 40 heures.

Ce désastre prochain , résultat inévitable de la pléthore du marché intérieur et extérieur, se manifeste par des signes non équivoques : il y a dans toutes les branches du commerce de coton , depuis les deux premiers mois de cette année , diminution de trois à deux pour cent. Les entrepôts seuls se garnissent outre mesure, témoin cette lettre, du 4marsl850, adressée à MM. Littlcdale et compagnie de Liverpool, qui sont peut-être les plus grands commerçants du monde.

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