IMPORTATION DE COTON
De janvier à mars 1849. De janvier k mars 4850.
BaUes 328,523 267,666
Vente 464,070 368,950
0)Dsonimation intérieure. 305,040 207,960 Objets restés en magasin
à cette date .... 384,230 518,170
Ces citations, empruntées au Blackwood's Magazine, font comprendre dans quelle voie fatale est engagée l'industrie cotonnière , dont les produits figurent à l'exportation pour
près de la moitié du résultat général ( 27 millions de livres sterling sur 58). Les fabricants ne gagnent presque rien, ils ne travaillent que dans l'espérance, toujours déçue, d'un meilleur avenir, et sont forces, en attendant, de maintenir la réduction des salaires, sous peine d'entamer leur capital, c'est-à-dire de marcher à la banqueroute. Telle est la désespérante réalité qui se trouve sous ces chiffres pompeux d'exportation avec lesquels, chaque année , l'Angleterre étonne le monde. De la part des maîtres, combien de temps ces sacrifices pourront-ils encore durer?
Combien de temps pourront-ils durer , de la part des ouvriers, dont ils usent chaque jour la vie? car on va voir, dans le chapitre suivant, au prix de quelles soufi&>ances et de quelle résignation héroïque les travailleurs de Manchester ont permis jusqu*ici à Fexportation des cotons tissés et filés de se faire sur une aussi grande échelle.
La ville de Leeds est avec Bradford le centre de la fabrication des fils de laine et de lin , mais elle compte peu de métiers à tisser, le tissage se faisant dans les villages voisins , sous la direction de différents maîtres qui vendent ou font vendre leurs marchandises à la halle de Leeds, les mardi et samedi de chaque semaine. Les affaires se traitent à ce marché avec une taciturnité qui ressemble à une sorte de discipline industrielle , et caractérise spécialement les acheteurs et les vendeurs du nord. Aux sons de la cloche annonçant l'ouverture du marché , les portes s'ouvrent aux acheteurs, tandis que, tout autour d'un long bazar, les vendeurs se tiennent debout et immobiles derrière le comptoir où sont empilées leurs marchandises. Pas un vendeur ne sollicite ni ne cherche à tenter l'acheteur qui se promène lentement dans les corridors. Si l'œil de ce dernier s'arrête sur un lot de marchandises, le vendeur le déplie silencieusement. L'acheteur n'est-il pas satisfait, aucune parole n'est prononcée. Dans le cas contraire , deux mots sont échangés à voix basse, et la transaction est conclue. Le marché dure
une heure seulement, et parfois son résultat plonge dans le dénûment des milliers de familles.
Si tous les ouvriers de Leeds ne sont pas enrégimentés dans les ateliers, cela tient à une spéculation des manufacturiers qui emploient souvent des ouvriers à domicile, dans le seul but de leur louer chèrement des maisons. Puis , les manufacturiers , qui n'ont pas de capital engagé dans des ateliers et des machines dont la valeur s'élève ordinairement à un million, sont toujours maîtres de suspendre le travail, ce qu'ils ne manquent pas de faire au moindre signe de danger.
Beaucoup de pauvres tisserands sont ainsi occupés à domicile ; en conséquence, ils ont ressenti, plus vivement que les autres, les souffrances produites par la dernière crise. Presque toujours leur loyer absorbait entièrement leur salaire, et, de plus, la paroisse refusait de leur venir en aide , sous le très-plausible prétexte , qu'un homme , payant 5 shellings de rente par semaine , ne devait pas être à la charge de la charité publique.
u 11 est constant, dit l'auteur de TEnquéte, qu'au moment de la création des ateliers de tissage {hand-loom factories), les ouvriers tisseurs gagnaient il shellings 9 deniers (15 fr. 75 c.) par semaine , c'est-à-dire environ 2 fr. 50 c. de plus que le maître tisserand, et 5 fr. de plus que le journalier ; mais cette prospérité relative des ouvriers tisseurs (fuctory weavers) dura peu de temps. En 1844, un nouveau progrès permit aux manufacturiers de Leeds , d'étendre le tissage mécanique aux draps de la plus grande largeur. Les handlooms disparurent, à leur tour, pour faire place aux powerlooms qui font double ouvrage et donnent de meilleurs produits. »
Qu'aviendra-t-ii ? les femmes et les enfants vont achever de chasser les hommes faits des manufactures de draps , et ce changement amènera une plus grande dépression dans les salaires.
rà DE LA DÉCADENCE
A Saddleworth dans le YoriLshire, c'est-à-dire dans le ressort industriel de Leeds, les tisserands se plaignent de la nature incertaine du travail , et parlent amèrement de l'introduction du power-loom; ils accusent Tënorme diminution des salaires, vivent de pommes de terre, de gâteaux d'avoine, et ne goûtent de viande que très-rarement.
A Huddersfield, à Halifax et à Bradford , toutes villes du Yorkshire, les salaires vont en diminuant ; là, aussi, le travail est soumis à la plus désolante irrégularité. Les liens de famille disparaissent devant les nécessités de la faim.
(i II y a sept ans, dit un ouvrier de Bradford, ce drap, qui nous était payé 10 pence l'aune, ne nous donne plus que 4 pence et demi. » — La diminution est de 55 pour cent.
J'ai dit qu'après la filature et le tissage, les deux plus grandes branches d'industrie de l'Angleterre étaient l'exploitation des mines de charbon et la production métallurgique. £h bien ! les mineurs, les ouvriers des foires dans le Northumberland, dans le Durham, dans le Staffordshire viennent grossir, chaque jour, les rangs des victimes du travail. Pour un labeur plein de périls et de fatigues, ils trouvent à peine les moyens de vivre misérablement. Un tiers des ouvriers est toujours en disponibilité et pèse d'une manière déplorable sur le salaire qui baisse sans cesse , sans cesse.
Les ouvriers des mines et des forges du Staffordshire ont un autre grief contre les chefs d'industrie qui ont conservé le régime du troc, en dépit de plusieurs actes du parlement. On sait que , par ce système , le maître louant des maisons aux ouvriers et les obligeant de recevoir leur payement en nature, reprend, sous forme de location et de vente de denrées, le salaire qu'il leur compte.
Même incertitude de travail, même concurrence entre les bras, même diminution de gages dans les districts manufacturiers du midi du pays de Galles.
L'Enquête établit que, dans les immenses forges de Mer-
thyr Tydfi!, rinconstance de l'ouvrage et sa trop faible rémunération sont l'objet de plaintes universelles. Entre vingt autres, il rapporte la déposition d'un ouvrier {pudter) qui s'exprime ainsi :
« Je suis marié et j'ai quatre enfants ; je travaille aux forges depuis trente ans. Ma journée de jour ou de nuit est de douze heures. Je gagne 20 shellings par semaine. Les autres ouvriers ne gagnent que i 6, 14 et 12 shellings. Je pourrais travailler davantage, mais le commerce est tombé si bas! Dans les bons temps, a mon dur métier, j'ai gagné jusqu'à 50 shellings ; il y a deux ans et demi, je gagnais encore 52 shellings 6 pence par semaine. Mais, depuis cette époque, les gages ont été réduits deux fois. La première ré* duction fut de 4 shellings la livre, la deuxième de 2 shellings 6 pence, et, de toutes parts, on nous menace d'une nouvelle réduction : j'ai entendu dire que ce serait d'un shelling 8 pence la livre. Nous mourrons tout à fait. »
Dans les Galles encore, à Aberdore, une grève des plus sérieuses a été déclarée parmi les ouvriers des mines à charbon. L'auteur de l'Enquête est allé sur les lieux en étudier les causes. Après un examen attentif, il se prononce nettement contre les maîtres.
La déposition fort courte d'un des ouvriers charbonniers fera connaître l'objet du débat :
(( Je suis charbonnier*mineur depuis vingt ans. Autrefois, j'ai gagné 30 shellings par semaine; depuis bien longtemps, je ne gagne plus que 7 shellings 6 pence. 11 y a tant de bras qui attendent pour travailler, que nous ne pouvons gagner davantage. L'énorme concurrence de puits ouverts fait baisser le prix du charbon.
« La grève a deux motifs : d'abord, les maîtres veulent encore réduire notre salaire de deux pence par tonne, et nous nous y opposons. Ensuite, ils veulent nous faire prendre l'engagement par écrit de travailler pendant un an au salaire réduit de 1 shelling 4 pence la tonne. Mais à ce prix
même, ils ne veulent pas, eux, s'obliger à nous occuper une moyenne de temps. Il faut bien, à peine de mourir, en passer par cette nouvelle réduction. Mais quant à nous engager, sans réciprocité, nous ne le pouvons vraiment pas. Ils comptent pour rien les accidents causés par le feu, les chutes ou les inondations, dont nous sommes chaque jour victimes ; c'est un bien rude métier, nous travaillons toujours plus près de la mort que de la vie. >»
(( L'aspect de détresse de cet homme, dit l'auteur de l'Enquête, était des plus pénibles, et cependant tous ses voisins m'ont donné sur sa sobriété et snr sa conduite les meilleurs renseignements. »
Qu'on retienne bien ceci : l'auteur de l'Enquête, résumant son travail sur deux des plus notables industries de l'Angleterre, les mines et les forges, déclare que ijatmisde mémoire d'homme, et sans aucune exception, les salaires ne sont tombés aussi b€is qu'aujourd^hui^ « Les témoignages des maîtres et des ouvriers , ajoute-t-il , sont parfaitement d'accord en ce point que, dans beaucoup d'endroits, la diminution est de 40 pour cent, depuis trois ans, et que, dans toutes les usines du pays de Galles , elle est au moins de 20 pour cent. »
Les industries secondaires offrent-elles de meilleures conditions de travail?
Les marchés industriels des trois comtés centraux d'Angleterre, le Nottinghamshire , le Derbyshire et le Leicestershire , comprennent la manufacture de la dentelle, de la soie et de la bonneterie dans tous les genres.
Je ne parlerai pas de la prodigieuse perturbation apportée dans ces sortes d'industries par l'introduction des métiers nouveaux. — Ainsi l'Enquête constate qu'une aune carrée d'une espèce de dentelle fabriquée à Nottingham coûtait 3 livres (125 fr.) il y a quelques années; qu'en 1824, cette même dentelle valait15shel]ings(i8fr. 75 c.), et qu'en 1847 on pouvait l'acheter pour 5 pence (55 cent.).
Je ne rapporterai que la déposition d'une ouvrière interrogée par l'auteur de l'Enquête et déclarant qu'elle recevait, naguère encore, 6 shellings (7 fr. 50 cent.) pour ce qui maintenant ne lui rapporte pas plus de 1 shelling 6 pence (i fr. S^ c). Elle travaille depuis 8 heures du matin jusqu'à 40 et 11 heures du soir, et ne parvient qu'à gagner en moyenne 5 shellings (6 fr. â5 cent.) par semaine.
Les runners — ce sont les ouvriers qui piquent les fils sur les dessins — estiment que la moyenne des salaires est de i shelling (1 fr. 25 cent.) par jour pour 14 et parfois 16 heures de travail. Les plus habiles, employés au meilleur ouvrage, ne peuvent gagner plus de 1 shelling 5 pence (1 f. 50c.) par jour, et beaucoup d'entre eux, particulièrement à lacam« pagne, ne gagnent pas plus de 6 pence (60 cent.). La bonneterie n'est guère mieux partagée. L'auteur de l'Enquête a plus d'une fois entendu dire qu'un ouvrier, propriétaire d'un métier, ne pouvait presque jamais obtenir d'ouvrage sans payer au marchandeur une somme égale au prix de location d'un métier, bien que ce métier ne lui fut pas nécessaire.
« Souvent, ajoute-t-il, les ouvriers sonthors d'état d'acheter un habit neuf, pendant des périodes de 10 à 20 années, heureux quand ils peuvent s'en procurer d'occasion. Leurs familles sont ordinairement couvertes de misérables haillons.
«t Quelles qu'en soient les causes, on ne saurait conser\xr le moindre doute sur l'état de dénûment des ouvriers bonnetiers. Ils travaillent sans énergie, sans espoir, sans cœur. Les ouvriers du Derby, qui fabriquent des gants de soie, sont les moins misérables et les plus intelligents de la corporation. Ceux du Nottingham, qui travaillent le coton, occupent l'autre bout de l'échelle. Ils sont d'une saleté hideuse, et, sous le rapport de l'apparence personnelle et de la décence des habits, ils se trouvent au dernier rang de tous les membres de l'industrie textile. )>
La fabrique de soie à Macclesfield et h Middleton n'offre pas de moins affligeants tableaux.
Des manufacturiers de la première de ces yilles ont déclaré à l'auteur de TEnquéte qu'après avoir enlevé les affaires à Spitalfields, ils s'en voyaient dépouillés au profit de la manufacture des campagnes ; ils ajoutaient que les salaires diminuent à mesure que la fabrication s'étend.
< Il y a trente ans, dit un ouvrier de la même ville , on gagnait autant en huit jours que maintenant en trois semaines, n
M Le travail devient de plus en plus difficile et de moins en moins certain, les maîtres n'osant point faire de grandes commandes, à cause des vicissitudes du commerce, et le salaire tendant continuellement à baisser. »
A Middleton, les plaintes sont les mêmes. Il y a vingtans, les ouvriers gagnaient deux fois autant qu'aujourd'hui, et la dureté des maîtres, ainsi que l'insuffisance du salaire, sont accusées à chaque instant par les travailleurs. Un ouvrier déclare qu'on lui paye aujourd'hui 9 pence (90 cent.) l'aune qui lui était payée autrefois 2 shellings (2 fr. 50 cent.). Pour une autre sorte d'ouvrage, il reçoit 4 pence (40 cent.), au lieu de 1 shelling 5 pence (1 fr. 50 cent.), et cela s'explique tout naturellement par ce fait : qu'il y a maintenant deux fois autant de bras qu'auparavant. Dans cette position , les ouvriers sont à la discrétion absolue des maîtres, et, chaque semaine, ils subissent des retenues énormes, sous prétexte de mal-façon, et cela fait, dit une de ces victimes du travail, que le pauvre peuple ne peut plus vivre.
Mais il serait inutile de se traîner plus longtemps sur des détails ; il y a quelque chose qui pariera, d'june façon plus saisissante, k l'esprit et au cœur, c'est l'ensemble misérable que présentent toutes les villes manufacturières.
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La France s'est émue récemment, et à juste titre, au récit des souffrances qui pèsent sur les populations des villes manufacturières de Lille, de Rouen et de Mulhouse. J'y reviendrai plus loin, mais on va voir, dès à présent, que la plupart des ouvriers anglais envieraient le sort de nos travailleurs les plus infortunés.
A Liverpool , dans la seconde ville maritime de TAngleterre, plus de vingt mille individus sont réduits à demeurer dans des caves dont l'insalubrité va au delà de tout ce qu'on peut imaginer. D'autres , au nombre de soixante mille , logent dans des cours intérieures mal aérées et remplies d'immondices, au milieu de la plus épouvantable pourriture. Des animaux et des êtres humains sont les hôtes de ces abominables repaires, où la contagion renouvelle incessamment ses victimes.
Je renonce à dire à quelle dégradation physique et morale est descendue la population qui se presse dans les bas quartiers de Liverpool. De même que dans les docks de Londres, 2. 7
rexistcncc des uns est soumise au caprice des vents qui retardent ou précipitent les arrivages ; les autres vivent de larcins et d'aumônes. Les femmes n'ont d'autre ressource que la prostitution, et les enfants sont apprentis voleurs, car à Liverpool le travail du port n'emploie que des hommes faits. La mortalité, ce remède suprême contre la misère, d'après Malthus , sévit avec une effroyable rigueur sur ces agglomérations d'individus , et , comme l'a dit un journal tory, « c'est par le nombre des mortSy et non par celui des vivants, qu'on peut calculer le chiffre de la population dans les villes maritimes ou manufacturières de la Grande-Bretagne. »
La vie moyenne à Liverpool est de dix-sept ans, et ce n'est pas un fait exceptionnel , puisque les autres grands centres offrent, à peu de chose près, des résultats analogues.
Que maintenant le lecteur se transporte à Manchester, et il verra que les villes d'industrie ne le cèdent en rien aux villes maritimes. Là aussi, des tanières creusées dans la terre servent d'asile à des milliers de créatures humaines qui se partagent, à deux ou trois, un horrible grabat. Là aussi, une grande partie de la population manque d'air et s'éteint de consomption. Sur mille enfants qui naissent à Manchester dans les familles pauvres, cinq cent soixante-dix succombent avant d'atteindre leur cinquième année. Il y est mort, eu sept années, treize mille trois cent soixante et deux enfants, au-dessus de la moyenne. » Oui, dit l'Enquête, treize mille trois cent soixante-deux petits enfants, élevés dans des logements fétides et dans des rues impures , — abandonnés toute la journée par leurs mères , — aspirant des vapeurs délétères , — assoupis par l'opium , — assaillis par la maladie, et enfin livrés à la mort sans qu'un médecin soit appelé à leur secours, sans qu'un médecin vienne même vérifier les causes de leur trépas, et sanctionner leurs funérailles. »
A Manchester, la durée moyenne de la vie est de dix-huit ans, un an de plus qu'à Liverpool, et les enfants ne sont pas
les seols à payer leur tribut à la contagion de la misère; ceux qui parviennent à Tâge d'homme tombent, pour ainsi dire , dans la vieillesse , sans passer par la virilité , tant le travail et les conditions de leur existence entravent et contrarient leur développement naturel.
« L'appauvrissement de l'espèce dans cette ville n'est plus à démontrer; quand on voit passer les ouvriers des fabriques , on est frappé de leur apparence débile , de leur physionomie inerte. Les femmes, de leur côté, n'ont plus rien de ces formes gracieuses qui sont les attributs de leur sexe. Sur leurs figures plombées se devine le mal secret qui mine les générations de cette immense cité. Quant aux en-* fants, privés de soins et d'aliments, nourris d'un lait empoisonné par la maladie ou la privation , ils accusent une race en pleine dégénérescence. )» Ainsi parle l'Enquête.
Et il n'a pas fallu cinquante ans pour produire un pareil état de choses! Trois générations, en se succédante dix-sept ans de distance , ont suffi pour détruire cette forte population de travailleurs , qui faisait la gloire de l'Angleterre , et pour la remplacer par une race abâtardie, dénuée de toute vigueur, au moral comme au physique. On cite, en France, les cantons manufacturiers qui ne peuvent fournir à l'armée d'hommes aptes au service militaire , et l'orgueil national s'est effrayé, avec raison, de ce symptôme d'appauvrissement. Mais il n'y a rien de comparable en France à ce qui se voit en Angleterre dans les centres de production . — « Bientôt, dit l'Enquête , il n'y aura plus d'hommes, si d'énergiques mesures n'arrêtent promptement cet effroyable gaspillage de la vie humaine. »
Je n'ai pas de choix à faire entre les autres cités industrielles. A Bolton comme à Leeds, à Rochdale, à Ashton, à Nottingham et à Newcastle , à Sheffield , à Stockport , partout enfin, d'un bout du territoire à l'autre, la situation est la même , c'est-à-dire désespérée. Partout l'insuffisance du salaire et les fluctuations du travail conduisent l'ouvrier au
dënûment, k l'ivrognerie; partout les di^lits croissent d'année en année ; partout la moralité s'abaisse h mesure que s'élève ce que l'on appelle le progrès de l'industrie manufacturière.
Dirai-je qu'à Manchester quatre mille trois cents enfants, dans une seule année, reçoivent le jour à l'hôpital, et que le chiffre de ces infortunés ne descend jamais au-dessous de trois mille quatre cents? Conduirai-jc le lecteur dans les logements déserts et dénudés, où s'entassent les familles des travailleurs sous des amas de paille hachée et putréfiée ? Giterai-je ce père de famille , obligé de garder dans un coin de sa demeure le corps de son enfant mort depuis une semaine, parce qu'il n'avait pas le moyen de le faire enterrer? Dix volumes ne suffiraient pas pour raconter ces sombres épisodes qui se renouvellent chaque jour, et que bientôt on ne daignera même plus mentionner. Ici , c'est un malheureux ouvrier de vingt-six ans, qui, malade et exténué d'inanition, s'attache à son métier pour gagner le pain de ses enfants , et tombe frappé de mort. Là , c'est une jeune fille qui s'empoisonne pour échapper aux lentes tortures de la faim, dont elle fait im terrible récit, et qui demande saintement pardon à Dieu d'avoir été contrainte de disposer de sa vie. Plus loin, des femmes voient mourir leurs enfants sur leur sein desséché ; ailleurs , des hommes perdent la raison sous l'étreinte du besoin.
Écoutons au surplus l'auteur de l'Enquête : — « A Manchester, dit-il, vingt-deux mille neuf cent cinquante-six maisons n'ont ni pompes, ni citernes, ni puits, ni conduits, et ne peuvent se fournir d'eau aux fontaines des rues. -— Le plus bas, le plus sale, le plus iasaluble et le plus misérable quartier de Manchester, s'appelle, par une singulière bizarrerie, Angel-Meadow (la Prairie des Anges). Il est rempli de caves et habité par des prostituées, par des voleurs, des mendiants, des vagabonds, et par les bas Irlandais (Low'Irish) ; ces êtres infortunés four-
DE L'ANGLETERRE. 8t
miUeat dans les bouges les plus horFiUes de saleté et de ténèbres.
« Nous descendîmes, poursuit-il, dans une cave de dix à onze pieds de long sur six à sept de large. Elle n'était éclairée que par la faible lueur que jetaient quelques charbons allumés. Le plafond était si bas que l'on ne pouvait se tenir debout sans le toucher. Une douzaine, au moins, d'hommes, de femmes et d'enfants, les uns assis sur des escabeaux, les aatres accroupis ou étendus sur le pavé, entouraient le feu. La chaleur et l'odeur étaient lieuses. Cette cave n'étant pas publique, la police n'avait aucuii contrôle à exercer sur ses hâtes qui dormaient, péle-méle, sur ]e pavé ou sur des monceaux de haillons, de copeaux et de paille. Rien qui ressemblAt à un lit. Au fond de cet antre , s'ouvrait une seconde cave parsemée de morceaux de charbon et d'éclats de bois destinés à faire des allumettes. Dans les encoignures, sur des copeaux entremêlés de quelques poignées de fougère, étaient couchées deux filles endormies.
«( Nous visitâmes une autre cave. La pièce du devant était semblable à celle dont le tableau précède ; derrière, s'ouvraient trois autres caves donnant l'une dans l'autre. Ces caveaux, véritables trous funéraires, étaient complètement privés de clarté. A la lueur de la chandelle on voyait suinter, le long des murailles noircies, une eau fétide ; sur une litière, dans une des encoignures, un homme était couché ; auprès de lui dormait un veau. Sur un autre grabat gisait un vieillard ignoblement ivre. Le caveau suivant était occupé par deux enfants et un homme, tous trois endormis. — « Qu'est-ce que vou&avez là ? n dit mon guide à la lanéUadt/f ea se baissant pour examiner l'assise d'une des murailles. Je m'approchai et je vis un trou d'environ six pieds de long sur deux de large, qui avait été creusé dans la terre, con- Ure les fondations du mur de la cour voisine. Ce cercueil de terre contenait un vieillard couché sur une maigre litière <le paille pourrie et puante. — « C'est un pauvre vieux, dit la
bxndlady d'un ton de commisération ; si nous ne Tavions laissé se fourrer là, il serait mort dans la rue. »
L'aspect de Leeds est encore plus repoussant, et Ton aurait le droit de s'en étonner, en pensant qu'on peut citer l'opulence de cette ville, même après avoir parlé de Manchester. Je ne raconterai pas la pérégrination courageusement accomplie par l'auteur de l'Enquête, dans le dédale de rues étroites et d'allées obscures où languit une population de cent soixante et dix mille âmes. Qu'il me suffise de dire que, pour se représenter l'état sanitaire de cette ville, l'imagination n'ira jamais assez loin, en fait de tableaux hideux.
A firadford, à Halifax, on trouve des quartiers aussi désolés ; mais à Leeds, c'est la ville tout entière qui est un immense cloaque, et l'auteur de l'Enquête a pu dire que «< les cochons semblent être les habitants naturels de Leeds, qu'ils y sont plus nombreux que les chiens et les chats ne le sont ailleurs, et que la population de cette ville est la plus repoussante et la plus misérablement logée de toute l'Angleterre. »
Pour savoir combien on peut entasser d'hommes dans un espace resserré, il faut aller k Nottingham. Dans un quartier dont la superficie n'offre pas plus de 220 yards carrés, on compte 4,200 habitants, et cette concentration est tellement extraordinaire et tellement funeste, que les commissaires du Poor law en ont consigné les dangers dans ud rapport officiel. A Nottingham, suivant l'énergique langage d'un ouvrier, «« le pauvre vit sur le dos du pauvre. » De ii,000 maisons dont la ville est composée, plus de 7,000 sont tellement rapprochées, que la plupart s'ouvrent sur des impasses où l'on arrive par des sortes de tunnels qui, souvent, n'ont pas plus de trois pieds anglais (2 pieds 9 pouces métriques) de large. La commission sanitaire a déclaré qu'à Nottingham des centaines de maisons étaient tout à fait impropres à être habitées parjdes étres]humaîns«
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M Quelles peuvent être les mœurs dans une aussi déplorable condition? La prostitution est devenue la règle, l'inceste n'est pas une rareté dans ces familles condamnées à n'avoir qu'une chambre, souvent qu'une litière commune pour le père et la mère, les fils et les filles. »
A Birmingham, la salubrité du site est impuissante à combattre les germes délétères que l'agglomération des habitations et la misère répandent dans la population. Si les travailleurs de cette ville conservent encore une certaine apparence de vigueur, la mortalité n'y est guère moindre pour l'enfance qu'à Manchester. Condamnées elles-mêmes au labeur, les femmes de Birmingham ne peuvent donner à leurs enfants les soins que réclame leur faiblesse, et ces petits malheureux, race d'éphémères, ne naissent en quelque sorte que pour mourir.
La mort plane également sur les grands centres industriels des forges et des mines qui sont situés, cependant, au milieu de contrées agrestes et salubres ; mais l'entassement est tel, les lois de l'hygiène publique sont si peu observées, que le choléra y a fait, l'an dernier, d'innombrables victimes.
A Merthyr et à Dowlai, il a sévi avec une si violente intensité, que le souvenir de son passage est resté , dans l'esprit terrifié des habitants , comme celui d'un fléau de la colère céleste.
Le nombre des maisons, dans ces deux endroits, est de 7,500; — 5,260 personnes ont été atteintes de l'épidémie et la moitié a succombé.
« Les rues , dit l'Enquête , étaient noires de funérailles , et, le jour et la nuit, on n'entendait résonner que l'hymne de la mort , chanté par les Gallois , depuis les vieux âges , lorsqu'ils conduisent leurs parents ou leurs amis à la dernière demeure. » 644 veuves ou enfants tombèrent, d'un coup, à la charge de la paroisse.
A Wolvcrhampton , la classe ouvrière habite dans des
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huttes, qu'un économiste anglais compare à une gaipenne ou à une colonie de castors, moins la propreté. Les fièfres pernicieuses et le typhus y régnent toute Tannée; joignez à l'air empesté qui s'épaissit dans ces terriers les mille privations qu'impose la misère, et nul ne s'étonnera d'apprendre qu'à Wolverhampton , comme dans toutes les villes importantes que je viens de citer, la dégradation physique et morale de l'ouvrier est à son dernier terme. Ce spectacle rappelle la description de ces cités bibliques marquées du doigt par le Dieu des Juifs, dans ses implacables colères.
Mais rien n'approche de Sedgeley et de Willenhall , deux petits bourgs industriels, dont le premier fabrique exclusivement des clous et des chaînes en fer, et dont le second ne se compose que de serruriers. A Sedgeley ce sont des femmes qui battent le fer, pendant 12 et i 4 heures par jour.
u A Willenhall, dit un auteur , s'il n'y avait pas de cabarets ni d'ateliers, on ne se croirait pas dans im pays cifvilisé: le travail et l'ivrognerie , tel est le cercle invariable dans lequel s'écoule la vie de ses habitants. A voir Icujps corps déformés par la continuité d'un travail toujours le même, leurs yeux hagards, leurs membres rachi tiques ou développés contre nature , leur face hébétée et comme soulQée par les liqueurs spiritueuses , on s'effraye de cette réunion d'hommes, tous frappés des mêmes stigmates , et tous condamnés à transmettre à leurs enfants une difformité héréditaire. » Et parmi leurs compagnes, pauvres créatures qui semblent ne conserver rien d'humain, pourrait*on reconnaître les blanches filles d'Albion , dont les poètes vantent si complaisamment l'orgueilleuse beauté?
Que les moralistes , e&ayés de ce liideux tableau de la prostitution régnant, en souveraine, dans les comtés manufacturiers , se rassurent cependant; l'industrialisme a presque trouvé le remède. « A Wolverhampton , dit un rapport officiel, — et il en est de même à Willenhall, — la pauvreté du sang, la maigre chair et l'épmsement qui suit le travail
ne laissent aux jeunes filles ni temps, ni force^ ni désir pour le mal. Elles sont protégées contre la débauche par l'excès de leurs souffrances , et si la prostitution ne perd pas ses droits dans la succursale de Birmingham, c'est qu'il s'y fait, chaque année , une importation considérable de prostituées venant des comtés voisins. »
Hélas ! il est vrai que si la force manque aux femmes de Wolverhampton et de Willenhall pour la débauche , leur esprit n'échappe pas aux atteintes de la corruption; les propos d'ateliers n'y sont pas moins impurs, ni moins obscènes que partout ailleurs. Leur chasteté n'est que matérielle ; ce n'est pas Fâme qui est préservée, c'est le corps qui est devenu impuissant à obéir.
Quelle civilisation que celle où le renoncement à la prostitution est, non pas le symptôme d'un progrès moral, mais la preuve que la vie se retire et que la race s'éteint !
Longtemps l'Angleterre a pu cacher à l'Europe le secret de ses douleurs, en les voilant sous l'éclat trompeur d'une prospérité officielle. Les tableaux de la statistique n'arrivaient pas au dehors avec leur signification véritable ; les faits seront-ils plus heureux? Je l'espère.
La France connaîtra, enfin, sur quels fondements s'étaye la puissance industrielle et commerciale de la Grande-Bretagne, et, j'en ai la confiance, son admirable instinct réagira de toute son énergie contre les pernicieuses doctrines de la liberté illimitée.
Cette pensée seule m'a soutenu dans le cours de cette pénible tâche. Pouvais-je oublier, en effet, à la vue des immenses douleurs qui accablent le peuple de l'Angleterre, pouvais-je oublier que quelques villes de France commencent à sentir l'inâuence du fléau industriel qui décime la population britannique ?
Qu'ai-je donc voulu? Ouvrir les yeux à mon pays , le retenir sur la pente de l'abîme , car chez nous , heureusement, le mal n'est encore qu'à son début.
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Et, à ce propos, je ne puis m'empécher d'aller au-devant de la critique que mes paroles soulèveront, sans aucun doute, de ce côté du détroit. Si les avocats du système anglais ne peuvent démentir des faits dont Fauthenticité ne saurait être contestée , ils ne manqueront pas d'opposer les lugubres récits publiés sur la situation des contrées industrielles en France par les voyageurs officiels de la science économique. Ils diront, après MM. Villermé et Blanqui, que, chez nous, la misère a bien aussi ses victimes dans les centres manufacturiers. Pour absoudre devant leur amourpropre national l'indicible détresse de Londres et de Manchester , ils me renverront aux masures du quartier Martinville à Rouen , aux caves du quartier Saint-Sauveur à Lille,
Ai-je besoin de répondre qu'en France ces maladies d'importation anglaise peuvent demain disparaître? car, Dieu merci, elles ne sont qu'exceptionnelles. On les trouve sur deux ou trois points isolés, et d'ailleurs peut-on les comparer aux souffrances de la population de Londres, de Manchester, de Liverpool et de vingt autres villes, je puis même dire de toute l'Angleterre? On parle de demeures souterraines dans lesquelles sont entassés les ouvriers de Lille, mais M. Léon Faucher, lui-même, déclare que ces caves sont des habitations de luxe auprès de celles de Liverpool ou de Manchester.
On le voit : les plus fanatiques champions du système anglais sont obligés de l'avouer : il n'y a pas de comparaison à établir entre l'Angleterre et la France. En Angleterre, la misère est générale, universelle ; elle a affecté, épuisé depuis longtemps toutes les sources du travail ; en France, elle est locale , exceptionnelle et cédera en quelque temps, — sous un gouvernement vraiment républicain, -r- devant la pratique des réformes, mûres aujourd'hui.
La France, en possession d'elle-même, maîtresse de ses destinées, pouvant se suffire, ne dépend de personne.
L'Angleterre, au dehors, pour la conservation de ses débouchés, dépend de tout le monde; au dedans, avec sa population courbée depuis des siècles sous la misère et l'abrutissement, son sort est plus précaire encore.
« En cas d'une jacquerie d'ouvriers, dit l'Enquête, toutes les forces militaires de l'Angleterre ne pourraient défendre ces millions restés à la merci de l'étincelle qui peut jaillir d'une pipe de tabac. »
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Il est une école d'économistes qui enseigne que la prospérité d'un peuple est proportionnelle à sa population, et, à ce titre, l'Angleterre mériterait de marcher au premier rang parmi les nations les plus favorisées. Mais le souvenir des tableaux désolants qui viennent de passer sous les yeux du lecteur ne permettrait pas d'accepter cette théorie, n'eiitellc jamais été contestée jusqu'ici. Ce qui est plus vrai, c'est que l'accroissement de la population dans les Trois-Royaumes est tout à la fois Teffet et la cause de la progression de la misère.
Il y a peu de règles absolues eu économie politique, et Je plus souvent les phénomènes qui frappent les regards ne tiennent qu'a des circonstances accidentelles ou relatives. C'est ainsi que l'accroissement de la population, aux États- Unis, peut servir à démontrer victorieusement les progrès qu'accomplit la race anglo-américaine, tandis que le même résultat, constaté en Angleterre et en Irlande, est le symptôme d'une détresse destinée à s'étendre indéfiniment. En
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en 1841, une notable diminution dans son mouvement ascensionnel, et ne gagnait plus sur la période de dix années révolues, a cette époque, que quarante-trois mille âmes par an, F Angleterre voyait accélérer sa marche et s'augmentait annuellement, pendant le même laps de temps, de deux cent trente et un mille habitants.
Que conclure de ces chiffres pris abstraitement? Dira-t-on que la prospérité du royaume-uni est prouvée par cela seul que sa population s'accroît plus promptement que dans tous les autres États d'Europe? Tout ce qui précède montre que cette induction manquerait complètement de justesse.
Adoptera-t-on la conclusion contraire, en affirmant que la population croit fatalement en raison de la misère ? Ce serait tomber d'une erreur dans une autre; il suffit, pour s'en convaincre, de comparer l'Irlande et l'Angleterre. Certes, l'Irlande conserve sur sa souveraine la suprématie de la misère, et cependant, d'après cette donnée, elle devrait moins souffrir que l'Angleterre, puisque son accroissenoient est moins rapide. La seule conséquence que l'on puisse raisonnablement tirer, c'est que la population obéit , dans ses variations croissantes et décroissantes, à la nature du travail, et que ses progrès sont plus rapides dans les pays manufacturiers que dans les pays agricoles. Je vais le prouver.
L'Irlande est essentiellement agricole; c'est donc dans la constitution économique du travail des champs agricole qu'il faut chercher, à la fois, la cause de sa misère et de l'accroissement de sa population. La propriété foncière, en Irlande, appartient, on le sait, à un petit nombre de seigneurs anglais, qui, pour se débarrasser de tout souci, louent leurs vastes possessions à un capitaliste. Ce dernier en fait un certain nombre de lots qu'il met aux enchères, et ce n'est qu'après plus ou moins d'opérations de ce genre que le cultivateur irlandais peut affermer , de troisième ou de quatrième main, quelques acres de terre à des prix excessifs, puisqu'ils doivent assurer la rémunération de tous les
intermédiaires, sans parler du possesseur du sol. Il sème du blé pour payer son fermage, et réserve une parcelle de terre dans laquelle il cultive des pommes de terre de la plus mauvaise espèce pour la nourriture de sa famille. Il n'a pas de choix, et, s'il ne veut pas mourir de faim, il faut qu'il renchérisse sur son voisin, dût-il, à la fin de l'année, se voir expulser faute de payement. Dès que ses enfants sont arrivés à l'âge de virilité, ils se séparent de lui, l'exploitation du père ne suffisant pas à les nourrir. Ils n'ont donc d'autre ressource que d'obtenir à leur tour un lot de terre, se marient, et augmentent ainsi continuellement le nombre des misérables.
Toutefois le travail qui demande le concours de la terre a des limites nécessaires, et conséquemmcnt la population a dû s'arrêter, sans que la misère en fût diminuée. Ce qui l'atteste, c'est qu'à partir de i83i , époque à laquelle il était impossible de morceler davantage le sol, Taccroissement de la population a subi un temps d'arrêt. Aujourd'hui, l'œuvre de dépopulation va commencer sur une grande échelle, car les propriétaires d'Irlande ont pris le parti, soit d'étabhr de vastes exploitations, soit de remplacer les autres modes de culture par les prairies destinées à l'élève du bétail. Il faut donc s'attendre à une diminution croissante dans la population irlandaise ; mais la condition du paysan irlandais n'en sera pas améliorée.
Quant aux districts manufacturiers, la situation n'est pas la même. L'industrie, servie par la vapeur, peut se développer indéfiniment, pourvu que le bas prix de ses productions puisse leur ouvrir les marchés du monde. Grâce à l'abondance de ses capitaux, à l'étendue de son commerce, à ses colonies, grâce à la perfection de son appareil manufacturier, la Grande-Bretagne a pu longtemps alimenter ses usines. Cependant, l'Europe et l'Amérique sont entrées à leur tour dans la voie où les avait précédées l'Angleterre ; elles ont élevé des manufactures, et bientôt la Grande-Bre*
gi DE LA DÉCADËNCB
tftgne ft dâ diereher, à«m là réduetlon «ttcoeft^e dês s«lifflrei, les moyens de contenir cette liitte achffimëe. l^e a dû tendre à maltîplier sa preduetion sai» dépenser dftvantiif^e ; dk a chassé de ses manafectores les hommes dont te tra- ▼ail se montrait trop exigeant et lesra meublées de femmes et d'enfants, devenus les esekive^ des machines.
Le travail prématuré des enfants a déterminé une augmentation anormale dans ta population, et, sur ce point, je citerai le témoignage de FËnquèle, car l'observation approfondie de ce phénomène a son importance.
« Dans les districts manufacturiers^ y est-il dit, tout semble se mouvoir avec plus de rapidité que partout ailleurs. L'enfant travaille plus tôt, il atteint plus tôt son dévek)ppement physique et se marie plus tôt, il a plus tôf des enfants et meurt plus tôt.
•c En dehors de cette précocité actuelle, dont les causes ressortiront plus bas, il est à remarquer que le travail sans relÀche et la fréquence des privations tendent généralement à diminuer le temps pendant leqtiel les liens de famille subsistent dans toute leur force. Les membres d'une famille vivant à leur aise demeurent liés ensemble plus longtemps que les membres d'une famille obligée de demander sa vie aux luttes incerlaines du travail. Cette règle est universelle. Dans le dernier cas, chacpie enfant, à mesure qu'il grandit, doit nécessairement travailler pour tui-méme, la force de l'habitude et dé l'affection s'affaiblit à proportion que celle de l'intérêt individuel augmente. Aussi, dès que les différents membres de cette association temporaire commencent à s'apercevoir qu'ils apportent à la famille plus qu'ils n'en reçoivent, ils ne manquent jamais de se mettre à l'écart pour travailler k leur profit exclusif, et former de nmivelles sociétés plus profitables à eux*mémes.
(( C'est à l'âge de sei^e ans que, dans les disirîctis manufacturiers, suivant les adminiskiitéurs du Poor-'latOf lés individu» isolés demandent des secours. Rien n'est plus rare,
DE L*ANGLETERBE. 95
à Manchester^ que, passé cet âge^ un enfant continue à sou» tenir ses parents, ou que ceux««i lui viennent en aide. Aux yeux des parents et à ceux des enfants , cette séparation prématurée n'a rien que de naturel. Le père et la mère n'ont^ils pds eux-mêmes quitté de bonne heure la maison paternelle?
« Si, pour conquérir son indépendance, l'enfant quitte la famille, avant même de pouvoir se suffire, puisqu'il tombe ordinairement à la charge de la paroisse, un autre besoin le sollicite bientôt, c'est celui de s'allier à une compagne pour échapper à l'isolement, et le plus souvent il est père à dix-*sept ans.
« Il est donc démontré que le régime du travail manufacturier tend à dissoudre et à reconstituer les familles avec une promptitude tout exceptionnelle. Sans doute, il en est de même pour toute espèce de travail continu et pénible, car la misère extrême éloigne toute prévoyance; mais le régime manufacturier facilite cette tendance, en fournissant aux adolescents, plus tôt que dans les autres claies de travailleurs, une occasion de salaire.
« Ces unions prématurées, quel qu'en âoit le caractère, ont de regrettables résultats. Le refroidissement précoce des affections domestiques, même lorsqu'elles font place au mariage, atteste les maux d'une société dont les nombres sont engagés dans une lutte étemelle contre la faim. A cet inconvénient moral il convient d'ajouter les maux qui résultant d'une population croissant avec une rapidité impolitique et pesant sur les moyens de subsistance et la demande du travail. D'un autre côté, les enfants issus de parents qui n'ont point atteint tout leur développement physique constituent une race débile et rabougrie, qui produit à son tour des êtres de plus en plus débiles et de plus en plus rabougris. »
L'auteur de l'Enquête affirme d'une manière trop absolue, peut-être, que c'est à cette cause plutôt qu'à la nature
pernicieuse du travail des fabriques qu'il faut attribuer Tapparence chétive des populations manufacturières. « Ce n'est pas, suivant lui, le régime des fabriques, mais tout ce qui se passe en dehors des fabriques, qui donne à l'ouvrier cette face blême et maladive et cette charpente caduque qui le distinguent généralement. Fruit d'une virilité hâtive, il est destiné à végéter dans une longue enfance. »
Je répondrai que tout se tient dans la vie, et que si l'insalubre atmosphère de l'atelier et la gène d'un travail excessif et purement machinal, jointes à une alimentation malsaine ou insuffisante, ébranlent les constitutions les plus robustes, il n'est pas douteux que les vices originaires que l'enfant apporte en naissant ne se développent démesurément sous cette triple influence.
L'auteur de l'Enquête aurait pu trouver, dans une des grandes lois naturelles, l'explication du phénomène qui a éveillé son attention. En parcourant la série des êtres, on remarque que la précocité et la fécondité sont en raison inverse de la durée de la vie moyenne. On peut, on doit en conclure que, lorsque la vie moyenne est en décroissance chez telle ou telle agglomération d'hommes, la précocité et la fécondité des populations croissent avec la mortahté. L'homme, pas plus que les animaux, n'échappe à cette loi providentielle.
Est-il besoin de le prouver désormais ? plus les nécessités du travail à bon marché se feront sentir dans l'industrie anglaise, plus le salaire décroîtra, et plus hâtives et nombreuses se succéderont ces générations d'enfants, plus courte aussi sera la durée de la vie moyenne, jusqu'à ce qu'enfin le sang épuisé se refuse à cette création contre nature.
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S'il est pénible pour rhomme dont le cœur ne s'est pas desséché aux pratiques de la vie mercantile de contempler les immenses douleurs au milieu desquelles se débattent les artisans de la richesse sociale, plus triste encore est le sentiment qu'on éprouve en voyant le sort réservé aux femmes et aux enfants par l'impitoyable législation du capital. L'homme est fait pour les luttes du travail, et sa vigueur se plait aux rudes labeurs, mais la femme est la gardienne du foyer domestique ; à elle, les soins du ménage, l'éducation des enfants, la direction des modestes joies de la famille. Eh bien, l'industrie est allée arracher la femme à ses enfants, l'épouse à son mari, pour en faire l'instrument à bon marché de la machine industrielle. Qu'importe si la faiblesse de sa complexîon, si la mobilité de sa nature, la rendent impropre à cette activité passive? Il faut au capital aes travailleurs au rabais, et la femme coûte moins à nour-«
nr que rhomme. Les liens naturels se briseront à cette usurpation contre nature, l'union de l'homme et de la femme ne sera plus qu'une société de gain, la maternité perdra ses droits peut-être, mais les produits de la fabrique anglaise pourront envahir, au plus bas prix possible, les marchés des deux mondes, et l'oligarchie britannique n'a rien de plus à demander.
Ce n'était pas assez de soumettre les femmes à la discipline de l'atelier ; il fallait encore descendre un degré de plus dans l'échelle du bon marché, et trouver des bras moins coûteux à entretenir. Les générations naissantes , filles et garçons, ont été mises en réquisition pour donner aux manufactures de la Grs^nde-Bretagne une supériorité plus écrasante sur cdles des deux continents. Privée de toute éducation morale et intellectuelle, de cette liberté de mouvements qui fait sa force et assure son développement intégral, l'enfance payera son tribut au minotaure de la civilisation. Attaquée à sa source, arrêtée dans son perfectionnement nature], la vie humaine tombera dans un tel état de dégénérescence, qu'il n'y aura plus ni hommes faits, nî enfants capables d'arriver à la virilité. Qu'importe encore si le calicot, tissé à Manchester, s'impose sur tous ks points du globe? ot périssent, s'il le faut, ouvriers, femmes et ea-* fants, pourvu que les magasins de Lancashir^ se vid^ït in-« cessumment, pourvu que les milliers de vaisseaux du Royaume-Uni aillent partout alimenter les tributaires de l'industrie britannique.
On le croira h peine, il existe, dans la métropole, un marché aux enfants.
Deux fois par semaine , des enfants des deux sexes sont exposera Bethnal-Green. On en compte ordinairement une cinquantaine, et quelquefois jusqu'à tr^is eents de l'âge de sept ans et au-dessus. Cette marchandise humaine vient s'offrir en location ; les garçons, comme apprentis; les filles, comme servantes. Le père ou la mère est là pour dis-
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eutér le pnx de cet odieux trafic. Les ehalands exafBaanent ces jeune» vîetimes comme on fait d'une pièce de bétail ; la somme est débattue , arrêtée , et les payents voient partir lenrs enfants sans le moindre regret. Ils oublient que ces faibles créatures perdront leurs corps et leurs âmes au sein de la servitude qui !es attend ; heureux qu'ils sont de s^étre débarrassés d'une bouche inutile et de s'être assuré un revenu de 2 shellings, ou même moins, par semaine.
L'enfent suit son nouveau martre sans savoir à quel genre d'occupation il est destiné. Il travaillera ctouze ou quinze heureis par jour^ sans que ses goûts ou ses forcer soient pris en ccmsidératiôtt. Mal nourri ^ accablé de mauvais traitements , condamné à un travail forcé , sans merci , il n'a aucune protection à attendre. La puissanee paternelle a disposé de luf comme d'une chose, il n'a plus qu'à sou&ir. Aux colonies, les esclaves ont, du moins, l'avantage de représenter un capital ; l'avarice du planteur les sauvegarde , dans une certaine mesure^ contre les brutalités et les maladies. L'enfant vendu à Betfanal-Green ne jouit pas de ce privilège ; son maître peut le faire mourir de fatigue sai» essuyer une perte d'argent; H en est quitte pour retourner au marché et choisir un nouveau martyr de ses caprices ou de sa misère.
La philanthropie britannique ne s'émeut pas de ces indignités ; elle les tolère et les encourage par son silence, et quand des voix généreuses ont signalé ces transactions doublement coupables, les voix sont restées sans écho. Que penser de la moralité d'un peuple qui laisse ainsi moissonner l'enfance dans sa fleur?
On a dit que l'industrie manufactu]*ière dévorait les générations à mesure qu'elles se succédaient , et rien n'est plus vrai ; mais ce n'est pas pour elle que s'ouvre le bazar des enfants. C'est pour l'industrie domestique. L'ouvrier qui n'est pas en position d'avoir un apprenti ou de payer une servante va s'approvisionner à Bethnal**6reen , et se donne leplai^r d'avoir un souffre^louleur à ses ordres.
D*un bout de TAngleterpe à l'autre, dans les villes , dans les campagnes comme dans les manufactures, le sexe et l'enfance sont donc impitoyablement exploités, car, tandis que les hommes demandent en vain du travail, les femmes, les enfants vont usurper leurs places à l'atelier.
On sait qu'en Angleterre le nombre des femmes est supérieur à celui des hommes, et cette circonstance, qui pourrait s'expliquer, peut-être , par l'appauvrissement de l'espèce , change de fond en comble les conditions normales de la moralité publique.
■ Dès que la population des deux sexes ne se fait pas équilibre, les règles de la vie sociale sont renversées et la débauche devient, en quelque sorte, une nécessité.
« Dans les villes manufacturières , d'après l'Enquête , les femmes du peuple ne connaissent rien de la vie intérieure ; dès l'âge le plus tendre, elles entrent dans les ateliers, et la vie commune, le mélange de tous les âges, contribuent à développer prématurément, chez elles, des mœurs d'une facilité révoltante. Lorsqu'elles se marient, elles ne savent rien en dehors du travail de la manufacture. Sont-elles mères, elles se lèvent, quelques jours après leurs couches, pour reprendre l'occupation , abandonnant leurs nouveau-nés à la vigilance douteuse de quelque voisine que son âge empêche de sortir. Ainsi se perpétuent et s'aggravent, dans les familles d'ouvriers, les vices provenant d'une existence contre nature. »
Les lois les plus saintes y sont violées. L'avortement , par exemple, s'opère sur une si grande échelle, que la justice impuissante est réduite à fermer les yeux sur ces attentats.
C'est surtout dans les manufactures de coton que les femmes et les enfants dominent. On cite même des ateliers pour le tissage qui ne comptent pas un ouvrier mâle ; dans quelques autres, consacrés à l'épluchage et au cardage, il n'y a que de jeunes enfants de l'un et l'autre sexe. Quelle pernicieuse école pour déjeunes garçons et déjeunes filles, que
cette promiscuité au sein d'une occupation purement mécanique qui laisse le champ libre aux conversations obscènes et à la contagion du mauvais exemple.
Si l'éducation n'existe pas du tout pour les jeunes filles, l'instruction la plus élémentaire leur fait également défaut ; en général , la plupart ne savent ni lire ni écrire , et sans attacher trop d'importance aux résultats de l'enseignement, quand il n'est pas accompagné de leçons morales, il est permis de dire qu'aucun frein ne peut retenir ces malheureuses créatures ; jeunes filles , elles ne suivent que l'instinct de leurs passions ; épouses et mères, elles ne retrouvent le sentiment du devoir que devant les dures épreuves de la misère. Quand la mère se révèle, c'est qu'elle voit ses enfants pleurer en lui demandant du pain.
Au milieu de la guerre soutenue par l'Angleterre contre la Révolution française, l'augmentation des impôts provoqua de vives réclamations de la part des fabricants anglais. Il leur était impossible , disaient-ils , de supporter les taxes , sans grever proportionnellement les frais de production , et se fermer, par conséquent, les marchés étrangers. A ces plaintes, Pitt répondit qu'en substituant le travail des femmes et des enfants à celui des hommes, il serait facile de trouver, dans l'économie qui en résulterait , les moyens de supporter les sacrifices que l'honneur national imposait à l'industrie. Ainsi, l'homme qui, dans un intérêt de haine et d'ambition , légua une dette de 22 milliards à l'Angleterre ^ fut aussi celui qui, par ses conseils machiavéliques, basa la prospérité commerciale de sa patrie sur la misère et la démoralisation des classes ouvrières. Ce fut lui qui donna le signal de cette effroyable conscription qui dévora plus de millions de femmes et d'enfants que n'en aurait demandé une guerre désastreuse prolongée pendant cinquante ans.
Tout était à créer au commencement du siècle. Il n'y avait pas alors, comme aujourd'hui, de population expressément agglomérée pour l'industrie. Les fabriques s'élevaient j
UN) DE Là DtCADENCfl
là OÙ se trouvaient des «oars d'eaa, qu'ils fusseat ou aon voiimiis d'babitaUons. U falkit donc traasplaiiterdans ces»anufactures des colonies d'enfonis, et demander aux grandes villes les orphelins que les paroisses jnetlaieaC «n apprentissage. L'industrie poussa si loinTab^is, qu'un bill du parlement défendit de prolonger le travail de ces enfants au delà de douze heures. L'emploi de la vapeiir ayant ranuoë les manufactures dans les villes, les chefs d'îsdustne engagèrent les enfants qui, placés sous l'autorité paternelle, échappaient au patronage d'une législation £|>éciale. Les abus signalés reprirent donc leur eours ; de pauvres ^n^ants, égés de cinq à huit ans, faisaient des journées de treize à quatoree heures par jour, trottant sans cesse autour d'un métier, et parcou* rant ainsi huit lieues par jour.
Cet état de choses fixa de nouveau l'attention publique. Robert Owen, un des hommes dont slionore l'Angleterre, donna le signal d'une réforme salutaire^ Ayant reconnu que sur les cinq cents enfant», âigés de moins de dix ans, qui travaillaient à sa fabrique, la plupart perdaient, à ia fois, leur intdligenœ et leurs forces, qu'ils se déformaient au moral comme au physique, il se résolut à ne plus employer que des enfants âgés de dix ans au moins, et il limita la durée de leur travail à dix heures et demie. Ses efforts pour intéresser le parlement à cette philc^tlirqfûqise entreprise n'obtinrent qu'un demi-succès. Grâce à ses paressantes sollicitations, il intervint en 1819 une loi qui fixa à neuf ans l'admission des enfants, et réduisit k douze heures la journée du travail. £n iSâ§, en 1831, de nouveaux btUs attestèrent l'insuffisance et l'inexécution du prends, mais la traite des enfants continua de plus belle, la plupart des fabricants se mettant en révolte avec les lois, et trouvant chez les parents une coupable complaisance.
Après une enquête parlementaire, un acte de 1833 fixa de nouveau la durée du travail à huit heures par jour pour les enfants de neuf à treize ans, et à douze heures par jour
W L'ANGLETERRE. im
pQur ceux de li^ke à quatone ans. Les économisles s'indignèrent et protestèrent contre cette atteinte pojrtée à la liberté industrielle^ se fondant principalement sur ce que cette limitation s'étendait forcément aux adultes^qui ne pouvaient travailla qu'avec le concours des enfanta.
C^ plaintes étaient peu sincères et n'avaient po^ur but que de donner le change k l'opinion, car cet acte autorisait, pour des cas exceptionnels, la prolongation illimitée du travail, et, dès le début, l'exception était devenue la règle.
€e qu'il y a de plus étrange, e'eât que la loi ne concernait que. les fabriques de coton, de lin, de laine et de soie, comme si, dans les autres branches de la fabrication, le travail forcé des enfants, ne devait pas amener les mêmes conséquences.
Bien qu'en France les enfants, dans les manufactures, soient indignement exploités par le capital, on n'y comprendra pas. comment l'école des HbreS'échmi^tes, pour avoir le droit d'exténuer en germe la vie de l'enfance, ose invoquer les principes de liberté.
Afin de se soustraire aux prescriptions de la loi, les manufacturiers inventèrent le système des relais, au moyen duquel les enfants travaillent le matin dans une fabrique et le soir dans une autre. Je ne parkrais pas de ces indignes manc^vres, si elles ne donnaient la preuve que te pauvreté excessive des parents les rend complices de l'avidité des maîtres, si elles ne fournissaient la mesure des nécessités homicides qui pèsent sur la fabrication anglaise.
Il en fut ainsi jusqu'en 1844; les rapports d^ inspecteurs établirent que, pendant cette période, le nombre des enfants employés dans les manufactures a notablement diminué. Il est vrai que l'accroissement de la population, en multipliant l'offre du travail, a permis aux manufacturiers de payer de$ adultes et miéme des hommes faits au Umx des enfants.
Le travail des mines n'était pas compris dans les proJnbi-
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lions légales, et souvent des enfants descendaient dans les fosses à eharbon, en attendant que leur âge leur permit d'entrer dans les manufactures ; les filles elles-mêmes n'échappaient pas à cette occupation mortelle.
Pendant que le parlement s'intéressait aux souffrances des enfants dans les manufactures, il fermait les yeux sur le sort de ceux qui passaient chaque jour 4 2, 13 et 14 heures dans les entrailles de la terre. Pourquoi s'inquiéter des douleurs que n'éclairait pas la lumière du jour ? et cependant que devenaient les mœurs, au milieu de ce péle-méle d'hommes, de fenmies et d'enfants des deux sexes qui, presque nus, au sein d'une demi-obscurité, échangeaient entre eux les leçons d'une obscénité sauvage ? La débauche, le vol, les rixes, tel était l'apprentissage auquel l'enfance était soumise.
Pour les fabriques restées en dehors de la loi, il en était qui recevaient des enfants de trois et quatre ans, souvent de cinq à six, en général de sept à huit. Dans quelques-unes, on comptait plus d'enfants de sept à treize ans que de treize à dix-huit. Communément, les filles étaient plus nombreuses que les garçons ; dans quelques ateliers même, les femmes et les filles étaient seules admises ; dans un seul atelier, on a vu jusqu'à deux mille filles et femmes.
Ce qui rend la position des enfants extrêmement pénible, c'est qu'ils sont en dehors de la discipline de la manufacture, et ne dépendent que de l'ouvrier au métier duquel ils sont attachés et qui parfois les achète directement à leur famille. Il les fait travailler avec excès, les accable de coups et de mauvais traitements, les nourrit le plus mal qu'il peut, et les habille de haillons.
Souvent ces malheureuses créatures n'obtiennent de nourriture qu'en raison de la tâche qu'elles ont accomplie ; aussi quelle récolte la mort ne fait-elle pas parmi ces enfants !
Il n'y a pas à distinguer, filles et garçons sont soumis au même sort, contractent les mêmes difformités : les scrofules,
les ophthalmies, les consomptions sont les conséquences ordinaires de ce régime, auxquelles viennent s'ajouter, pour les filles, les difficultés de Tenfantement.
Dans certaines professions où le travail est irrcgulier, où une activité excessive succède au chômage, les enfants sont obligés de suivre le travail et de rester debout quelquefois trente heures sans désemparer. Pour les tenir éveillés, on leur fait prendre du tabac, on les frappe, et, au besoin, on leur plonge, de temps en temps, la tête dans un baquet d'eau ft*oide.
Tous ces faits sont empruntés à rEnquétè dressée en 1845. Le résultat, on le devine, c'est l'abrutissement delà génération, car r£nquéte de 1849 constate que la situation n'a fait que s'aggraver.
Les femmes ne sont venues que les dernières prendre place dans l'enfer industriel, et cela se conçoit. Pour que la mère de famille abandonnât son foyer, il fallait qu'auparavant tous les liens qui la rattachent à son mari, à ses enfants, fussent affaiblis par le régime de séparation et d'égoîsme qui résulte du travail manufacturier. L'acte du 10 août 1842, qui défendait d'employer les enfants mâles âgés de moins de dix ans aux travaux du fond dans les mines, défendit d'une manière absolue d'y admettre les femmes et les filles.
En 1844, un nouvel acte du parlement, assimilant les fenunes aux jeunes gens de treize à dix-huit ans, fixa pour elles la durée du travail dans les manufactures à douze heures par jour.
Enfin, en 1847, intervint un dernier bill, qui rectifia et compléta les dispositions des précédents statuts. Désormais, les enfants de huit à treize ans ne peuvent être reçus dans une manufacture que sur un certificat de médecin constatant leur bon état de santé. Les garçons de treize a dixhuit ans, ainsi que les filles et femmes de tout âge, ne sont admis k travailler que dix heures par jour.
Le bill de dix heures, en restreignant propcniionnellement le salaire, parait avoir fait diminuer sensiblement la consommation de la viande, quoique le prix en ait été réduit de S ou 3 sous par livre. » Ce bill, dit un boucher de Manchester, a coupé le luxe du pauvre, et son luxe, c'est la viande. Des familles, qui naguère aclietaioit quatre livres de viande par semaine, n'en consomment plus maintenant que deux livres. »
Pour satisfaire au bill, les manufacturiers ont été obligés d'adjoindre des écoles à leurs ateliers, mais l'auteur de r£nquéte constate qu'ils l'exécutent imparfaitement, à regret, et que les enfants croupissent dans Tignoranee la plus grossière. Les réponses que font ces petits infortunés à l'auteur de l'Enquête sont si étranges qu'on peut à peine y croire. Non-seulement ils sont dénués des notions les plus élémentaires, mais la plupart d'entre eux ignorent même jusqu'au nom du comté où ils vivent, de la ville qu'ils hahi^ ieni^ jusqu'au nomde cette Angleterre qui épuise leur vie et leur intelligence pour aller porter sa renommée aux extrémités de la terre.
La condition physique des enfants est-elle au moins meilleure que leur condition morale? Une des causes principales de la grande mortalité qui les frappe vient de la négligence des mères, qui sont forcées de les laisser au logis pendant qu'elles travaillent à la fabrique. « C'est, dit l'Ënquéte, la ta^he la pltis noire du système manufi^urier. >»
En effet , on verra tout à l'heure à quelle ressource désespérée les malheureuses mères ont été obligées de recourir pour prévenir les accidents durant leur absence. Je rappellerai seulement ici qu'en 1847, dans la seule ville de Manchester, la police a ramassé deux mille soixantequatre enfants perdus ; que, d'un autre côté, deux mille deux cent quatre-vingt-quatre ont été retrouvés par leurs parents a son de trompe ; en tout, quatre mille trois cent
quarante-huit enfante, soit dix-huit par jour, tombés aux hasards de la rue.
Dans la même ville, en une seule année, on a compté cent dix enfants brûlés par l'eau chaude ou par le feu.
J'ai déjà parlé de la misère qui régnait à Wolverhampton, à Willenhall et dans d'autres villes dépendant du ressort industriel de Birmingham. Je compléterai cet aperçu en analysant quelques extraits d'un rapport rédigé par une commission officielle.
Chaque ligne de ce rapport atteste la dégénérescence de Fespèee ; on y voit que les enfants sont ou contrefaits ou réduits à un tel état de maigreur et de dessiccation qu'ils paraissent toujours, à la taille et h h voix, beaucoup moins âgés qu'ils ne le sont réellement. Les filles sont encore plus maltraitées, leur organisation les rendant moins aptes à un labeur sans fin. Au dire de la commission , « ces infortunées créatures ne goûtent aucune des joies de leur âge; jamais elles n'ont vu de fleurs, et elles ne connaissent la ver-dure que pour avoir été piquées par des orties. Lorsqu'elles sont parvenues à l'âge de seize et dix- sept ans, et qu'elles ont eu le bonheur de ne pas être déformées, elles ressemblent à des planches de sapin sciées en deux. » • <( Le sort des apprentis dans ces districts, dit hauteur de l'Enquête, est le plus horrible qu'on puisse imaginer. Le maitre dispose de l'apprenti comme d'un esclave, et le traite suivant le caprice de sa brutalité et de son avarice. Pour la plus légère faute, l'enfant est privé de nourriture ou reçoit une tâche excédant ses forces. Gomme récompense, on lui accorde la grâce de se livrer à un travail extraordinaire ; mais, dans ce cas, le maitre prélève, à son profit, une forte partie du salaire. £t ce qu'il y a de plus infâme^ après avoir passé sept années chez un maitre, après avoir, pendant ce temps, supporté toutes les conséquences de cet esclavage, l'enfant ne sait rien du métier auquel il se destine, car le maitre a eu soin de lui faire exécuter inces-
samment le même genre de travail mécanique, sans rinitîer à toutes les branches de la fabrication. Souvent même, la personne de Tapprenti devient un objet de commerce pour le patron, qui le loue ou le vend comme il ferait d'un cheval ou d'un âne. On cite des cas où la dureté des maîtres est allée jusqu'au meurtre. »
L'humanité se révolte contre une organisation sociale qui ne peut subsister qu'à l'aide de pareilles énormités. Mais laissez se développer encore la tyrannie du capital, et après avoir vu l'homme éloigné de la manufacture pour fabriquer à meilleur marché, vous verrez sa femme et ses enfants, qui ont été réduits k lui faire concurrence, passer à leur tour par l'engrenage de la machine à production.
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Il y a quelques années, lorsque le gouvernement anglais employa la force des armes pour conquérir à ses marchands de Calcutta le droit d'empoisonner les habitants du Céleste Empire, un cri d'horreur s'éleva en Europe. C'est qu'en effet, dans cette guerre entreprise contre un peuple dont le seul crime était de protéger sa vie, l'abus de la force revêtait une telle audace et affichait tant de mépris pour la justice universelle, que jamais aussi scandaleux attentat n'avait affligé l'histoire. Hélas! ce n'est pas seulement en Chine que la mercantile Angleterre a répandu l'usage de son poison; sur son propre territoire, elle réduit ses enfants à puiser dans l'ivresse homicide de l'opium l'oubli des maux, l'exaltation qui pousse à la folie, la mort enfin, la mort lente de l'empoisonnement h petites doses. Ce n'est pas par la violence qu'elle a procédé; il faut même le reconnaître, ce n'est pas non plus pour augmenter les opulents revenus de ses nababs, qu'elle a conduit une partie de sa population à la pratique du suicide ; c'est en dehors de toute spéculation
préconçue, c'est par une conséquence fatale de son effroyable organisation industrielle, que s'accomplît cette œuvre de destruction dans les centres manufacturiers.
Qu'importe, répondrai-je au nom de l'humanité, si ces épouvantables résultats sont les fruits de son ambition dévorante, 8%, pour alimenter et pour ruiner plus sûrement le travail chez les peuples des deux continents, elle a mis ses enfants dans la terrible alternative de mourir de faim ou de se tuer en détail par le poison ? Le crime n'est-il pas le même?
Un philanthrope, un médecin sentit un jour saigner son cœur aux innombrables dangers qui menaçaient les enfants abandonnés par leurs mères, pendant les longues heures de l'atelier, et il s'ingénia à trouver un remède. En France, en Italie, en Allemagne, partout enfin où le sens moral n'a pas été perverti par l'influence de l'égoïsme industriel, on se fût avisé de supprimer le mal en faisant disparaître la cause qui l'avait produit ; mais en Angleterre, c'est d'une antre fiiçon que procède la philanthropie. Le docteur imagina une potion qui, donnée chaque matin à l'enfant, le maintenait dans un demi-sommeil, et ne lui permettait ni de marcher, ni de s'agiter. La formule était calculée de manière à ne pas affecter trop brusquement la vie du patient, et les mères s'émerveillaient de trouver, au retour, leurs enfants dans la position où elles les avaient laissés. Mais si l'empoisonnement ne se révélait pas par ces symptômes rapides et foudroyants qui l'accompagnent dans les cas ordinaires, il n'en détruisait pas moins et peu à peu les ressorts de l'organisation physique et intellectuelle. Cette admirable découverte eut un succès prodigieux dans les villes manufacturières, et les mères, que la faim condamnait au travail lointain, s'empressèrent d'en faire usage. Elles ne savaient pas que ee remède, qui préserve de la mort accidentelle, conduit lentement à une mort assurée.
Dieu me garde d'accuser ces infortunées! Elles n'ont
m l'anoleterre. loo
point à choisir, il fhut demander au travail extérieur le pain de (shaqiiejour.
Et cet abominable expédient prend d'énormes propor* tions, ear l'Enquête constate que rorganisation du système manufacturier a pour inévitable résultat l'^nploi pernicieux et presque universel des narcotiques ; l'auteur ajoute que d'abord l'enfant est drogué jusqu'à ce qu'il dorme, et, ensuite trop souvent, jusqu'à ce qu'il meure,
 Manchester et dans les autres ^ands centres , l'usage des narcotiques a pris de tels développements , au dire des écrivains les plus graves, quil serait difficile de donner le chiffl*e de la consommation qui s'en fait dans les classes ouvrières. A Ashton, il a été reconnu que la vente hebdomadaire de ces drogues opérée par quinze vendeurs , tant pharmaeiensquepublicaii»s (cabaretiers), montaiten moyenne à six gallons deux quarts et une pinte et demie , environ trente-trois litres.
A Preston, suivant le rapport du révérend J. Glay, vingt et un apothicaires ont vendu dans une semaine :
Livras. Onces. Deniers.
€k>rdial de Godfrey 25 5 3
Préservatif de Tenfant 18 4 »
Sirop de pavot 16 9 »
Opium 1 i 6 Vj
LaBdanum. 7 8 2
Parégorique ........ » 9 »
68 i 5 Va
Voici les observations dont ce pasteur accompagne cette statistique :
K Le système de droguer les enfants est excessivement commun ; c'est une des principales causes de la mortalité qui les frappe. Les conséquences de cette habitude meurtrière sont l'imbécillité causée par suffusion au cerveau et une série de maladies mésentériques et glanduleuses. L'en-
fant tombe dans un état torpide ; son corps prend l'aspect d'im squelette, k l'exception de Testomac, qui se gonfle comme un ballon. Ceux qui survivent à ce traitement restent souvent chétifs et étiolés toute leur vie. Cette habitude ne contribue pas moins que l'inmffUance ou la mauvaise qualité de la nourriture à augmenter le nombre des décès parmi les enfants des villes manufacturières. »
Il est des maîtres qui ne recourent pas au pharmacien pour préparer ces dangereux spécifiques qu'ils vendent aux pauvres femmes de leurs ateliers; un ouvrier, entendu dans l'Enquête, raconte qu'étant apprenti, il voyait souvent son patron faire du cordial de Godfrey par vingt et trente gallons à la fois, cent à cent cinquante litres !
Des enfants, l'usage de l'opium a passé aux adultes désireux d'échapper aux tortures de la faim et de remplacer , à prix réduit, l'excitation qu'ils demandaient d'abord aux boissons alcooliques.
u L'emploi de ce stimulant, en Angleterre, dit l'Enquête, est un vice antisocial , pratiqué en secret et avec une sorte de honte. L'homme qui s'enivre avec des pilules d'opium se cache pour assouvir sa passion. — De même que les buveurs de gin et de rhum à Londres aiment à baptiser leur breuvage favori de noms empruntés à l'argot, tels que la crème de la vallée, V éclair éblouissant, ou le vieux Tom, les apothicaires des districts manufacturiers déguisent l'opium sous des appellations trompeuses : c'est la mixture du bambin, le repos de la mère, le cordial des enfants, le sirop adoucissant, comme si, pour voiler le crime, il suffisait d'en altérer le nom. »
Et cette terrible habitude prend tous les jours une extension effrayante; un pharmacien le déclare dans l'Enquête. 11 raconte même avoir vu une fille boire une once et demie de laudanum sur le comptoir, comme s'il se fût agi d'une potion inoffensive ou agréable.
« Quand les salaires sont bas , les buveurs d'opium en
achètent qui a déjà servi et le mâchent, pour en extraire un reste de saveur. Que si le chômage leur enlève toutes ressources, on les voit tomber dans une espèce de delirium tremenSy tant ce stimulant leur est devenu nécessaire. >»
Je n'ai pas assombri le tableau ; les faits que je cite viennent, on l'a vu, de l'Enquête ou de sources authentiques. On ne parle, en Angleterre, de l'invasion de cette nouvelle plaie qu'avec un. certain sentiment de terreur. Il semblerait que, par un arrêt de la justice éternelle , l'industrie manufacturière fût destinée à périr du poison qu'elle est ellemême allée porter dans le Céleste Empire, pour s'ouvrir des débouchés nouveaux.
Cette passion de l'opium, je l'ai dit, se satisfait en secret; mais selon la remarque d'un auteur, il y a vingt ans , il en était de même pour les buveurs de gin ; ils se glissaient furtivement dans les obscurs taudis où se vendait alors cette pernicieuse boisson. Maintenant, cette honte a disparu : les boutiques des publicains sont devenues des palais étincelants des feux du gaz ; — aujourd'hui , hommes , femmes et enfants vont, le front levé, dans ces repaires où ils perdent, avec l'intelligence et la santé , le sentiment de tous les devoirs.
En sera-t-il de même pour l'opium , et le commerce et l'usage de ce poison s'élèveront-ils à l'impudeur de la notoriété? Cela est à redouter, car, passion ou besoin, l'usage s'en est rapidement étendu , et dans l'enfer où s'agite la population des Iles Britanniques, ce mal ne peut que s'accroître.
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Dans Texposé qui prëcède, vivant tableau de ces doideurs sans nom qui s'appellent la société britannique, je n'ai {Mnnt cherché Tart des phrases, je n'ai &it qu'enregistrer scrupuleusement les cris de la faim , et ce procès-verbal d'agonie ne contient pas un cliiffre, pas uttc plainjte, paa un gémiasement, qui ne soient sortis de l'finqmâte ann^i^eHe^méme^
Qu'avais-je besoin , en effet ^ de refourir aux artifices du langage, quand la misère, éloquente eossune la nature, éclatait en sanglots sous ses guenilles., et r^M^ntait eU^ même tous ses tourments, tous ses désespoirs ?
Est-ce qu'il y a des hardiesses de poète ou de romancier qui puissent aller plus loin dans les mystères de la douleur que ces statistiques lugubres? Est-ce que les tortures les plus raffinées des anciens supplices valaient, en larmes et en souff'rances, ces lentes étreintes de la faim qui durent toute une vie ?
Non, certes, il n'y a pas de génie dramatique, d'éloquence
trilKiaitîenne capable de lutt«? avee ces Févëlations du prolétariat , à la fois sinistres et touchantes , avec ces terribles secrets tombes des lèvres crispées du travail, et recueillis au chevet des victimes; les nuances de la douleur humaine sont infinies, tandis que la langue, pour les exprimer, a bientât épuisé son Tocalml^ire. Je devais donc, autant par impuissance que par respect pour la vérité, je devais, selon la roagnificpie expression àe Bossiiet, « en présence du néant, « laisser parier k mort. »
Maintenant , la voilà étendue sous le scalpel , cette grande nation, si fi^, au dehors, de ses richesses, de sa gloire, et que tes autres peuples de la terre, en voyant passer ses vaisseaux et ses lords, saluent encore comme une Sémi* ramis!
Elle ne peirt pas nier, cette opulente Angleterre, qu'elle n'ait dans sa métropole 150 mille ouvriers, hommes, enfants ou femmes , dont la vie de chaque jour est un problème , une bataille, dont la condition normale est la faim ou la peur de la faim. Et pourquoi cela? Parce que les prix de maind'œuvre sont tombés si bas, que nul salaire ne peut suffire, sans supfdément étranger, et ce supplément s'appelle le workhouse, le vol, la prostitution.
Vous les avez entradus ces prolétaires , gens de tout labeur et de toute peine, s'écrier tour à tour : Le salaire tombe et la tâche augmente d'heure en heure : la concurrence des maîtres nous tue , les travailleurs ne peuvent plus vivre en travaillant.
V^Mci trente mille ouvriers dans vos docks qui, de par la Daim , se disputent le triste privilège de la béte de somme , et ces trente mille esclaves, qui gagnent à peine le pain du jour, scmt soumis, par la nature, à tous les caprices des vents ; par l'exploiteur, à tous les vices qu'enfante l'ivrognerie.
Voici vos tisseurs, vos tailleurs à la pièce, vos ouvriers de i'aléne et de la confection , innombraUe armée qui cache
ses haillons dans vos quartiers maudits, réduits à envier le bonheur des déportés pour crime.
Et les femmes? Vous souvient-il de ce meeting de l'aiguille , où les salaires courants ont été cotés de six à huit sous, pour seize heures de travail ? Il a fallu voiler le jour pour cacher sur leurs visages les traces de la faim , et pour ne pas les faire rougir de leurs guenilles , pour la plupart empruntées : « Pas une seule parmi nous , se sont-elles écriées, qui puisse vivre de son travail; — celle qui ne se prostitue pas, doit voler ou mourir. »
Que sont alors , comme je vous le disais au début , que sont les richesses de vos docks, les merveilles de vos magasins, les splendeurs de votre métropole, quand, derrière ces opulents bazars, on a vu la coulisse des damnés ; quand on sait qu'il y a, dans Londres seulement, près d'un demimillion d'êtres humains vivant dans des réduits, infects, sur la planche ou la paille, entre l'inanition et le froid, dont les existences abrégées payent le luxe de vos boutiques et les frais de vos guerres commerciales?
On ne Tignore plus, ce n'est pas à Londres seulement que la vie du prolétaire est ainsi réglée. Dans les centres indus triels, dans les villes manufacturières, partout et toujours la solution fatale , le même arrêt de mort. — Concurrence f* la machine contre l'ouvrier, concurrence des travailleur ^ entre eux, concurrence de la femme et de l'enfant contre le mari ou le père. Ainsi , l'homme est chassé de l'atelier par la science et par la faiblesse, comme par les luttes de la faim ; s'il ne va pas au dernier rabais , il faut qu'il chôme , et pour lui, chômer, c'est mourir!
Quand il est chef de famille, il peut exploiter ses petits et faire suer son ménage par toutes ses veines : mais ces tristes esclaves échappent bientôt à sa tutelle, et se marient, à peine nubiles, pour exploiter des petits à leur tour.
Ce n'est déjà plus l'homme, c'est l'animal; de là, ces générations chétives, hâves et rabougries, que l'Enquête peint
comme des moucherons pullulant sur le fumier, et s'endorinant dans les ivresses des narcotiques empoisonnés , pour chercher à tromper la pensée et la douleur.
Maigre et pâle troupeau d'hommes-enfants, ils traversent la vie loin du soleil et des idées, sans qu'un rayon vienne les caresser, une brise les rafraîchir dans cet antre des tourments.
Et la terre, qu'il féconde, est-elle plus douce au travailleur que les bagnes industriels des villes?
L'Enquête nous l'a dit : dans les contrées les plus fertiles de l'Angleterre, l'agriculture ne paye pas au prolétaire ses rudes labeurs, le prix du pain, et puis, elle s'en va tombant, se transformant du labour en pacage, de la culture du froment en prairies pour les troupeaux ; ainsi, la chaumière et le cottage, chaque jour, disparaissent : on éclaircit les domaines pour chasser l'homme qui ne rend plus la rente du bœuf, et la terre se fait partout solitaire.
Autre phénomène de décadence : sur les points où l'on creuse encore le sillon, où la semence est jetée, les marchandeurs des villages arrivent et poussent des bandes de travailleurs embrigadés au rabais : les récoltes s'y font, à orfait, par ces légions mouvantes qui ne tiennent plus au sol, et les servants naturels, les ouvriers du domaine sont, ^3 toutes parts, expropriés par ces colonnes massées de la lôncurrence. Aussi, l'homme à qui l'on prend son travail après lui avoir volé la terre, le prolétaire des champs, se venge-t-il par l'incendie, comme le nègre des plantations américaines, et quand le maître a fait enlever le toit pour le chasser de sa hutte, il va, lui, la torche à la main, visiter les récoltes et les fermes du maître.
L Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un des côtés de cette universelle détresse, et non, certes, le plus hideux, quoique l'expédient soit sauvage. Vous souvicnt^il, entre autres, de ces clubs de la mort, et de la spéculation pratiquée sur les vieillards, sur les enfants, dans cette assurance mutuelle pour les funë* tailles ?
ite DE LÀ DÉCADENCE
Et la société, comment se défend-*elle dans et ànd à mort? N'a-t-on pas vu dernièrement un garde qfut, pour se préparer une preuve contre un malheureux coupable du vol de quelques aliments, lui coupa Toreille et Taj^Mla tout naturellement à l'audience, afin de mieux constater son identité.
Quant aux mœurs, c'est le scandale cynique, absolu, c'est la promiscuité, au milieu de ces élans mobiles où, comme dans les grands ateliers, grouillent tous les vices.
La mer, la mer elle-même, dont l'immensité ne suffit point à l'ambition de l'Angleterre, est aujourd'hui mauvaise au prolétaire anglais : le matelot marchand n'y peut vivre, tant a baissé le salaire, sous l'énergique pression des concurrences, et le matelot-soldat déserte pour le pavillon américain .
te Vous battriez-vous pour l'Angleterre? a demandé l'En- <( quête à ces rudes enfants de la mer. «^ Non , ceai fois «( non, a répondu le chœur des matelots ; on ne vit plu$ sur t< les ponts de l'Angleterre. »
£t l'homme des champs a proféré aussi cette parole désespérée !
Ainsi, de même que le monopole de k t^re avait tout épuisé, le capital, à son tour, a tout souiUé, tout éteint dans l'âme anglaise. Implacable dans ses appétits et dans ses fièvres, en forçant la misère, il a to«t tué, josqu^au saint amour de la patrie ! Il a semé Viniétèi et rég0JÎ8me,Fhitérét et l'égoïsme calculent et lui répondent.
0 France, consi»rve bien, au plus pN^nd de Um eeear, le culte de l'idée! Là est ta force, là est ton indestructible grandeur. C'est elle, elk seule qui put, en 92, te défendre contre l'Eurc^e coalisée, et pi^piter sur le monde, pour battre le rappel de la délivrance, tes enfants pieds nus, sans pain , aux mâles accents d'un hymne guerrier !
L'Angleterre des lords et des marchands est dofie, au-
jourd'hui, reniée par tous ses fils, ceux des champs, comme ceux des villes, comme ceux des mers.
D'une autre part, la famille est impossible au prolétaire, impuissant à nourrir son père et ses enfants. Malheur au jeune ouvrier qui n'abandonne pas les vieillards de son sang ou qui prend compagne ! Chaque fils que Dieu lui donne est un impôt nouveau qui l'écrase, et dont il bénit le ciel de l'exonérer ; il a dans son vieux p^ un ennemi de sa faim, et fût-il, entre tous, habik, actif et fort, de par la tyrannie de la terre ou du capital, il faut qu'il succombe.
La prostitution est la nécessité de la femme, elle fait partie de son travail régulier, elle est dans les conditions fatales de sa subsistance. Triste ressource bientôt, car l'épuisement, remplissant ici le rôle de la vertu, est devenu le frein salutaire.
Voilà la grande société britannique, telle que l'a faite l'âpre curée des marchands, après l'exploitation des seigneurs. — Plus de pudeur, plus de famille, plus de patrie, plus de devoirs aimés. — Le sang appauvri dans les veines, les générations abruties, les mœurs perdues, les cœurs fermés, et partout la haine qui germe pour l'avenir.
Voilà l'histoire d'une aristocratie !
Et, sans contredit, de l'aristocratie la plus intelligente, la plus éolaîrëe, la plus religieuse qui fût jamais.
Était'K^ bien la peine à l'oligarchie britannique de souiller \eè annales humaines de ses crimes et de piller le monde, pourfiiire à son pays de pareilles destinées?
A des maux si cruels y a-t^il des remèdes?