‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 3)Chapitre 9 sur 61 · IMPRIMERIE DE A. LÂBROUE ET COMPAGNIE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE A. LÂBROUE ET COMPAGNIE

MCB BE LA rOUftCBB, S6.

Dans cet exposé, une distinction toute naturelle m'est commandée par le changement survenu, en 1846, dans la législation sur les céréales; je dirai quelle a été la condition de l'ouvrier agricole avant 1846, quelle elle a été depuis 1846 jusqu'à ce jour.

« La population rurale , écrivait Eugène fiuret en \ 840, sera peu à peu amenée à la situation de l'Irlande, » et tous les économistes d'Angleterre l'avaient reconnu avant lui.

t( Il n'y a dans les campagnes anglaises, dit l'auteur dont j'invoqae le témoignage, que des fermiers entrepreneurs de cultures en grand et des journaliers qui ne possèdent rien, et ne peuvent obtenir un seul coin de terre à cultiver. Ils n'ont aucun droit sur le sol, ni à titre de propriétaire, ni même à titre de bail ; il n'y a plus, en Angleterre, un seul pâturage communal où les pauvres villageois puissent envoyer paître une vache, cette richesse du paysan. Les journaliers sont simplement des salariés qui s'offrent à vil prlx^ aux fermiers, pour obtenir un travail précaire, qui, n'exigeant pas constamment la même quantité de bras, en laisse, chaque jour, bon nombre sans emploi. La population des campagnes n'est pleinement occupée qu'à l'époque de la moisson, et, ainsi que nous allons le voir, le gain le plus élevé qu'elle obtienne pendant ce moment ne dépasse jamais le niveau des besoins indispensables.

t( Tous les économistes anglais avouent que la condition des ouvriers agricoles empire tous les jours ; nous avons vu la commission des pauvres conseiller et favoriser l'émigration, comme le seul remède à la misère toujours croissante des paysans anglais. La commission a consenti à dépenser i liv. sterl. 16 shellings 8 deniers et demi par tête de pauvre, pour changer de place la misère, pour la transporter des comtes agricoles, où elle est extrême et sans remède, dans les comtés industriels où il y avait quelque espoir de trouver du travail et du pain. »

Quel pouvait être le résultat de ce procédé? Arrachée à

ses habitudes sédentaires, la classe agricole est devenue nomade ; elle encombre les cites manufacturières, jette la perturbation dans les salaires et fournit les cadres de cette armée de vagabonds et de mendiants qui sillonne les grandes routes et assiège les workhouses.

Je citerai, après £. Buret, une autorité que les plus fanatiques défenseurs de la propriété foncière ne désavoueront pas.

« Autrefois, — écrivait, en 1830, Walter Scott dans la Quarterly Review, — en Angleterre, chaque villageois avait sa vache et son porc, et un enclos autour de sa maison. — Là où un seul fermier laboure aujourd'hui, trente petits fermiers vivaient autrefois; de sorte que, pour un individu plus riche, il est vrai, à lui seul que les trente fermiers d'autrefois, il y a maintenant vingt-neuf journaliers misérables, sans emploi pour leur intelligence et pour leurs bras, dont plus de moitié est de trop. La seule fonction utile qu'ils remplissent , c'est de payer , quand ils le peuvent , une rente de 60 shellings environ par an, pour les cabanes qu'ils habitent. »

La Revue de Westminster disait , deux ans plus tard , et d'une manière générale : « Nous vantons nos lumières, nos progrès, et le cultivateur, le paysan, descendent par degrés vers une situation que bientôt ils ne pourront plus supporter. »

Les rapports de la commission des pauvres, en 1835, établissent, de la manière la plus précise, qu'au point de vue matériel, les journaliers anglais sont plus malheureux que les esclaves des colonies. Ce sont les douleurs^ les humiliations de la servitude, sans le pain de la servitude.

Trente et un chefs de famille de Bedlow, comté de Buckingham , adressèrent alors au commissaire -adjoint une lettre contenant les détails suivants :

« La paroisse paye, à chaque chef de famille, 7 shellings par semaine. Pendant le temps de la moisson, qui dure

quatre à cinq semaines, ils peuvent gagner 15 shelliogs la semaine ; mais c'est là, pour toute Tannée, le seul salaire dont ils soient assurés. 11 leur faut donc, pour vivre, la subvention de la taxe, et il ne reste absolument rien pour rhabillement , le logement et le combustible. Bienheureux si les gains de la moisson leur permettent de payer leur loyer, qui monte k 60 shcllings! »

Voici un échantillon du langage de ces malheureux : « Beaucoup de nous, quand ils se présentèrent devant les magistrats, à deux heures, n'avaient pas mangé depuis la veille. Nous ne demandons pas mieux que de louer bien cher un petit champ pour y planter des pommes de terre, mais personne ne peut nous en procurer. »

En 1830, à l'ouverture de la session, alors que l'Angleterre se félicitait officiellement de l'augmentation de son commerce d'exportation, la Couronne était obligée de faire au parlement les aveux les plus significatifs sur les progrès de la misère, et de confesser l'impuissance du gouvernement.

(c Sa Majesté vous fait savoir, disait au nom du roi le chancelier, que, pendant Tannée dernière, l'exportation des produits des manufactures anglaises a excédé celle de toutes les années précédentes.

« Sa Majesté est affligée de voir que, malgré ces signes de l'activité du commerce, la détresse se montre dans quelques parties du royaume, parmi les classes des agriculteurs et des manufacturiers.

<c II serait consolant pour les sentiments paternels de Sa Majesté de voir proposer des mesures propres à éloigner Tétat de gène de toutes les classes de ses sujets, et qui seraient en même temps compatibles avec l'intérêt général et permanent de la nation. )>

En 1 853 , une enquête eut lieu afin de préparer la loi d'amendement sur la taxe des pauvres : — il faudrait la copier tout entière pour mettre le lecteur à même d'appré-

ciep l'état de misère de l'Angleterre à cette époque. J'en tirerai seulement ce fait : dans rOxfordshire , les fermiers disaient qu'ils pourraient employer un beaucoup plus grand nombre de bras, mais que la taxe ne leur laissait rien pour les payer. Et, en effet, je trouve que dans la paroisse de Ramsden , — et ce n'était certainement pas la seule , — la taxe des pauvres montait à 25 shellings par acre de terre cultivée, et qu'une propriété louée 645 livres , franche de taxe , payait 427 livres pour la liste civile du paupérisme , en i855.

La loi de i854 a eu pour objet de supprimer toute distribution à domicile; son but était de forcer les pauvres à ne plus compter que sur eux-mêmes , en ne leur accordant de secours qu'au prix de leur liberté , et d'un travail purement mécanique qui épuise rapidement les forces.

Les -espérances qu'on avait fondées sur le bill de i854 ont-elles été réalisées ? — Non , — ainsi que je le démontrerai plus tard, en traitant spécialement de la loi des pauvres. — L'encombrement des workhouses força de revenir successivement à l'ancien système, soit parles distributions en nature, soit en accordant un supplément de salaire aux ouvriers valides.

Quant à la période qui s'est écoulée entre l'année i840 et le rappel des lois sur les céréales, c'est-à-dire jusqu'en i 846, je continuerai à invoquer des témoignages non moins incontestables.

En 1845, le salaire était encore de 7 à 8 shellings (8 fr. 75 c. à 40 fr.) par semaine, dans les comtés agricoles les moins favorisés. Dans les comtés du centre ou du nord , il allait jusqu'à 10 et 12 shellings (12 fr. 50 c. et 4 5 fr.); mais tous les auteurs s'accordent à reconnaître qu'à moins de 15 shellings par semaine, l'ouvrier des champs ne peut nourrir sa famille. Et peut-être devrait-on se demander si cette rétribution est suffisante pour les besoins indispensables d'un ménage composé , en moyenne , d'au moins cinq

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personnes? En effet, il est admis généralement par les économistes qu'en Angleterre , l'ouvrier des champs n'a pas huit mois de travail chaque année , ce qui réduirait, à ce compte , ses ressources à 520 fr. par an ; de cette somme il faut rabattre 75 fr. de loyer et 281 fr. 25 c. de blé, à raison d'un quarter par tête valant 45 sh. (56 fr. 25 c) (le quarter représente deux hectolitres quatre-vingt-dix litres). Les dépenses absolument nécessaires de logement et de pain prélevées ne lui laissent donc que 165 fr. 75 c. par an, pour vêtements, chauffage, éclairage, supplément de nourriture et besoins de ménage, soit 9 centimes par tête et par jour.

Encore une fois, peut-on considérer comme suffisante une pareille rémunération?

Les commissaires spéciaux de la loi des pauvres ont publié, en i843, un rapport sur l'emploi des femmes et des enfants dans l'agriculture , et n'oilt pas hésité a constater combien le salaire et les conditions de travail et de moralité ont été affectés par cette révolution économique.

Destruction des liens de famille , avilissement des gages , telle a été la première conséquence de ce nouvel état de choses. Pour subvenir à l'exiguïté de son salaire , le journalier des campagnes a du envoyer aux champs sa femme' et ses enfants , et le malheureux , en agissant ainsi , a rivé plus étroitement la chaîne qui l'attachait à la misère.

Dans les comtés du sud, quand un chef de famille reçoit des secours de la charité publique, la paroisse a le droit de lîu enlever ses enfants à l'âge de 9 ans, et de les mettre en apprentissage dans les fermes , pourvu que l'endroit où ils sont envoyés ne soit pas à plus de quarante milles de distance. Cet abus constitue un véritable esclavage, et on a pu l'appeler la traite des enfants pauvres, sans aller au delà de la vérité.

Le régime des apprentis, dans les fermes, est déplorable; les enfants sont en butte aux plus mauvais traitements et complètement privés d'instruction. 11 dépend du maître de

leur défendre toute communication avec leurs familles , de sorte que, dégoûtés du travail, sevrés de relations extérieures , ils n'aspirent qu'à briser le joug de la discipline , et forment des recrues pour le vagabondage ou le crime. L'Enquête ne laisse aucun doute à cet égard.

Ces quelques mots prouvent surabondamment que la position des ouvriers agricoles n'a fait que s'aggraver. Ce qui était vrai en 1850, en i840, l'était encore en 1846, quand est intervenu le changement de législation sur les céréales.

Depuis 1846 que s'est-il passé?

Nécessairement le prix de la journée devait subir une réduction motivée sur la diminution du prix des céréales, et l'Enquête démontre que, dans cette règle de proportion , le salaire, impuissant comme toujours à se défendre, a été sacrifié.

Les comtés agricoles, dont l'Enquête s'est occupée jusqu'à ce jour , sont au nombre de quinze ; ce sont les comtés de Buckingham, Berks, Wilts, Oxford, Devon, Somerset, Cornouailles, Dorset, SufTolk, Durham, Northumberland, Cumberland , Hampshlre , Norfolk et Essex. Est-ce assez pour donner une mesure exacte de la situation moyenne de l'agriculture en Angleterre ? Il n'est pas permis d'en douter, car les conditions sont partout les mêmes, et la détresse ne varie que du plus au moins. On remarquera , d'ailleurs , que s'il en était autrement, s'il s'agissait d'une différence considérable, l'équilibre ne tarderait pas à se faire entre tous les comtés.

« Dans les comtés de Buckingham et d'Oxford , dit l'auteur de l'Enquête , les journaliers recevaient, il y a peu de temps, 10 shellings 6 deniers, et même 11 shellings par semaine (13 fr. 12 c. et 13 fr. 80 c); mais depuis, ils ont été réduits à 10 shellings (12 fr. 50 c.) et même à 9 shellings 6 deniers (11 fr. 85 c.). Et si l'on juge d'après le niveau qui tend à s'établir , on sera conduit à prendre 9 shellings

(ii fr. 25 c.) comme la moyenne du salaire dans ces deux comtés.

«< Dans les comtés de Berks et de Wilts, compte fait de rélévation des salaires pendant la moisson, la moyenne pour Tannée ne dépassera pas 7 shellings 6 deniers (8 ft^ncs 75 centimes) par semaine.

«c Ordinairement, les femmes n'ont que 6 deniers (60 centimes) par jour, et pendant la dernière moisson, elles n'ont pas obtenu dans le Wiltshire plus de 5 shellings 6 deniers (4 francs 12 centimes) par semaine. »

Voici un exemple, cité par r£nquéte, qui montre la position normale d'un journalier dans le Wiltshire : il s'agit d'un père de famille ayant sept enfants, dont l'aîné était une fille de huit ans; son salaire avait été de 8 shellings (iO fr.) par semaine, pendant plusieurs mois ; mais au moment où il se rencontra avec le correspondant ôuMorning Chrontcle, il ne gagnait plus que 7 shellings (8 francs 75 centimes), et c'était sur cette somme qu'il devait subvenir aux besoins de neuf personnes.

Le correspondant du Morning Chronkle ayant voulu connaître le budget de cette famille, telles furent les réponses qu'il obtint :

— w Quand vouspaye-t-on? — Le samedi soir, quelquefois seulement tous les quinze jours.

— « Quel est l'emploi de votre argent ? — Je commence par mettre de côté 1 shelling pour le loyer. Je vais ensuite chez l'épicier iaire les provisions de la semaine et prendre ipielque chose pour notre dimanche. J'achète deux onces de thé pour 6 deniers (60 cent.), mais bien que le sucre soit bon marché, je suis trop pauvre pour faire cette dépense. Parfois, nous avons un peu de mélasse, mais rarement, et nous prenons le thé pur.

— « Achetez-vous de la viande? — Quelquefois le dimanche, nous avons un morceau de lard, d'une demi-livre, qui coûte à peu près 5 deniers (50 cent.).

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— « Une demi-livre pour neuf personnes? — Oui : c'est à peine pour nous en donner le goût; mais nous ne pôn-> TOUS même nous permettre cette dépense, les autres jours de la semaine.

— « Achetez-Yous votre pain ou le faites-vous vousmêmes? — Nous l'achetons, au fur et à mesure de nos besoins. Nous ne faisons pas assez de feu pour le faire nousmêmes, et je le regrette, car il y aurait une grande économie.

— tt Combien mangez-vous de pain, vous, votre femme et vos enfants? — Sept gallons de pain au moins.

— « Qu'est-ce qu'un gallon de pain? — C'est un pain qui pesait autrefois 8 livres et il onces, mais aujourd'hui il est rare qu'il dépasse 8 livres. Les fournisseurs de la maison des pauvres se trompent, quand ils lui donnent un poids de plus de 8 livres.

— « Quel est le prix du gallon ? — iO deniers (4 fr.). Le pain n'est pas cher, aujourd'hui, mais le boulanger se rat* trape souvent sur le poids.

— <c S^t gallons de pain à iO deniers chacun ne font-ils pas 5 shellings iO deniers (7 fr. 40 c.)? — Cela doit être, puisque vous le dites.

— M Mangez-vous toujours sept gallons de pain par semaine? — Non, rarement plus de six,

— « Alors vous dépensez 5 shellings (6 francs 25 cent.) chez le boulanger, et vous remplacez la différence par des pommes de terre et des choux? — Oui.

— « Que faites- vous de l'argent qui vous reste? — Nous achetons, parfois, un cent de charbon qui nous coûte i shelling eu 1 shelling et 1 denier i /2, argent comptant, et que noifs payons i shelling 4 deniers, en demandant crédit. Pour tfn q^i paye comptant, il y a quarante ouvriers qui ne le peuvent pas.

— « Combien de temps vous dure un cent de charbon? — k peu près quinze jours.

— (( Le combustible vous revient donc i 8 deniers (80 centimes) par semaine? — Oui.

— « Achetez-vous encore autre chose? — Un peu de beurre salé, valant de 6 deniers i/â à iO deniers (de 65 centimes à i fr.) la livre. Nous allons, comme de raison, au meilleur marché, et certainement, monsieur, c'est tout au plus quelquefois si ce beurre serait bon à ^aisser une voiture.

— u Mais il me semble que votre argent doit être bien près de sa fin. Gomment pouvez-vous acheter du beurre? — Nous n'en avons pas toujours ; il faut pour cela se priver d'un autre càté.

— u Avec quoi achetez-vous vos vêtements? — Sans l'excédant de salaires que nous donne la moisson, il nous serait impossible de nous en procurer. »

Et, en effet, dit le Morning Chronicle, on est obligé de se demander comment ces pauvres gens peuvent vivre avec un budget calculé pour neuf personnes, — beaucoup de familles sont plus nombreuses en Angleterre, — sur une recette de 8 shellings par semaine, et dont voici le détail :

Loyer 1 shell. » den.

Thé » 6

Lard t 5

Pain 5 »

Potasse et savon ...» 5

Combustible » 8

8 Shell. •

«( Ce n'est pas une exception, dit l'auteur de l'Enquête; l'ouvrier dont il s'agit avait touché ce que les journaliers du Wiltshire ont gagné, en moyenne, pendant les derniers neuf mois. » Dira-t-on qu'il n'a pas été tenu compte des quelques petits avantages que le journalier trouve auprès du fermier et qui sont de nature à rendre sa position plus supportable ; que, par exemple^ il peut élever un porc?

L'auteur de l'Enquête répond que cela est magnifique sur le papier, mais que dans les comtés de Buckingham, de Berks, de Wilts et d*Oxford, sur douze journaliers, on en compte un seul qui élève un porc, et encore est-il bien rare qu'il puisse en manger sa part.

Pour les domestiques de ferme, le salaire est également en baisse ; à la foire de Thame, dans le Wiltshire, la réduction a été d'un shelling par semaine ; le salaire n'est plus que de 7 shellings, et, selon toute apparence, il descendra, avant peu, à 6 shellings (7 fr. 50 cent.). Les fermiers des comtés de Wilts et de Berks sont convenus, dans leurs assemblées, d'adopter cette base.

— < Mon maître, disait un journalier, ne diminue pas encore les salaires, mais il sait bien rattraper ce qu'il paye en plus. — Combien donne-t-il? — 8 shellings (iO fr.) — Et comment fait-il pour regagner la différence entre 8 et 6 shellings? — Comment? il renvoie une partie de ceux qu'ordinairement il conservait pendant l'hiver. Indépendamment de l'économie qu'il réalise de cette façon, il trouve le moyen de faire faire aux ouvriers une journée plus longue qu'autrefois. — Quel motif donnent les fermiers pour réduire les salaires? — Ils disent que la vie est à meilleur marché. — Est-ce vrai? — Oui, le pain se vend moins cher, ainsi que le sucre et le thé, pour ceux qui peuvent en acheter. La viande aussi a baissé de prix, mais cette diminution est presque insignifiante. — Comment font pour vivre les ouvriers qui ne gagnent que 6 shellings (7 fr. 50 c.)? — Je ne sais pas ; ce qu'il y a de*certain, c'est qu'il est étonnant qu'ils puissent vivre. Si le bon Dieu ne s'en mêlait pas, ils ne vivraient pas. »

Et cet ouvrier répétait avec indignation : — « Non, non, ils ne peuvent pas vivre 1 »

Les fermiers ne se contentent pas de réduire les salaires ; dans quelques endroits, et notamment à Mère, ils s'entendent pour ne payer leurs ouvriers que par quinzame, et les forcer

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à recevoir un boisseau de blë tarifé fiareux à68he]lings. Or, c'est du blé avarié, du blé de rebut qu'ils leur donnent à ce prix, tandis que, sur tous les marchés du Wiltshirc, le meilleur blé se vend à raison de 5 shellings le boisseau. Ainsi, ce n'est pas assez de leur faire payer 6 shellings ce qui n'en vaut que 5; ils les volent sur la qualité et les mettent, de plus, dans la nécessité de payer environ un shelllng au meunier; par ce moyen, leur salaire est réduit à 10 shellings par quinzaine, c'est-à-dire à 6 fr. 25 cent, par semaine.

En quittant les comtés de Buckingham, de Berks, de Wilts et d'Oxford, le correspondant du Moming Chroniek parcourut les comtés de Devon et de Somerset, et se rencontra, dans le voisinage d'Exmouth, au milieu d'une nom^ breuse réunion d'agriculteurs. 11 put se faire renseigner sur le taux des salaires dans un rayon considérable, et il en résulta pour lui la preuve que partout, depuis deux ans, le salaire diminuait sensiblement.

Dans le Devonsbire et dans le Somerset, la moyenne des salaires se tient, en général, entre 7 shellings 6 deniers et 8 shellings (9 fr. 40 c. et iO fr.).

Les femmes sont plus généralement employées dans le Somerset que dans le Devonsbire, non-seulement parce que l'importance des fermes-laitières y est beaucoup plus grande, mais aussi parce que le salaire dont elles se contentent les fait préférer aux hommes pour certains travaux. Ainsi, elles préparent la terre pour les navets, plantent des ponunes de terre, sarclent les champs, ramassent les pierres, vannent le blé, remplissent et quelquefois conduisent les charrettes de fumier, et cela moyennant 7 ou 8 deniers par jour, pour moins encore, dans quelques contrées. Pendant la récolte, leur salaire s'élève jusqu'à 6 shellings (7 fr. 50 cent.) par semaine. C'est une mortelle concurrence pour les hommes.

u En somme, et à part de bien rares exceptions, il faut

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reconnaître, dit l'Enquête, que, dans les comtes de Somerset et de DcYOD, il y a un nombre considérable d'individus réduits à une telle misère, qu'il est impossible d'imaginer qu'ils puissent tomber plus bas. Si le sort des célibataires est tolérable, et cela ne peut s'appliquer qu'aux domestiques de ferme, il y a des centaines, des milliers de famiUes, avec quatre ou cinq enfants, dont l'existence dépend uniquement du salaire du mari, parce que les enfants sont trop jeunes et la mère trop occupée pour travailler, et ce salaire ne dépasse pas 7 shellings (8 fr. 75 cent.) par semaine, somme de laquelle il faut déduire les temps de chômage. »

Le salaire du journalier varie considérablement dans les différentes parties du comté de Suffolk. Avant la récolte, le maximum pour l'ouvrier des champs était de 9 shellings (ji fr. 25 cent.) par semaine; dans quelques endroits, principalement dans la division occidentale, le salaire ne s'élevait pas au-dessus de 8 shellings (10 francs). Depuis la moisson, il y a eu une réduction générale de i shelling par semaine, et, dans le voisinage de Clare et de Cavendish, les fermiers ont pris la résolution de mettre le salaire à 6 shellings (7 fr. 50 cent.) pour les hommes mariés, et de le réduire proportionnellement pour les femmes et les célibataires.

Pendant la fenaison et la moisson, les salaires sont plus élevés, mais la majorité des journaliers n'a rien à faire durant rhiver, et ils sont forcés de s'endetter, heureux quand le salaire extraordinaire de la moisson leur permet de s'acquitter.

Si vous demandez à un journalier comment il s'arrange pour se loger, se nourrir, s'habiller avec un si maigre salaire, sa réponse invariable est celle-ci : — « Ah ! pour sûr, je n'en sais rien. » C'est, en effet, un mystère inexplicable.

Les hommes non mariés ne gagnent ordinairement que 5 shellings; — ceux qui reçoivent 6 shellings sont en trèspetit nombre. En agissant ainsi, les fermiers croient dimi-

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nuer les charges de la paroisse, mais jamais calcul n'a été plus faux; car, afin d'obtenir un salaire plus élevé, le journalier se marie prématurément, et, pour peu que la maladie suspende son travail, il tombe bien tôt avec femme et enfants à la charge de la paroisse.

« — Une somme de 8 à 9 sh. par semaine, ajoute l'Enquête, suffirait à peine à l'ouvrier, mais avec les réductions qui résultent du chômage, quelle qu'en soit la cause, il est impossible de comprendre comment il peut subsister. — « Il y a des semaines, disait un pauvre diable au correspondant du Morning Chronicle, où je gagne 4 shellings (5 fr.) seulement, d'autres où je gagne moins encore, et quand il pleut, nous ne gagnons rien du tout. »

« D'après les fermiers, la condition des journaliers serait aujourd'hui meilleure que jamais, et voici comment ils le démontrent :

€ Avec 8 shellings par semaine et le blé à 42 shellings le quarter, les ouvriers sont plus heureux que s'ils gagnaient 9 shellings et payaient le blé 56 shellings. » — Mais, en réalité, le salaire n'est pas de 8 shellings, et, la plupart du temps, il ne va pas au delà de 7 shellings ; dans la dernière quinzaine, il a été généralement réduit à 6 shellings (7 fr. 50 cent.) »

A ce sujet, l'Enquête produit le témoignage d'un ouvrier dont le salaire, avant la moisson^ était de i shelling 4 deniers par jour, et qui, depuis, l'avait vu réduire successivement à i shelling â deniers et à i shelling.

« Nous pouvons, dit cet ouvrier, avoir plus de pain avec la même quantité d'argent, et c'est avantageux sans contredit, mais, en diminuant le salaire, les fermiers ne diminuent pas le taux des loyers. Lorsque je gagnais 9 shellings (il fr. 25 c.) par semaine, je payais, pendant le même espace de temps, 18 deniers (i fr. 87 cent. ) de loyer, et il faut que je paye tout autant maintenant, bien que je ne gagne plus que 6 shellings (7 fr. 50 c.)par semaine. Les se-

mailles sont presque finies, et nous allons nous trouver sans travail.

a Quand nous n'avons pas d'argent pour acheter du pain, que nous importe qu'il soit cher ou à bon marché ? »

Dans la partie nord du comté de Norfolk , l'ouvrier gagne, en moyenne, 9 ou 10 shellings (il fr. 25 c. ou 12 fr. hO cent.) ; dans la partie est, le salaire est beaucoup plus bas. Dans les cantons du sud et de Touest, il varie entre 8 et 9 shellings (10 fr. et 11 fr. 25 cent. ), toujours non compris le chômage). Il est encore moindre dans un grand nombre de paroisses, et la plupart du temps, il n'excède pas 7, souvent même 6 shellings (8 fr. 75 c. et 7 fr. 50 cent.). A Wymondham, un journalier, employé sur la ferme d'un des plus grands tenanciers du district, déclarait que, de 8 shellings (10 fr.), son salaire avait été réduit à 5 shellings 6 deniers (6 fr. 87 cent.) par semaine.

Dans la partie 9\i comté d'Essex avoisinant la métropole, le salaire est de 10 shellings (12 fr. 50 c.)par semaine, chez les fermiers qui approvisionnent le marché de Londres.

Les parties nord et ouest du comté ont des salaires bien inférieurs ; les prix sont invariablement de 2 à 5 shellings (2 fr. 50 c. à 5 fr. 75 c.) par semaine plus bas que dans les autres localités. C'est dans le district qui touche au Suffolk, au Cambridge et au Hertfordshire, et qui renferme notamment Saffron, Valdcn, Clavering, que se trouvent la plus grande détresse et le plus grand mécontentement.

A entendre les fermiers, la condition du journalier n'est pas aussi mauvaise qu'elle le paraît. Le loyer de son cottage, suivant eux , est de 1 shelling (1 fr. 25 cent.) meilleur marché que partout ailleurs ; mais cela n'est pas exact, et l'auteur de TEnquète s'est assuré que le loyer y est aussi cher que dans les districts où le salaire est le plus élevé. A Clavering, le loyer varie de 2 livres 10 shellings (62 fr. 50 cent.) à 5 livres 10 shellings (87 fr. 50 c), et quelques cottages sont payés jusqu'à 4 livres (100 fr.) par an.

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Voici ce que disait, sur ce point, un gros fermier de Clavering au correspondant du Morning Chronide : t Un journalier, avec une famille de cinq enfants, peut presque, avec 6 sliellings (7 fr. 50 cent.) par semaine, acheter assez de pain, s'il le prend de la plus grossière qualité; il paye généralement son loyer avec Targent qu'il gagne & la moisson ; il obtient ses habits de façon ou d'autre, on les lui donne quelquefois ; et quand il est sans travail , eh bien ! alors nous le mettons au workhouse. Ainsi, vous voyez, monsieur, que, même avec un salaire de 6 shellings par semaine, il est amplement pourvu. »

Ces cruelles paroles donnent la mesure des sentiments froidement égoïstes qui animent la classe des fermiers. Des calculs sont faits avec la plus grande rigueur, pour préciser, non pas tant ce qu'il faut à l'ouvrier pour vivre, que ce dont il peut se passer sans mourir de faim, et lorsqu'il ne peut pus travailler, on se contente de lui donner asile dans ime maison de force, où il est séparé de sa femme et de ses enfants.

Dans le comté de Durham, le salaire tend continuellement à baisser, et, pour excuse, le fermier prétend que le bas prix du blé lui fait une nécessité de cette réduction.

Le Nortbumberland est dans les mêmes conditions ; dans le Cumberland, le salaire était, il y a trois ou quatre ans, de 9 à 10 guinées (234 à 200 fr.) par an ; il est tombé à 7 ou 8 guinées (182 et 204 fr. ).

Dans le Hampshire, le maximum du salaire est de 7 shellings (8 fr. 75 c.) par semaine.

Dès à présent, il est permis de tirer une conclusion des faits que je viens d'exposer. Cette conclusion est, de tout point, conforme à celle qui ressortira de l'examen des autres branches de la production anglaise : Dépression des salaires, accroissement de la détresse, impossibilité pour l'ouvrier de vivre en travaillant et de nourrir sa famille. Voilà la position que l'Angleterre , si orgueilleuse des pro-

grès de son agriculture , offre aux ouvriers des chanips !

c En regard d'une situation si peu tolërable pour l'ouvrier, il n'est pas sans intérêt, dit Fauteur de l'Enquête, d'interroger les comptes fournis pour l'année 1847 par rinspecleur des prisons. On y trouve que la dépense, en moyenne, est, pour chaque prisonnier, de 27 livres 9 shellings 9 deniers (687 fr. 15 c.) ; or, à 8 shellings (10 fr.) par semaine, un ouvrier, fut-il occupé toute l'année, sans interruption ni chômage d'aucune sorte, ne pourrait gagner que 20 livres 16 shellings (520 fr.], et jamais, on doit le dire, il ne parvient à atteindre ce chiffre. Si la maladie l'épargne, les variations de l'atmosphère ou les vicissitudes des saisons le condamneront à perdre plus ou moins de journées ou de semaines, sinon de mois ; mais, en supposant que, par un privilège tout spécial, il échappe à ces accidents, et qu'il n'ait à penser qu'à lui-même, il se trouvera encore dans une moins bonne position que le voleur condamné à la prison. Que s'il a une femme et cinq enfants, comme cela existe communément, la moyenne de la dépense annuelle, pour chaque membre de la famille, sera réduite environ à 3 livres (75 fr.) par tête, à peu près le neuvième de ce que coûte le prisonnier. »

Si toute la famille était en prison, au lieu de 20 livres i 6 shellings, l'État lui payerait près de 200 livres (5,000 fr.).

La part de dépense afférente à chaque membre d'une famille composée de sept personnes est de 1 shelling 1 denier 1/2 (1 fr. 40 c); et dans lenvorkhouse de Liskeard, l'un des mieux administrés qu'il y ait en Angleterre, la dépense de chaque pauvre, par semaine, est d'environ 2 shellings (2 fr. 50 c.) , sans compter ce qu'il faut lui attribuer dans les frais généraux de l'établissement.

Quelles tristes réflexions ne surgissent pas de cette comparaison ! Une nation qui se vante de marcher à la tête de la civilisation, qui se flatte de prendre l'initiative de toutes les mesures philanthropiques, condamne l'ouvrier honnête

à envier le sort des coupables que la justice a frappés! — A ceux qui acceptent humblement la vie avec son cortège de miseras et de douleurs, elle accorde pour récompense la liberté de mourir de faim, ou de végéter entre les étroites murailles des workhouses !

Mëpmet géméi^mi «!• im miêèê^ dmnê Mme etm9éê ngricoim».

A ceux qui n'auraient pas été éclairés par les chiffres contenus dans le chapitre précédent, il est facile de montrer que l'insuffisance et l'incertitude des salaires ont jeté les ouvriers des champs dans la plus effroyable misère. Les tableaux se pressent^ hélas! sous la plume, car deux volumes de l'Enquête peuvent à peine les contenir.

Au carrefour des routes qui sillonnent les comtés agricoles, il n'est pas rare de rencontrer des groupes d'ouvriers, demandant aux passants l'aumône du travail, u Nous voilà forts et bien portants, disent-ils d'une voix suppliante ; ne voulez-vous pas nous donner à travailler? » Il était réservé à l'Angleterre de faire descendre le droit sacré du travail jusqu'à la mendicité, et ce fait, emprunté à une source authentique, explique les tristes effets de la concurrence, qui livre les journaliers au bon plaisir des fermiers, en même temps qu'il fait pressentir les souffrances de la population rurale.

Après avoir décrit les misérables habitations dans les-

quelles s'entassent les ouvriers des campagnes, TEnquéte, à laquelle j'emprunte les renseignements qui vont suivre, déclare que la position des sauvages de l'Amérique est cent fois préférable^ que leurs wigwams sont des palais comparés aux masures habitées par les ouvriers, que leurs vêtements sont plus confortables et leur alimentation plus substantielle. Ainsi, après avoir parcouru réchelle de la civilisation moderne, le peuple anglais est tombé, de l'aveu des journalistes de Londres, au-dessous des peaux-rouges d'Amérique, et ce n'est pas seulement pour le bien-être matériel que la comparaison entre le sauvage et le paysan anglais est à la honte du second ; pour l'ignorance et l'abrutissement, il ne le cède en rien aux Indiens. Ce jugement de l'Angleterre sur elle-même est si grave, que nous relaterons plus loin les propres paroles dans lesquelles il est porté.

Je ne suivrai pas rEnquétc dans la description générale qu'elle donne des logements où croupit la population rurale. A quoi bon dire, en effet, que les masures occupées par les ouvriers des champs sont des monceaux de ruines, qu'il est impossible d'y arriver sans marcher dans la fange, que la porte et les fenêtres laissent passer la pluie et le vent, que le sol des chambres est boueux et humide, que les habitants de ces tristes demeures sont couverts de haillons et de vermine, exténués par la fièvre et la faim; qu^une seule chambre réunit pêle*méle, sur des amas de paille putréfiée, la mère, le père et les enfants de tout âge et de tout sexe? Ce n'est pas chose nouvelle dans l'heureuse Angleterre, et déjà la métropole a habitué le lecteur à ces images navrantes.

Tous les comtés visités par le correspondant du Moming Chronicle offrent invariablement le même spectacle, et c'est a peine si je mentionnerai, après lui, le village deTowersey, à environ un mille de Thame, dans l'Oxfordshire, comme offrant le spécimen le plus complet de la misère dans les campagnes»

La population agrieote qui se groupe autour des grandes communes rurales n'est pas dans de meilleures conditi<ms d'aisance (^ de salubrité que celle qui réside dans les villages exclusivement agricoles. Salisbury, Aylesbury et Windsor n'ont riea à envier aux habitations désolées des courtes d'Oxford et de Bucktngham. Le quartier de Duck- End à Aylesbsury défie toute description, et Windsor n'a pas changé depuis iSSâ, alors que le parlement le classait comme une d«s plus sales villes du royaume.

Quels ravages le choléra ne fit-il pas dans ces villages où la fièvre de la faim lui préparait depuis si longtemps des ▼ictisaes! A cinq milles d' Aylesbury, est un hameau du nom de Gibraltar, dans lequel le choléra sévit avec une si épouvaatable rigueur, qu'un seul jour suffît pour décimer la populi^ioni

Veut-on connaître k quel taux s'élève le loyer de ces misérables cottages? Il varie, d'après l'Enquête, entre 6 et 2 sheUings ( 7 fr. SO c. et 2 fr. 50 c.) par semaine, et n'a d'autre règle que le caprice ou l'avidité du propriétaire.

Il y a un instant, l'auteur de l'Enquête, en décrivant l'horrible détresse qui règne parmi la population rurale des comtés de Buckingham , d'Oxford, de Berks et de Wilts, déclarait qu'il ne pouvait avoir à faire de plus tristes rêvélatins sur les autres contrées. Cependant, avant d'aborder le Devonshire et le Somerset , il est obligé de convenir que ces comtés ont , de temps immémorial , le triste renom de contenir la population la plus malheureuse des districts agricoles, et qu'ils sont au dernier degré de l'échelle dont le Lineolnshire occupe le sommet. Partout des ruines habitées, quoique inhabitables. Ici , c'est une maison composée de quatre chambres, contenant chacune une famille entière. Là , c'est une masure dont le toit s'est écroulé sur le premier étage et dont le rez-de-chaussée sert de cuisine , de salle à manger, de chambre à coucher, de tout enfin, à une famille de sept personnes. Et ces échantillons de la misère % 3

ne vont pas se cacher au milieu des terres ; on les voit s'étaler au bord des grands chemins , comme pour rendre plus manifeste le dënûment des ouvriers et la dureté des propriétaires.

u S'il en est ainsi sur la route, dit TEnquétc, quel aspect doivent offrir les constructions de l'intérieur! Non-seulement, on n'y bâtit point de maisons neuves pour les besoins d'une population qui ne cesse de s'accroître ; mais , loin de reparer les vieux cottages , on les laisse tomber en ruine , si même on n'active pas leur chute. Dans une paroisse située entre Houiton et la càte, et qui appartient, pour la plus grande partie, à sir Edward Elton, la dimintition du nombre des habitations paraît être érigée en système. Sur les terres de sir E. El ton , six cottages tombent d'eux-mêmes ou sont démolis chaque année. Comme chaque cottage est habité, en moyenne , par sept personnes , le propriétaire débarrasse , grâce à ce moyen , ses terres d'environ quarante personnes chaque année, et diminue d'autant la taxe qu'il supporte pour l'entretien des pauvres. 11 est vrai que souvent le^ locataires expulsés trouvent un asile chez leurs voisins et restent ainsi à la charge de la paroisse; mais, avec le temps, les maisons disparaîtront les unes après les autres, et sir E. Eiton, ainsi que ses pareils, seront délivrés d'une population qui n'a, pour ainsi dire, d'autres ressources que la taxe des pauvres. C'est ce qu'on appelle éclaircir un domaine (clear an estate)^ car la langue anglaise sait trouver des formules hypocrites pour tous les crimes de l'aristocratie. Puis, à mesure que tombent les bâtiments, que le vide se fait sur un domaine, dans une paroisse, toutes les terres sont converties en pâturages, l'élève du bétail remplace les céréales, l'animal exproprie l'homme. Voilà le but que se proposent tous les grands propriétaires fonciers! Solitudinem faeiunt, ils créent la solitude autour d'eux, pour produire à meilleur marché, et payer moins d'impôts»

« Les cottages sont généralement construits en boue

DE l'ANGLETERHE. 51

mêlée de petites pierres ; ils se composent de deux chambres. Les fenêtres sont des espèces de trous pratiqués dans la muraille et fermés par un treillis de plomb dans lequel s'enchâssent des tessons de bouteilles , en guise de vitres. Quand les tessons font défaut, on les remplace par des lambeaux de papier, des haillons ou quelque débris de tôle rouillée, de sorte que la fenêtre, loin d'éclairer, n'est bonne qu'à intercepter la circulation de l'air. »

Lorsque les familles sont nombreuses, et il en est trop souvent ainsi, qu'on pense ce que doivent soufiErir ces malheureux, dans un logis aussi exigu. L'auteur de l'Enquête, voulant voir l'étage supérieur d'une des plus misérables maisons de la paroisse de Southleigh, ne trouva pour escalier qu'une échelle perpendiculaire qui donnait accès par un trou dans le grenier. C'était par là que des enfants de deux ou trois ans étaient obligés de monter et de descendre, et peu de jours se passaient sans chute. Heureusement que le sol sur lequel ils tombaient était humide et détrempé.

« La maison adossée à ce cottage n'avait ni une meilleure apparence, ni une plus convenable distribution. Les parois avaient dû jadis être couvertes de lierre , car des racines s'en voyaient encore dans les murs, d'où l'on n'osait les arracher, de peur de faire écrouler tout l'édifice* Ce triste logis était désert , et il allait bientôt disparaître. La pauvre femme qui Thabitait était morte depuis six semaines, après une longue et cruelle maladie; la mort de cette infortunée créature avait été avancée par l'insalubrité de son logement. Les fenêtres n'avaient point de vitres, et la température était la même au dedans qu'au dehors. Le vent s'engouffrait dans cette triste cabane, la pluie y entrait, inondait le plancher, quelquefois le lit; et dans les tourmentes de l'hiver, la chambre se remplissait de neige. )>

Et veut-on savoir quelle était la malheureuse qui subit cette douloureuse agonie et ne dut une consolation dernière et stérile qu'à des voisins aussi pauvres qu'elle? Une femme

3S DE LA DÉCADEMCB

qui, pendant yingt^cinq ans, avait été au service du pfùfitii^ taire ! A ce propoe, Tanteur de TEnquéte cite l'exemple d'un cheval du même comté, auquel son mattre était m attaché que, lorsqu'il en arriva à ne plus pouvoir manger de feorrage, on le nourrissait de cordiaux et de sucre pour prolonger son existence. « Hélas ! la pauvre Betty n'a pas été si heureuse l n s'écrie le correspondant du Moming Chromdel

L'humidité qui règne dans tous ces cottages a dét^TOiné de cruelles maladies chez le plus grand nombre de leurs liabitants. Partout, pour ainsi dire^ le plaodier, qui est de terre, semble avoir été récemment inondé, et c'est, en effet, ce qui aiTÎve après les grandes pluies. 11 faut alors pomper l'humidité avec des paquets de guenilles, en guise d'épongcs, et aller exprimer l'eau au dehors, sous peine de voir l'habitation changée en mare bourbeuse.

Ce qu'il y a d'infâme, c'est que ces habitations misànbles sont louëes à des prix relativement élevés. La moyenne du loyer de ces cottages est de 1)0 shellings (62 fr. bO cent.) par année.

En présence de cette profonde détresse, le correspondant du Ifoming^Chromcle n'a pu se défendre de craintes sérieuses sur l'avenir des classes qu'il appdie supérieures. Partout, il a vu germer la désaffection, la colère et la haine contre les propriétaires, sans exception, et il pense que, même en laissant de càté toute considération de devoir et de charité, la prudence fait une loi aux propriétaires d'adopter une ligne de conduite plus sage et plus humaine. Les ouvriers commencent à comprendre, en effet, qu'ils ont le droit de vivre, et ils disent qu'ils n'y parviendront pas, aussi longtemps que la terre sera concentrée dans un petit nombre de mains, au lieu d'être attribuée <( viofèremeni à qui la cultive, )> En retrouvant ces idées à peu près chez tous les ouvriers des champs, l'auteur de l'Enquête se demande <« où s'arrêtera cette tendance socialiste, dont le succès» parait d'autant plus assuré, qu'elle s'accomplit librement

et fatalement dans les intelligences, sans foyer de propagande politique et sans autre école que celle de la misère. >»

L'auteur de i'Ëuquétc mentionne, d'une manière spéciale, l'aspect repoussant et les scènes de désolation que présentent les maisons appartenant aux paroisses dans les comtés de l'ouest et du sud. u J'ai visité, dit-il, l'un de ces bâtiments, situé sur les limites du Devonshire et du Cornouailles, à peu de distance de Launceston. Il comprenait deux maisons composées chacune de deux chambres. Chaque cbambre renfermait une famille; dans la première, logeait un ménage, mari, femme et cinq enfants; dans la seconde, une famille de dix personnes. Cette dernière chambre n'avait que deux lits, occupés l'un par le père, la mère et deux enfants ; l'autre, par six enfants couchés tête bêche. L'ainée des filles avait quinze ou seize ans ; l'aîné des garçons quatorze ou quinze. Il semblait que l'on ne put demeurer dans cette pièce sans être asphyxié. Les lits étaient grands et remplissaient presque toute la chambre; aussi, quand les membres de la famille étaient au complet, fallait-il mettre les plus jeunes sur les lits pour que le reste trouvât place.

u C'est l'état normal de tous les pays que j'ai parcourus ; il existe malheureusement de bien rares exceptions, et encore, quand on les rencontre, est-on obligé de reconnaître qu'entre l'extrême misère et le plus étroit bien-être, il y a place pour d'horribles souffrances. — Oui, dans tous les comtés, la misère est générale, et je ne puis trouver de couleurs assez variées ni assez sombres pour reproduire ces tableaux désolants. Qu'on reste pénétré de cette vérité, que la pauvreté est partout, et qu'il n'y a, à tout prendre, de différence que dans l'intensité de ce fléau universel. »

J'ai déjà placé au chapitre précédent l'interrogatoire d'ua journalier du Wiltshire ; pour édifier plus complètement le lecteur, je ferai passer sous ses yeux les réponses d'un ouvrier de Southleigh, dont la position semble meilleure que cdle de la plupart de ses voisins. On jugera sur cet échau-

tillon jusqu'où va la détresse qui pèse sur cette classe nombreuse de travailleurs.

La famille dont parle TEnquéte se composait de cinq personnes, le père, la mère, un fils et deux filles ; le père et le fils gagnaient 7 shellings (8 fr. 75*c.) par semaine, quand ils avaient de l'ouvrage ; la fille ainëe, qui faisait de la dentelle au tambour, gagnait aussi quelque cbose, mais ni les uns ni les autres n'ëtaient continuellement occupés. Il y avait vingt ans qu'ils habitaient la même maison, au loyer de i shelling par semaine; mais, depuis un an, ils n'avaient pu payer le propriétaire, qui les poursuivait pour les faire déguerpir.

<c Le cottage avait deux chambres, les murs étaient de boue et de pierres, le toit de chaume ; chaque chambre n'avait qu'une fenêtre; trois des murs extérieurs présentaient de larges crevasses, dont l'une, qui s'étendait du haut en bas sur toute la façade, attaquait un des angles et menaçait trèssérieusement la stabilité de ce frêle abri.

«( Toute la famille couchait dans la chambre du haut; c'était une pièce mal éclairée par une étroite fenêtre et prête à tomber en débris. Le plancher cédait et craquait sous les pas; l'atmosphère y était empestée.

— « Eh bien, demanda Thôtesse de ce triste réduit à l'auteur de l'Enquête , croyez-vous qu'on mettrait des cochons dans cette masure?

« Elle venait d'allumer quelques branches de fagots.

— « Que faites-vous? lui demanda le correspondant du Moming'Chronicle :

— « Le dîner.

— (t De quoi se compose-t-il ?

— «t De broths»

— « Des broths? qu'est-ce que cela ?

— « Attendez, vous allez voir.

« Elle posa sur le feu une marmite à moitié pleine d'eau. Quand l'eau commença à bouillir, elle y mit un peu de sel, puis un petit morceau de gras qui lui avait été donné le

matin par la femme du cure, et enfin des morceaux de pain de la dimension d'une bouchée. Au bout de quelques minutes j elle enleva la marmite , en versa le contenu dans un plat, et le dîner de la famille se trouva servi. C'était, en réalité, du pain et de l'eau chaude.

— « Ne mangez-vous jamais de viande de boucherie?

— « Nous ne pourrions jamais !

— « Je croyais que vous exploitiez un carré de terrain ?

— « Oui, monsieur, mais nous ne semons plus de pommes de terre.

— « Pourquoi ?

— « Nous avons peur de la maladie.

— « Est-ce une perte pour vous ?

— « Oui, monsieur, une très-grande.

— «i Le pain est-il meilleur marché qu'autrefois ?

— «Oui, monsieur.

— « Alors vous êtes plus heureux?

— « Nous le serions , si le salaire n'avait pas baissé , et si nous avions des pommes de terre. Mais, si bon marché que soit le pain , il faut gagner pour le payer ^ et Vouvrage ne va pas. »

Dans, cette douloureuse investigation , rencontrera-t-on du moins une contrée où le sort des ouvriers ruraux soit plus satisfaisant? Hélas! non. A chaque pas, la misère présente de nouvelles perspectives.

Dans le Gornouailles, il y a un, deux, trois et même quatre locataires et sous-locataires , par chaque maison qui se compose, au maximum, de deux chambres. Le principal locataire entasse sa famille dans l'une de ces chambres et abandonne l'autre aux sous-locataires. Dans une maison visitée par l'auteur de l'Enquête, trois hommes occupaient un lit ; mais , en général , il y a deux lits dans la chambre des sous-locataircs, et chaque lit est partagé par deux individus. Sur la question qui lui fut faite, la maitresse d'un de ces logis répondit qu'elle payait 4 livres (100 fr.) de loyer

par an, sans compter la taxe des pauvres, qui monte à plusieurs shellings dans le courant de Tannée. » Les pauvres du workhouse, ajouta-t^Ue , sont bien mieux que nous, et cependant c'est nous qui payons pour les nourrir. »

(( Je venais justement, poursuit le correspondant do Morning Chroniclef de visiter le workhouse, et je ne pouvais contester l'exactitude de cette assertion. 11 n'y avait pas un des hôtes de ces maisons de charité qui ne lut plus convenablement logé et nourri que l'ouvrier.

(( Les quarante-cinq mille individus qui s'adonnent aux travaux de l'agriculture dans le comté de Gomouailles ne sont pas dans une position préférable k celle qui vient d'être décrite. Écoutons ce paysan : « Notre chambre à eoucber, dit-il, était occupée par moi, ma femme, mes cinq enfants et deux femmes qui étaient sur le point d'accoucher. Après leur délivrance , qui eut lieu dans la même chambre , nous nous y trouvions onze personnes. Lorsque les femmes partirent avec leurs enfants, deux hommes les remplacèrent. »

A ce récit l'auteur de l'Enquête oppose un de ees contras^ tes si fréquents dans l'aristocratie d'Angleterre. — « Le voyageur qui parcourt les Highlands rencontre, entre Loch- Lomond et Glencoe , un joli petit lac près duquel , sur un coteau boisé, le marquis de Breadalbane a fait construire un somptueux rendez-vous de chasse. Derrière, à mi-cète , est la ravissante résidence de la meute de Sa Seigneurie. C'est un charmant petit édifice , dans le style du temps d'Elisabeth, couvert en tuile et soigneusement protégé contre l'humidité par des calorifères. C'est 1& que se prélassent les chiens du noble marquis ; — ses tenanciers de Saint- Martin ne se reconnaîtraient pas eux-mêmes , s*ils étaient assez heureux pour obtenir le plus petit coin dans ce chenil princier.

« Aussi , qu'arrive-t-il ? Les meilleurs ouvriers de la paroi^ede Saint-Martin émigrenten Amérique, et si la guerre

surveBaii entre les États-Unis et TADgieterre, u Us seraient » de$ premiers â marcher contre leur ingrate patrie, » Celte raenaee est écrite en toutes lettres dans TEnquéte, et ce n'est pas la seule que l'excès de la misère ait arrachée aux cii> fants désespérés de la Grande-Bretagne , — témoin les imprécations de la marine marchande.

<i A Corfe , dans le Dorsetshire , on comptait , dans une maison partagée en deux chambres , quatorze individus, et cette maison était si délabrée qu'au dire de ceux qui l'iiabi* taient — et ils n'exagéraient pas.— le propriétaire l'eût, à coup sûr, fait rebâtir s'il eût voulu y loger du bétail. »

Dans le même endroit , l'auteur de l'Enquête a trouvé , dans une horrible chambre, deux lits pour le père , la mère et cinq enfants ; puis, dans un trou de six pieds de long sur cinq de large et autant de haut , couchait la grand'mère , âgée de 76 ans, avec une petite illc de i i ans. Le logement se louait à raison de 2 livres (50 fr.) par an.

Voici la description d'un cottage de Wortham , paroisse qui confine au Norfolkshire et au Suffolkshire :

« A l'extérieur, ce bâtiment ojQTrait l'aspect de la misère et de la ruine. La chambre située au rez-de-chaussée ne renfermait que quelques débris de meubles. A l'étage supérieur, se trouvait un vieux fragment de lit , sur lequel couchaient le mari et la femme. Aux deux coins de la chambre, étaient deux monceaux de haillons indescriptibles, qui marquaient la place où sept enfants, dont l'ainé avait quatorze ans, reposaient la nuit. Il n'y avait pas de feu dans la chambre basse et la femme était en proie aux plus vives douleurs. La malheureuse s'attendait, d'heure en heure, à accoucher de son douzième enfant. Il ne lui en restait plus que sept y quatre étaient morts. Sou mari n'avait pas d'ouvrage , et le loyer de son taudis n'était |)as au-dessous de 4 livres (400 fr.).»

A Coombs, près de Stowmarket, il y a un grand nombre de logements aussi misérables. Dans le cours des trois der-

iiières années, cette localité, dont la population n'excède pas un millier d'habitants, compta soixante et dix individus condamnés à la transporta tion pour différents crimes, et principalement pour celui d'incendie. Entrons dans un de ces cottages de Goombs :

4( La chambre du rez-de-chaussée est si basse, qu'on ne peut s'y tenir debout, même sans chapeau. Le plancher est en briques et de quelques pouces moins élevé que le sol de la route. Lorsque le temps est pluvieux ou même humide, les habitants sont constamment obligés de balayer au dehors l'eau qui filtre au travers des briques du plancher ou qui entre par la porte de la rue, pour aller former une petite mare devant la cheminée qui est la partie la plus basse de la chambre. Partout, on voit l'humidité amener la moisissure. Quoique le temps fût sec^ les briques suintaient. La femme souffrait d'un asthme et grelottait de froid, les pieds posés devant un maigre feu, dont la chaleur mourante était impuissante à sécher les jambages de la cheminée. A cette misérable hutte était attaché un petit bout de jardin. — <c Mais il n'est pas assez grand pour nous payer de notre travail, me dit le mari. J'ai été obligé de vendre les pommes de terre de l'année dernière, et je n'en ai pas retiré ce que m'a coûté la semaille. «

«( 11 était sans ouvrage depuis quelque temps ; sa femme gagnait 1 shelling 6 deniers (1 fr. 58 c.) par semaine à laver du linge. Ils ne recevaient rien de la paroisse. — « On ne^j^eut lîen nous donner, dit cet homme, à moins que Inous n'entrions au workhouse -, mais, tant que j'aurai l'espoir de gagner une pièce de 6 pence, ils ne me sépareront pas de ma femme. — Non, non, s'écria celle-ci, je me ferais arracher la chair de mes os, plutôt que de nous laisser séparer et renfermer comme des criminels* Je n'ai rien fait pour mériter cela ; j'ai travaillé de toutes mes forces toute ma vie durant, et voilà, maintenant, la récompense qu'on nous offre ! Cependant, il y en a beaucoup qui sont encore

plus malheureux que nous. Il y a, sur la route, un pauvre homme , père de neuf enfants , qui n'a rien à faire pour les nourrir^ — I)ieu merci, nous n'avons pas d'enfants, nous! »

« Le révérend M. Baddeley, recteur de Halesworth, me fît connaître un autre cas de misère poussée au comble. Il me dit qu'il avait été appelé auprès d'une pauvre femme qui souffrait cruellement d'un cancer. Sur une espèce de fumier gisait sa fille non mariée, âgée de dix-huit ans, en proie aux douleurs de l'enfantement. — Le lendemain, la mère avait rendu le dernier soupir, la fille avait mis un enfant au monde, et, dans la même chambre, se trouvaient entassés le cadavre, la jeune mère et le nouveau-né, sept autres enfants et le père qui était sans ouvrage ! )>

Après ces lamentables détails, qui, l'Enquête le constate, sont loin d'être des exceptions, est-il nécessaire de disserter longtemps pour prouver que la détresse la plus effroyable a jeté son hideux manteau sur tous les points de l'Angleterre? On m'accuserait peut-être de demander h l'artifice d'un langage passionné le succès d'émotion que rencontreront assurément les terribles révélations de l'Enquête. Mieux vaut laisser parler un Anglais.

<( J'ai visité, ajoute le journaliste anglais, la maison d'un homme qui n'avait pas d'ouvrage depuis quinze jours. Il était veuf et chargé de six enfants. L'ainé, âgé de douze ans , avait moins l'apparence d'un être humain que celle d'un paquet de haillons ambulants. Gomment ces guenilles pouvaient lui tenir au corps, c'est ce qu'il était impossible de deviner; mais, s'il s'en fût dépouillé, il n'aurait bien certainement jamais pu parvenir à les réendosser. Aussi ne les quittait-il ni le jour ni la nuit. 11 dormait dans cette pourriture, ainsi que faisaient ses frères et ses sœurs. Point de lit, point de draps, point de couvertures. Quelques tas de chiffons, grouillants de vermine, et plus sordides encore que ceux dont la famille était couverte, indiquaient l'endroit où

ces malheureux demandaient au sommeil l'oubli momentané de leurs souffrances. «

« À Thame, dans roxfordsliire, dit l'auteur de TEnquéte, je rencontrai sur la route un vieillard qui venait droit à moi. 11 était infirme et soutenait, avee un grand bâton, sa marche chancelante. Apres l'avoir salué, je liai eoBversation avec lui, et j'appris qu'il résidait, depuis longues années, sur la paroisse, et qu'il était un ouî-^oor patiper, un pauvre secouru à domicile. — « Je suis sans ouvrage depuis deux ans, dit-il, et maintenant je reçois â sbellings (2 fr. 50 cent.) par semaine, et un demi^gallon de pain. — Payez-vous un loyer? — Oui, iO pence (62 cent. 4/2) par semaine. Ah ! ah ! j'ai été, dans mon temps, au service du roi, et j'ai travaillé, dans ce pays, pendant plus de trente ans, et tout cela pour en arriver là. » — Ce disant il désignait les murs détestés dv workhouse qui dépassaient les arbres du chemin. — Quand avez-vous quitté le service? — Je ne me le rappelle pas, il y a si longtemps! Tout ce que je peux dire, c'est que ce fut après la bataille de Waterioo. J'avais des fils ; Dieu me les a enlevés. Je les ai bien regrettés, mais bénie soit leur mort, puisque je n'aurais eu à leur laisser, pour héritage, que ma misère et mes chagrins. »

X La nourriture du journalier et de sa famille eonsiste principalement en pain et en pommes de terre, ou en navets. Dans aucun des cottages que j'ai visités, il ne m'est arrivé, une seule fois, de voir un morceau de viande fraîche. Il se peut qu'on en rencontre, par hasard, mais ce ne sera qu'à de rares et longs intervalles. »

Un sujet de plaintes fréquentes pour l'ouvrier des champs, c'est la nécessité où il est de faire, chaque jour, dix à douze milles pour aller à son travail et revenir chez lui. Pourquoi ce long chemin? En voici la cause : d'après la loi du settlement, qui détermine les conditions du domicile, il fout un séjour de trois ans dans une paroisse pour avoir droit au

produit de la taxe des paoTres. Qu'en résulle-t-il? Que dans^ le voisinage de quelques grandes villes^ les paroisses et le$ grands propriétaires détruisent les cottages ou en expulsent les locataires^ juste avant l'expiration du terme qui leur donnerait un droit ineomnjutable aux secours de la paroisse. On compte par centaines les familles qui sont expulsées ainsi, tous les ans, dans chaque commune rurale. Il est facile de le penser, ces malheureux^ chassés de leur dernière résidence, ne peuvent trouver asile dans les villages voisins, les propriétaires ne désirant point courir le risque d'imposer de nouvelle charges k la paroisse. Ils sont donc obligés d'aller se réfugier dans les ruelles et les allées les plus malsaines des villes, et, par suite, de faire un long parcours pour se rendre à kurs travaux. *

Le système d'cUtoiments, qui consiste à donner en loyer de petits lots de terrain aux journaliers, a pris quelque extension dans les comtés de Norfolk, de Suffolk et d'EsseXr On attendait de cette mesure quelques bons eflèts ; le journalier pourrait récolter des légumes pour sa consommation, et parfois un ou deux coombs de froment. De plus, cela contribuerait à l'éloigner de la taverne, et à lai donner un certain sentiment d'indépendance. Mais, en général, cette mesure tourne contre les ouvriers, parce que les fermiers s'y montrent contraires. Dans beaucoup de cas, en effet, ils défendent expressément à l'ouvrier qu'ils emploient de faire pousse/ du blé sur son allotment, sous le prétexte qu'il pourrait leur voler du grain et le vendre avec le sien. Ils vont même — c'est toujours l'Enquête qui parle — jusqu'à lui interdire d'avoir un cochon ou des poules, de peur qu'il ne les nourrisse à leurs dépens.

Voilà à quelles proportions est ramenée cette munificence si vantée, sur laquelle tous les philanthropes des Trois- Royaumes se sont attendris, et que les économistes du continent ont eu la naïveté de présenter comme une réforme importante l Ce système, disait-on, devait avoir pour résul-

tat de restituer à la population rurale, sous forme de location, ce qu'elle a perdu sous forme de propriété; mais, qu'est-ce que cette réparation, avec les restrictions qu'on y apporte ? Au demeurant, c'est le système irlandais applique à l'Angleterre et à l'Ecosse , c'est une excitation insensée aux mariages prématurés ; c'est, dans les circonstances qui l'accompagnent, une prime nouvelle accordée à la propriété, dont les revenus s'augmentent du prix excessif de locations fractionnées; c'est un retour au servage du onzième siècle; c'est la dernière étape que le prolétaire du royaume-uni Qura à parcourir, à l'imitation du peuple d'Irlande.

Ce qui ne contribue pas moins puissamment à affecter le travail et le salaire, c'est l'usage introduit en Angleterre d'appliquer aux exploitations agricoles le système manufacturier. Grâce à la concentration de la terre entre un petit nombre de mains et à l'étendue des exploitations, l'ouvrier des champs ne tient au sol que par de faibles racines. Qui peut, en effet, alimenter l'amour du pays natal, dans une contrée où le culte du foyer et l'empire des affections domestiques s'effacent devant les terribles nécessités d'une pauvreté sans espoir comme sans exemple. La population rurale n'a qu'une préoccupation, celle de trouver du travail. L'adulte et même le père de famille se font nomades sans le moindre regret, car ils ne laissent derrière eux que des souvenirs de misère. Les fermiers ont exploité et développé cette tendance générale des journaliers agricoles, en confiant leurs trav£iux à des entreprenetirs {gang-niaslers) qui recrutent des bandes d'ouvriers.

Ce procédé ne s'emploie pas seulement pendant le temps de la récolte. Pour tous les travaux qui demandent un grand nombre de bras et une certaine rapidité d'exécution, le fermier traite avec le gang-^master ; celui-ci amène sur le terrain, souvent même sur un convoi de charrettes, tout ce qu'il peut trouver d'hommes, de femmes et d'enfants, et il les fait travailler sous la direction d'un contre-maître. Une fois

rendue à destination, cette troupe ne quitte plus le pays jusqu'à la fin de l'entreprise, et, pendant ce temps, couche péle-méle dans des granges, au grand détriment de la moralité la moins sévère.

Qu'importe au fermier, pourvu que sa besogne soit exécutée h bon marché et sans retard? Est-ce que les prolétaires d'Angleterre ont, à ses yeux, le sentiment de la décence et de la pudeur? L'entrepreneur, de son côté, ne choisit ses recrues qu'en raison de leur vigueur, et si, sur cent jeunes filles, habituellement occupées à ces travaux, on compte soixante et dix prostituées , comme l'affirmait un contre-maitre en 1844, si celles qui n'ont pas encore payé tribut au vice perdent leur innocence au contact impur de ce voisinage pernicieux, il n'a pas à s'en occuper davantage. Que l'affaire lui laisse de beaux bénéfices, c'est tout ce qu'il ambitionne; il n'a pas à garder l'honneur des filles des prolétaires.

Pour apprécier ce qu'il y a d'odieux dans ce système d'exploitation, il suffît de remarquer qu'il tend à arracher à l'ouvrier le plus de travail possible, contre le moindre salaire. Le travail à la journée se cumule avec le travail à la tâche, en ce sens que, pour un prix déterminé, l'ouvrier doit accomplir, dans sa journée, une quantité donnée d'ouvrage. Hommes, femmes, enfants, tous sont formés à cette discipline, au moyen de laquelle l'entrepreneur obtient des efforts surhumains de chacun de ceux qu'il a sous ses ordres. Est-il besoin d'ajouter que, pour prix de ce travail excessif, les ouvriers reçoivent à peine de quoi se nourrir, si bien que, la tâche accomplie, ils se retrouvent à la discrétion de l'entrepreneur, qui les dirige aussitôt, partout où l'appellent d'autres commandes.

On conçoit quelle perturbation une semblable pratique a jetée dans la condition de la population rurale. Les habitants d'une paroisse qui voient accaparer, par ces bandes nomades, les travaux sur lesquels ils fondaient un légitime

espoir, s'engagent, à leur tour, avec ieurs feiqnies et leurs enfants, sous les ordres d'un gang-maiier^De cette manière, d'ici à peu de temps, toute la population rurale sera enrégimentée, pour le travail errant, par compagnies ; le vagabondage passera à l'état d'institution sociale, et ces bagnes flottants deviendront le chancre moral et le tombeau de La race des campagnes.

Ce n'était pas assez d'avoir change les conditions du travail agricole, en le faisant manufacturier, d'avoir organisé systématiquement la dépopulation des campagnes parla destruction des cottages et l'expulsion violente des habitants, le capital foncier ne devait pas s'arrêter dans cette ceuvre non moins impie qu'insensée.

A l'exemple du capital manufacturier, qui a remplacé l'homme par la vapeur, les propriétaires de quelques comtés ont renoncé à la culture des céréales, pour se consacrer à l'élève du bétail. Aux fermes de labour ont succédé, dans les comtés de Wilts et de Dorset, les fermes laitières, ce qui cause une notable diminution dans le travail. Selon toute probabilité, le rappel des lois sur les céréales donnera une nouvelle activité k ce système si conforme aux intérêts de l'aristocratie, écrasée, dans sa propriété foncière , sous les charges de l'hypothèque.

£n effet, une ferme laitière d'une étendue considérable peut être facilement exploitée par un seul homme, aidé de sa famille, sans qu'il lui soit nécessaire de prendre des auxiliaires au dehors. Sur une ferme de labour, au contraire, fut-elle d'une médiocre étendue, il faut presque toujours avoir recours à des bras étrangers. L'expérience a donné raison aux espérances homicides des landlords ; plus il y a de fermes laitières dans un district, moins grande est la population, moins lourde est la taxe des pauvres.

Dans les districts où les fermes laitières existent depuis longtemps, comme dans certaines parties du Buckinghamshire, du Berkshire, de rOxfordshire,du Somersetshire

et du Devonshire, la proportion des indigents, relativement à la population, n'est pas plus forte qu'ailleurs, mais la population n'a pas augmenté. Quant aux comtes où la conversion des fermes arables en fermes laitières s'est opérée plus récemment, la proportion des pauvres s'est notablement accrue, parce que le système n'a pas encore eu le temps de diminuer la population : la ruine des cottages y mettra ordre.

Tel est le cas dans certaines parties des comtés déjà nommés et de beaucoup d'endroits du Wiltshire, du Dorsetshire et du Hampshire.

A l'égard de ce dernier comté, l'Enquête constate les faits suivants : — « Ça et là des terres arables ont été converties en prairies, pour nourrir le bétail, dans le but d'obtenir des quantités considérables de lait. Partout où ce procédé a été suivi, nombre d'ouvriers ont' perdu leur emploi, et les gages de ceux que l'on a conservés ont subi une grande réduction. Dans d'autres endroits où le mode d'exploitation n'a pas encore été changé, on parle de le faire prochainement, et par anticipation on baisse le salaire.

« Un fermier du Dorset imposa dernièrement à ses ouvriers une réduction de i 6helling(4 fr.2S c.) par semaine. Je lui demandai si cela suffirait pour obvier aux exigences de la position. — Que puis-je faire? me répondit-il, je ne puis obtenir de diminution sur mon fermage. Mais je vais m'arranger, continua-t-il, pour mettre ma ferme en prairies ; cela coûte moins et c'est plus profitable. — Comment cela coûte-t-il moins? lui demandai-je. — Cela emploie moins de bras, me répondit-il. — Et que deviendront les ouvriers? — Ils émiyreront.

« Oui, ajoute l'auteur de l'Enquête, les fermiers désirent une réduction de 20 à2o p. c. sur le prix de leurs fermages. Lorsqu'ils reconnaissent qu'ils sont dans l'impossibilité de l'obtenir, ils se rabattent sur l'ouvrier ; mais comme, de ce côté| la marge, pour la réduction, n'est pas grande, ils ont

recours au nouveau mode d'exploitation qu'on vient d'în^ diquer. »

Ainsi qu'on le voit, ce système ne manque pas de zélés partisans ; déjà, il se pratique sur une grande échelle dans le Wiltshire, le Dorsetshire et le Hampshire : bientôt, il aura envahi les quarante comtés de l'Angleterre.

Malthus connaissait bien le caractère du peuple pour lequel il écrivait ses leçons homicides, et il n'aura manqué k son triomphe que de vivre assez pour voir appliquer ses principes dans toutes les branches de l'économie sociale. Avant lui, on mesurait la prospérité d'un peuple à l'accroissement de sa population; aujourd'hui, l'Angleterre pense qu'elle ne trouvera le bonheur et la tranquillité que dans l'extinction progressive de sa population. Encore un progrès , s'il est permis de qualifier ainsi la tendance antisociale qui caractérise le mouvement de concentration capitaliste, dans lequel l'Angleterre est emportée, et l'hypothèse posée par M. de Sismondi deviendra une réalité.

Supposons, avec ce judicieux observateur, qu'en faisant mouvoir un piston, le roi d'Angleterre accomplisse tout le travail nécessaire à la nation : industrie et agriculture, tout se ferait sans le secours de l'homme. Alors, l'aristocratie, heureuse et tranquille au sein de ses richesses, n'ayant plus à entendre les clameurs importunes du prolétariat, vivrait dans un isolement digne de son égoïsme. Eh bien, cette hypothèse posée, comme l'exagération extrême d'un système attentatoire à la dignité ainsi qu'a la liberté humaine, c'est l'idéal vers lequel l'Angleterre marche en ce moment.

Un dernier mot sur l'ignorance profonde dans laquelle on a tenu la population des champs. Suivant \eMomifig ChroniclCf il est presque impossible de tomber dans l'hyperbole en parlant de ce triste sujet. — « Ces pauvres travailleurs, dit-il, sont étrangers à tout ce qui demande une intelligence un peu réfléchie. Vous ne pouvez les examiner sans être péniblement frappé des ténèbres qui enveloppent leur esprit.

Jamais un rayon d'intelligence, un éclair de sentiment n'illuminent leurs yeux ni leur figure. Le caractère de leur visage accuse moins Thomme que la brute. Rien qui rappelle la majesté et Tindépendance de la créature de Dieu. Accostez l'un d'entre eux ; s'il n'est pas brutalement insolent, — et il est rare quïl le soit , — vous le trouverez timide et presque tremblant. Sa manière d'être, ses moindres gestes témoigneront de l'infériorité dans laquelle il croit être vis-àvis de vous. Il est gêné quand vous lui parlez , soupçonneux quand vous le questionnez. Il est manifestement mal à son aise tant que dure l'entretien, et singulièrement soulagé lorsqu'il a cessé.

«< Les fermiers eux-mêmes font tout ce qu'ils peuvent pour maintenir l'ouvrier dans cet état d'abrutissement. Le clergé et l'aristocratie s'y prêtent volontiers, mais c'est principalement de la part des fermiers que vient le plus grand obstacle au développement de l'instruction dans les campagnes.

«c Et voilà les hommes qui , trop souvent , comme administrateurs {guardtans ) des unions , sont chargés de veiller à l'éducation des pauvres ! Si, malgré leur répugnance ouvertement manifestée, ils sont obligés d'obéir à la lettre de la lor, ils ont bien soin de choisir des maîtres incapables, pour conserver précieusement l'ignorance parmi les travailleurs.

u Qui peut s'étonner que, soumis à un pareil régime, lé journalier des campagnes soit, de tout point, inférieur à l'ouvrier des fabriques? Le costume de celui-ci est en harmonie avec son travail et son époque , tandis que l'ouvrier des champs, gauche, maladroit, automatique dans chacun de ses mouvements , porte encore avec embarras la longue robe des siècles passés.

«« Son éducation n'est guère plus avancée que ne l'était celle de ses pères au temps de Guillaume le Normand. Depuis le onzième siècle, il n'a pas changé ^ tel il était alors, tel

il est aujourd'hui, t«n scandale physique, une énigme moraU, um momie humaine.

<t Aussi, continue Fauteur de l'Enquête, qu'est-ce que sa vie ? Elle flotte constamment entre le travail et l'aumône. Le docteur de la paroisse préside à sa naissance , souvent illégitime ; son corps débile est emmaillotté dans des langes fournis par quelque personne charitable , ou par une association de bienfaisance. Pendant les intervalles irréguliers du travail de son enfance, une école de charité lui mesure une grossière éducation. Lorsque l'ouvrage manque, lorsque l'âge ou la maladie l'empêche de travailler, le workhouse est son refuge.

« Dans ses maladies, il est visité par le docteur de la paroisse et secouru par son club; à sa mort, les frais de son enterrement sont payés sur le salaire de ses compagnons, si le club dont il est membre n'a pas fait banqueroute. — Le club est-il fermé, — comme cela n'arrive que trop souvent, — la paroisse trouvera quatre planches pour son cercueil ; quatre de ses voisins, plus pauvres que lui peut-être, sacrifieront le salaire d'une demi-^joumée pour le porter gratuitement à l'endroit du cimetière réservé aux indigents. C'est ainsi qu'il est rendu à cette terre , que , pendant un demisiècle, au temps des semailles et de la moisson, il a humectée de ses sueurs et enrichie de son travail !

X Telle est, sans aucune exagération, la manière dont vivent et meurent les journaliers agricoles... »

En présence des faits qui viennent de se dérouler sous les yeux du lecteur, on s'étonne peut-être que les vides causés par la faim dans la population rurale ne soient pas plus considérables ; on se demande comment, en dé|Ht d'une pénurie si complète et si générale, les ouvriers des champs peuvent prolonger leur misérable existence. Faut-il en faire honneur aux habitudes de bienfaisance de la société anglaise ? Mais la charité individuelle est impuissante à combattre un fléau dont l'immensité défie tous les remèdes. Quant à la charité officielle , elle n'a que ses workhouséis , et toutes les mesures ont été prises pour en faire un objet d'horreur et d'effroi. Encore une fois , comment le journalier des campagnes peut-il suppléer à l'insuffisance du salaire et à la frÀjuence des chômages?

Le problème s'explique tout naturellement par les aveux multipliés que renferme l'Enquête. Le supplément qui leur est indispensable , et sans lequel ils seraient réduits à mou-

rir de faim, eux, leurs femmes et leurs enfants, les ouvriers des campagnes sont fatalement obligés de le demandera des moyens désavoués parla loi. Des nombreux fermiers interrogés par le correspondant du Morning Chronicle, il n'en est pas, pour ainsi dire , un seul qui ne se plaigne des vols dont il est victime. Ses champs et ses jardins , ses bassescours et son étable payent, ainsi que ses greniers, cette dime de la misère. D'ordinaire, ce sont les plus jeunes enfants que les ouvriers envoient à la maraude. Si l'excitation des parents leur fait défaut , ils s'inspirent des conseils du besoin , assurés de la complicité et des éloges de leurs familles quand ils rapportent le fruit de leurs expéditions. Les archives de la justice criminelle qui enregistrent, chaque année , une progression considérable dans les délits commis par des enfants au-dessous de dix ans , ne confirment que trop les déclarations de l'Enquête. De plus , les ouvriers eux-mêmes , chaque fois qu'on les interroge sur les expédients à l'aide desquels ils réussissent h se soustraire , tant bien que mal, aux étreintes de la faim, accusent un embarras qui prouve assez clairement que leurs ressources supplémentaires ne sont pas toujours, sinon légitimes, du moins légales. Quand, après avoir fait le décompte de leurs salaires et de leurs dépenses , ils se voient pressés de questions , ils ne manquent pas de répondre : — qu'assurément il n'y a pas moyen de vivre, même en se condamnant aux plus rudes privations, — mais ils refusent uniformément d'entrer dans d'au très explications . n

Si décisive que soit cette réticence, l'auteur de l'Enquête ne s'est pas résolu, sans une vive répugnance, à porter un témoignage aussi accablant contre son pays ; il sentait que le coup ne frappe pas seulement sur les dix-huit millions de prolétaires qu'une affreuse nécessité pousse au crime, mais que la société privilégiée en est directement responsable. Quand une classe d'hommes, qui comprend les deux tiers de la nation, est réduite à choisir entre l'agonie de la

faim et le vol, ce n'est pas dans ses rangs que se trouvent les vrais coupables. Vivre en travaillant est pour l'homme un droit et un devoir, et malheur au pays qui condamne ses membres les plus utiles à tenir une école de vol au foyer domestique !

Ce sujet était difficile à traiter pour un écrivain anglais ; aussi l'auteur de l'Enquête n'a-t-il rien négligé pour se faire pardonner sa franchise accusatrice, qui dément si victorieusement les illusions que nourrit, ou plutôt qu'affecte de nourrir l'Angleterre, sur la condition matérielle et morale des serfs de l'agriculture et de l'industrie. — « Aux personnes qui croiraient, dit-il, que j'ai réveillé une vieille calomnie contre les journaliers agricoles, je ^répondrai que je n'ai point procédé à la légère, et que toutes mes assertions s'appuient sur les déclarations des propriétaires, des fermiers, des gardiens des pauvres, des gouverneurs des workhouses, des ministres des paroisses et des magistrats des comtés. »

Il faut donc que le privilège en prenne son parti et qu'il se résigne à mesurer l'œuvre de démoralisation qui s'est accomplie, sous sa pernicieuse influence, dans les rangs de la population rurale.

Si le maraudage et le vol servent, en général, d'appoint à l'insuffisance du salaire dans les campagnes, l'Enquête rend compte d'un genre de spéculation beaucoup plus criminel encore, puisqu'il ne s'arrête pas toujours devant le meurtre et l'assassinat.

Dans les comtés agricoles, il n'est guère de paroisse ou d'union qui n'ait une société portant le nom sinistre de club de la mort. Presque toujours, ces clubs sont formés par un entrepreneur de pompes funèbres et par le tavernier chez lequel se réunissent les sociétaires. On peut voir souvent aux fenêtres des public-houses des placards portant ces inscriptions : AU flesh is grass, toute chair est du gazon; In the middle of life we are in death, au milieu de la vie.

di DE U DÉGADBNCB

nous somme» dans la mort, -^ et autres senleiic^s du même genre. Au bas de ces affiches, sont peints use léte de mort et des os en eroix.

Ces elubs ont leur raison d'être dans l'extrême dësir éprouvé par le pauvre d'avoir un enterrement déeent. La crainte d'être inhumé comme indi§^iit, aux frais de la paroisse, est, pour l'ouvrier des campagnes, la préoccupation de sa vie.

On comprendra peut-être difficilement, en France, ce sentiment qui prend sa source dans les idées de religiosité particulières au peuple anglais. J'ajouterai qu'en Angleterre il est aussi coûteux de mourir que de vivre. En effet, rien n'a autant contribué h l'établissement de ces sociétés, que l'énorme dépense à laquelle le pauvre est invariablement condamné, s'il veut obtenir une sépulture. L'enterrement le plus ordinaire ne coûte pas moins de 4 livres (100 fr.), et sotrvent il est payé 6 livres (4^ fr.).

Il y a quelque chose de si étrange, pour les mœurs françaises, dans ce souci constant des ouvriers agricoles de la Grande-Bretagne, que je ne puis me dispenser d'entrer dans quelques détails qui ne seront pas d'ailleurs inutiles pour faire comprendre l'horrible spéculation dont cette loterie, tirée par la mort, est trop souvent l'occasion.

La plupart de ces clubs n'admettent point de membres âgés de moins de quatorze ans et de plus de soixante ; mais, chaque membre a le droit de désigner, moyennant cotisation, un nominataire {nomineé), dont l'âge et l'état sanitaire échappent à tout contrôle. A la mort du nominataire, le membre qui l'a désigné reçoit le prix de l'assurance, lequel est, au contraire, remis au nominataire s'il est le survivant. La somme payée dans les deux cas est au plus bas de 2 livres 14 shellings (67 fr. 50 cent.) et au plus haut de 9 à

10 livres (ââ5&â50fr.).

L'auteur de l'Enquête, après avoir exposé la constitution de ces sociétés, se demande si la mortalité est plus grande

[mrmi les membres qui en font partie que parmi les autres personnes, et il répond que, d'après les renseignements dont il s'est entouré, il faut reconnaître qu'il en est ainsi ; il ajoute que les statistiques font naître de graves et terribles soupçons à ce sujet.

— «Au surplus, poursuit-il, ces soupçons sont confirmés, non-seulement par la comparaison des différents chiffres de la mortalité , mais encore par les faits révélés lors du procès de Mary May.

« Le révérend M. Wilkins, vicaire de Wickes, me dit que, dès l'arrivée de Mary May dans sa paroisse, il avait résolu de surveiller attentivement sa conduite, parce qu'il avait appris que quatorze enfants de cette femme étaient morts d'une manière subite. Après avoir séjourné quelques semaines dans la paroisse de Wickes, Mary May alla requérir le vicaire d'enterrer un de ses enfants, la jeune Éliza, âgée de dix ans, jolie et de bonne mine la veille encore. Le vicaire exprima la surprise que lui causait une mort si soudaine. — « Oh ! s'écria Mary May, elle s'est éteinte comme une chandelle, ainsi que tous mes autres enfants, n

4 A peu.de temps de là, Mary May revint chercher le vicaire et le pria d'enterrer son frère aussi vite que possible. Les soupçons de M. Wilkins s'éveillèrent et il essaya, mais vainement, de retarder les funérailles de quelques jours, pour faire une enquête. Une semaine plus tard environ, Mary May lui demanda de signer un certificat constatant que son frère était en parfaite santé quinze jours avant son décès, — cette époque étant, comme on l'apprit ensuite, celle où elle avait fait entrer son frère, en qualité de nominataire, dans le club de la mort de Harwich. Sans cette pièce, disait-elle, le club ne voudrait pas la payer. Le corps exhumé, on retrouva, dans les entrailles, une dose considérable d'arsenic, et Mary May fut arrêtée, jugée et condamnée. Avant son exécution , elle refusa de faire aucune révélation, mais elle laissa échapper ces mots : u Si je disais % 5

tout ce que je sai», le bourreau aurait de la besogne pendant un an, »

<( 11 y aurait peut-être quelque imprudence à attacher trop d'importance à la déclaration d'une aussi misérable créature , mais , si Ton rapproche ces paroles de toutes les circonstances que le procès révéla sur les voisins et les complices de Mary May, si l'on observe ci quel chiffre extraordinaire s'élève la mortalité dans les clubs de la mort, on trouvera certainement que l'opinion qui existe généralement sur les funestes efiets de ces sociétés n'est pas sans fondement

«( Que de fois n'a-rt-on pas entendu des femmes de la basse classe dire , en parlant de l'enfant d'un voisin : — «c Oh ! soyez-en sur, l'enfant ne vivra pas, il est du club de la mort. y> — Dans les districts qui possèdent des clubs de la mort où les enfants sont admis, on voit se présenter si fréquemment des exemples d'une telle négligence, qu'on est forcé de croire qu'elle est volontaire et calculée. »

« Lors même que l'institution des clubs de la mort ne pousserait pas aux crimes les plus abominables , elle ne serait pas moins regrettable , à raison de la dangereuse influence qu'elle exerce sur la moralité publique. Un nombre considérable de personnes n'entrent dans ces sociétés que par spéculation , pour choisir un nominataire à leur gré , quels que soient son âge ou sa santé ; car, bien que certains règlements n'admettent que des personnes bien portantes , aucun soin n'est pris pour en assurer l'exécution. Un petit boutiquier de village auquel je parlais de ces clubs me dit : « Je n'en ai jamais fait partie qu'une fois, pour y faire entrer une de mes vieilles tantes âgée de quatre-viiigt-deux ans. Elle était au workhouse , et je pensais qu'elle serait d'un bon rapport; mais quand, après avoir payé trois ans pour elle , je vis qu'elle ne se décidait pas à mourir , je n'ai pas voulu continuer plus longtemps. £h bien, croiriez-vous que trois mois après que j'eus cessé de payer, elle s'est imaginé

de mourir? Que je sois pendu si je n'y ai pas perdu iO livres, car le club ëtait alors Irès-solvable ! »

« On me cita d'autres exemples de personnes qui , après avoir payé quelque temps pour des femmes âgées ou des vieillards, se retiraient du club, parce que la mort du nominataire se faisait trop attendre. )>

J'ai laissé la parole à l'auteur de l'Enquête sur ce sujet qui prête à tant de douloureuses réflexions , cat il montre jusqu'à quelle profondeur la population rurale a été démoralisée par l'excès de la pauvreté. Tous les commentaires n'ajouteraient rien à la signification de cet effrayant récit.

Que la cupidité enfante le crime dans tous les pays du monde , cela n'est malheureusement pas douteux ; mais où trouvera-t-on , ailleurs qu'en Angleterre , des sociétés nées d'une idée religieuse, et transformées en école publique d'assassinat, sous le pressant aiguillon de la faim ?

La détresse qui, depuis des siècles, pèse sur l'ouvrier des champs, l'a réduit à un tel état de dégradation, qu'il a presque perdu le sentiment de ses souffrances, et que si, parfois, l'excès du mal le pousse à l'agitation , il n'a pour stimulant que la plus grossière superstition; pour arme, que l'incendie.

Au mois de mai i838, par exemple, l'Angleterre apprit, avec effroi, qu'elle venait d'échapper à une révolte de paysans et que le sang avait coulé. — Dans un pays où la présence d'un constable suffit , d'ordinaire , pour dissiper des milliers d'hommes, une vive inquiétude devait agiter les esprits. Que s'étaît-il passé? Un inconnu avait causé tout ce tumulte.

Doué d'une haute et noble stature, d'une force herculéenne, la mâle beauté de ses traits, la merveilleuse facilité de son langage inspiré, l'avaient bientôt mis en crédit parmi les paysans du comté de Kent. 11 venait, au nom de Dieu et la Bible à la main , offrir à tous ces déshérités les perspectives d'un meilleur avenir; pour enflammer leur ima-

gination, il leur promettait de vastes domaines, il tonnait contre l'injustice dont ils étaient victimes et les conviait à une félicité sans bornes. Ses paroles, appuyées de force citations bibliques, rencontrèrent un écho au sein de cette population courbée, depuis si longtemps, sous le niveau de l'infortune.

Bientôt, il fut Jésus-Christ en personne , et pour inspirer la confiance, il laissait voir, sur ses mains, les stigmates sacrés qui témoignaient de sa divinité. L'effet de ces impos- tures fut prodigieux; l'enthousiasme une fois au comble, le prétendu messie crut que le moment d'agir était arrivé : résolu à frapper un grand coup, il leva l'étendard de la révolte.

 son appel, un grand nombre de paysans se rassemblèrent, sous ses ordres, au village de Boughton. Il se faisait remarquer à leur tète par sa haute taille et son air inspiré. Un drapeau bleu et blanc surmonté d'une miche de pain, symbole des besoins du peuple, précédait cette troupe armée de bâtons et dans laquelle on comptait à peine quelques armes à feu.

Une colonne d'infanterie fut dirigée sur le point du rassemblement , sous le commandement de plusieurs officiers et d'un major. Gourtenay , tel était le nom pris par le chef de la croisade , brûla la cervelle au lieutenant qui se préparait à l'arrêter. Les rebelles n'attendaient que ce signal ; ils s'élancèrent au pas de course sur le détachement qui , enveloppé^de toutes parts, répondit par une effroyable décharge

A eeite attaque. Courtenay tomba pour ne plus se relever,

avec sept de ses partisans ; sept autres reçurent des blessures sérieuses, et vingt-sept prisonniers restèrent entre les mains des soldats.

Le gouvernement fit publier que le chef des révoltés n'était qu'un insensé récemment échappé d'un hôpital de fous, et tout fut dit ; le rideau tomba sur ce drame qui semble emprunté aux légendes du moyen âge.

Lorsque Courtenay eut été frappé sur le lieu du combat, les paysans qui marchaient avec lui voulurent partager son sort. — <i Les femmes, écrit un auteur, allèrent relever son cadavre : elles se disputaient les boucles de sa chevelure et les lambeaux de ses vêtements ensanglantés ; on en surprit une qui s'efforçait d'introduire un peu d'eau dans la bouche dé Courtenay, parce qu'il avait dit qu'avec ce secours, il ressusciterait au bout d'un mois, n — Les paysans lui demeurèrent fidèles jusqu'à la tombe, et son cercueil ne manqua ni de larmes ni de prières, en dépit de la force armée, impuissante à comprimer ce muet désespoir.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans cet épisode, c'est que les sectaires, qui s'étaient groupés autour du faux messie, avaient tous une vie irréprochable, à l'exception peutêtre d'un seul. Ce n'étaient ni des enfants turbulents, ni des homs^s sans aveu ; quatre seulement étaient inscrits au bureau de la charité paroissiale, et tout le reste vivait ho«)orabkment de son travail.

Une société philanthropique se substitua au gouvernement pour rechercher les causes de cette levée de boucliers. L'enquête entreprise à ce sujet rejeta la responsabilité de celte espèce d'insurrection sur l'ignorance héréditaire des populations agricoles, et sur l'isolement dans lequel elles se succèdent sous le poids de l'oppression morale.

11 dénature évident que Courtenay n'avait pu réussir qu'auprès d'une population livrée à la plus complète ignorance ; mais, vers quel avenir se précipitaient ces paysans, à la voix de leur chef? N'était-ce pas vers la terre promise de l'affranchissement ? Que signifiait l'emblème autour duquel ils marchaient si résolument, sinon la revendication du sol fécondé par eux et possédé par l'aristocratie ?

Personne n'a oublié l'histoire toute récente des hauts faits de Rébecca et de ses enfants. C'était en 1843, dans la principauté de Galles : l'établissement d'un nouveau péage sur la route d^ Carmarthen à Saint-Clar souleva l'indigna-

tion des villages des environs, et peu de temps après, une trentaine d'hommes, barbouillés de noir, commandés par un chel' déguisé en femme et prenant le nom de Rébecca, vinrent en plein jour détruire la barrière qui imposait un nouveau tribut aux populations d'alentour. Plusieurs fois, la barrière fut replacée, mais elle fut aussi souvent démolie. Cette protestation contre un des abus qui pèsent le plus sur les campagnes rencontra de nombreux partisans dans les comtés voisins, et toutes les barrières tombèrent, presque instantanément, sous les coups vengeurs des Rébeccaïtes qui semblaient se multiplier sur ce territoire.

Un vif intérêt s'attacha, dés le début, à cette guerre entreprise contre les barrières ; indépendamment de l'attrait qui accompagnait ces expéditions mystérieuses, quoique exécutées à la face du soleil, on ne pouvait s'empêcher de reconnaître une véritable grandeur dans la manière dont s'accomplissait cette œuvre de destruction et de vengeance. Jamais on n'eut h signaler un vol commis par un Rébeccaïte , pendant toute la durée de cette campagne. Jamais une barrière ne fut attaquée, sans que, préalablement, le garde eut été sommé de déguerpir. On lui laissait tout le temps nécessaire pour enlever son mobilier et mettre sa famille à l'abri. A l'expiration du délai, l'exécution commençait ; si le garde avait cru devoir rester à son poste, il était battu, voyait brûler ses meubles, et bientôt la barrière tombait sous les efforts de la bande. Cependant, des sentinelles placées sur^ tous, les points protégeaient les travailleurs et éloignaient les curieux à coups de fusil. Au bout de quelques minutes, Rébecca disparaissait avec ses enfants, et la police, en arrivant, ne trouvait plus que des débris.

Après les barrières, ce fut le tour des workhouses, ces maisons de force où la pauvreté est punie, à l'égal du crime, par la réclusion. Les Rébeccaïtes ne craignirent pas de s'aventurer dans la ville de Carmarthen pour détruire le workhouse. Les fermes furent bientôt attaquées, les pro-

priétaires menacés; Rébecca avait juré une guerre à mort aux abus, et voulait venger à la fois tous les griefs du peuple.

Partout où un certain nombre d'hommes se levaient pour s'associer à cette manifestation armée du peuple des campagnes, celui qui les commandait prenait le nom et le costume de Rébecca; le second s'appelait miss Cromwell. Il existait une organisation redoutable entre toutes ces bandes. Quand une expédition était décidée, des feux s'allumaient sur les montagnes pour rallier et diriger les détachements ; des instructeurs formaient les conjurés au maniement des armes et à la discipline militaire. Pour un moment, on put croire qu'une révolution sociale allait se répandre du pays de Galles dans les quarante comtés de TAngleterre. Le gouvernement mit en marche des régiments de dragons ; mais que pouvaient des troupes régulières contre des ennemis invisibles, qui trouvaient partout un asile et des complices?

Alors, il fallut abandonner les mesures de répression pour quelques concessions plus apparentes que réelles, mais Iiabilement ménagées. Ce fut assez pour désarmer Rébecca et ses enfants ; à l'insurrection militante succéda le pétitionnement pacifique, cette admirable moquerie inventée par les oppositions constitutionnelles.

Et cependant, des paroles hardies levaient parfois retenti dans les réunions des Rébeccaïtes, s'il faut en croire le Times qui tenait les procès- verbaux : « Bébecca, disait un fermier, c'est la pauvreté, et ce qui entretient Rébecca, ce sont les abus» »

Les habitants du pays de Galles n'ont pas osé tirer de la situation la conclusion que leurs pères, dans leur fière rudesse, eussent poussée jusqu'au bout. Avec la détresse croissante, Rébecca se relèvera-t-elle ?

En attendant, ce n'est plus par la guerre au grand jour que les habitants des campagnes font éclater leurs ressenti-

ment$, c'est par le feu< — Oui, à défaut de ces résolutions énergiques que rintdligcuce et la pratique de la liberté peuvent seules commander, l'ouvrier des champs recourt à l'arme des esclaves, il se fait incendiaire : — c'est ici le cas de montrer quelle difierencc existe entre les ouvriers des villes et ceux de ragrieulture.

Dans les centres manufacturiers, les ouvriers négocient avec les maîtres; ils débattent les tarifs, se mettent en grève et s'efforcent d'organiser une résistance collective contre le despotisme du capital. Ce n'est jamais que par exception que la violence accompagne ces coalitions, fragiles sauvegardes du droit qui appartient à tous les hommes de vivre en travaillant.

Dans les campagnes, les mêmes circonstances amènent des résultats d'un caractère plus agressif, et il ne faut pas s'en étonner. L'ouvrier agricole ignore la pratique et les ressources de la solidarité. Il est seul pour mesurer ses douleurs, il est encore seul pour combiner et exécuter sa vengeance. L'incendie est son arme favorite.

u Depuis deux années, dit l'Enquête, le nombre des incendies a' augmenté d'une manière vraiment effrayante, dans les comtés de Suifolk, d'Essex et de Cambridge. C'est principalement dans le Suffolk, que ces crimes se reproduisent le plus fréquemment. Il y a eu des époques où, comme à présent, les populations étaient effrayées, la nuit, par le spectacle des flammes qui dévoraient les fermes ainsi que les meules de blé et de foin. Les enquêtes ont démontré que, durant chacune de ces sinistres périodes, les salaires, comparés au prix du blé, étaient remarquablement bas. C'est en 4816 et en 1817 que les incendies se multiplièrent. Le prix du blé, en 1816, était de 8o shellings 9 deniers (107 fr. 15 c), et, en 1817, à 89 shellings 1 denier (111 fr. 35 c). Le salaire, dans la première de ces années, était de 10 shellings (12 ;fr. 50 c), et dans la seconde, de a shellings (15 fr. 75 c.) par semaine.

K En i825, les incendies ne diminuèrent pas ; le blé valait 68 shellings 7 denieirs (83 fr. 70 c.), et le salaire était à B shellings 6 deniers (10 fr. 60 c.).

« £n 1845 et en 1844, le fléau reparut; le blé était, en 1845, à 54 shellings (67 fr. bÔ c), et le salaire à 8 shellings (10 fr.). En 1844, le blé se payait M shellings 5 deniers (64 fr. 05 c), et le salaire était tombé à 7 shellings (8 fr. 75 c).

« Pendant le cours de ces deux années, il n'y eut pas moins de quatre-vingt-neuf incendies dans le comté de Suffolk, et la majorité de ces incendies eut lieu dans les endroits où le salaire était le plus bas.

(( Pendant le trimestre finissant le 29 septembre 1 849, la moyenne du blé était de 45 shellings 9 deniers ; le salaire, dans les parties du comté où les incendies ont récemment éclaté, n'était plus que de 6 shellings par semaine.

«c Depuis le mois d'août dernier, il n'y a pas eu moins de dix-sept incendies dans une portion du comté de Suffolk , d'environ quinze ou vingt milles de long sur douze ou quinze milles de large. Dans les comtés d'Essex et de Cambridge , les incendies ont été presque aussi nombreux que dans le Snffolk, et il n'y a pas le moindre doute que leur origine ne soit due à la même cause. La valeur des propriétés ainsi détruites s'élève à des sommes considérables. Ce fléau semble si bien être le résultat d'un système, que certains districts des comtés de Suffolk, de Cambridge et d'Essex ont été mis au ban par les compagnies d'assurance, qui refusent de contracter à quelque prix que ce soit !

« J'ai poussé aussi loin que possible mes investigations sur les causes de ces incendies multipliés, dit le correspondant du Moming Chronicle, et je n'ai pu arriver à une autre conclusion que celle-ci : Les incendies proviennent de la misère et du mécontentement des classes ouvrières» « Un gentleman, occupant une position élevée dans

une paroisse qui a payé son tribut à l'incendie, me dit qu'en 1844 il avait étudié ce sujet avec la plus grande attention, qu'il avait assisté à beaucoup d'incendies et que, dans sa conviction, ils devaient presque tous être attribués à l'insuffisance du salaire. Il ajouta que les incendies de cette présente année provenaient de la même cause, et tous les gens habitués à réfléchir partageaient cet avis.

if Rien ne semble annoncer, continue le Mornvng Chronicle, qu'il y ait parmi les paysans des sociétés secrètes pour organiser les incendies. Cependant, de l'avis même de la police et des habitants les mieux informés, il se rencontre à peine un cas d'incendie où le coupable ne soit connu dans le village voisin. A Dalham, à Gazeley et dans quelques autres petits villages de Risbridge-Union, le peuple est évidemment porté à cacher les délinquants. — Les habitants de Dalham, non-seulement refusent d'aider à éteindre les in^ cendiesj mais encore ils sont allés jusqu'à couper les tuyaux des pompes et à faire feu sur les pompiers, n

Du reste, qu'il y ait ou non des sociétés secrètes pour la mise à exécution de ces crimes, toujours est-il qu'il existe, dans les populations agricoles, une mutualité de haine contre ceux qui les exploitent. « C'est ce que prouve, dit l'Enquête, la réponse des ouvriers. » Leur parlez-vous des maîtres, dont les propriétés ont été brûlées, ils s'écrient : « Oh ! il n'a que ce qu'il mérite ; il écrasait le pauvre monde. »

(( Les fermiers qui passent pour de braves gens sont épargnés, pour la plupart, quoique des incendies éclatent partout autour d'eux. Un gros fermier, résidant h cinq ou six milles de Burg et cultivant plus de mille acres, peut servir d'exemple à ce sujet.

— « Oh ! mais c'est que c'est un brave homme, me disait un ouvrier à qui j'en parlais ; c'est un des meilleurs cœurs qu'il y ait aux environs; aussi, n'a-t*il jamais eu une gerbe de brûlée. Oui^ oui, jamais meilleur homme n'a chaussé un soulier de cuir. Tous les pauvres gens l'aiment, il n'a pas

honte de leur parler quand il les rencontre, et il est toujours heureux de rendre service à un pauvre diable dans le besoin. »

Ému devant cet affligeant spectacle , l'auteur de l'Enquête, après avoir constaté de nouveau que les incendies augmentent en proportion de l'abaissement du salaire, déclare qu'il n'ose pas conclure. Son silence a quelque chose de plus formidable que toutes les paroles. Ce n'est pas, en effet, depuis deux ans seulement, ni dans quelques comtés isolés, que l'incendie promène ses ravages sur les campagnes de l'Angleterre. Le mal ne peut qu'empirer, puîscfùe l'appauvrissement constaté des fermiers les forcera de se montrer plus durs que jamais envers leurs misérables ouvriers. En présence de cette menace suspendue sur l'Angleterre, admire qui voudra les procédés sans cesse améliorés de son agriculture, les merveilles de sa production !

Ce n'est là, je le répète, qu'une des faces de la question dont voici le côté principal : — l'Angleterre, chaque année, dépend de l'étranger pour le quart de sa subsistance. — Par le libre commerce des céréales, mesure nécessaire, fatale dans ce pays, ses propriétaires sont ruinés , — ses fermiers sont ruinés, — et les ouvriers des champs en sont réduits h chercher dans le crime satisfaction à leurs besoins ou à leurs vengeances.

Maintenant, dans quelle proportion cette ruine, — qui est celle de dix-huit millions d'hommes sur vingt-six millions, — influe-t-elle sur la consommation intérieure du pays, et quel est l'état des manufactures? C'est ce que vont apprendre les chapitres suivants.

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