LIVRE QUATRIÈME
MÊu créaa piiMto 09 «Ttt eré^iê prÎ9é.
Les économistes, aussi bien que les financiers de nos jours, confondent souvent le mécanisme de la circulation avec le crédit en lui-même, et cependant rien n'est plus distinct. Entre les banques et le crédit, il y a la même différence qu'entre le moyen et la cause. Indépendamment de toute forme, le crédit n'a que deux sources : l'agriculture, que Sully appelait les mamelles de l'État, la production manufacturière, dont Golbert avait senti toute l'importance. Le commerce et la marine, si considérables qu'on les suppose, ne sont eux-mêmes que les instruments servant à mettre à la disposition des consonmiateurs les produits agricoles et manufacturiers du dedans et du dehors. Ce sont
DE LA DÉCADENCE DE L'ANGLETERRE. Ii9
donc, en thèse générale, des éléments d'organisation secondaire.
Quelques peuples, il est vrai, ont fait du commerce maritime le principal objet de leur activité. Dans l'antiquité, Tyr et Garthage, Venise et la Hollande dans Tère moderne, ont atteint et conservé, pendant plus ou moins de temps, une haute prospérité. La Grande-Bretagne a succédé à la Hollande comme celle-ci avait succédé à Venise, et cependant, malgré l'avantage particulier qu'elle devait à son agriculture et à son industrie, sa fortune maritime, comme on l'a vu, est à son déclin.
On ne saurait donc trop se garder de mesurer la richesse véritable d'un peuple sur le nombre de ses vaisseaux ou de ses maisons de banque. Si perfectionnés que puissent être l'organisation du crédit et l'appareil de la circulation en Angleterre, cela ne prouve pas que son crédit repose sur des bases fortes et durables. G'est ce que je vais examiner.
On sait en quel état de délabrement est tombée l'agriculture, on connaît les causes de cette situation. Quoi que fasse l'Angleterre, elle ne pourra jamais tirer de son sol les aliments nécessaires & sa population qui multiplie sans cesse. On sait également comment, l'épuisement de Tagriculture réagissant sur les manufactures, celles-ci sont à la veille d'une inévitable catastrophe. Est-il besoin de répéter que les manufactures, en se mettant à la merci d'une concurrence effrénée, n'ont pu se soutenir, dans ces derniers temps, qu'au prix des plus ruineux sacrifices, et que ces sacrifices touchent à leur dernière limite?
Or, quand les seuls éléments essentiels de la richesse viennent à manquer à l'Angleterre, — et cela ne saurait plus être douteux, — ne peut-on pas afiirmer que son crédit est dénué de solidité?
Des faits nombreux, irrécusables, viennent d'ailleurs confirmer cette opinion. Le retour périodique et la fréquence croissante des crises commerciales dont l'Angleterre est le
théâtre depuis la paix de 1815, ne laissent aucune incertitude à cet égard. On a voulu, pourquoi le nierais-je? élever à rétat de système la nécessité des interruptions sulôes par les affaires commerciales. C'était, disaitHxn, un moyen de liquidation qui n'était pas sans avantage, puisqu'il permettait de dresser en quelque sorte l'inventaire des principales maisons de commerce. Étranges remèdes, en vérité, qui doivent finir par tuer le malade, sous le prétexte de tuer la maladie !
Qu'au retour de la paix, ayant à liquider l'àiorme passif d'une guerre de vingt-cinq années, l'Angleterre ait subi une crise, cela se conçoit. La cessation des hostilités, en changeant les conditions économiques de la prodQctt<Hi et du commerce, devait déterminer un moment d'arrêt dsms les affaires. Mais qu'on ne l'oublie pas, l'Angleterre a vu augmenter ses embarras, à mesure qu'elle s'éloignait de la période de guerre qu'elle venait de parcourir, bi^» que le développement do ses instruni^its de crédit reçut chaque jour de nouvelles améliorations. Ge qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'à cette époque, son agriculture n'était pas moins florissante que son industrie. La première était pr<vtégée par des tarifs qui lui garantissaient des prix élevés, et la manufacture, de son côté, n'ayant pas encore de rivales, dominait les marchés des deux mondes. Cependant, depuis trente ans, le commerce et l'industrie de la Grande- Bretagne n'ont fait que marcher de catastrophes en catastrophes. 11 y a donc quelque chose de plus important pour un pays que l'accroissement de la richesse commercii^ et manufacturière, c'est le mode de distribution du revenu général.
Quoi qu'il en soit, et pour rester dans l'ordre d'idées que je veux parcourir, je dirai que les crises financières de 18â5, 1856, 1839 et 1847, ont suivi ou précédé les crises qui se déclarèrent en 1819, 1829 et 1841 dans l'industrie cotonnière. Sans en chercher les causes spéciales, en feut-ii
WR L'ANGLETERRE. «fi
davantage pdur prouver que nulle part le crédit ii*est soumis k de pareilles fluctuations?
Quant à la France, au contraire, où les moyens de crédit sont cependant si inférieurs à ceux dont dispose la Grande- Bretagne, ni les révolutions de {830 et de 1848, ni la disette de 1846-47, ni les folies entreprises, ni le contrecoup <ks crises extérieures, n^ont enfanté des désastres comparables à ceux que rAngleterre a subis à tant de reprises. Que doit-on en conclure? Qi^ si le mécanisme du crédit est moins perfectionné en France qu'en Angleterre, il y est du moins plus solidement établi.
Certes, je ne me dissimule pas combien est vieieuse et insuflSsante l'organisation financière de la France. Je sais tout ce que l'esprit de concurrence et de monopole a répandu de maux sur mon pays depuis vingt-cinq ans, mais je constate avec bonbeur que les deux sources vives de la production agricole et manufacturière n'étant point taries cbez nous , comme elles le sont en Angleterre, le cbamp de l'avenir n'est pas fermé pour la France comme il Test pour la Grande- Bretagne. Chez nous le fonds reste, l'instrument seul est à perfectionner.
En Angleterre, la propriété est grevée au delà de sa valeur, les deux tiers du capital anglais sont engagés dans les emprunts hypothécaires, la dette est de 22 milliards, et l'impôt plus lourd que chez nous , après avoir dévoré les crédits ordinaires, ne s'alimente plus que par les expédients extraordinaires, comme Yincome^tax, moyen réservé jusqu'à ce jour pour les nécessités de la guerre. Cette taxe, temporaire et patriotique, décrétée en sus de toutes les taxes * habituelles, pour trois années seulement qui devaient expirer d'abord en 4845, puis en i849, quand cessera-t-elle ? Quelques personnes, je le sais, ont été frappées d'une légère économie opérée sur le budget de 4850, mais ont-elles réfléchi que la réduction portait en partie sur les moyens de défense du pays, et que l'équilibre était dû seulement aussi
m DE LA DÉCADENCE
au maintien de Vineame'-tax, qui, de l'aveu de tous les hommes d'État, achève d'épuiser le pays, et mange, par anticipation, les ressources de scUut public.
Si la France n'a que trop marché dans cette voie funeste, elle est encore. Dieu merci! hien loin d'être arrivée au même point que sa rivale , et la démocratie pourra cicatriser ses plaies, avant qu'elles soient devenues incurables.
Ce n'est pas une impression toute personnelle que je formule ici ; je ne fais que traduire les paroles de VÈdinburgh Magazine, lequel dit, dans son numéro du i^' avril i850, que u si jamais capitalistes ont dû être préoccupés d'une interruption ou même d'une cessation complète dans le payement de leurs rentes, ce sont, à coup sûr, les capitalistes anglais. >» — « Ils pensent, dit l'auteur de l'article, que tout intérêt peut être impunément ruiné dans le pays , sans qu'ils soient eux-mêmes engoufirés dans le naufrage; trompés par la parfaite régularité avec laquelle leurs rentes ont été servies depuis cent cinquante ans, ils ne peuvent concevoir qu'il en soit autrement. Ils s'attendraient plutôt à ne pas voir le soleil se lever le matin, qu'à ne pas recevoir exactement leur dividende en janvier et en juillet. Leur confiance pourrait s'évanouir bientôt cependant, car c'est sur le revenu national que leur créance est servie, et le revenu national a reçu de mortelles at* teintes. »
11 faut bien, en effet, que le revenu national soit gravement menacé, pour que l'opposition parlementaire prenne sur elle la responsabilité de demander la réduction de l'armée de terre et de mer, au milieu de l'Europe en armes, et qu'elle aille même jusqu'à tenir en réserve, dans son programme, l'abandon des colonies.
Comprend-on l'Angleterre sans colonies?
On me permettra donc de poser en fait que, indépendamment de sa constitution organique, et si parfait que
DE L'aNGLETBRRE. 123
puisse en être le mécanisme, le crédit en Angleterre ne repose que sur un mensonge.
Est-il besoin maintenant de jeter un coup d'oeil sur ses établissements de crédit? Je le ferai en quelques mots, moins pour ajouter h un argument sans réplique, que pour en finir avec un préjugé trop répandu sur le continent.
La banque d'Angleterre est la clef de voûte de l'organisation financière de la Grande-Bretagne. Tous les intérêts commerciaux et industriels viennent se rattacher à ce grand centre. Sa charte a été renouvelée, en 4844^ pour neuf années. Elle peut émettre des billets sur garantie jusqu'à concurrence de 14,000,000 délivres (550,000,000 de francs), sauf à obtenir du gouvernement l'autorisation de reculer cette limite. Quant au papier que le département des émissions de la banque {Issuing department) peut mettre en circulation, en dehors de ce maximum, il doit être représenté, dans ses coffres, par une égale quantité d'espèces métalliques qui lui auraient été remises en dépôt.
Les garanties qui doivent répondre de l'émission des i 4,000,000 de livres ncse composent que pour une faible partie d'effets de commerce, la banque ayant à peu près abandonné l'escompte des valeurs commerciales. Ces garanties consistent, soit en bons de Téchiquier qu'elle reçoit pour gages d'avances faites au trésor, soit de rentes consolidées qu'elle achète pour tenir lieu de numéraire improductif.
Quant à sa réserve métallique, elle provient exclusivement des dépôts qui lui sont confiés, tant par les établissements publics que par les particuliers, et pour lesquels elle ne paye aucun intérêt. Son capital était primitivement de 44,555,000 livres (565,825,000 francs) ; mais, depuis longtemps, il a été absorbé par le gouvernement, qui lui en paye lïntérét a 5 pour iOO. En 1825, elle fit une nouvelle avance au gouvernement de 15,080,000 livres (527,000,000 de francs); de sorte qu'aujourd'hui, et malgré les remboursements opérés dix ans plus tard, elle est intéressée pour
près de 700 million» dans la dette flottante ou consolidée.
Deux choses sont à considérer sur ce point : la première, que la banque d'Angleterre n'a plus un centime pour répondre du payement de ses effets, situation anormale pour un établissement de crédit qui ne doit emprunter son influence qu'à sa solvabilité personnelle. En effet, par Timniobilisation de son capital, elle n'a plus à offrir que des garanties purement morales au public, et n'est, en réalité, qu'une fabrique de papier-monnaie, pour la juger avec les doctrines de l'école de Smith,
La seconde, c'est qu'après avoir disposé de la totalité de son capital, on s'étonne qu'elle ait pu prêter au gouvernement une somme de plus de 300 millions. D'où venait cet argent? Gomment a-t-elle prêté ce qu'elle n'avait pas? La réponse est facile. La banque d'Angleterre tient dans ses mains la planche aux assignats, et elle a battu monnaie. Mais c'est le public qui a été, dans cette circonstance, le véritable préteur, en recevant comme espèces les billets de banque mis k la disposition du gouvemem^it, billets à cours légal et forcé, ce qui n'empêche pas la banque de se faire paya* un intérêt annuel de â et demi pour cent par le trésor.
Pour ce qui est du gouvernement , sa position n'est pas plus honorable. Tuteur légal d'une natton de vingt-huit millions d'hommes, il fait avec la banque un commerce que l'opinion flétrit, avec raison, comme frauduleux. Au lieu d*emprunter de l'argent pour ses besoins , il se fait donner des billets par la banque, en échange de. coupons de rente, nu de oertificats de la dette flottante. En d'autres tenues, le gouvernement et la banque échangent entre eux du papier de circulation, comme ces commerçants gteés qui ne reculent leur faillite qu'en eourant à la banquer<Hite.
Si la banque n'a de garantie que dans les engagements du trésor, sur quelle garantie rq>osent, k leur tour, les engagements du trésor, sinon sur l'impôt qui a atteint ses der^ nières limites ?
DE l'âNGLETEBRE. 125
A quoi bon poursuivre Texainen approfondi do la situation financière de la banque d'Angleterre et des banques publiques et privées dont elle est le suprême régulateur ? Tout est dans le fait que je viens de signaler.
J'ai dit que la banque d'Angleterre négligeait de plus en plus l'escompte des valeurs commerciales, pour reporter toute son activité sur les fonds publics. C'est aussi à ce genre d'opérations qu'elle demande ses revenus. Indépendamment des intérêts qu'elle touche pour les prêts qu'elle a faits à l'État, elle reçoit à titre d'abonnement une somme de 168,000 livres (4,200,000 ir.) pour le service du trésor et les transferts, sans compter la jouissance de vingt jours qui lui est accordée pour prix du mouvement des fonds.
Ce n'est pas tout : afin que la suprématie de l'argent soit mieux constatée, c'est la banque qui règle le taux des intérêts de la dette flottante , comme elle fixe le taux de l'escompte commercial. En un mot, c'est la banque d'An^eterre qui tient dans ses mains le crédit public et privé.
Et ce n^est pas seulement en Angleterre que la banque exerce cette direction suprême; elle pèse sur le crédit du globe entier, de sorte qu'en définitive, la sécurité commerciale des deux mondes est à la merci d'un pays, où l'état désespéré de l'agriculture et de l'industrie tarit les sources du crédit, et va stériliser l'impôt.
On fait grand bruit des trésors enfouis dans les caves de la banque d'Angleterre , mais on oublie que cette réserve provient de dépôts qui peuvent être retirés demain , et qui placeraient cet établissement en face d'une circulation considérable sans aucune garantie monétaire.
11 se peut que la banque soit indépendante du gouvernement^ bien qu'en effet, elle suive sa fortune; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le trésor n'est pas indépendant de la banque. Les deux intérêts sont d'ailleurs tellement enchevêtrés qu'il serait superflu de rechercher auquel d'entre eux revient la puissance. Ce que j'ai à constater, c'est qu'ils sont 3. 11
soumis aux mêmes chances, et qu'ils ne vivent qu'à l'aide d'une association illicite, chacun n'osant nier ses plaies et se contentant de faire croire à la solvabilité de son complice.
Combien de temps encore se prolongera cette comédie? c'est k la misère du peuple à répondre. Quand l'agriculture et l'industrie auront épuisé leurs dernières ressources, quand le commerce et la marine seront entièrement paralysés, et ce résultat ne se fera pas attendre , la banque et le trésor s'abîmeront du même coup , emportant les suprêmes espérances de l'aristocratie.
Faut-il demander à la banque elle-même la preuve que la confiance décroît visiblement? Les hommes d'argent ne récuseront pas sans doute un pareil témoignage. Eh bien , tandis que les coffires de la banque regorgent d'espèces , la circulation en billets est au-dessous du maximum fixé par l'acte de 1844 sur le renouvellement de sa charte. Or, si elle n'use pas de la latitude qui lui est accordée, ne doit-on pas en conclure qu'elle éprouve elle-même des craintes sérieuses sur la situation du pays? Quand la confiance enfle les voiles du crédit, la banque sait bien se dépouiller de cette réserve. Elle s'inquiète peu de tenir dans ses coffres des millions par centaines ; un encaisse dix fois moindre suffît pour la rassurer et subvenir aux nécessités d'une circulation qui se renouvelle & chaque instant. Aujourd'hui, au contraire, toutes ses précautions ne font qu'attester retendue de ses méfiances ; les prêts hypothécaires deviennent de plus en plus difiSdles, l'industrie est en perte, le commerce d'exportation et la marine en décroissance. Il n'y a qu'une chose qui soit en voie de progrès, c'est la réserve de la banque.
Elle doit du moins, dit-on, à la puissance de son encaisse le bénéfice du change. Cette assertion est parfaitement contestable. Si l'Angleterre a conservé cet avantage , cela tient simplement à ce que l'or est la monnaie légale en Angleterre.
VeutH)n savoir , au surplus , d'où viennent les millions
qui sont renfermés dans les caves de la banque? Il faut songer, — et c'est là un fait ofSciel, — que depuis la révolution de Février, il s'est fait une importation considérable de numéraire dans la Grande-Bretagne. Les touristes anglais ont déserté le continent pour rentrer dans leur ile, et cette circonstance a ramené à Londres une somme qu'on évalue k 500 millions au moins. D'un autre côté, les aristocrates d'Italie , de France, d'Allemagne , ont fait passer en Angleterre une partie de leurs capitaux, et c'est rester au-dessous de la vérité que d'évaluer cette importation d'or et de lingots à une autre somme de 500 millions. Sans ce milliard, peut-on dire comment l'Angleterre aurait vécu depuis deux ans?
Il est difficile de séparer le crédit privé du crédit public, puisque l'un et l'autre pivotent sur la banque d'Angleterre. D'un bout du territoire à l'autre , toutes les pulsations du corps social viennent répondre à ce grand centre qui naguère renvoyait partout la vie et l'activité. Les banques d'Ecosse, la banque d'Irlande n'existent, à proprement parler, que sous le bon plaisir de la banque d'Angleterre, dont elles sont aujourd'hui les très-humbles esclaves. Dès lors il n'est pas nécessaire de leur consacrer une mention plus explicite. Quant au crédit privé, il est réparti par un certain nombre de maisons de banque qui sont directement en rapport avec les négociants. Ces maisons n'ont généralement qu'un capital restreint ou compromis, soit dans les fonds publics, soit dans les affaires industrielles et coloniales. Leur caisse s'alimente exclusivement par les dépôts qu'elles reçoivent de leurs clients , l'usage général , en Angleterre , étant de ne conserver que ce qu'il faut d'argent pour les besoins courants et de payer en mandats sur son banquier.
Ainsi, là encore se retrouve le caractère qui a été constaté plus haut dans les opérations de la banque. Les banquiers sont des intermédiaires commandités par leurs clients et recevant le crédit au lieu de le donner.
ti8 DE LA DÉCADENCE
A c6të et même au-dessus des banquiers/ on c<Hnpte d'inotmenses fortunes cachées sous le modeste comptoir des marchands de la €itë. £h bien, ces fortunes colossales ont rénorme inconvénient de ne pouvoir se réaliser; pas une seule ne supporterait l'épreuve d'une liquidation. £n Angleterre, les commerçants ne se retirent pas des affaires, comme cela se pratique en France. Ils meurent en transmettant à leurs enfants, non pas un héritage net et solide, mais un grand courant d'affaires basé sur un crédit souvent imaginaire. Sans doute, il est d'opulentes exceptions; mais, en thèse générale, le crédit privé n'est pas moins fictif que le crédit public. Aussi , quand une maison vient à manquer sous le coup d'une crise commerciale, vous voyez le mal se propager à l'infini. Une faillite en entraine vingt autres, dont chacune se répercute à l'instant m^me en autant de sinistres.
£xiste-t-il ri^i de pareil en France? La crise financière de 1847 elle-même prouve que, dans ce dernier pays, le crédit a des racines bien autrement résistantes. Grâce k Tincurie coupable du gouvernement de cette époque, la disette a causé une énorme perturbation dans la richesse publique, si fortement ébranlée déjà par le jeu exagéré des actions de chemins de fer. Malgré cette double influence, toutes les banques particulières n'ont pas été réduites à liquider, comme dans les Trois-Royaumes , au moyen de la banqueroute, et la banque de France, loin d'avoir été ruinée, a pu venir en aide à la banque d'Angleterre, en lui prêtant 50 millions, sans lesquels elle sombrait. L'Europe n'a pas encore perdu la mémoire de la calamité fiuancièrc qui a affligé la Grande-Bretagne pendant cette même année 1847, et je n'ai pas à insister sur ce point. Je me bornerai à faire remarquer que, même à l'état normal, chaque année amène un débordement de sinistres dont aucun peuple d'Europe n'offre l'équivalent. Sans parler des faillites qui se règlent judiciairement , et dont le nombre et l'importance
sont considérables, celles qui se terminent par des arrange^ ments amiables sont dix fois plus nombreuses. Dans un pays où le temps vaut de l'argent {time is money) y le commerce n'aime pas à supporter la lenteur des procédures. A chaque instant, des arrangements se signent à 10 ou 15 pour 100, et le lendemain, réhabilité par une transaction souvent frauduleuse , le failli de la veille recommence ses opérations sur une plus grande échelle , sans avoir même à rencontrer la moindre apparence de méfiance. Tant il est vrai que le commerce, en Angleterre, est un jeu où la probité n'est pas de mise, où la modestie n'accompagne que rarement la défaite !
Que peut être le crédit dans un pays où , de l'aveu de tous , le produit et l'outillage agricoles ont perdu plus d'un milliard 250 millions en un an , par suite de la nécessaire introduction des céréales; dans un pays où, d'après leurs propres déclarations, les manufacturiers fabriquent pour fabriquer, afin de ne pas laisser périr les capitaux qu'ils ont engagés , mais en supportant 50 pour 100 de perte sur les dernières années ; dans un pays où la plus gigantesque des compagnies, la compagnie des Indes, est elle-même au-dessous de ses affaires de plus d'un milliard , et ne devra la continuation de son privilège homicide qu'à l'impossibilité où est l'État de payer cette dette qu'il a endossée pour prix de la souveraineté des Indes ; dans un pays où le capital consacré aux chemins de fer est en perte du tiers à la moitié, sur toutes les lignes sans exception *, dans un pays où la plupart des compagnies se trouvent dans un inextricable embarras , obligées qu'elles sont déjà de renouveler leurs rails et tout leur matériel?
Je n'ai rien exagéré ; les faits que je cite , les arguments que j'ai développés défient la controverse. Ce n'est pas un ouvrage théorique que je soumets à mes concitoyens ; je n'ai donc pas dû , pour apprécier les faits , me placer à un point de vue contraire aux doctrines de l'école anglaise. L'organi-
180 DE LA DÉCADENCE DE l'AMGLETERRE.
sation du crédit, en Angleterre, est basée sur le principe de la concurrence et du laisser-faire; il fallait donc accepter cette donnée pour en juger impartialement les effets. Qu'il y ait peu de sincérité sous ce drapeau , que cette doctrine conduise fatalement au monopole, qu'elle soit condanmable à tous égards , c'est ce que je n'ai pas besoin de démontrer.
La conclusion qu'il me reste à tirer est celle-ci t de quelque côté que l'on porte les yeux, on voit les efforts les plus persévérants aboutir uniformément aux plus déplorables résultats. La banqueroute est partout imminente, car partout le crédit est fictif, l'opulence mensongère. Dans la Grande-Bretagne, il n'y a de réel au fond des choses que la misère, la misère universelle. Le gouvernement et les banques d'État , aussi bien que les banques privées et les maisons de commerce de tout rang , les armateurs comme les agriculteurs et les manufacturiers , enfin tous les auteurs de ce sombre drame qui se joue depuis si longtemps en Angleterre, sont frappés au cœur.
11 faut le dire bien haut, il n'y aura désormais de crédit possible que chez les peuples où le travail sera libre et honoré , où le monopole du capital disparaîtra devant l'association des bras et des intelligences , où les lois de la fra-< ternité internationale présideront à l'organisation économique. Les peuples, éclairés par le désolant et salutaire exemple de l'Angleterre, comprendront peut-être enfin que la science du mal a ses limites, et qu'au delà, c'est la mort.
^flf»l|rr«fl«M«
En jetant un regard sur le tableau des populations de l'Europe, on est frappé de ce phénomène, que le paupérisme s'accroît en raison du développement de l'industrie. Plus une nation devient manufacturière, plus, chez elle, augmente la misère. Ainsi, l'Angleterre et la Russie sont aux deux extrémités de l'échelle, l'Angleterre au sommet du paupérisme, la Russie au premier degré seulement, et cette loi s'accomplit, chez toutes les autres nations, dans les termes que je viens de poser.
Il est donc bien vrai que, sous le rapport physique, Touvrler de nos jours est plus malheureux que ne le fut l'esclave antique, que ne le fut le serf du moyen âge; il est donc bien vrai que, de toutes les servitudes, le salariat est la pire comme il doit être la dernière ; il est donc bien vrai que jamais armée vaincue et en déroute n'a présenté un plus lamentable spectacle que l'armée industrielle triomphante.
Comment en serait-il autrement, quand rindustrie n*est
iSl DE LA DÉCADENCE
qu'un combat où prend qui peut y garde qui peut! selon la devise des conquérants? Comment, soumise elle-même aux dures exigences du capital, aux soubresauts perpétuels du commerce, à ses fluctuations, & ses alternatives, pourraitelle offrir, aux masses d'hommes qu'elle agglomère dans les grands centres manufacturiers, cette sécurité de salaire qu'amenait aux champs le retour périodique et toujours uniforme des saisons?
Vous concluez donc contre l'industrie? va-t-on dire. — Non, — je conclus simplement contre les principes qui président aujourd'hui à son organisation.
L'économie politique, telle qu'elle est constituée, n'embrasse que la partie métaphysique de la loi sociale ; elle a fait l'ontologie de la richesse, elle en a méprisé la morale. Elle est devenue une science aussi abstraite que celle des nombres, sans plus de rapports que la géométrie avec la politique et l'humanité. A ses yeux, les nations ne sont que d'immenses ateliers, — l'homme, une marchandise à consommer et à produire, — la vie humaine, un capital. — Tout se pèse et se calcule, rien ne se sent. — Où y a-t-il place, dans tout cela, pour les pulsations du cœur dont chacune, cependant, peut être une souffrance?
Elle n'a vu, étroitement, sèchement, que la création brute de la richesse, quand elle devait assigner, comme but légitime à ses travaux, le bien-être du plus grand nombre.
Quelle a été sa méthode? Pour briser les entraves et les lourdes servitudes du moyen âge, elle a invoqué les principes de liberté et posé la règle du laisser^ faire.
De cette règle qui ne pouvait être qu'une arme de guerre, qu'un expédient de transition, elle a fait un principe durable, absolu. Elle a pris un accident pour la condition permanente de la vie, la confusion qui précède l'ordre pour Kordre lui-même.
Là est son tort, là est son crime.
Le hisser-faire, en accordant à tous les intérêts qui di-
visent la société la permission d'agir, ne favorise pas seulement le travail, il favorise aussi des intérêts opposés au véritable bonheur des nations ; il ressuscite indirectement, contre le travail, les privilèges iniques qu'il avait détruits : au bout de l'extrême liberté des riches et des forts, se trouve la servitude des pauvres et des faibles.
Non, le laisser-faire absolu ne vaut pas mieux dans le régime industriel que dans le régime politique ; son véritable nom, on Ta dit, est l'anarchie. Il n'est pas vrai que les intérêts des individus et des classes d'individus s'équilibrent d'eux-mêmes, de façon à former une harmonie universelle qui serait l'intérêt de la société tout entière ; entre toutes les prétentions individuelles, il faut qu'une volonté souveraine, la volonté collective, intervienne et prononce. La liberté, sans doute, est de tous les droits le plus précieux ; mais tous les droits ne sont-ils pas réglés et limités par des devoirs ?
Eugène Buret, dans son patriotique ouvrage, a merveilleusement fait ressortir cette nuance délicate : « Laisser « chacun faire ce qu'il a droit de faire, c'est le principe fon- <( damental de la justice sociale, et les fonctions de Tinte dustrie en profitent comme toutes les autres. Si le laisser- « faire est principe de richesse et de production, ce n'est « qu'indirecteinent, comme la garantie de la sécurité des 4( biens et des personnes qui est une des premières condi- « tions de la création des richesses. Mais ce n'est pas ainsi « que l'a entendu l'économie politique. Elle a vu dans le (( laisser-faire un principe direct, un agent immédiat de <( production , car son axiome fondamental proclame que <( tout va pour le mieux, quand tout est abandonné à sa <( propre tendance , que les intérêts se faisant tout seuls « contre-poids , il n'y a qu'à les laisser à eux-mêmes pour (t obtenir l'harmonie sociale. »
La guerre perpétuelle, les hommes s'entrc-dévorant, voilà donc, selon elle, le seul moyen d'obtenir la paix !
Aussi Ton sait quels efièts désastreux a produits ce principe, opérant sous la pression toujours croissante du capital. La nouvelle industrie s'est approprié la richesse, comme les vainqueurs se sont approprié le sol : elle a procédé par les vigoureux efforts de l'individualisme; elle s'est jetée, avec toutes ses forces, sur le terrain de la production, comme dans une mêlée, sans autre souci que de vaincre au plus vite; elle a prodigué la vie des hommes qui composaient son armée, avec autant d'indifférence que les grands conquérants. Son but était la possession de la richesse et non le bonheur de l'humanité.
Voilà, je le répète, ce que j'attaque, et non pas l'industrie; voilà ce qui doit disparaître, car l'industrie, ainsi organisée, marche fatalement vers un terme opposé à celui que poursuivent la philosophie et la politique modernes. Il n'est pas possible, quand la philosophie et la politique concourent si activement à l'affranchissement de tous les hommes, que les plus mauvais effets de la servitude, comme le vice et l'ignorance, soient fatalement maintenus et même introduits de nouveau, dans le monde, par l'industrie.
M. Droz a dit : <( Il faut s'occuper autant des hommes que des produits, par la raison que les produits sont faits pour l'homme et non l'homme pour les produits. »
Le cœur, la justice, la raison vont plus loin : il faut s'occuper de l'homme avant les produits, car, sous le travail, valeur d'échange, réside une valeur morale, une créature humaine, avec toutes les délicatesses de ses sensations, une chose sainte !
£h bien ! c'est pour avoir poussé les principes de l'école économique aux conséquences les plus sauvages, c'est pour avoir oublié — en étudiant les variations de l'offre et de la demande — la vie, la santé, la moralité de plusieurs millions d'hommes engagés dans la question, que l'Angleterre a réduit à l'Indigence plus des deux tiers de sa population, et que, depuis dix ans, elle a vu augmenter, dans d'effroya-
bles proportions, la misère officielle elle-même, c'est-à-dire la détresse à son dernier terme et dans toute son horreur.
Qu'a-t-elle pour neutraliser ce fléau? Le budget des pauvres, l'aumône publique et privée.
Ah! sans doute, il est bien de donner à ceux qui ont faim, à ceux qui ont soif, de vêtir ceux qui sont nus ; mais, quand la misère s'est développée dans toute son énergie, la traiter autrement que dans ses causes, autrement que par une transformation sociale, c'est tenter follement d'épuiser l'Océan, comme ce candide enfant qui s'y efforce, une coquille à la main, ainsi que nous le représente un des maîtres de la peinture.
A quoi bon insister sur l'immoralité d'un pareil moyen qui dégrade l'homme en le nourrissant, non de travail, mais de charité, non de son droit, mais d'aumône? A quoi bon parler de son insuffisance, trop hautement attestée par l'état désespéré dans lequel gémissent, ici, les travailleurs des villes et des campagnes?
L'Angleterre, par son opiniâtreté même, est, de ^toutes les nations, celle qui a fait la plus cruelle et la plus décisive expérience de l'inefficacité des palliatifs.
Ainsi, sa taxe des pauvres, toujours grossissant depuis 4790, était devenue, après 1830, une charge si lourde pour le pays que l'agriculture et le commerce en étaient profondément affectés. On le croirait à peine : dans quelques localités, le revenu tout entier de la propriété foncière était absorbé par cette taxe. Le rapport de 1835 constate des abus de toutes sortes, des malversations révoltantes dans l'administration, et, souvent chez les individus assistés, la débauche et l'ivrognerie.
Cela devait être : la subvention des paroisses agissait sur les populations pauvres de la même façon que la charité calculée des couvents agissait, autrefois, sur les peuples d'Espagne et d'Italie. Habituant les hommes à compter sur d'autres moyens d'existence que le travail, elle brisait, en
eux, le ressort de dignité et de courage qui, seul, pouvait les soutenir et les faire progresser. La charité publique, quoi qu'en ait dit récenunent un illustre insensé qui la posait comme une réforme et une amélioration sociale, la charité marche entre deux écueils qu'elle ne peut éviter : ou elle est insuffisante pour soulager efficacement celui qui réclame ses secours, ou elle ne le relève de la détresse qu'aux dépens de la moralité. Elle lui communique, en échange de ses dons, les vices du lazzarone et du mendiant.
Que fit donc l'Angleterre en 1834? Elle eut recours, il faut le dire, à une loi de salut public, presque de désespoir.
Pour alléger cet impôt écrasant, elle a inexorablement appliqué au paupérisme le remède indiqué par Malthus : «( que chacun, en ce monde, réponde de soi et pour soi ! Tant pis pour ceux qui sont de trop ici-bas ; on aurait trop à faire si on voulait donner du pain à tous ceux qui crient la faim ; qui sait même s'il en resterait assez pour les riches? Gomme la population tend sans cesse à dépasser les moyens de subsistance, la charité est une folie, un encouragement public donné à la misère. )» — u Faisons^ s'est écriée l'Angle- «( terre, faisons une franche application du laisser-faire, du <( laisser-pmser. Jusqu'à ce jour, nos secours qui nous rui- M nent n'ont pas diminué d'un seul le nombre des miserait blés; eh bien! laissons faire la misère, laissons passer la <( mort. »
Dès lors, en principe, plus de distribution d'argent aux familles indigentes, pour suppléer au défaut ou à l'insuffisance des salaires, plus d'assistance à domicile, mais une maison de travail, un workhousty où Ton achète le pain de la charité légale au prix de la liberté , au prix de la séparation de la famille.
On doit comprendre la réduction qui s'est opérée immédiatement, sinon dans le chiffre de la misère, du moins dans le chiffre de l'impôt paroissial destiné à lui venir en aide. En effet, une administration plus régulière et plus concen-
DE LANGLETBnRB. IST
trëe, l'uoiaa de plusieurs paroisses s'entoidant, aOre eltes, pour économiser sur les frais |;énëraux de régie, ont apporte une noUble modiScatioa k cette taxe dans les premières années qui ont suivi la loi de 1854.
Cela n'a pas été de longue durée ; la misère, qui n'était que reftHilée, derechef s'est fait jour de toutes paris. 11 a fallu se rcUcher de l'inflexibilité des principes, donner de nouveaux secours à domicile, car les murailles mêmes des workhouses étaient devenues trop étroites, et, de 1840 k 1848, la taxe ne cessa d'augmenter.
Si, cependant, elle ne dépassa pas le niveau fatal posé en 1854, au delà duquel c'en était fini de la production du pays, on ne peut s'en féliciter, car, en supposant que le cbifGre soit presque demeuré le même, il est certain que le personnel du paupérisme s'est accru de 7 à 10 pour cent, c'est-à-dire de huit cent mille individus (1); d'où la conséquence que, de 1840 à 1848, l'Angleterre a économisé sur la fun, et qu'elle a créé une pauTretëdaus la pauvreté même.
Je sais que, pour 1849, on est venu apporter résolument