‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 3)Chapitre 13 sur 61 · PAUVRES DE TOUTES CLASSES RECEVANT ASSISTANCE · texte numérisé non relu

PAUVRES DE TOUTES CLASSES RECEVANT ASSISTANCE

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cette assertion devant les chambres, que la dépense du paupérisme officiel ayant été de 435 millions en 1848, et de 145 millions seulement en 1849, il y avait économie de 8 à 10 millions, sur la première année.

A cela, deux réponses : d'abord, le rapport d'où cette approximation a été extraite est un peu prématuré, car les commissaires des pauvres y déclarent eux-mêmes qu'ils n'ont pas reçu encore les comptes de toutes les unions. Ils ajoutent, ce qui peut inspirer quelque défiance, que les moyens de contrôle employés semestriellement cteptiîsçuinze ans pour constater le chiffre du paupérisme, ne sont point exacts, puisqu'il en résulte que, dans l'Angleterre et le pays de Galles , il y aurait un pauvre officiel sur huit habitants , tandis qu'il est évident qu'il n'y en a qu'un sur seize.

(( Ce sont là des subterfuges parlementaires, dit YEdin- «( hurgh Magazine^ qui constatent, au contraire, un accrois- (( sèment dans le chiffre des pauvres , pour peu qu'on con- « sidère que le prix des vivres est tombé de 50 pour cent «( depuis deux ans , et qu'en supposant même un nombre «( de pauvres égal seulement à celui de 1847, la diminution <( dans la dépense devrait être, non de huit à dix millions^ u mais de cinquante millions. »

« Dix millions, ajoute-t-il, ne font donc point en réalité une diminution, mais une augmentation dans le nombre des pauvres; et la preuve, c'est que la taxe des pauvres en Ecosse a été, malgré la diminution de prix dans les vivres, plus considérable en 1849 qu'en 1848; et qu'en Irlande elle a dépassé pendant la dernière année le chiffre des temps les plus calamiteux de la famine. »

J'ai dit que le bill de 1854 avait été une loi de désespoir indigne d'un grand peuple , ayant pour objet de tuer la misère et non de la soulager. L'horreur que les workhouses inspirent aux malheureux n'en est-il pas un témoignage irrécusable ? L'enquête en a fourni cent fois la preuve; entre

le workhouse qui doit les séparer les uns des autres — et la mort, ils préfèrent souvent la mort.

Et , cependant , si l'on ne s'arrêtait qu'aux apparences , qu'aux semblants extérieurs , on comprendrait à peine cette invincible répugnance.

Le workhouse, en effet, est presque toujours un vaste établissement d'un bel aspect, qui ne manque pas même d'une certaine élégance architecturale. Souvent, il est situé au milieu d'un riche et gracieux paysage, et n'était l'inscription qui se lit au-dessus de la porte, on ne croirait pas que, derrière ces pavillons coquets et ces bordures de gazon , se trouvent cachées tant de misères humaines.

Cette maison est un hospice ouvert aux vieillards, aux incurables et aux infirmes, un refuge pour les orphelins, pour les femmes enceintes, un asile pour les idiots et les fous, un dépôt de mendicité pour les vagabonds et les ouvriers sans travail honnêtes et valides.

Il faut reconnaître que l'acte amendé de 1854 a beaucoup amélioré la condition des vieillards et des enfants; en général, ils paraissent satisfaits du régime auxquels ils sont soumis.

Quant au pauvre valide, la loi lui offre tout juste ce qu'il faut pour ne pas mourir littéralement de faim ; elle va briser pour lui tout lien de famille, car il sera cruellement isolé de sa femme, de ses enfants, et en outre, il achètera ce secours avare plus cher qu'il n'a jamais payé le droit d'exister, c'est-à-dire au prix d'un travail mécanique , espèce de supplice , le supplice du moulin à bras. Dans la plupart des workhouses, j'ai vu ces machines au repos, parce qu'elles avaient mis en fuite les malheureux condamnés à les faire mouvoir.

Voilà donc une nation renommée par son génie industriel , par l'application des prodiges de la mécanique à la production, qui retourne, pour occuper ses indigents valides, aux grossiers instruments de la barbarie, et condamne ses

pauvres au supplice des anciens esclaves : ad molam! Du reste, ce n'est pas lé seul point de rapprochement qui existe entre la société anglaise et la vieille société romaine à son déclin. Lorsqu'on voit, par exemple, la loi des pauvres mesurer à l'ouvrier adulte sa nourriture, d'une main plus parcimonieuse qu'au vieillard et à l'enfant , on se rappelle involontairement les vers de Plante qui résumaient la charité romaine :

« De mendico malè meretur qui et dat quod edat aut quod bibat; a Nam et illud quod dat, perdit, et illi producit vitam ad miseriam.

« C'est rendre un mauvais service au mendiant que de lui donner à boire et à manger ; on perd ce qu'on lui donne, et, en prolongeant sa vie, on ne fait que prolonger son malheur. »

11 est vrai que , pour rassurer sa conscience contre cette abominable doctrine, la société antique avait Inventé le stoïcisme ; il est également vrai que la religion catholique , plus hardie, avait érigé le mal même en dogme, et n'avait cherché d'autres remèdes aux douleurs de cette vie que les félicités d'une vie future. Quant à la démocratie moderne, au contraire, elle a pensé que faire souifrlr l'homme ici*bas, pour le sanctifier ailleurs, c'était offenser Dieu dans sa créature; elle s'est donc donné pour mission d'abolir, par la pratique de l'association et de la solidarité humaine , toute tyrannie de l'homme , de la terre ou du capital. Là est son but , là est sa foi , là sera sa gloire !

En dehors de cette religion nouvelle, tout effort échouera, et la charité elle-même, ce vestige des vieux âges, tournera contre les plus fervents qui voudront l'exercer.

C'est encore l'Angleterre qui va nous en offrir la preuve. Désespérée de l'effrayante progression des crimes, la charité privée a essayé, chez elle, d'étouffer dans l'enfance de funestes germes, par un enseignement en quelque sorte évangélique.

Chaque soir, des femmes, des hommes du monde, soutenus

par un sentiment religieux, viennent s'asseoir au milieu des enfants les plus dépravés, des prostituées les plus avilies, des criminels les plus connus , rassemblés là fortuitement , pour leur donner quelques notions élémentaires, et leur inculquer des maximes de morale.

En visitant ces écoles de haillons (ra^f^ect schools)^ en voyant ces pénibles fonctions, si humblement, si fraternellement remplies, j'étais vraiment ému.

J'étais ému, surtout, en apprenant que cette noble pensée avait pris , en quatre ans , d'énormes proportions ; que de vingt ragged schools, qu'on comptait à Londres en 1845, on était arrivé en 1849 au chiffre de mille cinquante-trois, et que dix-sept mille deux cent quarante-neuf enfants y recevaient l'instruction.

Eh bien ! le croirait-on , l'auteur de l'Enquête constate , avec un accent de découragement , que le nombre des personnes arrêtées dans la métropole augmente sans cesse , et que l'accroissement est surtout très-sensible pour les enfants au-dessous de dix ans, et pour les enfants de dix à quinze ans.

A-t-on le droit de s'en étonner? Non , — car après avoir passé deux ou trois heures dans les ragged schools, hommes, femmes, enfants retombent dans la rue avec tous les besoins de la vie, sans savoir où s'abriter. La société, en développant leur intelligence, vient donc de les armer contre elle-même, car il y a un aiguillon plus pressant que celui de la science, que celui de la morale, c'est l'aiguillon de la faim !

Je ne saurais trop le redire , c'est là le sort de toutes les demi-mesures. Le mal, qui marche à pas de géant , les dé-< passe sans cesse et leur barre le chemin.

En fait de tentatives partielles, que reste-t-il donc à l'Angleterre? Il lui reste la ressource suprême de l'émigration. — Émigration même n'est plus, déjà, le mot véritable. On appelait ainsi , jadis , l'expatriation de quelques aventuriers résolus, de quelques religionnaires persécutés; on appelait

ainsi , surtout^ l'expatriation de Tlrlandais j race maudite , nouvelle Bohème , allant porter sous des cieux moins funestes ses misères, ses tribus et ses bras exténués; mais rémigration de vingt mille jeunes ouvrières de Londres , imposée comme mesure de salut public , quand elles n'ont commis d'autre crime que celui de mourir de faim, qu'est-ce autre chose que la transportation?

Et cette émigration , composée des classes moyennes {middle clmses), comme disent les rapports, c'est-à-dire d'agriculteurs, de petits capitalistes, de fermiers habiles, d'ouvriers expérimentés , qui sont le nerf même du pays et le quittent, non pour lui créer des auxiliaires nouveaux, mais en le maudissant de n'avoir pas su les nourrir ; cette émigration qui ne s'élève pas à moins de trois cent mille âmes par an, n'est-ce pas dépopulation qu'il faudrait l'appeler? , Un mot récent a justement qualifié cette situation extrême :

«( Vous n'en êtes plus , disait un auteur, à la saignée des t( veines qui fortifie le corps en le rendant plus léger ; vous <c en êtes à la saignée des artères, blessure inguérissable u d'où s'échappe la vie avec le sang. »

Il en fut ainsi, au reste, de l'Italie épuisée : ses habitants s'écoulèrent lentement, silencieusement dans le reste du monde, et derrière eux se fit le désert.

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La dûch*ine du libre échange est sortie, comme toutes les propagandes, de la révolution philosophique du dernier siècle, et Turgot, en passant au pouvoir, la fît même entrer avec lui dans le gouvernement. Mais cette expérience modeste et limitée ne dura qu'un jour. Un demi-siècle de combats acharnés mit bientôt en séquestre toutes les idéologiesy et, durant ces longues batailles, en Angleterre comme en France , la doctrine du libre commerce se réfugia dans les sphères de la spéculation pure, dans les livres, dans les académies.

Il n'y a guère que douze ans qu'elle a reparu sur la scène, et qu'elle est venue disputer, au grand jour, le gouvernement des intérêts et l'empire de l'opinion aux fortes disciplines des vieux régimes. Il y a même cela d'étrange, en son réveil, qu'elle a choisi pour l'escalader, avec sa bannière cosmopolite, la plus haute tour de la plus féodale des forteresses, et que ses champions étaient d'obscurs et humbles commerçants.

144 DE LA DÉGÀHENCB

u Au milieu de la détresse des classes laborieuses, dit u M. Bastiat, l'historien-disciple de la ligue anglaise, sept (t hommes se réunirent à Manchester, au mois d'octobre 1858 , u et avec cette virile détermination qui caractérise la race < anglO'-saxonne, ils résolurent de renverser tous les mou nopoles, par les voies légales, et d'accomplir, sans trou- « blés, sans effusion de sang, par la seule puissance de « l'opinion, une révolution aussi profonde, plus profonde « peut'être que celle qu'ont opérée nos pères en 89.

u Certes, il fallait un courage peu ordinaire pour affron- <t ter une telle entreprise : les adversaires qu'il s'agissait « de combattre avaient, pour eux, la richesse, l'influence, (c la législature, l'Église, l'État, le trésor public, les terres, » les places, les monopoles, et ils étaient, en outre, entou- <( rés d'un respect et d'une vénération traditionnels. L'asu pect de ces difficultés n'effraya pas les fondateurs de la « ligue; après les avoir regardées en face et mesurées, ils se «( crurent de force à les vaincre, et l'agitation fut décidée. »

Je suis loin, bien loin de partager l'admiration fanatique et le fougueux enthousiasme de M. Bastiat pour cette ligue de Manchester, qu'il met, sans trop de façons, au-dessus de la Révolution française ; mais je n'ai pas de peine à reconnattre que l'œuvre entreprise contre l'aristocratie foncière était légitime, sainte même, et qu'il est u grand et beau ce » spectacle d'un petit nombre d'hommes essayant, à force c de travaux, de persévérance et d'énergie, de détruire le <( régime le plus oppressif et le plus fortement organisé, <K après l'esclavage, qui ait ji^mais pesé sur un grand peuple <( et sur l'humanité. »

Tel était bien, en effet, le régime féodal protectionniste de la vieille Angleterre, et le lecteur , qui m'a suivi dans mes études successives sur l'organisation sociale de ce pays, sur sa constitution politique, ses aristocraties, ses privilèges, ses lois et son gouvernement, celui»là ne contredira pas M. Bastiat s'écriant :

«( Rien de plus fortement conçu, de plus énergiquement u exécuté que l'exploitation méthodique des classes labou rieuses en Angleterre : la possession du sol met aux K mains de l'oligarchie la puissance législative ; par la légiste lation, elle ravit systématiquement la richesse à l'indus- « trie; cette richesse, elle l'emploie h. poursuivre ,. au (( dehors, ce système d'empiétement qui a soumis qua- «( rante-einq colonies à la Grande-Bretagne, et les colonies « lui servent, à leur tour, de prétexte pour lever, aux frais u de l'industrie et au profit des branches cadettes, de lourds (c impôts, de grandes armées, une puissante marine mili- « taire.

<< L'oligarchie anglaise, il faut lui rendre cette justice, a (( déployé, dans sa double spoliation intérieure et exté- « rieure, une habileté merveilleuse : deux mots qui impli- <c quent deux préjugés lui ont suffi pour y associer les u classes mêmes qui en supportent tout le fardeau ; elle a « donné au monopole le nom de protectiorty et aux colonies t( le nom de débouchés. i>

Ce fut pour détruire, disait-on, cette spoliation systématique des travailleurs par les oisifs, qu'à l'appel des Cobden, des Brlght, des Thompson, des Moore, des Villiers, des Wilson et des Fox, la ligue commerciale s'organisa, marquant ainsi son but dans une résolution solennellement arrêtée :

t( Nous poursuivons l'abolition totaie, immédiate et sans ic conditions, de tous les monopoles, de tous les droits pro- « tecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, du com- «< merce, des manufactures et de la navigation, en un mot, ff la liberté absolue des échanges. »

Ce programme était entier, absolu, sarts condition ni réserve, comme s'exprime la ligue, mais le principe de la réforme posé, l'exécution était & suivre, et, selon elle, c'eût été folie que de chercher à faire fléchir, que de vouloir forcer, sur tous les points à la fois, une société fondée sur

les siècles, et souveraine maîtresse par les institutions, par les mœurs, par les richesses et le gouvernement. Les ligueurs cherchèrent donc un point favorable pour ouvrir la première tranchée, et ce fut non pas le vieux bastion de Guillaume le Conquérant, non pas le principe, le privilège féodal de la propriété terrienne, mais son monopole de vente h l'intérieur qu'ils attaquèrent. Leur société de propagande s'appela « anti-corn-law-league » — association contre la loi céréale.

On connaît déjà l'esprit et les effets de cette loi des céréales, contre laquelle on levait l'étendard, au nom du peuple et de l'industrie dépouillés. On se rappelle que cette loi des provisions et subsistances excluait tous les blés de provenance étrangère, ou, du moins, les. frappait de droits exorbitants ; qu'elle avait pour but, au dire des landlords et du gouvernement, de protéger la culture nationale contre les similaires du dehors, et de l'encourager à l'éternel perfectionnement, pour que la patrie pût vivre indépendante des peuples ennemis et rivaux.

En fait, on n'a point oublié, non plus, que la loi des céréales avait pour résultat d'affamer le peuple, en haussant le prix du blé au profit des seigneurs de la terre, et, bien qu'on connaisse dans quelles énormes proportions, - il n'est pas inutile de reproduire textuellement la question posée par les commissaires du parlement, et la réponse de M. Deacon-Hume.

« Avez-vous jamais calculé, lui demande-t-on, quel est i< le montant de la taxe que paye la communauté (lisez le « peuple), par suite de l'élévation du prix que le monopole «« fait éprouver au froment et à la viande de boucherie ?

« Je crois, répond-il, qu'on peut connaître très-approxi- « mativement le montant de cette charge additionnelle. On a estime que chaque personne consomme annuellement un « quarter de blé. Or, on peut porter à 10 shellings ce que tf la protection ajoute au prix naturel. Quant au reste, vous

« ne pouvez porter à moins, du double ce qu'elle ajoute, en « masse, au prix de la viande, de l'orge, de l'avoine, du foin, a du beurre, etc. Cela monte à 56 millions de livres par iin « (900 millions de francs), et, en fait, le peuple paye cette « somme de sa poche, tout aussi infailliblement que si elle « allait au trésor, sous la forme de taxes. »

M. Deacon-Hume dit, de plus, qu'en tenant compte des effets directs et indirects du système protecteur, il excède, à ses yeux, le poids même des contributions du pays.

Un autre officier du bureau du commerce^ M. Mac-Grégor, faisait la même déclaration : « Je considère que les taxes « prélevées , dans ce pays, sur la production de la richesse « due au travail et au génie des habitants, par les droits « restrictifs et prohibitifs, dépassent de beaucoup, et proba- « blâment de plus du double, le montant des taxes payées « au trésor. »

C'est donc bien, comme je l'ai dit plus haut, près d'un milliard de liste civile que le peuple anglais paye annuellement à ses landlords, et cette prime abominable, prélevée sur la faim par ces opulents oisifs, se multipliait, pour la ruine des travailleurs, par les droits de protection qui favorisaient le sucre, le café, le thé, le bois de Canada, toutes les marchandises coloniales, de sorte que le peuple en avait, chaque année, pour près de 2 milliards, sans compter les taxes du gouvernement.

Cette législation monstrueuse, une fois dénoncée, poursuivie, commentée publiquement, devait, à coup sûr, soulever l'opinion contre elle, et les ligueurs de Manchester firent preuve d'habileté stratégique, en attaquant, de ce côté, le vieil édifice des monopoles. La loi des céréales, n'était-ce pas, vraiment, la clef de voûte du système aristocratique tout entier? Et, comme le dit M. Bastiat, dans son panégyrique, n'était-ce pas là le monopole le plus lourd au peuple, celui dont l'iniquité était la plus facile à démontrer? Dans un pays où tout est à la matière, impôt sur le pain.

U8 DE LA DÉCAiiENCE

sur la nourriture, sur la vie : voilà, certes, un mot de ralliement merveilleusement propre à éveiller la sympathie des masses !

Le cri de ralliement fut en effet entendu ; Ton répondit, de toutes parts, à Tardent appel des ligueurs contre le grand pacte de famine» Des villes manufacturières qui l'avaient abritée dans ses modestes commencements, lagitation se répandit & travers les campagnes, déroulant ses meetings dans le camp des ennemis, et jetant la parole de liberté jusqu'au milieu des fermes, aux pieds même des manoirs.

Or, tandis que ses adversaires préparaient ainsi ropinion par une ardente propagande, que faisait le grand parti protectionniste ? que faisaient les lords? Ils regardaient passer, au-dessous d'eux, l'agitation et ses meetings, comme une vague impuissante qui ne saurait monter jusqu'à leurs privilèges et submerger leurs créneaux.

Tranquilles, dans leur monopole, derrière leurs deux sentinelles : la justice et la loi, gardant, sous leur chevet, les clefs du parlement, ils ne daignaient pas même lancer leurs écrivains dans la mêlée des polémiques, tant ils méprisaient la plèbe des affamés et ses obscurs tribuns.

Mais lorsque la ligue, gagnant toujours, vint battre les portes de la chambre des communes ] lorsque la propagande, riche à millions, par les contributions volontaires, eut envahi jusqu'au dernier village des trois royaumes, et que cette chétive agitation de Manchester fut devenue presque un gouvernement, il fallut bien enfin descendre dans l'arène et commettre son orgueil avec les manants.

La première campagne du monopole contre la ligue du free trade (libre commerce) s'ouvrit, comme d'ordinaire, par un feu terrible de calomnies , et l'étemel refrain qui revient, dans les grandes luttes, sous des noms différents : « Voici les gueux ^ voici les anarchisteSy voici les barbares. » Ce verbe, sans foi, de toutes les aristocraties, retentit à grand fracas, contre les factieux^ contre les révolutionnaires

de Manchester. Étranges révolutionnaires, en véritë, que ces hommes qui se déclaraient neutres entre tous les partis, qui respectaient le principe terrien-féodal, dans tous ses privilèges sociaux et politiques, jusqu'à se démentir eux-mêmes, et dont la fatalité est de se trouver placés entre l'aristocratie foncière et la révolution, sans pouvoir conclure jamais logiquement !

Le haut cFergé, pourtant, se fit dans ses temples, dans tous ses prêches, l'écho passionné de ces accusations mensongères, et la conspiration contre l'idée nouvelle, contre Vinfàmej s'organisa partout.

Mais l'opinion publique était déjà lancée; plus de mille prêtres des cultes dissidents s'étaient enrôlés sous les bannières de la liberté commerciale, et la ferme où l'on redoutait surtout la résistance , était elle-même envahie. — La lutte était fatale.

Le débat s'engagea donc dans la presse, dans le parlement, dans les meetings : il y eut de toutes parts assaut de chiffres , de statistiques , de sarcasmes , de syllogismes , et les brochures des deux partis inondant jusqu'aux campagnes les plus reculées , la cause put s'instruire à fond devant le tribunal souverain de l'opinion publique.

Les protectionnistes disaient : u Vous allez ruiner l'agri- « culture, rendre l'Angleterre tributaire et vassale de « l'étranger , enlever le travail , c'est-à-dire son pain au (( peiy)le des campagnes , et le traîner forcément dans les (( industries , ce qui ne peut qu'amener la surproduction , «( la pléthore, l'engorgement et par suite une souffrance « universelle, une banqueroute générale. » A ces griefs capitaux, que répondaient les libres-échan - ,gistes?

* «t Qu'est-c^que les lois céréales? disait M. Cobden. Vous

« .pûtes le comprendre à Londres , le jour où elles furent

« votées. Il n'y eut pas alors (1815) un ouvrier qui ne

(c pressentit les maux horribles qui en sont sortis. Il en est

im DR LA DÉCADENCE

u beaucoup, parmi vous, à qui je n'ai pas besoin de rappe- K 1er cette funèbre histoire : la chambre des communes i( sous h\ garde de soldats armes , la foule se pressant aux « avenues du parlement, ces députés ne pouvant pénétrer « dans l'enceinte législative qu'au péril de leur vie.

« Mais, sous quel prétexte maintient-on ces lois? On nous « dit : Pour que le sol soit cultivé et que le peuple trouve ». ainsi de remploi ; mais, si c'est là le but, il y a un autre u moyen de l'atteindre : abrogez les lois céréales , et , s'il « vous plaît ensuite de faire vivre le peuple par le moyen <( des taxes, ayez recours à l'impôt et non à la disette des (( choses mêmes qui alimentent la vie. Imposez plutôt les «( revenus, et même, si vous voulez, les machines à vapeur ; u mais ne gênez pas les échanges, n'enchaînez pas l'indus- « trie, ne nous plongez pas dans la détresse où nous sucu combons , sous prétexte d'occuper , dans le Dorsetshire , « quelques manouvriers à 7 shelliugs par semaine. Le fer- « mier de ce pays est, à son seigneur, ce qu'est à Méhémet- « Ali le fermier d'Egypte. Ce qui fait la misère, ou, du tt moins, la souffrance des fermiers, ce n'est pas la concur- « jrence des importations, c'est la ruine de leur clientèle. }>

Et plus loin M. Wilson :

>( On a beaucoup parlé de la dépendance où les importau tions nous placeraient à l'égard des nations étrangères ; u mais l'Angleterre devrait être la dernière des nations à u recourir à un tel argument; car, même aujourd'hui, il u est bien peu de choses que nous ne tirions pas du dehors, u et le commerce extérieur est, certainement, la base de « notre grandeur et de notre prospérité. >»

« Qu'est-ce à dire? d'ailleurs, s'écrie à son tour M. Fox , » l'un des plus éloquents apôtres de la ligue. L'indépen- « dance et la dépendance sont toujours réciproques, et ren- « dre la Grande-Bretagne indépendante du monde, c'est « rendre le monde indépendant de la Grande-Bretagne. Le u monopole isole le pays de la grande famille humaine : il

u détruit ces liens et ces avantages mutuels que la Proviu dence avait en vue, le jour où il lui plut de répandre tant « de diversité parmi toutes les régions du globe. Quant à u cet autre argument, que nous produisons trop , j'ose dire « que, grâce à nos machines, les manufacturiers de ce pays « disposent d'une puissance de production capable de ré- « pondre , par les bas prix , à tous les besoins des contrées «« qui pourraient nous fournir du blé. »

Donc, d'après cet axiome de l'école économiste : que les produits s'échangent contre des produits, ce serait ouvrir à l'industrie de nouveaux débouchés que de permettre la libre importation des pays à céréales ; ce serait réaliser ce mot d'un ligueur* : »' Nous aurons pour colonies l'Univers. »

Ainsi 5 traqués de meeting en meeting, d'arguments en arguments, et dénoncés par cent mille voix h Fopinion. comme les assassins du peuple , les politiques du monopole furent amenés à concession , et proposèrent deux mesures qu'ils appelaient de conciliation : le droit fixe sur lès céréales étrangères , et l'émigration organisée ; ce fut un instant de défaillance dont ils se relevèrent bientôt avec fureur. Pas de concession! s'écrièrent les extrêmes du parti; pas de transaction! répondirent les ligueurs , et la guerre recoraraènça plus terrible, avec ses propagandes orageuses.

Avant de résùriier , en quelques propositions concises , le progi*amme des libres-échangistes, je citerai ici, pour faire comprendre les grandes passions de la lutte, un dernierdiscours de M. Fôx:

« ils racontient (les protectionnistes) qu'un homme a été w vu dans les cimetières, inscrivant, pour grossir le tolume « de nos pétitions, des noms relevés sur la pierre des tom- « beaux. Il n(r manquait pas d'intelligence, le malheureux, « s^il en a agi ainsi, et îl'faut que le sens moral de nos adu versaires soit bien émoussé, pour qu'ils osent citer un tel « fait' à l'appui de leur accusation; car combien d'êtres inu animés peuplent les cimetières de nos villes et de nos

« campagnes, qui y ont été poussés par les effets de cette «c loi maudite! Ah! si les morts pouvaient se mêler à notre « œuvre , des myriades d'entre eux auraient le droit de <( signer des pétitions sur cette matière ; ils ont été victimes « de ce système qui pèse encore sur les vivants, et s'il existe tait une puissance qui pût souffler sur cette poussière « aride , si ces pensées et ces sentiments d'autrefois pou- « vaicnt reprendre possession de la vie , si la tombe pou- » vait nous rendre ceux qu'elle a reçus sans cortège et sans (( prières, s'ils accouraient du champ de repos vers ce palais « où l'on codifie sur la mort et sur la vie, oh ! la foule se- (( rait si pressée , que les avenues du parlement seraient «( inaccessibles. Il faudrait une armée, Wellington en tète, « pour frayer aux sénateurs un passage à travers cette mul- « titude , et , peut-être , ils ne parviendraient à l'orgueil- *c leuse enceinte que pour entendre le chapelain de West- » minster leur dire, avec les Saintes Écritures : Le sang de « ton frère crie, vers moi, des entrailles de la terre. »

L'éloquence, comme on le voit, ne faisait pas plus défaut à la ligue que la logique, et toute la partie critique de sa propagande fut admirable.

Voici maintenant les promesses de la doctrine libreéchangiste ; nous verrons bientôt ce qu'il en faut penser :

1® Abroger tous les monopoles, disaient les free-traders, c'est, nécessairement, accroître les échanges ; — accroître les échanges, c'est assurer au peuple, par l'importation des blés, du pain; par l'exportation des produits, du travail; c'est, enfin, augmenter la consommation au dedans, et, par conséquent, enrichir le trésor que les contributions directes alimentent. Ainsi, l'industrie, le commerce, le peuple et l'État n'ont qu'à gagner au libre-échange universel, immédiat, illimité.

2° Fonder la liberté commerciale, disait M. Cobden, c'est fonder, en même temps, la paix universelle, c'est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations ,

qu'elle Test entre deux comtés de la Grande-Bretagne ; c'est relier entre eux, par le ciment réciproque des échanges, tous les peuples de la terre.

3^ Renverser la loi des céréales, disait un troisième, c'est non-seulement affranchir le peuple de la famine, c'est ruiner, dans sa source, l'oligarchie féodale qui nous écrase, c'est délivrer, à la fois, de la commune servitude, le pays, la couronne et le parlement.

Ainsi, la prospérité partout et toujours, dans l'industrie, dans le commerce, comme dans l'agriculture, l'affranchissement du peuple anglais, la fin des guerres, tels devaient être les résultats de cette doctrine de liberté que M. Bastiat définit en ces termes :

K La libre et fraternelle communication des hommes de «( toutes les régions, de tous les climats et de toutes les »( races. »

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Ces magnifiques promesses se sont-elles réalisées? Les peintures saisissantes et nombreuses, faites par FEnquéte^ de la ruine des campagnes, de la détresse des ouvriers des manufactures, des progrès de la misère, gagnant de proche en proche, ont déjà répondu.

Toutefois, ce n'est que par le détail, et dans Tordre de certain phénomène particulier, que peut être appréciée la doctrine libre-échangiste, et je ne saurais mieux faire, pour pousser à fond le débat, que de donner aux protectionnistes la parole contre leurs adversaires. Aussi bien, les noms qui distinguent encore les différents partis en Angleterre, ne sont plus guère que des souvenirs historiques ; toutes les nuances, désormais, se confondent sous Tune ou l'autre de ces deux bannières : Protection, — Libre échange. C'est dans ce champ clos qu'une lutte à mort est engagée.

Pour poser nettement la question, il faut reprendre l'ordre des dates. Ce n'est, on le sait, qu'en 1846, après huit années d'agitation et d'efforts suprêmes, que les lois des

céréales, qui dataient de 1815, furent abrogées par un nouveau parlement.

Mais, déjà, dès 1842, sir Robert Peel avait commencé la série de ses réformes partielles qui, détruisant d'abord toute prohibition, amenèrent par degrés successifs, en 1845, — la libre entrée et la libre sortie pour toutes les matières premières de quelque importance, et pour, au moins, les deux tiers des objets d'échange. Ces modifications profondes à l'ancienne économie avaient pour but de favoriser le commerce et le travail, de relever les industries déjà languissantes. — Afin que les finances de l'Etat ne souffrissent pas trop des diminutions forcées qu'elles subiraient, soit par l'abaissement, soit par l'abolition des tarifs, sir Robert Peel n'entra dans la voie nouvelle qu'après avoir comblé les vides du lendemain par un impôt sur le revenu, par cette income'tax qui, on s'en souvient, devait être abolie en 1845, puis en 1849, et semble maintenant avoir pris droit d'incommutable bourgeoisie, parmi les charges permanentes.

Or, quels furent les résultats matériels de cette première période de quatre années, de 1842 à 1846? Grâce à l'mcome-tax, il y eut sur les dépenses excédant de receltes, et, en réalité, les exportations s'accrurent : d'où cette conclusion, pour les défenseurs du commerce libre, que les faits, comme la théorie, condamnaient le système protecteur, et que le monopole des céréales ayant disparu, la prospérité publique ne connaîtrait plus de limites.

A cela, les protectionnistes répondaient que la prospérité relative de ces quatre années avait pour cause l'heureuse issue des guerres de la Chine et de l'Affghanistan, les traités de commerce qui les avaient suivies, la confiance et l'activité nationale que raniment toujours les solutions heureuses, et par-dessus tout les récoltes exceptionnelles de l'intérieur qu'on ne devait qu'à la clémence des saisons, à la faveur des cieux. Ils disaient que le système ne pouvait être jugé sur une pareille expérience, faite en des conditions si favo-

rables, et qu'on ne devait point lui faire honneur des bienfaits de la victoire et de la Providence.

11 y avait moins d'exagération que de vérité dans cette analyse de la prospérité commerciale et de ses causes. Quoi qu'il en soit, les faits ont marché depuis, la loi céréale a dû succomber sous l'iniquité de ses monstrueux effets, et son abolition a désormais complété l'épreuve. Quatre années se sont écoulées ; on peut donc porter un jugement. Or, voici celui des protectionnistes : ils disent à leurs adversaires du libre-échange :

Vos prophéties annonçaient qu'après le rappel de la loi sur les céréales et de tout droit protecteur, l'Angleterre trouverait, dans l'échelle toujours ascendante des exportations, une source inépuisable de revenus pour son commerce, ses industries et ses manufactures; eh bien, voici ce que les chiffres accusent :

En 1845, dernière année de prohibition des céréales étrangères, la valeur réelle et déclarée des exportations était, d'après les documents authentiques de M. Porter, de 60,1 i i ,081 livres sterling, et les tableaux officiels, arrêtés par les hommes mêmes du libre échange, ne donnent, pour 1849, que 58,848,042 livres. Les deux exercices comparés témoignent ainsi d'une différeuce de 1 ,263,039 livres contre lerégime du libre échange, en faveur de /'m/itme protection.

Sans doute, les libres-échangistes et le gouvernementfont sonner bien haut l'accroissement d'exportation des quatre dernières années, mais ce que l'Europe, ce que le monde ne sait pas, c'est que le chiffre le plus élevé de ces mêmes quatre années n'a jamais atteint celui de 1845.

Que devient alors le mot de M. Mac Gregor, l'un de vos chefs, mot répété par toute l'école, que, sous des lois de libre importation, nos exportations croîtraient de deux millions de livres par semaine ?

Il est donc faux que la pratique de la liberté commerciale ait pour conséquence nécessaire^ fatale, l'augmentation des

exportations, et le premier article de votre programme était un mensonge.

Dans votre charte des prospérités futures, vous disiez encore que, les produits s' échangeant toujours contre des produits^ toute importation de l'étranger en Angleterre se solderait sur les marchés de l'intérieur, en valeur d'échange, c'est-à-dire en travail national représentant revenus et salaires; — eh bien, voici les tableaux d'importation pendant les deux années déjà comparées :

Pour les bestiaux, viandes sèches et salées, grains, graines, farines, etc., par tête, quintaux ou quarters 1845 78,188,239

Pour les mêmes denrées, selon les mêmes poids ou mesures 1848 114,447,427

Différence en plus. . . . 36,259,188

Et l'importation de Tannée 1849 est bien plus considérable encore ; elle dépasse, en grains et en farines, sept fois celle de 1845. Or, comme d'un autre côté nos exportations, c'est-à-dire nos ventes, au lieu de s'accroître, ont diminué, en 1849, année de liberté commerciale, relativement à 1845, année de monopole, il en résulte mathématiquement que ce n'est pas le travail national qui a soldé cette différence ; — d'où la conséquence que cet aphorisme : « les produits s'échangent toujours contre des produits, » n'est qu'un mensonge, comme cette autre règle infaillible de l'école : «c l'exportation et la prospérité d'un pays sont en raison directe de la liberté des échanges, )»

Autre face de la question :

Vous affirmiez que la protection n'était favorable qu'aux propriétaires terriens, qu'elle affamait le peuple, les travailleurs, que les fermiers en souffraient eux-mêmes. Examinons sur ce point, ajoutent les protectionnistes, les calculs de M. Villiers, apportés, en votre nom, au sein du parlement.

En 1847, dit-il, la moyenne du blé sur les marchés était de 69 shellings 5 deniers; — le 51 octobre 1849, elle était

de 5i shellings 4 deniers; des réductions analogues ont eu lieu sur Forge, Tavoine, les pois, etc.

Or, on évalue & 20 millions de quarters, au moins, la consommation de ces diverses denrées pour une population de 28 à 50 millions d'habitants ; donc, sans diminuer sa consommation, le peuple d'Angleterre aurait réalisé réconomie de 61 millions de livres, en 1849. Comme il a trouvé la même réduction sur le prix de la viande , des pommes de terre, etc., cette nouvelle économie s'élevant à 50 millions de livres, — il en résulte que le peuple anglais s'est enrichi de 91 millions de livres, qu'il aurait déboursées, en 1847, pour ne pas vivre mieux.

S'emparant de cet aveu, les protectionnistes répondent : si^ d'un côté, le peuple a fait une économie de 91 millions de livres dans la première année de la liberté commerciale, n'a-t-il rien perdu de l'autre?

La rente, pour la Grande-Bretagne et l'Irlande, s'élevant à 58,755,615 livres, les fermiers ont éprouvé une perte ou une diminution de bénéfices de la plus grande partie de la différence qui est, pour arriver à. 91 millions^ de 22,246,585 livres. Pour amortir, autant que possible, ce terrible coup, qu'ont-ils fait? Ils ont, ainsi que l'a établi l'Enquête, diminué le salaire des malheureux ouvriers agricoles; ils ont transformé les terres arables en prairies , pour se passer du travail de l'homme, et, croyez-le bien, ce retoui: vers l'état sauvage ne s'arrêtera plus; des milliers et des milliers d'agriculteurs, privés de pain, descendront dans nos villes,

— comme, aux derniers temps de l'enapire romain, descendaient dans les grandes cités les habitants des campagnes,

— espérant arracher de l'emploi à l'opulence des villes, ou demandant à leur charité l'aumône de la vie. La protection n'était donc. pas le seul intérêt de la rente, ce n'était doue pas une simple question de propriétaires^ c'était la (juestion de la communauté tout entière, du prolétaire des champs, du fermier et du landlord.

Quant aux industriels et aux commerçants, continuent les protectionnistes, s'ils ont gagné, comme consommateurs sur les vivres, n'ont-ils pas perdu, comme vendeurs et producteurs, ces mêmes 9i millions de livres qui, retirées au revenu national agricole, pour aller en presque totalité à la concurrence étrangère, ont disparu des marchés de l'intérieur? Sous l'ancien système, elles se fussent écoulées en consommations nationales. Qu'on y réfléchisse ; la production pour la consommation nationale est, de plus des deux tiers, supérieure à la production pour l'étranger, et c'est là tout le bénéfice des marchands en détail et des petits manufacturiers qui, ne pouvant fabriquer ou fréter pour le long cours, n'avaient pour domaines que les marchés britanniques.

Et, en présence de la concurrencé étrangère qui, chaque jour, grandit et se développe, & quel taux infime les puissants manufacturiers, eux-mêmes, les chefs de ces maisons colossales qui, de leurs produits, inondent l'univers, n'ontils pas été forcés de baisser le prix du travail industriel? Ne leur a-t-il pas fallu, pour soutenir la lutte dans les ports lointains, vendre sur l'ancien prix h 50 p. c. de rabais? N'at-on pas présente à la pensée cette réponse si triste et si juste, tant de fois répétée par l'ouvrier des manufactures : « Qu'importe que le pain soit à meilleur marché, si le prix du travail est tombé si bas qu'il permette à peiùe d'en acheter? »

De plus, n'est-il pas avéré, dans le commerce, que le chiffre des exportations pour 1849, chiffre réduit pourtant, ainsi qu'on l'a vu, en comparaison de i845, n'est qu'une déclaration officielle du transport et non de la vente? Beaucoup de ces marchandises sont en consignation, et loin d'être valeurs faites, il est arrivé plus d'une fois déjà que, détériorées ou ne pouvant s'échanger, elles retombaient, en double passif de production et de frets, à la charge des expéditeurs.

Enfin, le commerce maritime qui devait s'étendre si loin et monter si haut, sous la voile libre, est-il aujourd'hui plus florissant qu'autrefois sous le système des douanes et des ports fermés? — Non-seulement la construction des navires a diminué, mais tous les correspondants accrédités dans les villes maritimes accusent une baisse considérable dans les transports, et la table de fret, publiée par Lindsey, ne rétablit pas à moins de 55 à 50 p. c.

Ce sont là, disent les protectionnistes, des faits qu'on ne saurait récuser ; ils déposent contre cette grande expérience, contre cette ressource suprême du libre échange qui devait faire du monde, en peu d'années, i/ne colonie de l'Angleterre,

Le pouvoir d'achat des nationaux a diminué des deux tiers, les deux productions nationales ont perdu ce qu'a perdu chacune d'elles; industriels, fabricants, fermiers, salariés de toutes les cultures, de tous les travaux, ont donc également souffert, et voilà pourquoi la plainte s'élève, unanime, des usines, des ateliers, des champs; le même cri sort de toutes les poitrines, la même voix de toutes les enquêtes : nous sommes ruinés !

En pouvait-il être autrement? Dans la question des céréales, n'était-il pas évident que les concurrences étrangères qui nous inondent d'approvisionnements, de par la nature des choses, ne sauraient être vaincues ? Est-ce que le sol de l'Angleterre est aussi riche, aussi favorable à la culture du blé que celui de l'Egypte, de l'Amérique, de la Pologne ou de l'Ukraine? Est-ce que son climat est aussi constant? Est-ce que la main-d'œuvre ne coûte pas plus cher au fermier anglais que ne coûte celle des serfs, des esclaves et des fellahs au producteur étranger? Est-ce que les impôts indirects et directs ne sont pas plus lourds ici que partout ailleurs? Toute concurrence était donc impossible, et, les ports ouverts, l'agriculture nationale était ruinée fatalement.

Quant à l'exportation rémunératrice, à l'échange des pro^

duits contre des produits, est-ce que les pays à blé, qui sont esclaves ou pauvres, peuvent être en position d'ëchanger avec nous? Est-ce que ces peuples, enfants ou caduques, ont le goût assez développé pour ne pas préférer l'or, dont ils manquent, aux merveilles de nos manufactures, qui ne sont, pour leurs habitudes grossières, que des superfluités ?

Et cette grande panacée elle-même, cette source sans cesse fluente de nos exportations, n'est-elle point aussi de toutes les illusions, de toutes les chimères, la plus imaginaire et la plus vaine? Notre puissance n'est-elle point bornée, naturellement, par le progrès, par l'activité des autres peuples? Ne vont-ils pas, n'iront-ils pas, de plus en plus, nous traquant partout et nous forçant à réduire les salaires et nos bénéfices ? Qu'arriverait-il seulement si l'Amérique, au lieu d'envoyer sa matière première, en coton, à Manchester, étendait, multipliait sa propre fabrication, comme déjà elle s'efforce de le faire? Sur quel marché pourrionsnous lutter contre sa concurrence placée dans les conditions les plus heureuses de production, de travail et de fret?

Ah! les libres-échangistes ont bien raison, pour combler l'abîme sans fond qu'ils ont creusé, de demander, comme réduction du budget, la suppression de nos forces de terre et de mer. A quoi pourraient- elles désormais servir? Nation subalternisée, nous n'en sommes plus à nous défendre par les armes. La Russie ou l'Amérique n'ont pas même besoin de nous attaquer; qu'elles ferment seulement leurs ports, quand nous allons mendier notre pain, et c'en sera fini de l'Angleterre, comme c'en a été fini de Rome, réduite, ainsi que nous, à s'alimenter au dehors; ou bien, ce qui nous attend encore, c'est le triste destin d'Athènes après la catastrophe d'Aigos-Potamos. Bloqués par les flottes ennemies, nous aurions à subir les lois qu'elles voudraient nous imposer.

Avions-nous donc raison de dire : « Libres-échangistes,

«( VOUS allez ruiDer ragriculture, rendre l'Anglelerre tri-

H butaire et vassale de TétraDger, enlever le travail, c'est-

u à-dire son pain, au peuple des campagnes, détruire par

H là même le marché intérieur de l'industrie, amener une

u souffrance universelle et la banqueroute générale ! »

Ruine universelle, Banqueroute générale : tel était le cri d'alarme que, de 1839 h 1846, les libres-échangistes poussaient dans leurs meetings centre le système de la protection, et contre les monopoles.

Banqueroute générale. Ruine unh'ERSElle : telle est, depuis 1846, l'ardente accusation que répètent contre le libreéchange tous les échos protectionnistes, à la tribune, dans la presse et dans les assemblées.

£n mettant de cèté les exagérations de la haine dans laquelle tombent les partis qui se disputent le pouvoir, en jugeant la situation avec le calme d'un esprit désintéressé, qu*y a-t-il de vrai dans ces accents de détresse arrachés à l'orgueil des deux aristocraties?

Ce qu'il y a de vrai, c'est l'état désespéré de l'Angleterre.

Ce qu'il y a de vrai, c'est que chaque parti a raison contre son adversaire, et que chacun d'eux est en même temps impuissant à guérir les plaies de son pays. Ce qu'il y à de vrai, c'est que l'Angleterre ne peut retourner au système depro-

16é DE LA DÉCADENCE

tection, sans provoquer une Jacquerie, de même que, sans provoquer une Jacquerie, elle ne peut continuer le système impitoyable des concurrences et du libre échange. Ce qu il y a de vrai, c'est que protectionnistes ou libres-échangistes, n'ayant en vue que leur intérêt particulier, n'ont envisagé qu'un des côtés de la question économique! — la production — et qu'ils se sont ainsi placés sur un terrain sans issue, autour duquel tout est abimeet chaos.

Une juste répartition du bien-être aurait facilité la consommation intérieure. Mais, comme la question de répartition touche à des intérêts trop fortement constitués, et qu'elle est avant tout la question du peuple, lui seul pourra la régler, l'organiser, après la plus épouvantable des catastrophes.

11 ne faut pas se le dissimuler, telle est la position réelle de l'Angleterre, dont une commotion seule pourra la faire sortir, en brisant k la fois la tyrannie de la terre et la tyrannie du capital.

Sous le régime de la protection, quel était, en effet, l'obstacle? « Le sol, disait M. Fox, appartient aux seigneurs, d'un rivage à l'autre de l'Angleterre, ainsi que l'air que sillonnent les oiseaux du ciel. Il n'est pas un coin de terre où nous puissions enfoncer la charrue sans leur permission , bâtir une chaumière sans leur consentement ; ils foulent le sol anglais, comme s'ils étaient les dieux qui l'eussent tiré du néant, et ils élèvent encore artificiellement le prix de leurs produits. »

En d'autres termes, l'appropriation féodale , fortifiée par le monopole de la vente à l'intérieur, imposait deux fois, au profit du lord, le pain du peuple.— Eh bien, si le monopole de vente a été aboli, ce droit exorbitant de l'appropriation féodale a-t-il disparu ? l'institution du fief a-t-elle été détruite?

Les hommes de la ligue ne l'ont pas même effleurée dans leurs plus farouches harangues ; ils ont respecté, comme la

grande assise sociale, cette institution du vol permanent, et les landlords ayant ainsi maintenu, selon leur droit souverain, leurs anciens baux, — entre Tavilissement des produits par la concurrence étrangère et les exigences du manoir, les fermiers traqués n*ont trouvé que leur peuple à vendre ; ils ont donc réduit le salaire pour payer la rente, ils ont tué l'ouvrier pour engraisser le maître.

Quel est le fait que le libre échange a trouvé à son tour, sur sa route, fait dominant, fait absolu? Dans toutes les transactions du commerce et des industries, c'est le monopole des capitaux. — Qu'est-il arrivé, par exemple, quand toutes les écluses de la concurrence se sont précipitées, comme des vagues libres, vers les marchés lointains ? Il est arrivé que les industriels et les marchands, forcés, pour tenir la lutte, de baisser au plus bas les prix de vente, ont, au plus bas, baissé les prix de main-d'œuvre, et que, dans la fabrique et l'industrie, les salaires sont tombés comme dans l'agriculture !

Dès lors les deux grandes fractions du peuple, celle de l'atelier et celle des champs, frappées dans leur puissance d'achat, ont été perdues pour la consommation. Elles n'ont plus les moyens de vivre, par là même de payer; — voilà ce qu'elles doivent successivement : — à la protection, — au libre échange.

Toutefois, est-ce le principe, est-ce la théorie de liberté qu'il faut accuser? — Non, c'est l'égoïsme ou la complicité aristocratique des chefs de l'école, qui n'ont voulu ni comprendre les nécessités antérieures à toute révolution, ni conclure jusqu'au radicalisme, jusqu'au peuple.

Est-ce qu'une tentative de réforme sociale peut aboutir, quand elle va tomber^ rayon de lumière perdu, dans un milieu d'intérêts hostiles, se tenant par la main, de privilèges anciens et d'habitudes séculaires?

Est-ce que, sous la pression du capital, resté sans contrepoids, l'accumulation des valeurs industrielles dans un petit

nombre de mains ne devait pas se restreindre de jour eo jour, et former, de fait, un privilège aussi dur que celui de la terre? Est-ee que la liberté illimitëe des uns ne devait pas amener la servitude des autres, par la raison que la force, abandonnée à elle-même, conseille toujours l'injustice?

Est-ce qu'il ne faut pas d'abord extirper l'ivraie, abattre le chardon et creuser le sillon profondément, pour que le blé nouveau germe et monte ? — Est-ce que la France, lorsqu'elle voulut s'affranchir, ne préluda pas à son œuvre d'émancipation civile, politique et religieuse, par une révolution hardie qui rasa toutes les tours, et transforma tous les principes qui lui étaient contraires? Est-ce que cette révolution, pour faire passer les idées nouvelles, ne se constitua pas en gouvernement au milieu des tempêtes, gou*vernement énergique jusqu'au fanatisme, et qui déblaya le sol de tous ses ennemis ; sachant bien qu'un principe qui s'incline devant les faits ne poussera jamais de racines, et que la loi des intérêts est implacable ?

Or, c'est Ih ce qu'a toujours méconnu l'école du libre échange; elle disait : Je ne suis d'aucun parti, je repousse toutes les traditions révolutionnaires ; je ne veux pas plus toucher aux institutions politiques de mon pays, qu'à son organisation sociale, qu'à ses lois civiles, comme si ces lois civiles qui immobilisent la terre et les capitaux, c'est-à-dire toute la valeur sociale, en quelques mains, n'asservissaient pas forcément le travail et ne lui rendaient pas impossibles le débat et l'échange, le marché n'étant jamais libre entre l'homme qui a faim et le capital qui peut attendre. — Comme si l'on pouvait espérer que les droits féodaux s'effaceraient d'eux-mêmes, sans une métamorphose eomplète dans la politique, dans les lois, dans. le gouvernement!

Oh ! que l'ardente foi de nos pères avait mieux compris toute la sainteté de leur mission! S'ils s'étaient arrêtés à Turgot, au lieu de s'élever, de jour en jour, dans les hautes sphères de la justice et de l'égalité, la France aujourd'hui

serait encore parquée dans ses vieilles hiérarchies, ses classes et ses privilèges.

De cet exemple illustre, comme de la logique des choses, il résulte que nulle évolution, nul progrès, même économique, ne peut venir à bien, si la politique révolutionnaire n'a d'abord émancipé les intérêts et préparé les voies à la jeune liberté. Voilà pourquoi les économistes du libre échange, qui ont répudié cette première tâche et trahi ce grand devoir, se sont trouvés impuissants à Fépreuve, et voient aujour^ d'hui toutes leurs espérances perdues ou compromises.

Mais, ce n'était même pas seulement en Angleterre qu'il fallait poursuivre politiquement l'abolition des privilèges et des monopoles qui tarissent la consommation, si Ton voulait que la pratique du libre échange fût possible, sérieuse et féconde ; c'était sur tous les points du monde , au foyer de toutes les nations, qu'on devait, avant tout, provoquer et réaliser l'universel affranchissement.

11 fallait tendre la main à tous les peuples esclaves qui voulaient briser leurs fers; autrement, le libre échange, loin d'arracher le travailleur à la domination de l'oisif et de sceller le pacte de fraternité entre les nations, n'était plus qu'une arme perfide au profit des marchands anglais, contre le peuple anglais lui-même, et contre tous les peuples de la terre.

Comment les libres-échangistes n'ont-ils pas compris que la puissance d'achat n'existe pas chez les nations en servitude? Tous les fruits de leur travail passent aux mains des maîtres — aristocraties ou gouvernement « — qui les nourrissent comme un bétail, comme des machines à production ; elles n'ont pas de valeur personnelle, argent ou denrées, à donner en échange, et leurs appétits, k peu près réduits à ceux de la brute, ne dépassent jamais, dans la consommation, les grossières nécessités de la vie.

L'athéisme politiquedes libres-échangistes, à l'endroit des principes sociaux et de la forme des gouvernements, est

donc non*seulement un crime, une impiété contre le droit éternel, mais une faute, une faute capitale au point de vue du système, car si le marché de la consommation ne s'étend pas, que deviendra In production surexcitée par toutes les concurrences ?

Grand exemple, soit dit en passant, de l'unité du drame humain, de son génie, de ses lois : toutes les libertés y sont solidaires comme toutes les tyrannies. Toute combinaison échoue, qui n'est pas radicale, absolue, qui cherche a vivre avec les contraires, et l'on ne saurait impunément méconnaître, écarter un droit, un principe, une vérité dans le monde, sans qu'il y ait souffrance.

Ainsi, voilai des hommes d'un talent remarquable, d*un caractère aventureux, qui, se vouant au rude apostolat de la propagande, luttent huit ans contre l'oligarchie la plus tenace de la terre et parviennent à faire entrer leur idée dans le gouvernement. — Qu'avient-il pourtant de cette réforme qui, d'après leur panégyriste, M. Bastiat, devait amener et constituer la sainte- alliance des peuples? Il avient que, par le jeu des concurrences effrénées, tous les salaires sont en baisse constante, et que le peuple anglais meurt de faim, tandis que ses maîtres font, à ses dépens, la chasse aux industries rivales, sur tous les marchés de l'univers.

Affamer ses travailleurs et ruiner les nations étrangères, tel est donc et tel sera toujours le résultat fatal du libre échange tant que les conditions sociales seront mauvaises, soit au dedans, soit au dehors , tant qu'une révolution de justice et d'égalité n'aura pas organisé, partout, le droit des citoyens et la relation des peuples.

Que si cet idéal du droit universel était réalisé dans le monde, si l'hypothèse extrême de la justice absolue nous était acquise, le peuple anglais, sans doute, y trouverait son compte, comme tous les peuples de la terre. 11 cesserait d'être une machine dont on a le droit d'exiger, chaque jour,

plus de précision, plus de travail et plus de produit, et à qui on donne, en guise d'huile, un peu de pommes de terre pour l'entretenir. Il y gagnerait le bien-être matériel et la grandeur morale qui sortent de l'affranchissement.

Mais cette puissance relative de l'Angleterre politique dominant les mers, et cette richesse monstrueuse de l'Angleterre marchande exploitant les deux tiers du globe, ce double empire, en un mot, qui tient à la fois de Rome et de Carthage pourrait-il durer?

Dans les conditions de justice et d'égalité y l'Angleterre ne saurait garder en servage aucune des possessions que la violence et la ruse lui ont données ; elle perdrait donc tous ses beaux domaines lointains que maintiennent déjà si difficilement ses administrations et ses flottes.

Dans ces mêmes conditions de justice et d'égalité, l'Angleterre, trouvant partout le travail affranchi, trouverait partout la concurrence à chances égales, sinon meilleures ; elle perdrait donc l'exploitation des marchés qu'elle n'a conservés jusqu'ici que par l'exploitation des salaires, et sa richesse industrielle serait réduite à ses forces naturelles, équilibrées et limitées par les aptitudes et les rivalités extérieures.

L'Angleterre, enfin délivrée de sa lèpre originelle, le privilège féodal, n'en aurait pas un soleil plus chaud, une terre plus fertile ni plus spacieuse. Elle ne saurait donc suffire à sa consommation intérieure et resterait toujours, à cet égard, tributaire de l'étranger.

Délivrée également de l'oppression du capital, lui faudrat-il moins aller chercher, dans des contrées lointaines , les matières premières de sa fabrication, lorsque déjà les nations qui les lui fournissent travaillent avec autant d'habileté qu'elle-même?

« Et dans cette lutte, — disait récemment non plus l'ami- « rai , mais le major général Napier, — dans cette lutte , « telle nation sera peut-être un peu moins avancée, un peu 41 moins énergique que les autres, mais généralement, par-

•t tout , la somme de civilisation et la science seront , ou «( égales dès le principe ou égalisées bientôt par le libre- « échange même. D*où la conséquence que chaque nation (i prendra rang dans le monde suivant l'étendue de ses res- « sources naturelles et artificielles ; d'où la conséquence que (( l'Angleterre tombera du premier rang au cinquième ou <( sixième rang , car on ne saurait prétendre que ses res- « sources, si développées qu'elles soient aujourd'hui, égalent u réellement celles de l'Amérique du Nord, de la Russie, de <( la France, de TAllemagne ou même de l'Espagne ou de « l'Italie. Bien plus , on peut prédire qu'elles sont destinées H k être un jour inférieures à celles des royaumes de l'Ameu rique du Sud , du Canada indépendant et de TAustralie. <( Car le monde n'est plus aujourd'hui ce qu'il était il y a « deux cents ans. Il n'y a plus de contrées à découvrir, il » n'y a plus de nouvelles sources de richesses à monopoii- 4( ser ou à trouver au delà du monde civilisé. Voyez la Cali- (( fornie , les Américains peuvent-ils la garder pour eux- « mêmes? Tous les peuples ne sont-ils pas là? »

La condition fatale de l'Angleterre , c'est qu'elle n'a point à échanger, dans l'univers, des produits spontanés de son sol ; elle ne peut offrir que les seuls produits de sa maind'œuvre, de son travail, et le travail n'appartient en privilège à personne, il est le domaine commun du genre humain tout entier.

Ainsi , dans les conditions du droit qui , seules pourtant , sont celles de l'avenir, l'Angleterre perdra sa grandeur obèse, et d'un autre côté, sous le règne actuel du fait, — liberté des concurrences ou monopole absolu, — l'Angleterre est dès aujourd'hui inexorablement condamnée.

Venise , l'Espagne et la Hollande , qui n'étaient point reléguées à l'extrémité des mers et qui semblaient, au contraire, posées sur le chemin du monde, n'ont-elles pas passé tour à tour? Leur couronne ne s'est-elic pas effeuillée sous le souille hardi, sous le jeune effort des rivalités étrangères?

— Comment la Grande-Bretagne pourrait-elle échapper au destin des empires maritimes , quand elle n'est plus qu'un empire maritime elle-même , — son bilan ^ — fixe invariablement par les lois de la nature, se réglant ainsi :

Produits naturels, insuffisants; ^--produits du travail, à partager proportionnellement avec le reste de l'univers.

Voilà maintenant toutes les données économiques mises à jour, toutes les hypothèses parcourues.

J'ai traîné l'Angleterre féodale, que ses crimes avaient faite si grande, au tribunal de son peuple, et son peuple a répondu : Je meurs de faim sous ses lois ; — ses mono^ pôles, ses privilèges me ruinent !

J'ai traduit l'Angleterre industrielle et marchande, qui faisait les deux tiers du commerce du monde, aux assises de ses travailleurs, et ses travailleurs ont répondu : Nous mourons de. faim sous ses lois,— ses concurrences nous écrasent, sa liberté nous tue, c'est le vol de nos salaires.

D'autre part, j'ai pris à témoin les deux grands partis qui se partagent l'empire; — l'un contre l'autre, les deux partis ont répondu : — Banqueroute universelle , — ruine générale. —

Les statistiques , les enquêtes , les assemblées ont parlé dans le même sens : la tombe elle-même, au dire de M. Fox, a protesté par ses cadavres, squelettes de la faim tombés avant l'heure , et la misère a protesté par l'effrayante pro-^ gression des crimes.

Or, que résulte-t-il de cette terrible accusation collective, de cet universel témoignage ?

Que l'Angleterre est en décadence, que l'Angleterre est menacée de mort.

Et comment ne pas conclure ainsi, quand aucun système,

— libre échange ou protection, — ne peut donner au peuple son pain quotidien , quand l'hypothèque dépasse la valeur de la terre, quand le chancelier de l'échiquier lui-même avoue que l'emprunt a seul équilibré les budgets , et qu'en

nS DE LA DÉCADENCE DE L*ANGLETERBE.

vingt ans de paix profonde , malgré les amortissements , la dette publique s'est accrue de plus de 700 millions ; quand l'État et la banque ne vivent que de papier de complaisance, quand l'impôt exorbitant de la guerre est devenu l'impôt de la paix 9 quand toutes les cloches des gares sonnent la ruine des chemins de fer, quand la compagnie des Indes ellemême, ce magnifique gouvernement, est à la banqueroute?

Gomment ne pas conclure ainsi , lorsque depuis quinze ans toutes les commissions parlementaires s'épuisent à fermer les voies d'eau qui s'ouvrent aux flancs du navire, passant de l'enquête agricole à l'enquête manufacturière, et de ces enquêtes éternelles à ces non moins éternels projets d'économie dans l'administration, dans les forces de terre et de mer, dans les finances, dans les colonies?

Gomment ne pas conclure ainsi , quand le seul remède qu'apportent les hommes nouveaux, c'est l'abandon de toutes les possessions extérieures, la dissolution de l'armée , la réduction des flottes , c'est-à-dire le désarmement de l'Angleterre et son impuissance au milieu des peuples, — quand les débouchés ne s'entretiennent que par des sacrifices ruineux , — quand la marine dépérit , — quand l'homme des champs déclare qu'il ne se battrait pas pour le pays , et l'homme de la mer qu'il ne défendrait plus l'île ?

Ah ! lorsque j'ai entendu ces fiers matelots répudier ainsi le pavillon des marchands, lorsque j'ai vu passer, dans l'Enquête, ces profondes phalanges de travailleurs qui tremblaient la fièvre sous le haillon , et qui tous jetaient l'anathème à la patrie, j'ai compris que l'Angleterre, malgré ses apparentes grandeurs, était suc son déclin, et ce n'est pas ma voix impuissante et perdue dans l'exil , c'est son peuple de l'atelier, son peuple des champs, son peuple de la mer, c'est son peuple affamé qui déclare solennellement sa décadence.

— « Despair and die, » désespère et meurs, lui a dit, pendant des siècles, l'aristocratie britannique ; désespère et meurs, répond le peuple à son tour.

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