‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 3)Chapitre 4 sur 61 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Mé'Mw^hmae,

Étudiée dans ses lois et dans ses mœurs^ FAngleterre nous a révélé toutes les iniquités du privilège et toutes les corruptions de Tintelligenee ; l'histoire de ses conquêtes et de ses guerres va nous faire connaître les perfidies de sa politique, nous donner le nombre et la mesure de ses crimes.

Sa première victime, parmi les nations, fut l'Irlande, sa voisine du canal Saint-Georges, et depuis 1108, date de la première invasion, jusqu'à nos jours, sept cents ans se sont écoulés, sans que cette Pologne des siècles ait eu trêve ni répit un jour, une heure, sur sa roue. Voici les phases principales de ce long martyrologe.

En plein douzième siècle, à la voix d'un roi félon, chassé de Leinster, l'une des quatre provinces irlandaises, les 1. 8

Anglo-Normands accourent, armes de la lance et tout bardés de fer ; ils relèvent le trdne, ma|s ils font le roi vassal^ et s'emparent de ses domaines, chassant devant eux, vers Toucst, les propriétaires du sol, ou les enchaînant comme serfs à la glèbe patrimoniale. C'est ainsi que les Anglais du moyen âge protégeaient les alliés qui leur faisaient appel, et pratiquaient le devoir de dievalerie. On verra que les fils n'ont pas trahi la politique des pères.

Ce premier champ du vol fut entouré, fermé comme une forteresse, par les Anglo-Normands, et pendant quatre siècles, l'Irlande de l'ouest et du nord vint se ruer en vain contre ces palissades de l'étranger. Mais que pouvaient la flèche et le bouclier de bois, contre ces phalanges et ces murailles hérissées de fer?

Des luttes sans fin, l'incendie, la dévastation, le pillage, l'assassinat, tels étaient les doux passe-temps des reîtres d'Etienne et de Robert, dans cette longue période de la première occupation. Montés sur leurs grands chevaux de bataille, ils harcelaient nuit et jour les seigneurs irlandais leurs voisins ; ils détruisaient les récoltes, enlevaient les bestiaux, rasaient les villages, tuaient jusqu'aux enfants, et cette «one qui servait de champ de bataille aux deux partis fut tellement saccagée, que les clans irlandais qui l'occupaient offrirent de se soumettre et de passer, eomjaiie sujets, à la couronne d'Angleterre,

Mais le gouvernement britannique refusa de les recevoir à ce titre, qui leur aurait garanti la protection de la lot : les suppliants de la servitude furent donc repousses; on défendit même à tout Anglo-Normand, sous des peines terribles, de contracter av«c l'Irlandais aucune relation d'affaires ou d'alliances, et pendant qu'on les mettait ainsi non-seuI^a«iit hors la loi, mais hors la famille, hors la vie, un décret de Henri IV, roi d'Angleterre, défendait à tous emiemk irlan^ dais de quitter le roj^ume. Telle fut la politique de la première invasion ; elle ce çésum^e ainsi ; eapCârmm«IÎQn et vel»

DE l'àNGLBTBRRB. ' 83

La seconde période de cette tragédie du sang, comme rappelle un grand poëte, s'ouvre à la réforme religieuse inventée par Henri VIII. Les ennemis irlandais étaient déjà retranchés de la communion politique et sociale; ils n'étaient ni citoyens ni sujets dans les domaines de leurs ancêtres ; ils étaient esclaves ou bétes fauves, la chose du maître ou le gibier des guerres : mais, jusque-là du moins, on leur avait laissé leur Dieu, leur foi, leur ciel catholique semé de pairies heureuses : arrive l'apostasie libidineuse de Henri YIII, et la nouvelle persécution commence, plus terrible, plus sauvage, plus implacable en ses supplices et en ses fureurs, que la guerre de la conquête et la politique de l'occupation par le guet-apens.

Elisabeth, la grande Elisabeth des Anglais, ordonne que les rebelles à l'hérésie soient traqués, par le fer et par le feu, jusqu'au dernier. Elle entreprend la pacification, à la manière d'Atti]a, par le désert, et dans trois provinces habilement soulevées par la politique des provocations, dans l'Ulster, le Munster et le Leinster, elle fait la guerre nonseulement à l'homme, à V Irlandais ennemi, mais k la ferme, à la cabane, à la récolte, à l'arbre, à la plante, à l'herbe qui pourrait donner pâture à la faim.

£n quelques mois ces contrées fertiles sont dépeuplées et nues comme un cimetière. » Plus de blé dans les «( champs, dit un auteur contemporain, plus de bestiaux « dans les pâturages, plus d'oiseaux dans les airs, plus de «( poissons dans les rivières : d'un bout de la province à » l'autre, on rencontrerait à peine un homme, une femme, » un enfant. »

— « Cette terre était si désolée, s'écrie Spenser, qu'on « voyait ses malheureux habitants sortir des forets et du »c creux des vallées pour chercher quelque nourriture, «f rampant sur leurs mains, car leurs jambes ne pouvaient «( les porter. Us avaient le regard de la mort et la voix des u spectres. Ils dévoraient les carcasses d'animaux sur les

« chemins, heureux quand ils en trouvaient, car ils étaient (c souvent réduits à déterrer les cadavres pour s'en re- «{ paître. »

Elisabeth, comme on le voit, n'avait oublié que le cadavre dans sa destruction universelle et dans sa guerre d'extermination par l'incendie, le glaive et la famine. Mais à quoi pouvait aboutir cette politique atroce? A la dévastation, à la stérilité du sol, à l'entier épuisement de la population celtique, et c'est ce que voulait la reine de la réformey c'est ce qu'a toujours voulu, poursuivi la politique de l'Angleterre. — « Avec l'ordre et la civilisation, disait un des (( conseillers d'Elisabeth, ce pays' acquerrait bientôt du u pouvoir et des richesses. Les habitants pourraient alors avoir « l'idée de se rendre indépendants. Notre politique est donc u de maintenir le désordre en ce royaume, car tant que « rirlande sera déchirée par les dissensions intestines, « elle n'essayera pas de se détacher de la couronne d'An- « gleterre. »

Fidèle à ce principe que Machiavel nous a dénoncé comme la politique des rois, Elisabeth remplit sa tâche jusqu'au bout, et les terres confisquées par sa royale justice furent distribuées à ses serviteurs anglais , sous cette expresse et formelle condition, pourtant, que les propriétaires nouveaux ne laisseraient, sur leurs domaines, aucun fermier ou cultivateur d'origine ou de race irlandaise.

On voit que la politique anglaise de la réforme est en progrès sur le douzième siècle : elle ne veut plus de V Irlande ennemie, même à titre de serf.

Et que font les Stuarts à leur avènement? Écossais et fils de Marie Stuart la catholique , Jacques !•' ouvre son règne par un édit dans lequel Sa Majesté déclare à ses bien-aimés sujets d'Irlande qu'elle n'admettra ni la liberté de conscience, ni le libre exercice de leur religion, et les prêtres de ce culte sont traqués comme des ennemis publics, et les fidèles sont par lui condamnés à l'apostasie publique, au parjure officiel

de Fexercice protestant , et l'on établit jusque dans les familles, entre la femme et l'époux, entre la mère et l'enfant, une police permanente d'inquisition et de délation contre les tièdes ou les rebelles à l'orthodoxie de l'Église anglieane.

Cette politique du sectaire couronné, sacrifiant au système de l'oppression traditionnelle , n'indique-t-elle pas la pensée toujours présente de l'Angleterre , cette pensée qui est la mort de l'Irlande? Et comme tous les actes sont conformes, il ordonne une enquête générale des titres de propriété dans les trois provinces^ avec vérification à l'anglaise : les propriétaires n'ayant pas les pièces régulières selon le droit britannique, leurs titres sont contestés par les légistes , annulés par les juges, et leurs domaines confisqués reviennent à la couronne ou sont attribués aux colons écossais, qui partagent avec r Anglais ces riches dépouilles. A la conquête par les armes et la violence , a succédé la spoliation par la fraude et par la chicane des justiciers : les chevaliers ont fait place aux procureurs.

Jacques poursuit ses bien-aimés sujets jusque dans les âpres montagnes du nord , leur dernier refuge. 11 les fait traquer par ses nouveaux colons , et quand la proie est forcée par sa meute , il parque ce troupeau dans les plaines , afin que la garde en soit facile et sure.

Enfin , le parlement anglo-irlandais lui fait-il ombrage , comme défenseur et représentant du droit national, il crée des bourgs pourris et l'achète.

Qu'aurait fait de mieux Henri VIII ou sa fille Elisabeth ?

Sous Charles I", c'est lord Strafford qui gouverne l'Irlande , et , cette fois , la dernière province indépendante , le Connaught est exproprié par les armes Qt par les procès juridiques. Les jurés et les tribunaux refusent-ils de prononcer ou de sanctionner l'arrêt, on emprisonne les jurés, on les écrase , ainsi que les magistrats , d'amendes léonines , véritable confiscation de la force et de l'hypocrisie liguées.

86 DE LA DÉGÀDBNGB

L'administration de cet intendant dn rùi tathùlique est tellement odieux et cruelle dans son oppression jalouse, qu'au sein du parlement anglais lui-même ^ elle devient un chef d'accusation contre ce bourreau devenu ministre.

Mais ce n'était là qu'une manœuvre de guerre : la tète de Strafford, en tombant, entraîne la couronne et la tète de Charles I*"; et ce roi qui^ dans ses derniers jours, s'était tourné vers l'Irlande avec ses eavalierSf ce roi précipite sur ce malheureux pays les colères de Gromwell et le fanatisme des puritains.

L'appel de Charles I^ et l'alliance de ses cmaiiers avec les Irlandais avaient soulevé l'Irlande, et dans le mois d'octobre 164i , une insurrection générale éclata, qui mit en ligne une véritable armée dans les quatre provinces.

A ce nouveau cri de guerre de l'Irlande , l'Angleterre répondit par l'envoi de cinquante mille hommes et par un décret de son parlement qui formulait ainsi l'extermination :

« Ordre d'attaquer , tuer , massacrer , anéantir tous les a rebelles , leurs adhérents et leurs complices : de brûler, « détruire, dévaster, piller, consumer, démolir toutes places , (( villes , maisons où les rebelles ont été secourus ou reçus , « toutes les moissons , blé ou foin , qui s'y trouvent , tuer, <( anéantir tous les individus mâles et en état de porter les <c armes, qu'on trouvera dans les mêmes lieux. »

Ce programme de cannibales fut exécuté dans tous les points : l'Irlande, fauchée par la guerre, redevint le désert d'Elisabeth, k ce point, dit la tradition populaire, « qu'il « n'y avait pas d'eau pour noyer un hmnme, de bois pour le « pendre, ni de terre pour l'ensevelir. »

Aux derniers jours de cette lutte furieuse, et quand toutes les forteresses étaient encore au pouvoir des Irlandais unis aux cavaliers, arrivèrent Cromwell et la peste. Ces deux fléaux achevèrent l'œuvre de destruction, et l'Irlande fut de nouveau patifiée^

DE l'àNCLKTEIUIB* 8T

Les corbeaux, comme toujours, s'abattirent sur les champs de bataille; on paja les dettes de Texpédition en distribuant aux usuriers les terres conquises ^ et, pour que la population irlandaise ne pût se relever de longtemps , on déporta cent mille âmes dans les colonies, où les filles furent vendues comme esclaves, rejetant le reste au delà du Shannon, dans le €onnaught, où tous les catholiques devaient s'établir, sous peine de mort, au milieu des ruines.

Quand le trône fut relevé derrière Téchafaud de Charles P' et le tombeau de Gromwell, Charles II sanctionna toutes ces proscriptions, tous ces vols, ainsi que l'avait fait, avant lui, le roi Jacques; et Guillaume III, le protestant, se serait montre {^us favorable que les Stuarts aux Irlandais qui le combattirent jusqu'à la chute de Limerick, si l'aristocratie britannique n'avait forcé le nouveau roi constitutionnel à suivre, comme ses devanciers, l'étemelle politique de l'Angleterre : Ddenda Hibemial

Depuis la reine Anne jusqu'à l'acte de l'union, période qui comprend un siècle, la persécution ne cessa pas un seul jour, et le fanatisme anglican inventa, dans ce temps néfaste, sa dernière infamie, son dernier crime, en instituant, jusque dans la famille, la prime de l'apostasie : tout fils converti futdéelaré l'héritier immédiat et légal de son père vivant; ainsi, après la terre l'Église, après l'Église le foyer; il ne restait rien à l'Irlandais catholique, ni la tombe de ses aïeux, ni le cœur de son enfant, ni la terre, ni la prière, ni l'espérance .'

Cette politique de l'inquisition invisible, universelle et toujours menaçante, fut si terrible, exaspérée qu'elle était d'ailleurs par les révoltes écossaises, qu'à son ombre tout dépérit : production, travail, commerce, et que les vieux Anglo-Normands, les colons du Leinster, se liguèrent avec les catholiques pour ramener un peu d'air au fond de cette cale où tout un peuple gémissait sous le bâillon du négrier. Le champ de bataille^ cette fois, fut le parlement urlandais,

8a DB LA DÉCADENCE

seule institution jusque-là restée debout, parce qu'elle avait été le tribunal d'initiative ou de sanction pour toutes les iniquités de la métropole.

Ce fut un grand scandale pour FAngleterre que cette énergique résistance légale, organisée par les Irlandais protestants, et qui pouvait relever la vieille Érin, la victime des siècles. Aussi Georges II, son gouvernement et sa cour firent-ils de leur mieux pour désunir et corrompre. On acheta toutes les voix vénales, toutes les peurs furent exploitées et toutes les cupidités assouvies. En vain Grattan s'écriait : (( Vous avez empoisonné jusqu'aux sources de la <( législation ; des majorités vendues peuvent bien décréter it la loi, mais elles ne peuvent donner autorité, force mo- K raie à la loi. )> Le gouvernement comptait ses votes sans daigner répondre, et les mesures sanctionnées s'exécutaient.

Un terrible orage pourtant s'amassait sur le vieux monde: la révolution française venait de naitre, et son premier souffle allait, au loin, caresser les terres esclaves, réveiller les nations endormies. L'Irlande, entre toutes, fut remuée par l'esprit nouveau. Des meetings populaires agitèrent ses villes : l'opposition se développa, dans le parlement, jusqu'à parler la grande langue des guerres nationales, et, dans le pays, une vaste association se forma sous le nom des Irlandais unis.

Pitt, qui se trouvait alors au gouvernail, n'osa pas heurter de front cette redoutable marée des colères irlandaises: en pilote habile, il manœuvra pour diviser les vagues. Il accorda le relief bill, qui donnait le droit de vote aux catholiques, celui du verdict et le libre concours au barreau; plus tard, l'émancipation complète fut promise, et quelques chefs irlandais furent appelés dans la haute administration du pays. Alléchés par ces prémisses de la délivrance, les catholiques ne s'allièrent point aux Irlandais unis; ils se tinrent à l'écart, et le gouvernement anglais ayant tra-

versé les années les plus orageuses de la Révolution sans que rirlandais prit feu, Pitt rentra tout à coup, à la première nouvelle de nos désastres, dans la politique traditionnelle de la violence et de l'exterminalion : les chefs de l'opposition appelés au pouvoir ne furent pas même installés, et l'on envoya, pour les remplacer, de véritables commissaires de guerre civile, au nombre desquels lord Gastlereagh.

Indignée, Tlrlande catholique se jeta tout entière dans la ligue et fit cause commune avec les protestants uniSf qui s'inspiraient des principes fraternels de la Révolution française. Un comité supérieur de propagande et d'action fut institué sous le nom de directoire, et un de ses membres, Wolfe Tone, se rendit à Paris pour solliciter le concours de la grande République. Hoche, en effet, partit bientôt avec quinze mille hommes et quarante-cinq vaisseaux; mais cette flotte, battue par des vents terribles, fut dispersée, anéantie, perdue, et l'Angleterre échappa, grâce à la tempête, à la lutte la plus formidable qui l'ait jamais menacée.

Ne vit-on pas en effet, deux ans plus tard , le général Humbert débarquer dans l'ouest avec quinze cents hommes, prendre la ville de Killala, mettre en déroute un corps régulier de quatre mille soldats, et tenir tête, avec un bataillon, aux trente mille hommes de lord Gornwallis, qui reçut à très-honorable capitulation cette poignée de héros? Que n'aurait donc pas fait l'habile général de la Vendée, ayant pour corps de bataille quinze mille hommes de vieilles troupes, et pour auxiliaire, pour réserve profonde, une patrie soulevée, un peuple en révolution ?

Aussi l'Angleterre comprit-elle parfaitement à quel danger elle venait d'échapper, et sa terreur se manifesta, comme toujours, par le massacre et les vengeances. Elle acheta les secrets de l'association des Irlandais unis, et livra les chefs, les uns au poignard, les autres aux bourreaux ; elle les poursuivit par la confiscation jusque par delà la tombe, et

90 DR U BftGÂDËNGB

voulant en finir avec cette conspiration redoutable qui se recrutait jusque sous les ëchafauds, elle détermina Tinsar* rection par ses cruautés infâmes.

Cette dernière lutte de l'Irlande ftit terrible entre toutes les luttes de son histoire. « Nous nous battons la corde au cou, » disaient les insurgés. En effet, dans cette guerre provoquée par le viol, le pillage, l'assassinat, l'Anglais ne faisait pas de prisonniers ; ceux qu'il ne tuait pas dans la bataille, il les jetait aui juges, c'est-b-dire au supplice, et dans cette boucherie, dit un auteur contemporain, « pas un révolté n'obtint sa grâce. » Mais l'incendie des fermes et des villages, le massacre des prisonniers, les tortures exercées sur les suspects, le meurtre des enfants et des femmes, l'expropriation des terres, la mort des chefs, toutes les tireurs de la vengeance assouvies ne suffisaient pas à la politique anglaise ; il restait encore un dernier attentat & commettre contre la nationalité de l'Irlande : il fallait abolir son parlement, dernière forme effacée de sa triste indépendance.

Pitt, voyant le peuple écrasé, frappa ce dernier coup; il acheta les bourgs pourris & beaux deniers comptants; il pajra les votes avec des pensions et des places, et l'acte d'union, c'est-à-dire de confiscation nationale, fut acclamé, dans la première année du siècle, par la majorité du parlement irlandais.

L'Angleterre avait enfin cloué l'Irlande au sommet de son calvaire; depuis, la malheureuse crucifiée n'en est pas descendue : qu'est-ce, en effet, à voir le fend des choses, que cette émancipation catholique si longtemps appelée par tous les tocsins de l'Irlande, et que la peur arracha , voilà quelque vingt ans, à la politique de Wellington? Quelques milliers d'Irlandais ont le droit de voter comme les bourgeois de Londres et d'envoyer au parlement un petit groupe de députés desquels on s'écarte, comme de] maudits, dans le camp des vainqueurs I Impuissants et réprouvés, ils sont

DE L'ANGLETERRE. dl

là eomme une dérision vivante de la patrie, car la loi se fait (levant eux et eontre eux; ils n'ont pas une seule influence dans l'administration, et, toujours esclave, leur terre irlandaise ne porte de fruits que pour l'étranger!

O'Connell, qui fut le grand promoteur de cet affranchissement catholique, se garda bien de pousser son peuple dans les voies sérieuses de l'émancipation ; après avoir condamné, trahi, répudié la grande tradition révolutionnaire des Wolfe Tone et des Fitz-Gerald, ces martyrs restés sans vengeance , il nourrit de ses ballades l'Irlande affamée, et lui jeta pour dernière espérance un nouveau rêve, le rappel de l'union.

U savait bien, cet ami des whigs, ce tribun courtisan qui tant de fois humilia l'Irlande aux pieds de sa reine gra^ dense, il savait bien que sa promesse, à tous les vents semée, n'était que mensonge; que l'Angleterre, sans un coup de révolution, ne laisserait jamais se rouvrir les portes du parlement irlandais, et que, dans tous les cas, ce parlement ne rendrait pas à la patrie ses biens, son indépendance, sa nationalité. Mais il savait aussi que les grands malheurs sont faciles à tromper, et, richement entretenu sur la rente des pauvres dont les guenilles lui faisaient cortège, il leur montrait à l'horizon, qui fuyait toujours, les portes resplendissantes de leur Jérusalem.

Le nom de cet homme, qui fut grand par l'intelligence, mais lâche de cœur, sera marqué par l'histoire de la croix des traîtres, et un jour viendra où l'Irlande, affranchie par sa démocratie révolutionnaire, rejettera, maudira sa mémoire.

£n quel état, en effet, l'a-t-il laissée, cet homme qu'elle a nourri trente ans de sa sueur sanglante, elle qui l'aurait suivi, tordant en épée le dernier fer de ses charrues, jusqu'au milieu des citadelles ennemies, jusqu'au cœur de l'Angleterre?

Le peuple irlandais aujourd'hui ne possède pas un pouce de terre en Irlande. Il est ou mendiant ou vagabond, ou valet de culture sur les domaines de Yétranger.

Sa police s'appelle Yétranger, son administration Yétrath ger, sa justice Vétranger, et comme il n'a rien, ni la propriété ni le travail libre, ni la rente ni le salaire, il meurt de faim sur les routes ou va tourner la meule dans les workhouses ; ceux-là seulement que la maladie de la faim n'a pas épuisés partent et s'en vont aux terres lointaines, ce qui faisait dire, il y a quelques jours, à FAnglais Braid : L'Irlande n'exporte plus que l'Irlande!

Et que fait le gouvernement? 11 assiste impassible au spectacle de cette terrible agonie, il fait respecter la loi... Ses constables font sentinelle autour des huttes el des cabanes que les seigneurs font démanteler pour chasser rhomme... Ses juges font saisir, au profit des créanciers, les workhouses, les dernières maisons des pauvres !

On exproprie jusqu'à la charité... Voilà bien, je crois, le drame fini.

M/An*éw*iqum.

Le fanatisme insensé des Stuarts avait produit en Angleterre, comme la révocation de l'édit de Nantes en France, une forte émigration de protestants : presbytériens d'Ecosse, puritains de Gromwell, quakers de Guillaume Penn étaient partis par centaines pour l'Amérique septentrionale, et dans moins d'un siècle, treize colonies, sorties de ces familles éparses, s'étaient presque élevées aux proportions d'un royaume qui aurait pu devenir la richesse et l'orgueil de la métropole.

Les treize États, divisés en comtés comme la mère patrie, lui constituaient déjà, vers 1760, un débouché, pour ses marchandises, de six millions de livres sterling. L'Angleterre avait le monopole du commerce et de la navigation dans ce nouveau monde qui venait d'éclore au delà des mers, et les taxes qu'elle y percevait annuellement sur les hommes et sur les choses lui formaient un véritable trésor d'empire.

Les sujets américains payaient^ en effets dix-huit pence 1. 9

par livre sterling de revenu sur leurs biens et sur leurs personnes. Pour les professions, offices et trafics de toutes sortes, la taxe s'élevait à une demi-couronne par livre, sans compter les impôts extraordinaires pour les circonstances difficiles, et les droits qu'ils acquittaient au fisc anglais sur les denrées d'importation.

L'Amérique était donc une véritable terre de labour pour la Grande-Bretiigne, et fort précieuse à conserver; mais l'insatiable avidité du gouvernement anglais l'entraîna , comme toujours, aux convoitises extrêmes, et la scission éclata bientôt.

Sous le nom d'acte du timbrCf la métropole essaya d'abord d'astreindre les treize Etats américains à se servir, pour toutes leurs transactions, d'un papier marqué, délivré par le fisc et portant impôt.

Réuuis en congrès dans la ville de New-York, les députés des colonies déclarèrent, en 1765, qu'ils ne se soumettraient jamais à la taxe du timbre ; ils en appelèrent k la couronne dans une pétition remarquable, et, joignant l'action à la parole, par une ligue de non^importatiûn enl^e eux arrêtée, ils mirent le commerce anglais au ban de ses colonies.

L'Angleterre marchande eut peur : elle céda : mais, trois ans après, elle renouvela sa tentative par un impôt indirect sur les objets de consommation qu^ venaient de la métropole, tels que le verre, le papier, le cuir, les couleurs et le thé. Nouvelle résistance de l'Amérique du Nord. Le Massachusets convoque une assemblée extraordinaire «ous le nom, si célèbre depuis, de Convention. La ligue nationale contre l'importation anglaise se relève, et des fabriques américaines sont fondées par souscription, préparant ainsi le dernier affranchissement et les rivalités futures.

L'Angleterre hésita de nouveau quelques instants; elle retira toutes ses prétentions, excepté sur le thé ; mais la trêve de son orgueil ne fut pas longue^ et, déclarant que le

DE L'ANGtETERRB. gS

droit de la métropole à taxer ses colonies était absolu, souverain, afin d'assurer l'exécution de ses arrêts fiscaux et de ses yengeances, elle s'inféoda la justice américaine ; elle la plaça, comme la haute administration, sous* sa d^)endance, en se réservant l'investiture et le traitement.

C'était là fonder la servitude, toute la servitude; car le principe de la spoliation par l'impôt à taux facultatif étant posé d'une part, comme le droit de la métropole, et la justice étant, d'autre part, à la solde et à la volonté de l'Angleterre, l'Amérique du nord, qui n'avait pas de délégués au parlement métropolitain, était condamnée, comme l'esclave, & travailler pour ses maîtres, sans droit et sans recours.

Cette usurpation monstrueuse fut la cause véritable de la grande révolte américaine. Ainsi, c'est encore un crime qui sert ici de préface à cette guerre infâme de l'Angleterre contre des colonies sorties de son flanc et qui la nourrissaient dans sa fastueuse indigence.

Et quels furent les caractères de cette expédition impie, fille d'un orgueil stupîde et des plus basses concupiscences? Ouvrez l'histoire du dix-huitième siècle : l'Angleterre ne cherche pas d'alliés parmi les grandes nations pour consommer son attentat; elle va recruter en Allemagne, dans les bas-fonds des tavernes et des corps de garde, des assassins à gages, des condottieri qu'elle achète, k prix débattu, dans les eours des petits princes besogneux et dans les villes libres. 11 y a, pour ce commerce de forbans, des bazars publics où la ftiarchandise humaine est exposée, comme le ballot, aux enchères, et pour intéresser les chefs de maison, les princes devenus marchands, on stipule d'avance, en leur faveur, vingt livres sterling par chaque tété de soldat qui resterait en Amérique, ce qui faisait dire à l'un d'eux, le landgrave de Hesse-Gassel , après l'affaire de Trenton : « Vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai ressentie en i( apprenant que, de mille neuf cent cinquante Hessois qui

96 DE LA DËGÀDENGE

<( se sont trouvés au combat, il n'en est lécHAPpé que trois

» CENT QCARANTE-CINQ ; CE SONT JUSTEMENT MILLE SIX CENT « CINQ HOMMES DE TUÉS... ET PARTANT SIX CENT QUARANTE- « TROIS MILLE FLORINS QUE LA TRÉSORERIE ME DOIT, SUIVANT

« NOTRE CONVENTION. La couF deLoudros objecte qu'il y avait » une centaine de blessés qui ne doivent piis être payés « comme morts; mais j'espère (ceci s'adresse au général en « chef hessois) que vous vous serez souvenu des instruc- (c lions que je vous ai données k votre départ de Gassel, et » que vous n'aurez pas cherché à rappeler à la vie, par des v SECOURS INHUMAINS, Ics malhcureux dont vous ne pourrez « sauver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une u jambe. Ce serait leur faire un présent funeste, et je suis « sur qu'ils aiment mieux mourir avec gloire, que de vivre « mutilés et hors d'état de me servir... Rappelez-vous que (( de trois cents Lacédémoniens qui défendaient les défilés « des Thermopyles, il n'en revint pas un seul; que je serais (c heureux si j'en pouvais dire autant de mes braves Hessois ! »

Ces enrôlements à la traite, ces primes du sang payées aux princes, marchands d'hommes, indignèrent l'Europe, et, dans le parlement anglais lui-même, une voix s'éleva pour les flétrir.

<c Des bouchers de la Basse-Saxe, des Homwas, les plus •c cruels des hommes, voilà donc, s'écriait lord Ghatham, <( les alliés de l'Angleterre ! des brigands qui ne respectent u ni le sexe, ni l'âge, et qui aiment à plonger leurs mains « dans le sang de la faiblesse désarmée ! Ah ! nous avons <c imprimé sur nos armes une tache que toutes les eaux de <c rOcéan ne laveront jamais, en mêlant ainsi le tomahawk « à répée, le scalpel au fusil. »

Ces dernières paroles de lord Ghatham ont besoin d'être expliquées pour être bien comprises : il faut qu'on sache, en effet, que l'Angleterre, non contente d'embaucher les bandits de l'Europe contre ses fils du nouveau monde, lançait sur eux les Indiens les plus féroces, et leur payait une

prime de salaire ou d'encouragement pour chaque chevelure américaine, d'enfant ou de vieillard, de soldat ou de femme : la preuve en est acquise à l'histoire par des lettres officielles, et dans une de ces lettres, — du capitaine Grawford au colonel Aldemond, — nous trouvons les détails qui suivent :

u Conformément à la prière des chefs sauvages de Sen- <( néka, j'envoie à Votre Excellence, à la garde de Dieu, et u sous la conduite de James Bloyd, huit ballots de péricrâ-^ (t nés ou chevelures préparées, séchées, garnies de cerceaux, (' peintes et décorées de toutes les marques triomphales «c des Indiens.

<( Je ne doute pas que Votre Excellence ne juge à propos << de donner quelque encouragement ultérieur à ces honnêtes «t gens!

» Voici la facture et Vexplication du contenu de huit bal- «{ lots dont les Indiens vous demandent de faire hommage, K en leur nom, à Sa Majesté. »

L'explication se trouve, en effet, à la suite de la dépêche,

et quelque hideux que soit ce procès- verbal de cannibales,

nous en extrairons quelques lignes, pour la gloire éternelle

de l'Angleterre , payant l'assassinat de ses propres enfants.

u Ballot n" 5. — Cent deux chevelures de fermiers;

«c dix-huit, seulement, marquées avec une petite flamme

» jaune, indiquant qu'ils ont été brûlés vifsy après avoir eu

<i les ongles arrachés et subi d'autres tortures. Un des péri-

<( crânes désigne un ecclésiastique, par son rabat suspendu

« au cerceau de la chevelure : on remarque, dans ce lot,

4( soixante-sept tètes grises (tètes de chefs de famille], ce

*; qui rend le service plus essentiel. »

« Ballot n° 6. — Quatre-vingts chevelures de femmes : tt les cheveux longs tressés à la manière indienne, pour déic noter qu'elles étaient mères, »

« Ballot n*» 8. — Deux cent onze chevelures de filles de

« différents âges j et pour le n« 9, avec cent vingt-deux

« ehevelures, une petite boite décorée de bouleav , conte« « nant les péricrânes de vingt-neuf petits enfants : point (c de larmes peintes parmi les marques, mais un petit couu teau noir indiquant qu'Us oni été arrachés du ventre de «c leurs mères! »

En voyant son pays prendre de tels auxiliaires dans une guerre fratricide et payer de tels trophées, lord Ghatham n'avait-il pas raison de dire que toutes les eaux de FOcéan ne laveraient jamais la tache que ralliance du tomahawk ve» naît d'imprimer aux armes anglaises?

Ce n'est pas là tout, pourtant, et sans parler des nègres auxquels on mettait la torche et le poignard à la main, sauf, après les incendies et les assassinats, à les embarquer, comme esclaves , pour les Indes occidentales , les annales de l'expédition anglaise proprement dite, les hauts faits de ses chefs et de leurs troupes régulières, suffiraient amplement, dans cette guerre comme en toute autre, pour assurer à la Grande-Bretagne la suprématie du crime et la palme des infamies.

Veut-on savoir comment on traitait les chefs ennemis, les plus braves officiers américains, trahis par le sort des combats?

Le général américain Mercer, vingt fois blessé dans l'affaire de Prince-Town, rend les armes au dernier sang, et devient prisonnier des Anglais : on le porte sous les tentes ennemies, et là, les soldats l'achèvent à coups de crosse, sous les yeux de leurs officiers !

Le colonel américain, Isaac d'Haines, fait prisonnier dans la Caroline du sud, est jeté dans la geôle de Gharles*Town. Le lendemain, une cour martiale, instituée par le major de la ville, le fait comparaître pour la forme, et sans discussion, sans témoignages entendus ni reçus, sans aucune formalité judiciaire ou de défense, on décide qu'il sera fusillé dans les quarante-huit heures; deux jours après, ce jugement ou plutôt ce(r assassinat avait eu son cours.

Quant aux 80u»-oiBciers ou soldats, la justice, à leur égard, était encore plus expéditive, et la fusillade réglait le compte des vaincus sur les champs de bataille.

Fort heureusement en Amérique ce n'était pas comme en Irlande, où les forces accumulées et renouvelées ont toujours fini par écraser les plus saintes révoltes; les insurgents tenaient tète, partout, aux troupes royales ; ils leur faisaient essuyer de sanglantes défaites, et les bourreaux n'eurent pas souvent l'occasion de déshonorer leurs victoires par de lâches hétacombes. Mais comme ils se vengeaient sur les faibles, sur les villages désarmés, sur les fermiers inoffensifs! 11 y a, dans cette page de l'histoire américaine, trois ou quatre figures de généraux anglais que le sang a marquées entre toutes, et les Tarleton, les Brown, les Fergusson sont condamnés, comme leurs subalternes policiers, Ningham, Pivengton et Gardonel, à l'éternité du mépris et de la haine.

Ces derniers travaillaient, l'un dans les cachots à torturer les victimes, l'autre dans les maisons à déterrer les suspects, et le troisième, dans les campagnes, à piller, dévaster et brûler, au nom du roi : quant au chef de ce triumvirat d'assassins, il ^'appelait lord Clinton, et la ville de New- York, qui fut le théâtre de ses exploits, gardera, bien avant dans les siècles, le souvenir de sa domination abhorrée.

J'ai analysé rapidement les divers caractères de cette expédition ouverte et conduite contre les Anglais de l'Amérique du nord, par leurs bons cousins du vieux royaume, les Anglo-Normands. Les détails sont riches, et l'on a pu voir que, dans les guerres de famille, commedans lesguerres de conquête, à la politique anglaise tous les moyens sont

bons.

Quand elle ne peut pas diviser et corrompre les frères au dedans, elle appelle contre eux les bandits du dehors, et les sauvages, leurs voisins, ces barbares artistes en péricrânes! Mais la violence a ses mauvais jours comme la ruse. L'or

et le tomahawk furent impuissants contre la jeune Amérique du nord, que protégeaient le grand cœur de Washington et répée de la France : l'Angleterre vaincue fut humiliée dans son orgueil, en même temps qu'elle était frappée dans sa puissance, par la perte d'un si riche et d'un si beau royaume.

« Je me suis demandé , n disait un membre du parlement, dans la session de 1782, lors de la dernière apuration des comptes, qui s'élevèrent à la somme énorme de 2,500,000,000 de ft*ancs, )• je me suis demandé ce que « Ton avait fait avec ces 100,000,000 de livres sterling, « et j'ai vu qu'on les avait employées à perdre cent mille « hommes, et les deux tiers des domaines les plus pré- « cieux de l'empire britannique. »

Telle était, en effet, la balance de l'expédition, sans compter la honte qui s'attache & toutes les défaites méritées, et l'exécration de l'histoire.

Z^MÊêO^.

Vers les premières années du dernier siècle, quelques marchands de Londres, spéculateurs à l'aventure, s'établissaient modestement sur les côtes de l'océan Indien, et y jetaient, sans le savoir, les premiers jalons de ce vaste empire qui, depuis, a tour à tour absorbé tant de beaux royaumes, depuis Calcutta jusqu'à Delhi.

Ces humbles commencements d'une fortune aujourd'hui si haute furent protégés et favorisés par les guerres d'extermination que se faisaient les deux peuples, alors maitres du pays et qui n'y pouvaient vivre en paix, étant profondément séparés par la race, par la tradition, par des cultes ennemis.

Les pâles héritiers d'Aurengzeyb et leurs rajahs amollis étaient partout en lutte avec les successeurs de Thamas Kouli-kan, musulman venu de la Perse et vainqueur de l'Inde. 11 n'y avait plus que des tronçons d'empire dans ces contrées à l'infini divisées, et ce fut grâce à tous ces morcellements, à toutes ces luttes intestines, que les aventu-

iOî DE LA DÉCADENCE

riers anglais purent planter leurs tentes sur quelques points des côtes et des rives.

Que demandaient-ils, d'ailleurs? Un peu de place au soleil pour y élever leurs chëtifs comptoirs, et la protection des chefs, nababs et rajahs, pour leur petit commerce à Tintërieur des terres !

Mais laissez s'élever ces comptoirs inaperçus, et le fort montera bientôt derrière la boutique, et bientôt la frégate anglaise viendra s'amarrer au fort. Laissez les relations commerciales se nouer, s' étendre dans le pays, et fussiez- A^ous empereur, grand mogol, roi des rois, vos ministres, dans peu, deviendront rétifs, vos oflQciers insolents, vos conseillers prévaricateurs. Vous garderez encore les honneurs officiels du commandement, mais vous aurez c^ssé d'être le maître dans votre empire. L'invisible main de l'étranger écrira tous vos ordres, toutes vos volontés, jusqu'à votre testament.

C'est ainsi que les Anglais procèdent, quand ils ne sont pas en force pour la conquête insolente, violente, sauvage, et, dans l'Inde comme ailleurs, tels furent leurs premiers débuts.

En moins de trente ans ils avaient relié tous leurs comptoirs en une fédération puissante; par l'intrigue, ils touchaient à tout dans le pays ; ils étaient un gouvernement, et ils rêvaient déjà la domination absolue.

Leur ambition fut merveilleusement servie par deux hommes dont la cupidité savante ne recula jamais devant le crime, et dont il suffira de résumer ici l'histoire, en quelques traits saillants, pour donner à tous une preuve nouvelle et décisive de l'immoralité britannique. .

Le colonel Clive commandait les établissements anglais des bords du Gange, et convoitait les riches provinces du Bengale, où régnait un soubah, feudataire à peu près indépendant du Grand Mogol. Que fait le commandant pour assouvir son ambition et celle de ses marchands? Il invente

DE L'âMCLETERRB. 108

un préteiMiant légitime qu'il tenait en foumèrç, il achète le premier ministre du soubah régnant; il se fiiit livrer sa capitale, et, le vol consommé^ le prétendant installé, l'honnête lord Clive, maître d un royaume, refuse d'acquitter le con* trat de la trahison ; il nie sa signature, n'oubliant pas toutefois de se faire compter cinq millions de francs pour ses honoraires personnels par le soubah nouveau , sa créature de la veille et son esclave du lendemain.

Autre expédition à la carthaginoise : Un des nababs du Bengale ayant refusé de reconnaître le nouveau chef, le colonel Clive se jette sur sa province avec ses troupes, et le condamne à céder àla compagnie le revenu de trois districts, se réservant, sur cette riche aubaine, une annuité personnelle de près d'un million. Pour ceux qui connaissent les manœuvres eommerciales de la politique anglaise, il est inutile d'ajouter ici que le colonel Clive avait stipulé, pour première condition, dans son contrat avec le prétendant vassal, que tous les articles de commerce seraient soumis à des taxes énormes, avec exemption et privilège pour les seule négociants anglais. Ainsi l'on avait à la fois, par les tributs et par les marchés , tous les revenus du royaume. Il n'y avait plus que la terre à prendre, et cette dernière spoliation s'accomplit bientôt.

De pareils hauts faits étaient d'excellents titres à la reconnaissance de la compagnie, qui encaissait les plus gros bénéfices de ces vols. Aussi le colonel Clive, s'étant rendu dans la métropole, y fut-il investi, par le haut conseil, du pouvoir supérieur avec toutes ses attributions, et, de retour i Calcutta, le puissant gouverneur put reprendre, en maître absolu, la direction des affaires.

le Grand Mogol, chassé de son trône, renié par ses puissants vassaux, et presque prisonnier de l'un d'eux, n'était plus qu'une (mibre impériale. Dans cette détresse, le soleil du monde vint un jour s'abattre au milieu des établissements anglais et demander protection au gouverneur.

104 DE LA DÉCABENCE

Quelle admirable fortune pour lord Clive et ses commettants ! Le gouverneur s'empresse autour du roi des rois; il lui tient l'étrier d'une main, et, de l'autre, il lui montre un traité stipulant, au profit de la compagnie, la perception à perpétuité des revenus de trois provinces : Orîssa, le Bengale et Bahar.

Le soleil donne sa signature ; son vassal le plus puissant, le nabab d'Oude, cède aussi les revenus de sa riche province après avoir payé 12 millions pour frais de la guerre ; ces traités conclus sous Tépée de Clive leur gouverneur, les agents de la compagnie prennent, pour la première fois, cette splendide signature sociaie pour leurs bcdlots et correspondances :

u Les magnifiques marchands de la compagnie des Indes t( orientales, percepteurs des magnifiques provinces du u Bengale, de Bahar et d'Orissa, serviteurs du magnifique « empereur Sahah-Alum ! »

Les excellents serviteurs que ces magnifiques marchands! Ils venaient de s'assurer, par leur perception ^ 30 millions et demi de revenus annuels.

Et cela, pourtant, ne devait pas sufiBre à leur insatiable cupidité. Récolter l'impôt n'était qu'une des formes, un des moyens pratiques de leur exploitation savante : il leur fallait le monopole des marchés, il leur fallait les terres. Les articles de consommation les plus répandus, le sel, le tabac et le bétel, furent soumis à des droits énormes dans les provinces de leur perception ; les Anglais seuls ne payaient point de taxes et ruinaient ainsi toute concurrence. Quant aux propriétaires du sol, ils furent expropriés comme ceux d'Irlande, par une vérification de titres qui n'était jamais qu'une annulation, et les domaines des Zémindars furent livrés à la folle enchère.

La spoliation étant complète, et le riz ayant manqué par une mauvaise récolte, la famine sévit sur l'Inde. Les nin** dous, qui ne mangent pas de viande par esprit de religion^

périrent par millions après avoir donné leur dernier or, et le pays étant ruiné, la perception ne trouva rien à récolter. Après le pillage et la famine, on venait de tomber en plein paupérisme.

Les magnifiques marchands de Calcutta s'émurent alors, et les directeurs de Londres prirent Talarmc. On s'oublia même jusqu'à porter une accusation contre lord Clive qui avait, disait-on, des coffres pleins d'or et du sang à ses mains.

L'intègre gouverneur se disculpa facilement ; ses richesses n'étaient que des présents des nababs, et n'avait-il pas donné des terres et des privilèges immenses à la compagnie, un royaume à l'Angleterre ?

On ferma l'accusation par la proposition suivante : « Lord <( Clive a rendu à son pays des services signalés ; il a bien «c mérité de l'Angleterre ! j>

Et l'histoire, que dira-t-elle? Elle a déjà répété les énergiques paroles prononcées alors par un membre du parlement :

u Sans doute, disait ce dernier, les fortunes immenses « amassées par les ofSciers de la compagnie ont toutes une « origine honorable. Les propriétés des indigènes sont enle- «t vées par la violence : on vous dit que c'est un droit de la « guerre, — Sont-elles extorquées par la ruse, c'est une com-- « pensation pour d'illustres services. — Sont-elle ravies par « le monopole, c'est un acte de commerce! Toutes ces sub- «( tiles distinctions entre des exactions et des présents, entre •< un pillage et une récompense, peuvent satisfaire les mate gnifiques marchands de la compagnie, mais elles sont inu dignes d'être écoutées par des législateurs. }>

Voilà le jugement de l'histoire et l'éternelle condamnation de lord Clive, dont les iniquités s'effacent pourtant devant les crimes d'un nouveau Verres, de Warren Hastings. Warren Hastings fut le premier officier général publiquement investi par la couronne du gouvernement des Indes.

Les moffmfiques marchands avaient §ardë, jusqœ-là, toutes les attributions du pouvoir souverain , et c'est à peine s'ils payaient une redevance de quelques millions à la métropole, quand la banqueroute imminente les força d'implorer la grâce d'un emprunt et de subir la haute initiative de la couronne dans la distribution des emplois publics , y compris l'éminente charge de gouverneur général.

Warren Hastings allait donc engager directement l'honneur de son pays , et le délégué de la métropole entraînait cette fois , dans sa responsabilité , tous les pouvoirs royaux ou parlementaires.

£h bien , voici comment fut représentée la mère patrie :

1<^ Deux ministres indiens, jadis les clients des Anglais, mais tombés en disgrâce depuis qu'ils étaient riches, furent accusés de malversations par k proconsul et jetés dans les fers jusqu'à rançon payée.

2^ Les Mahrattes , qui sont les Arabes de l'Inde , ayant envahi la province d'Oude et le territoire des Rohillas, ces derniers appelèrent les Anglais et le plus puissant des nababs voisins, s'engageant a payer 10 millions pour cette alliance. Le danger passé, ils oublièrent leur parole ou ne purent s'exécuter, ayant trop souffert dans la lutte. Que fit Warren Hastings? 11 fit exterminer les Rohillas par le nabab d'Oude et exigea de lui les 10 millions, ne laissant à son allié que les joies du sang. C'était ainsi , du reste , qu'entre eux avait été réglé le contrat des vengeances.

Ainsi, pour quelques sacs d'argent, le gouvernement anglais livra tout un peuple à la destruction, et l'exécution fut telle, que les officiers anglais employés dans ces boucheries avaient horreur d'eux-mêmes! Qu'importait au proconsul ?

« Je veux , écrivait-il aux directeurs de la compagnie , u faire tomber dans votre caisse des sommes vraiment royale les, et amener le nabab plus près de la frontière des « Mahrattes y ses ennemis, afin que la terreur qu'ils lui inspiu reut le mette encore plus dans votre dépendance. »

DE L^AKGLETERRE. m

Meure donc ce peuple innocent et malhenreux ; que les enfants, les femmes, les vierllards se tordent dans Tagonîe des tortures; que la flamme dévore les maisons et que les animaux eux-mêmes périssent, il faut de Targent et des otages à Warren Hastings pour ses marchands de Calcutta !

3<> Le Grand Mogol, déjà pensionnaire des Anglais, avait mis deux de ses dernières provinces sous leur patronage. Hastings les confisque à son profit , les vend au nabab exterminateur des Bohillas, et non content de voler deux fiefs au Mogol, il lui supprime son traitement.

4'' Le nabab d'Oude étant mort, Hastings fait liquider l'héritage au profit de la compagnie , déclare au successeur que tous les engagements à titre onéreux sont nuls, reprend au fils les deux {provinces qu'il venait de vendre au père, et ne les concède de nouveau que moyennant cession de souveraineté sur le territoire de Bénarès ; le prince de cette contrée est par lui soumis à payer un tribut annuel, en sus de trois réquisitions forcées et successives qui remplissent les coffi*es d'Hastings , sans assouvir sa faim , car pour dernière infamie il envahit Bénarès, dépose le prince, investit de l'autorité un de ses clients et , sous son nom , dévaste , ruine le pays , à tel point qu'il ne laisse derrière lui que la misère, entre le percepteur et le bourreau.

Il n'a garde , d'ailleurs , de s'oublier dans ce partage de dépouilles. Ainsi, la veuve du nabab d'Oude, instituée par lui régente, lui paye, à titre de don gracieux, 150,000 roupies; il en touche 40,000 sur la perception d'Hougley; son secrétaire a, comme le chef, un compte ouvert sur tous les livres de perception ou d'intendance , et les primes soldées par la corruption ou la peur font aux simples officiers du gouvernement britannique la fortune d'un roi.

Que si quelques-uns l'accusent dans le conseil des directeurs ou parmi les indigènes, il répond aux premiers en annulant leurs décisions, et il traduit les autres devant ses

tribunaux, où des délateurs subornés leur imputent des crimes imaginaires, et les font condamner par cette justice vassale, ruinant ainsi la preuve et le témoin, à la grande gloire et au profit du vice-roi prévaricateur.

C'est ainsi que fut pendu le rajah Nundiomar, coupable d'avoir accusé Warren Hastings devant le conseil et d'avoir prouvé que ce concussionnaire avait volé plusieurs millions, par vente de places et trafic d'influences.

Le Verres anglais avait, du reste, des agents qui le secondaient k merveille et qui sont dignes de partager sa renommée. Voici ce que disait Burke des excès commis par un des subalternes de Hastings.

u Ceux des laboureurs auxquels on soupçonnait de l'ar- <K gent caché étaient soumis à d'atroces tortures : on leur « serrait les doigts avec des cordes, jusqu'à ce que les qua- <( tre doigts de la main fussent pour ainsi dire soudés enoc semble et ne fissent plus qu'une seule masse de chair : on « les séparait ensuite avec des coins de fer et de bois.

« D'autres étaient attachés deux à deux par les pieds et « jetés à travers une barre de charpente où ils restaient « suspendus les pieds en l'air. Puis on les frappait à coups <t de bâton sur la plante des pieds, jusqu'à ce que leurs on- (c gles fussent enlevés : on les frappait ensuite sur la tête u jusqu'à ce que le sang sortit par le nez, la bouche et les «( oreilles : ils étaient aussi flagellés avec des épines , des « cannes de bambou et des verges vénéneuses qui les brû- <t laient à chaque coup, comme des lames ardentes.

« La cruauté du monstre qui ordonnait ces supplices sait vait tourmenter l'esprit ainsi que le corps ; il faisait sou- « vent lier ensemble le père et le fils : on les fouettait « ensuite jusqu'à ce que leur peau tombât en lambeaux, et « il avait c^tie satisfaction infernale de savoir que chaque « coup aurait son effet, car si le fils ne le recevait pas, il « n'en souffraitVjpas moins, en sachant qu'il était tombé sur <( son père, et lefaère souffrait les mêmes angoisses, en sen-

« tant que chaque coup auquel il échappait retombait néu cessairement sur son fils.

« Il est impossible de décrire les souffrances des femmes (( arrachées des retraites les plus secrètes de leurs habitau tiens, que la religion du pays respectait comme des sanc- « tuaires. Elles étaient exposées nues aux yeux du public : u les vierges étaient trainées dans les cours de justice , et , « là, violées à la face des magistrats, à la face des spectateurs « épouvantés, à la face du ciel et de la terre!

«( D'autres femmes eurent l'extrémité des mamelles mise t( dans un bambou fendu et cruellement arrachée de leur u sein : ce que la pudeur prend soin de cacher chez toutes K les nations , ce monstre le dévoilait à tous les yeux et le 4( consumait par un feu lent. Bien plus , quelques-uns des u valets de ce bourreau ont poussé Tinfamie, la profanation, u jusqu'à boire dans les sources mêmes de la vie! »

Ainsi parlait Burke, en pleine chambre des communes, et ce misérable dont il dénonçait les crimes était un agent o£BcieI, un serviteur exécutant les volontés du gouverneur général des Indes , et ce gouverneur était lui-môme l'agent officiel, le serviteur investi, le représentant de la couronne, et le parlement , au nom de l'Angleterre outragée , déshonorée, ne brisait pas, ne rappelait pas l'instrument de ses hontes !

Non : il fallait d'autres crimes sans doute , et la mesure n'était pas comble. Mais la cupidité de Warren Hastings et des magnifiques marchands ne pouvait pas être arrêtée pour si peu; cependant, à force d'énormités, la coupe fut bientôt pleine.

Épuisée jusqu'à la dernière obole et jusqu'à la dernière goutte de sang, la province d'Oude se révolta ; les Bcgums du précédent nabab furent accusées (il leur restait des trésors et des domaines] d'avoir fomenté la révolte et de la servir. Le fils de l'une de ces femmes, nabab au compte des Anglais, prit parti contre elles sous la menace d'Hastings ,

tlO DE LA DÊGADBNCK

et les deux princesses, livrées sans défense i leurs ennemis, furent condamnées pour crime de trahison contre le prince et ses alliés. Elles avaient ouvert elles-mêmes, protestant tout haut de leur innocence , les portes de la ville qui leur servait de refuge ; mais il fallait qu'elles fussent coupables. Hasttngs convoitait leurs richesses , et les deux victimes , dépouillées , nues , frappées à coups de bâton comme des esclaves , virent leurs trésors confisquée et furent chassées de leurs domaines.

Cette sauvage et dernière exécution contre des femmes réveilla cependant l'opinion publique en Angleterre, et malgré la protection de Pitt , qui défendait dans le parlement son exécuteur des Indes, le procès d'Hastings fut enfin ré*solu.

u Qui de nous, s'écriait Burke, ne se sent pénétré d'in- <( dignation à cette froide indifférence du gouvernement? u N'est-ce pas, de sa part, une véritable sanction du crime, t( et ne s'avoue-^t-il pas complice de toutes les iniquités qui u se commettent par de coupables fonctionnaires ? Quant à t( moi, j'ai déploré le jour funeste où tant d'horreurs m'ont ic été dévoilées, sans que je pusse en faire justice. Sans u cesse je me représente les cités désolées , les provinces » dépe plées, les nations anéanties par le monstrueux abus . ( 'ir. ; ouvoir que nous avons fait; les cris des malheureux i H^n, ius retentissent à mon oreille, et mes nuits sont « tri/n' ) espar leurs sanglantes images.

i: On conteste la réalité des faits de l'accusation. Pour- (c quoi donc ceux qui les nient reculent^ils devant le dé- (( bat? Oh! quelles actions de grâces je leur rendrais, s*ils K pouvaient me démontrer que toutes ces scènes d'horreur u ne sont que des fictions! Cette découverte serait pour moi

plus précieuse que celle d'un nouveau monde, et je béni- » rais cci.x qui pourraient enlever à mon pays cette tache «i d'infamie.

• Je conjure donc le gouvernement de provoquer une en-

DE L'ANfiLETEaRE. iii

» quête; quand le sang des Hindous crie et demande juste tice, je m'ëtonne de rencontrer, chez notre premier miu nistre, une si froide indiffërence, à un âge surtout où tous «c les sentiments généreux ont coutume de se manifester ! »

Ce fiit cette éloquente eatilinaire qui décida le rappel du gouverneur général, et Burke ayant, à la session suivante, renouvelé, dans les détails cette fois, sa terrible accusation, force fut à Pitt, qui cherchait d'ailleurs une diversion à la politique de la réforme, d'obéir & l'indignation publique et de consentir au jugement. Quatre orateurs de premier ordre, Burke, Erskine, Sheridan et Fox, se partagèrent les rôles dans cette accusation gigantesque, et la cause Ait par eux éclairée dans tous ses secrets, dans toutes ses iniquités.

Mais le procès traînant en longueur, grâce à d'incroya** bles subtilités, à l'influence qu'exerçait le coupable, ami de la plupart des juges, et grâce surtout à la complicité du gouvernement, l'émotion publique tomba bientôt, et l'opi-* nion fut entraînée ailleurs, par les grandes crises révolutionnaires qui marquèrent la fin du siècle; alors, loin des événements, au milieu des ardeurs d'une lutte devant laqudle tout s'effaçait, car elle n'avait pas eu son égale dans l'histoire, après la trahison de Burke, après sept ans de débats toujours repris et toujours interrompus, la cour des pairs prononça son jugement : elle acquitta Warren Has-* tings, engageant ainsi la complicité du gouvernement dans tous les crimes de ce misérable.

Quant anx magnifiques marchanda de Londres et de Calcutta, jaloux sans doute de la solidarité que leur gouvernement venait d'assumer devant la postérité, ils accordèrent k leur gouverneur une pension annuelle de 400,000 francs, avec payement des arrérages, pour tout le temps de son administration, ce qui fit tomber 5 millions de plus dans le trésor du bourreau des Indes.

Voilà la justice de l'Angleterre !

Je n'ai pu qu'esquisser, en courant, les machinations et

lis DE LA DÉCADENCE

les cruautés de la politique anglaise enyers les populations indolentes et dégénérées deTHlndoustan. Que s'il m'avait été possible de développer ici toutes les phases de ce long drame qui a donné tant de cadavres au Gange et tant de crimes à l'histoire, la conscience des peuples aurait entendu des monstruosités que la société romaine elle-même n'a pas connues.

Tout rapide qu'il est, je ne puis cependant clore ce récit sans dire un mot de la politique de la Grande-Bretagne dans ses rapports avec les colonies françaises de l'Inde et les chefs des populations musulmanes.

En 1750, sous Dupleix et le commandant Jussy, du sud au nord indien, nous possédions cent cinquante lieues de côtes sur vingt lieues de profondeur, et dans nos villes de Ghandernagor, Karikal, Mahé, Pondichéry, se concentrait un commerce florissant qui donnait des richesses à la métropole et lui ouvrait un monde. Les comptoirs anglais, alors, étaient loin de rivaliser avec les nôtres ; mais lord Glive ayant pris pied dans le Bengale par la bataille de Plassey, l'intrigue britannique pénétra dans notre gouvernement des Indes, et Lally-Tollendal eut l'habileté de perdre, en deux ans, le vaste empire que Dupleix nous avait laissé. Il ne sut pas même garder Pondichéry que défendaient des fortifications puissantes, et livra tout à la discrétion d'un colonel assiégeant : la ville, son armée, sa personne, et Thonneur de la France. Après avoir vu raser et démolir, jusqu'à la dernière pierre, cette ville opulente, et partir, pour l'intérieur des terres, tout son peuple ruiné, il embarqua ses malheurs, pour ne pas dire ses trahisons.

Ghandernagor, Mahé, Karikal n'étaient plus également qu'un désert, comme Pondichéry, tant l'Anglais jaloux avait hâte d'effacer partout la vigoureuse empreinte de la nation française.

Pondichéry, pourtant, sortit de ses ruines après la paix, et se releva dans sa force, grâce aux gouverneurs Lauriston

et Bellecombe , officiers habiles d'un gouvernement au dé-< clin.

Mais l'Anglais, que ce retour de la fortune française inquiétait, profita des hostilités que la révolte de l'Amérique avait fait naître, et vint assiéger notre ville capitale des Indes par surprise, par guet-apens, avant que la guerre fût déclarée, Pondichéry fut pris de nouveau, non sans une opiniâtre résistance de Bellecombe, et de nouveau rasé, jusqu'en son plus petit mamelon, à la manière anglaise.

Cinq ans plus tard, cette expédition de pirates aurait pu coûter cher à l'Angleterre, car le bailli de Suffren, après avoir écrasé ses escadres en cinq ou six rencontres, enlevé les plus fortes positions de la côte indienne, et mis ses comptoirs en blocus, était sur le point d'en finir avec la dernière flotte anglaise dans ces parages, quand l'amiral Hughes, qui la commandait, lui dénonça la paix d'Amérique non encore officiellement ratifiée. Suffren, fidèle à l'honneur, acx;orda la trêve, et la puissance anglaise fut sauvée.

Je dis sauvée^ car Hayder-Aly, chef musulman et maître de Maïssour, opérait par terre, avec autant de bonheur que le bailli de Suffren sur mer, et si celui-ci avait frappé son dernier coup , Hayder et Bussy , qui marchaient ensemble , fussent entrés en vainqueurs à Madras et même à Calcutta.

Mais le prince de Maïssour, ayant désormais à lutter seul, succomba. Les Anglais, par la corruption, suscitèrent contre lui le soubah de Décan et les Mahrattes. Il eut la guerre à soutenir sur tous les points de ses frontières , et il mourut de douleur, laissant à son fils Tippoo-Soultan le soin de sa vengeance.

« L'Inde, lui disait-il dans son testament, a, depuis le « règne d'Aurengzeyb, perdu son rang parmi les empires »ï de l'Asie : ce beau pays est morcelé en provinces qui se u font la guerre, et le peuple est à l'anarchie des sectes.

«( Les Hindous, amollis par leurs habitudes pacifiques, K sont peu capables de défendre leur territoire qui devient

il4 DE LÀ DÉCADENCE

4i tous les jours la proie des étrangers. Les musulmans sont (c plus nombreux et plus aguerris que les faibles Hindous. u C'est à eux qu'appartient la gloire de sauver THindoustan. « Mon fils, réunissez tous vos efforts pour faire triompher t( le Coran, et si le cid seconde cette noble entreprise, le « jour n'est pas loin peut-éU*e où le glaive de Mahomet « vous placera sur le trône de Timour-Lenk.

<y Le plus grand obstacle que vous ayez à vaincre, c'est la u jalousie des Européens. Les Anglais sont aujourd'hui toutu puissants dans l'Inde, il faut les affaiblir par la guerre. u Les ressources de l'Hindoustan ne suffisent pas pour les <( expulser des terres qu'ils ont envahies. Mettez les nations u de l'Europe aux prises les unes avec les autres : c'est par u l'aide des Français que vous pouvez vaincre les armes bri- « tanniques. »

Ces conseils habiles, et qui révèlent un homme d'État supérieur, furent religieusement suivis par le fils et l'héritier du chef du Maïssour. Mais les alliés firent défaut à Tippoo- Soultan. L'intrigue anglaise, un moment humiliée par le. barbare, rallia contre lui ses voisins jaloux ou pillards, entre autres les Màhrattes, et les Français n'ayant pas relevé leur influence depuis la paix de Versailles qui les avait désarmés au milieu de leurs victoires , le Soultan fut condamné , par la défaite, à signer, en 179â, un traité qui le faisait vassal, comme le Grand Mogol, cette ombre des ombres. Ce dernier traité leur donna le Carnatic et le Malabar.

Tippoo-Soultan vaincu, Pondichéry qui, grâce h Bussy, s'était relevé, succomba pour la troisième fois, et les Anglais, au lieu de chasser les colons dans les terres, les firent juger comme suspects par des tribunaux d'exception , et les jetèrent sur leurs pontons flottants, comme des prisonniers de guerre.

Une dernière étoile, pourtant, parut bientôt à l'horizon. Bonaparte, vainqueur de l'Egypte, annonçait àTippoo que la vengeance française arrivait , par la voie de Suez , à la eôte

DE L'ANGLETERRE. ttft

de Makbar, et le chef du Maïssour recommença la guerre. Mais l'idée de Bonaparte fut tuée par Nelson à la bataille d'Abouktr. Le Directoire ne fit rien , et Tippoo-Soultan fut écrasé, plus heureux pourtant que son pérCf car il resta parmi les morts sur son dernier champ de bataille : avec lui, tomba la puîssanee musulmane dans Tlnde.

Quant ht la colonie française, elle n'existe plus que par tronçons, et ces tronçons, enclavés dans 1^ vastes lignes anglaises, sont là, non comme des possessions sérieuses, mais comme des monuments funèbres qui racontent à l'Orient nos terribles désastres de 1815, et les orgueilleuses victoires de la perfidie britannique.

Les Français dépouillés, les rajahs achetés ou vaincus, les musulmans écrasés , l'Angleterre n'avait plus d'ennemis sérieux k combattre, et dans l'empire d'Aurengzeyb, toutes ses cupidités pouvaient désormais s'assouvir à Taise.

Aussi, pendant trente ans, a t^elle donné carrière k ses concupiscences, par la perception savante des impôts, par le monopole exclusif du commerce et des industries, par les confiscations légales ; elle a concentré toutes les richesses de ce vaste territoire dans ses mains; elle a ruiné la terre, affamé le laboureur, créé des millions de pauvres comme en Irlande, et quoiqu'elle ait étendu, jusqu'au delà du Penjab, son influence sinon ses domaines, son armée, ses admmistratlons, ses comptoirs lui coûtent si cher, que l'Inde, bientôt dévastée ^ n'a pu lui sufiire, et qu'elle s'est jetée sur la Chine , ce marché merveilleux et lointain , ou , depuis des siècles, campe et vit, ea dehors de notre civilisation et de notre histoire , une population i^us nombreuse que toutes les nations de l'Europe ensemble.

Quels furent les prétextes sous lesquels les Anglais, déjà maîtres du Gange, entrèrent dans les eaux de Canton?

Depuis 1796,. le libre commerce de l'opium par les étrangers était interdit en Chine. Les princes du céleste empire avaient fvolûbé la Tente de ce poison , dont l'usage ^ pour

leurs peuples, était une cause active et permanente de dépérissement.

Les Anglais y qui cultivaient le pavot dans les plus riches de leurs possessions indiennes, en tiraient , avant l'édit, des revenus considérables, et, pour ne pas perdre une source si riche de profits , ils organisèrent une vaste contrebande qui s'infiltra par toutes les frontières, sut trouver des alliés jusque parmi les gouverneurs, et, comme elle ne vendait qu'au comptant, réalisa des bénéfices que le commerce libre ne lui aurait jamais donnés. La contrebande, d'ailleurs, savait agir ouvertement et par la force : elle avait ses docks jusqu'à l'entrée des ports, et, lorsque les jonques de surveillance gênaient ses opérations et ses mouvements, elle les écartait ou les coulait bas avec ses barques armées en guerre, comme des bricks de pirates. Le gouvernement chinois, effrayé des progrès de cet empoisonnement clandestin, promulgua des mesures sévères contre la contrebande, et donna l'ordre à ses mandarins de la traquer partout avec vigueur. Mais les habitudes étaient contractées : le poison était devenu nécessaire à ce peuple enfant qu'enivrait la sensualité des rêves, et les Chinois se firent les complices de leurs empoisonneurs. De quoi, d'ailleurs, se plaint-on à Pékin, disaient les Anglais des colonies et du continent? L'opium ne tue pas, et, si l'on en prohibe la vente par contrebande, c'est parce qu'on veut empêcher le numéraire de sortir : il ne s'agit ici que d'une querelle de finances. Or voici, pour juger la question , quelques extraits d'un ouvrage sur la campagne de Chine : c'est un lord qui parle : n Une rue située au milieu « de la ville est complètement envahie par les boutiques « destinées à la vente de l'opium. Là, le soir, lorsque les tra- « vaux sont terminés, on voit une foule de malheureux Chi- « nois accourir, pour satisfaire leur abominable passion. « Les chambres où ils s'assoient et fument sont entou- « rées de canapés de bois pourvus d'un dossier pour re- « poser la tète. A un novice, une ou deux pipes sufiSsent,

DE L*AN(ÎLETEnRÉ. lit

« mais un habitué peut fumer pendant des heures entières.

« Quelques jours de ce redoutable plaisir, surtout s'il t( est pris avec excès, suffisent pour donner à la face une u pâleur maladive, et aux yeux un air hagard. En quel([ues u mois, et même en quelques semaines, Thomme fort et u bien portant sera changé en une créature idiote qui ne « vaudra guère mieux qu'un squelette.

« La langue n'a pas de mots pour exprimer les angoisses »c que ces malheureux soufiFrent si , ai:rès une longue hâte bilude, on veut les priver de ce poison; et c'est seulement <( lorsqu'ils sont, jusqu'à un certain point, sous son in- « fluence, que leurs facultés vitales semblent se réveiller, u A neuf heures du soir, dans les maisons où se consomma « leur ruine, on peut voir ces tristes victimes plongées « dans tous les états qui résultent de Tivresse de l'opium. K Les uns entrent à moitié fous. Ils viennent satisfaire le « terrible appétit qu'ils ont dû vaincre, à si grand'peine, « pendant la journée. Les autres, encore sous l'effet d'une « première dose, rient et parlent sans raison, tandis que sur a Jes canapés voisins gisent d'autres malheureux, immole biles et languissants, avec un sourire hébété sur la face, u trop accablés par l'influence du poison pour faire la <( moindre attention k ce qui se passe autour d'eux, et comte plétement absorbés dans leur affreuse volupté. La der- « nière scène de cette tragédie s'accomplit dans une pièce «c écartée, véritable chambre des morts où sont étendus, € roides comme des cadavres, ceux qui sont arrivés à cette u pleine extase que les fumeurs d'opium recherchent folleu ment, image du long sommeil où leur aveugle passion les u jettera bientôt. )>

Nous l'avons dit déjà, ce tableau n'est pas une esquisse crayonnée à plaisir par un quaker morose, ou par un étranger passionné. C'est l'œuvre d'un Anglais, d'un lord peignant sur place, en plein amphithéâtre et, pour ainsi dire, sur le cadavre. On ne saurait donc, sans mauvaise foi, contester 1. 11

118 D£ LA 0ÉCADENCE

les terribles effets de l'opium, qui sont raffaiUîssemeBl des facultés, rabrutissement, la mort, résultats signalés d'ailleurs et vingt fois dénoncés par les mandarins dans leurs rapports officiels à l'empereur.

Enfin, des statistiques étudiées ont prouvé qu'en Chine, la vie moyenne des fumeurs ne dépassait pas quatre ans. Or, dans les dernières années, avant la guerre, le ehif&*e de l'importation annuelle s'élevait à trente mille caisses d'opium qui servaient à l'approvisionnement d'un million d'hommes. Calculez, sur ces bases, la mortalité probable, et cherchez une guerre, une peste, un fléau de la terre ou des cieux qui laisse après lui de pareilles hécatombes !

Mais qu'importe au gouvernement anglais? Depuis des siècles, il s'est fait la main au meurtre en Iriande, en Amérique, dans les deux Indes ; et puisqu'il y a riches profits à recueillir, il faut que la Chine soit empoisonnée.

N'est-il pas sage, d'ailleurs, d'afi&iiblir et d'énerver un empire qui a pour provinces des royaumes et que peuplent quelques cents millions d'habitants? Donc, malgré les remontrances, les édits et les lois, les Anglais poursuivent activement leur commerce clandestin \ leurs navires tiennent magasin dans la rivière de Canton, et, pour se faire livrer les caisses qui donnent la mort, le commissaire chinois est forcé de mettre aux fers le résident anglais, sir Ëllîot.

Mais les Anglais, honnêtes commerçants, crient au vol, à la violation du droit des gens, comme si le gouvernement chinois n'avait pas le droit de faire la police dans ses eaux, surtout contre des empoisonneurs publics. Leurs marins pénètrent dans les villages qu'ils dévastent, et parce que les Chinois n'ont pas voulu se laisser empoisonner sans protestation, le 3 avril i840, le gouvernement anglais, épousant la querelle de ses contrebandiers provocateurs, déclare « que tous les bâtiments, vaisseaux et cargaisons apparteu nant à l'empereur de la Chine ou à ses sujets, seront rete- « tenus et conservés en garde jusqu'à réparation complète,

DE L'àNGLETËRHE. il9

tL pofar les iz^ëréts et les griefs des nationaux. » — Stipu^ lant, par surplus, que lesdits raisseaux, bâtiments et cargaisons, amenés ou retenus dans les ports, seront confisqués et vendus, si pleine satisfaction n'est donnée !

Locuste elle-même, cette reine des poisons, aurait-elle mieux fait que l'Angleterre marchande demandant réparation pour saisie de marchandise prohibée , et réclamant, sous peine de confiscation et de guerre, une indemnité de 75 millions, pour vingt mille caisses homicides, méchamment séquestrées par ceux auxquels elle portait la mort !

Les Chinois refusèrent d'acquitter ces traites du crime, et quelques mois après , une flotte anglaise de trente voiles mouillait à l'entrée de la mer Jaune, en rade de Chusan. Bombarder la ville, l'envahir, la mettre à sac, et massacrer les vieillards qui n'avaient pu fuir avec la garnison mise en déroute, après un simulacre de combat, telle fut l'opération rapide de la première journée. Les malheureux Chinois, pour toute résistance, avaient mis en batterie sur le rivage^ en guise de chevaux de frise, quelques tableaux de monstres, de dragons ailés, de griffons bizarrement enluminés, et les braves anglais, au lieu d'être désarmés par une si facile victoire, dévastaient et pillaient cette ville ouverte, comme une redoute qui tombe après vingt assauts désespérés : vainqueurs héroïques, ils s'amusaient à tuer des enfants !

Mais ee ne fut pas là leur seul exploit dans cette guerre : la Tille d'Amoï fut écrasée, ravagée de fond en comble, comme la capitale de Chusan, et le gouvernement anglais ayant refusé de ratifier un traité des plus favorables signé par son rq[»*ésentant, sir Elliot, une flotte nouvelle, partie du Bengale, incendia les forts de la Bogue , châtia Canton et parut devabt Pékin, la capitale du céleste empire.

La nullité militaire des Chinois rendait toute résistance impossible. Us durent céder et subir les rudes conditions de l'étranger, c'^t-ànlire payer les 75 millions, les frais de la guerre et toutes les dimes de la défaite.

Depuis cette mdinorable campagne, TAngleterre a pris pied en Chine; elle y a des îles, des baies, des ports, un irailë de commerce et des relations directes, des influences organisées qui travaillent Tempire. Dans quelques années, si l'Europe n'y songe et si l'Amérique ne pousse pas ses concurrences, la Chine, comme l'Inde, ne sera plus qu'une ferme anglaise. Ce sera pour l'Angleterre une acquisition de prodigue, car elle en est arrivée aujourd'hui à ce que ses guerres et ses administrations lui soient plus dispendieuses que profitables. Qu'importe l'avenir? l'Anglelerre ne peut que l'escompter; ce qu'il lui faut aujourd'hui, c'est placer et produire.

Pour échapper a la responsabilité de cette politique sauvage qui défend le privilège du poison par la guerre, le gouvernement anglais et la compagnie des magnifiques marchands ont prétendu qu'ils ne patronnaient pas l'homicide, et qu'ils ne défendaient que le droit de commerce et de propriété. Vains mensonges, misérable hypocrisie ! comme si la culture du pavot, dans le Bengale, n'était pas un monopole indirect au profit de la compagnie des Indes; comme si une des autorités de la Grande-Bretagne, lord Wellington, n'avait pas publiquement encouragé le commerce de l'opium, déclarant qu'il était nécessaire à la prospérité britannique. Voici ses paroles : « J'ai fait partie d'un cote mité chargé de diriger une enquête sur les diverses brani( ches du commerce anglais , et en particulier sur celle de « l'opium, et je déclare que l'un des principaux objets que i( le gouvernement avait en vue, c'était la continuation de u ce commerce, » Dans le rapport fait à la chambre des communes par son comité, il fut expressément énoncé qu'il était h désirer que le commerce de l'opium fût continué.

Cet abominable trafic, d'ailleurs, n'est-il pas toujours en plein exercice? et ne sait-on pas que l'Angleterre, toujours féconde en prétextes , prépare sourdement une lutte nouvelle ?

€omtiUonê*

Le récit qui précède, quelque riche qu'il soit en forfaits, est loin de relater tous les crimes du gouvernement britannique dans ses guerres ou ses relations de long cours. Ainsi, je n'ai rien dit de ses hauts faits dans le Canada, cette grande et belle colonie que nos pères appelaient la France antarctique y et que l'Angleterre nous a enlevée, lambeaux par lambeaux, grâce à une longue suite de perfidies. Certes, j'anrais pu mentionner cet infâme traité signé par Louis XV (1763) et qui livra vingt mille Acadiens à la proscription. J'aurais pu, sur cette terre jadis française, recueillir, comme en Irlande et comme aux Indes, des milliers de témoignages dénonçant au monde un demi-siècle de dilapidations effrénées et de vengeances atroces. J'aurais pu raconter la confiscation des terres déclarées vacantes au profit de quelques familles anglaises , ainsi que les actes de ce gouvernement de satrapes personnifié dans sir James Craig et lord Dalbousie, qui s'est appelé dans l'histoire canadienne le ré^ gime de la terreur , et qu'ont pu seules faire oublier les

exécutions sauvages de la dernière guerre (1857-1840).

Mais tous ces drames lointains, fragments détachés de la grande tragédie anglaise , nous mèneraient trop loin, si je voulais en signaler toutes les péripéties ; j'aime mieux concentrer cette étude , qui ne finirait pas , sur un point décisif et fondamental, sur le duel ouvert entre la France et l'Angleterre depuis la Révolution.

De l'assemblée des états généraux k la journée du 10 août, quelle fut la conduite du gouvernement anglais envers la France? Officiellement, dans les actes publics et les rapports internationaux , le gouvernement anglais ne prit pas, à notre égard, une attitude agressive, et nulle attaque ouverte n'eut lieu contre l'indépendance de notre pays ou l'exercice de sa souveraineté. L'esprit constitutionnel, en Angleterre, nous était favorable, et les sympathies du peuple nous étaient acquises. L'opinion publique n'aurait donc pas permis une déclaration violente, encore moins une levée de boucliers, contre une révolution qui rappelait aux vieux Anglais leurs grandes luttes nationales. Aussi, le premier ministre de la couronne qui fut, plus tard , l'hoBinie d'État de la contre-révolution, William Pitt se garda-t^il bien d'abord de manifester publiquement ses haines et d'irriter l'esprit d'indépendance dans son pays, en attaquant ou menaçant le nôtre ; mais ce qu'il n'osait tenter au grand jour, il le prépara dans l'ombre, en organisant la conspiration des calomnies.

Les écrivains les plus habiles de la presse anglaise furent embrigadés et payés pour le service de cette propagande, et chaque jour ces empoisonneurs publics inventaient ua crime, un mensonge nouveau sur les faits ou sur les espé«rances de la révolution, contre ses hommes ou contre ses idées.

Or, tandis que par la presse, le pamphlet et le club, le venin s'étendait et s'infiltrait partout dans les masses, le gouvernement anglais ordonnait à ses consuls, à ses es-

DB i'ANGLETBRRB. itS

pions, à ge6 dijdomates, de battre le rappel contre nous sur le c<miî]ient. Il faisait cesser les querelles qui divisaient les forces ; il aeoordait la Suède et la Russie, la Turquie et l'Autriche, ralliait toutes les puissances, rappelait ses flottes de l'Inde, jetait la révolte dans nos colonies, racolait TËspagne, la Hollande elle-même, et par les intrigues de son ambassadeur à Naples, lord Elgin, qui s'ëtait fait le courrier de la coalition, il amenait le traité de Pavie, ou traUé de partage^ et cette fameuse conv^tion de Pilnitz qui remua jusque dans son tombeau la France de nos pères.

Ainsi, mettre la France révolutionnaire au ban des nations^ pr^arer contre elle une vaste organisation de forces avant de les précipiter, et, par des calomnies habilement eatreienues ou renouvelées, la perdre dans l'opinion du seul peuple qui la pût comprendre et suivre dans ses voies nouvelles, telle fut la tâche de Pitt. Dans notre affranchissement, il voyait la ruine plus ou moins prochaine de l'Angleterre féodale et rémancipation du monde.

« La France, avait dit lord Roth, nous a porté un coup u terrible, en nous feisant perdre l'Amérique : elle nous u prépare encore une perte nouvelle, celle de l'Inde ; il faut <c que nous fassions la paix, et que nous employions tous les « moyens qui sont en notre pouvoir pour occuper la France «t au dehors d'elle->mémc. »

Si la monarchie, caduque et pleine d'ulcères, avait pu porter de si rudes coups à rAngleterre, rongée elle-même par la corruption et les privilèges, que n'avait-on pas à re« douter de la Révolution, puissance enthousiaste et jeune, qui s'annonçait, dans le monde, comme le soldat du droit, et qui servait le plus grand peuple de l'histoire?

Pitt avait deviné juste ; voilà pourquoi, dans sa haine, il employa trois années à préparer le siège de la révolution et par ses alliances et par ses calomnies.

Dès i79ii, ses alliances étaient toutes formées; elles

124 DE LA DÉCAUENXE

venaient d^éclater à Pilnîtz; quant h Tautre besogne, il Tavait si bien remplie, que Brissot disait, dans les premiers jours de la République, en parlant de l'Angleterre :

(( 11 s'est fait dans ce pays, contre nous, une coalition raie pide et nombreuse de toutes les créatures de la cour, des « bommes en place, des nobles, des prêtres, des riches « propriétaires, de tous les capitalistes, des gens qui vivent <: des abus ; ils ont inondé les gazettes de leurs protestations K de dévouement pour la constitution anglaise, d'horreur u [ our notre révolution, de haine pour les anarchistes, et « la secousse qu'ils ont imprimée à l'opinion publique a été «( telle qu'en moins de quelques jours l'Angleterre s'est u trouvée aux genoux de ses ministres, et que la haine la (( plus violente a succédé, dans le cœur de presque tous les t( Anglais, à la vénération que leur avait inspirée la Révolu* t( tion française. ^

Appuyé par cet énergique mouvement de l'opinion publique qu'avait créé le mensonge, Pitt, enfin, donna libre cours à ses haines et leva tout à fait le masque après le iO août. 11 entretenait des agents à Coblentz, cette Aendée du dehors, et le manifeste insolent du duc de Brunswick était, dit-on, sorti de ses conseils; mais il avait, plus ou moins, gardé jusque-là la réserve des neutres dans les formes officielles, tandis que, après le 10 août, qui n'était pourtant qu'une expiation légitime de la trahison fl€grante, il rappela son ambassadeur de Paris, invita les Arglais à quitter la France, et cessa toute relation avec notre plénipotentiaire Chnuvelin.

11 fit plus : comme saisi d'horreur au spectacle de nos crimes, et ne voulant pas sans doute que l'Angleterre fût souillée, l'ami, le défenseur de llastings, fit rendre, par le parlement, un bill de rigueur contre les étrangers lalien bill). Cette loi, si contraire à l'esprit anglais, livrait tous les étrangers à l'arbitraire du gouvernement, qui les pouvait emprisonner ou chasser du royaume à son bon plaisir, et

pas une exception ne fut accordée^ même aux agents officiels de la République ; Pitt ne voulait garder que les otages et les traîtres.

C'est ainsi qu'infidèle à la religion de son père comme aux inspirations de sa jeunesse, le fils de lord Chatham préludait à ses grandes campagnes contre la Révolution ; l'hypocrisie, le guet-apens, le mensonge d'abord, et puis, l'insulte publique, la violence, la guerre ouverte et déclarée.

La France, pourtant^ ni dans ses résolutions ni dans sa propagande, n'avait commis de provocation contre l'Angleterre. Au lieu d'être hostile à ce peuple qu'elle respectait comme son aîné dans les voies de la révolution, elle avait sollicité son alliance morale, provoqué ses sympathies, et le gouvernement nouveau ne cessait de protester, auprès du foreign office, de ses intentions pacifiques et loyales^ oubliant même de relever et de venger les publiques injures qui venaient le frapper dans sa majesté souveraine. y Mais la politique de Pitt rejetait toutes les explications et ne voulait entendre à rien ; ses desseins, depuis longtemps mûris, avaient hâte d'aboutir. Aussi, dès que Louis XVI, tombé du trône, eut porté sa tête sur l'échafaud, Pitt se voila la face ; il donna contre l'ambassadeur républicain un ordre formel d'expulsion dans trois jours, et partout, dans les clubs, dans la presse, dans le parlement, il fit annoncer la grande croisade contre l'infâme révolution qui voulait dévaster le monde, renverser tous les gouvernements, détruire la sainte constitution britannique, et, sur les ruines de la société, bâtir un temple au néant, à l'anarchie !

La République française, qui savait, pourtant, châtier les rois, ne répondit encore à ces nouveaux outrages que par de bienveillants appels au bon voisinage, à la concorde, à l'ami tié franche entre les deux peuples, et Robespierre surtout insistait, dans les conseils du gouvernement, pour que les voies de la patience fussent épuisées avant la guerre ;

1S6 DE lA DÉCADENCE

espérant toujours que les nécessites de 1a révolution serai^t enfin comprises et que Tévidence du droit national raiaeDerait Topinion.

Le peuple anglais, en effet, n'avatt-il pas le premier traîné la monarchie aux assises d'une convention ? N'avait-il pas cimenté par le sang d'un roi parjure ses libertés trahies, et fait asseoir une révolution au milieu des royautés séculaires et légitimes, sans que l'é^anger eût mis la mam dans ses querelles ?

Vaines espérances ! Les nouveaux envoyés de la République furent ignominieusement chassés, comme Chauvelin; on fit saisir, dans les ports, les offrandes et les dons envoyés par les comités patriotiques des trois royaumes ; on j^a dans les fers, à Douvres, un courrier de France porteur de dépêches de la République au gouvernement anglais, et Ton offrit seulement de négocier, en secret, avec Dumouriez qui demandait l'ambassade de Londres, avant de consommer sa trahison arrêtée dès longtemps et payée.

Tant d'insultes, chaque jour renouvelées, et cette opiniâtre persistance dans la mauvaise foi, dans les calomnies, lassèrent enfin la Convention, et, du haut de cette tribune où s'allumaient les foudres, la déclaration de guerre fut lancée.

C'était là ce qu'attendait Pitt, qui, n'osant encore prendre, devant l'opinion et l'histoire la responsabité redoutable d'une rupture officielle, l'avait provoquée par tous les moyens et l'avait rendue fatale.

« Nous avons épuisé, s'écria-t-îl , toutes les voies possi- (( blés d'accommodement, mais la France veut la guerre : « eh bien ! on aura la guerre, et, comme on l'a dit, une (c guerre à mort, une guerre d'extermination : on prétend «c qu'il ne tenait qu'à nous de vivre en paix avec les Français, « de vivre en frères : non, c'est en ennemis que la pruu dence nous conseille de vivre avec eux. »

A cette explosicm de la haine implacable, comme on sent

DE l' ANGLETERRE. IST

que Pitt est à l'aise^ et qu'il peut enfin parler tout haut !

Mais dans les deux chambres quelques vaix s'ëiéTont, qui dénoncent au peuple anglais les intrigues du ministre , les perfidies et les ruses de sa politique.

<c Ce pays, s'écrie lord Stanhope, n'a jamais eouru un «( aussi grand danger, et jamais plus importante question ne u vous fut soumise. Il s'agit de savoir si la chambrera s'enu gager & soutenir une guerre préparée par nos ministres, «< et dans laquelle nous sommes les agresseurs, oui, les « agre^eurs!

« You^ savez que le second article du traité de commerce « de 4786 porte expressément qu'en cas de malentendu «c eatre les deux nations , le renvoi de l'ambasêadeur sera € regardé comme une rupture : or, c'est nous qui avons « renvoyé M. de Chauvelin, de la façon la plus ignominieuse. « Voilà donc la rupture de notre côté, et je ne puis voir une «c i^ression sans motif, dans la déclaration de la France ; « l'agression est, au contraire, du fait de nos ministres. Ils » ont voulu la guerre ; ils l'ont commencée, puisqu'ils ont c fait {précisément ce qu'il fallait pour l'amener, précisé- € ment ce qu'avait prévu le traité. »

» Oui , répétait lord Lauderdale en s'adressant à Pitt, « cette guerre est votre owivre : vous l'avez préparée vous- « m^e, et l'un de vos plus puissants moyens, ce sont les « libelles atroces contre les Français, dans lesquels l'absur- «c dite marche de front avec la perfidie. Ne les accuse*t-on « pas d'avoir empoisonné les eaux, et d'être coupables d'au- « très crimes épouvantables? N'ose-t-on pas mentir impu- « demment au peuple anglais, en lui disant que plusieurs « Français osi été arrêtés, pour un exécrable complot qu'ils « allaient exécuter ?

«r Quels sont les agresseurs, de ceux qui entretiennent t{ on ebargé d'affaires, ou de ceux qui le chassent? de ceux « qui s'efforeent de s'expliquer, ou de ceux qui refusent « d'e&tendre? de ceux qui ne demandent qu'à continuer un

« commerce paisible et amical, ou de ceux qui défendent « l'exportation des grains pour cette nation, tandis qu'ils la « laissent libre pour tout le monde? »

Ces paroles, empruntées h des orateurs anglais, ne sontelles pas décisives, et ne prouvent-elles pas contre Pitt, et malgré ses audacieux subterfuges, que la rupture fut amenée, provoquée, nécessitée par son gouvernement? Or il importe au peuple anglais comme h la France de savoir sur qui doit retomber la responsabilité de cette initiative terrible, car, s'il en est sorti pour nous de longues calamités, elle a coûté l'honneur et cinquante milliards à l'Angleterre ; elle lui a valu les impôts énormes sous le poids desquels elle finira par succomber; elle a grevé sa propriété foncière d'une hypothèque écrasante qui ne sera jamais remboursée ; elle a autorisé ces lois de famine (corn-laws) qui, en mesurant au peuple sa nourriture, de i8i 5 jusqu'en 184G, ont fondamentalement altéré les conditions de la fortune publique, et jusqu'aux conditions de la vie.

Le défi de Pitt, le cartel d'extermination, de guerre à mort, fut soutenu par l'éloquence passionnée de Burke, le renégat de l'Irlande, sa patrie , et de sa religion première, la liberté.

« Si jamais, dit-il aux communes, si jamais puissance « met le pied sur le sol de la France, elle doit y entrer « comme dans un pays d'assassins : on n'y aura aucun a égard aux procédés que les nations policées ont entre « elles, en se faisant la guerre ; la France n'a pas le droit a de s'y attendre : toute la guerre doit y être réduite d « l'exécution militaire, »

C'est ainsi que parlaient de la France les hommes d'État, les esprits les plus émincnts d'un pays libre ; c'est là le destin qu'ils lui promettaient, V exécution par les armes , et Ion s'étonne, l'on s'indigne, l'on se révolte au souvenir des mesures terribles ordonnées sous de pareilles menaces, par un comité révolutionnaire de salut public qui , seul , avec un

peuple sans pain et sans armes, avait à lutter contre le monde ! Ah ! que nos pères soient à jamais glorifiés el bënis de n'avoir pas désespéré de la France !

La guerre officiellement déclarée, Pitt ouvrit la campagne maritime en donnant l'ordre à tous les capitaines sous pavillon anglais de brûler, couler bas et détruire les bâtiments français qu'ils pourraient rencontrer. Il força l'Espagne, les Deux-Siciles et le Portugal à se mettre en guerre contre la République; il détermina la Russie, et le stathouder de Hollande reçut, de ses mains, cinq cent mille livres sterling pour entrer dans la coalition avec ses flottes. Le Danemark , la Suisse et Gènes, ayant résisté, eurent à subir les avanies britanniques. La Toscane, qui voulait rester neutre , fut entraînée, derrière l'Autriche, à l'assaut général.

La coalition ainsi formée, Tintercourse régularisée sur toutes les mers , à la manière des forbans , et les calomnies anglaises affluant partout, comme ses navires, Pitt, non content d'affamer la République par l'interdit contre les assignats , par le haut prix du change et par la séquestration de toutes les voiles marchandes couvrant des céréales à destination de France, Pitt organisa le vol, l'incendie, l'assassinat contre la patrie de la Révolution qu'il avait juré d'exterminer.

Un réseau de conspirations s'étendit sur les départements; en différents lieux, des magasins d'armes sautèrent ou furent dévorés par les flammes. Ainsi du château de Bayonne, de la voilerie de Lorient, de l'arsenal de Valenciennes , des parcs de Saumur et de Ghemillé. Des mains invisibles allumaient les mèches , lançaient les pétards , distribuaient les guinées, et les intrigues de Pitt étaient si flagrantes , même au fond des campagnes, que son nom, en moins de six mois, était devenu le nom de l'ennemi. Le peuple , dans son exécration, le citait avant celui de Cobourg.

Au dehors, le mot d'ordre avait été donné par le gouvernement anglais, contre tous nos agents officiels, et même

iSÛ DB LA DtCADENCB

contre les simples citoyens retenus par les soins de leur commerce. Ainsi, Bourgoing, ministre en mission aafMrcs du Portugal, était forcé de fuir devant la populace ameutée de Lisbonne. Le représentant français à Hambourg, Leboc, n'échappait que par miracle à pareille démonstration organisée dans la ville libre. Beumonville et quatre députés de la Convention, étaient livrés par Dumouriez, que pensionnait le Foreign-office ; et la cour d'Autriche, qui recevait ses instructions de Londres, faisait arrêter, sur son territoire, Sémonville et Maret, deux ambassadeurs^ pillait leurs bagages, assassinait leur famille et les jetait dans ses cachots, au mépris de toute foi publique.

Telles furent les manœuvres de l'Angleterre dans cette première coalition qui, d'après le traité de Pavie, devait donner la Franche -Comté, l'Alsace, la Lorraine à l'empereur d'Autriche; à la Sardaigne, la Bresse, le Bugey, le Dauphiné, le pays de Gex et le Roussillon ; la Corse et le Béarn au roi d'Espagne; Pitt se réservant de prendre sa part, et de choisir parmi nos plus belles colonies.

Cette coalition insolente, le comité de salut public l'écrasa sous le poids de la France révolutionnaire, et l'intrigae de Pitt échoua, malgré les armées, malgré les trésors, malgré les premières trahisons.

Sur un point, pourtant , il n'avait que trop bien rénssi ; dans cette terrible année de 95 où la France fut un camp , le S7 aoàt, notre plus grand arsenal militaire, la ville de Toulon , lui fut livré par les royalistes, et , quelque trois mois plus tard, le i9 décembre, après avoir décimé la ville par le massacre des républicains, par les exécutions martiales, par la transporta tîon, les Anglais, que menaçait une ar« mée victorieuse, accomplirent, avec une joie sauvage, l'hor* rible destruction qu*ils avaient tant de fois rêvée. Ils brûlèrent l'arsenal , les magasins de matières et les principaux bâtiments du port.

u Des trenleet un vaisseaux deligne, dit un.docum^at , et

DE L'ANGLETERRE. ISl

des vingt-cinq frégates qui se trouTâient à Toulon , au momenl où les Anglais y entrèrent, seize vaisseaux et cinq frégates furent entièrement brûlés ou fortement endommagés ; trois vaisseaux et six frégates tombèrent en partage aux Anglais, neuf frégates aux Sardes, aux Espagnols et aux Napolitains. »

Quant à Tlncendie qui consomma la ruine de notre grand port de guerre, voici comment il en est rendu compte dans le rapport officiel du capitaine commandant à son chef d'escadre, l'amiral Hood.

«c Conformément à vos ordres , milord , je me suis rendu c k l'arsenal de Toulon, et j'ai fait tous les préparatifs né- « cessaires pour incendier les vaisseaux et les approvision- € nements.

c Le lieutenant Tupper a été chargé de brûler le grand c magasin et le magasin de poix, goudron, suif et huile; il « y a réussi parfaitement, et le magasin à chanvre a été en- « veloppé dans les mêmes flammes. Un temps trcs-calme <( en a malheureusement arrêté l'efTet : mais deux cent cinu quante tonneaux de goudron ont bientôt propagé l'incen- « die dans tout le quartier, dont le lieutenant Tupper s'était « chargé.

c L'atelier des mâts a été aussi livré aux flammes par le a lieutenant Mîddleton , et le lieutenant Pater bravait l'în- « cendie pour compléter l'ouvrage, partout où le feu n'était « pas en bonne activité.

(f J'avais recommandé aux ofiiciers espagnols de brûler I' les vaisseaux du bassin, devant la ville ; ils furent bientôt u de retour, et m'ayant dit les obstacles qui avaient em*- «( péché l'exécution, nous renouvelâmes la tentative en- » semble.

M Après l'explosion spontanée de deux navires, ayant <t mis le feu à tous les objets qui se trouvaient à notre ic portée, et après avoir épuisé nos matières combustibles tt et DOS forces^ à tel point que nos hommes tombaient

« de fatigue , nous dirigeâmes notre route vers la flotte.

u Je puis vous assurer que le feu a été mis à dix vaisseaux u de ligne, au moins; la perte du grand magasin, dune « grandequantitédepoix,degoudron, de résine de chanvre, « de bois, de cordages et de poudre à canon, rendra trësi( difficile réquipement du peu de vaisseaux qui restent, u Je suis fâché d'avoir été obligé d'en épargner quelques-uns; « mais j'espère que Votre Seigneurie sera contente de ce t( que nous avons fait, avec notre peu de moyens, dans un <( temps circonscrit et pressés par des forces supérieures (( aux nôtres. »

L'histoire ne dit pas si Tamiral Hood accorda grâce à ragent qui , dans la destruction , avait épargné quelques vaisseaux-, mais ce qu'elle constate, à la honte éternelle de TAngleterrc, c'est qu'il abandonna ses alliés, les traîtres de la ville, aux représailles du vainqueur, et qu'il en repoussa dix ou douze mille de ses vaisseaux, à pleine mitraille.

(c Un grand nombre d habitants ont péri, lisons-nous « dans un rapport officiel du temps. Beaucoup s'étaient jetés <t à la nage pour gagner les vaisseaux, mais on était forcé « de les repousser, et des milliers d'entre eux furent aban- (( donnés à la vengeance de leurs compatriotes. Une cen-< il taine, à peu près, a trouvé place sur nos ponts encom- » brés, et le reste a été laissé par la flotte anglaise. >»

Juste expiation du plus grand des crimes, la trahison envers la patrie ; mais exécrable perfidie de la part de l'Angleterre qui livrait, comme toujours, ses complices, après s'en être servie pour son guet-apens. Cette expédition sauvage coûta 55 millions au gouvernement britannique, mais il avait ravagé le premier de nos ports militaires.

Les mauvais jours cependant étaient arrivés pour la coalition battue sur tous les points par nos jeunes phalanges républicaines : Bonaparte semait ses victoires en Italie, nous étions au cœur de l'Espagne ; la Prusse, qui touchait 40 millions de l'Angleterre et de la Hollande, avait subi de rudes

coups. L'un des commanditaires, le stathouder, était chasse de ses provinces ; les États germaniques du Rhin nous faisaient frontière, et devant nous étaient ouverts la Saxe, le duché de Brunswick, le Hanovre. L'Autriche, enfin, demandait à négocier.

Pitt, qui voyait la coalition se dissoudre, fit un efibrt suprême; il envoya 125 millions au cabinet de Vienne, dont les intentions pacifiques lui avaient été dénoncées par le portefeuille du baron de Gortz, négociateur officiel, mort du poison à Bâle, et grâce à ce convoi d'or, il retint T Autriche dans son alliance. Mais la Prusse, cruellement atteinte, signa la paix ; et non contente de se détacher de la coalition, l'Espagne lança contre le cabinet de Saint-James une déclaration de guerre, où se trouvent ces lignes significatives : " que la mauvaise foi de l'Angleterre avait été manifeste u pendant tout le cours de la guerre précédente, et qu'à u Toulon, notamment, l'amiral anglais avait détruit tous les u vaisseaux qu'il n'avait pu emmener. »

Afin de paralyser cette diversion puissante, Pitt chercha de nouvelles armes, de nouveaux foyers à la contre-révolution, et résolut d'activer, plus que jamais, les propagandes royalistes et la guerre civile dans la Vendée.

Cette Vendée qui s'attachait au flanc gauche de la République, tandis qu'elle faisait face à l'Europe liguée, cette Vendée, Coblentz du dedans, avait déjà reçu de riches aumônes du cabinet de Saint-James , et les incendiaires de Toulon avaient essayé, quand ils occupaient cette ville, d'organiser, dans le midi royaliste, un vaste ralliement de forces insurrectionnelles entre l'Océan et la Méditerranée; cette fois, Pitt concentra tous ses efforts dans le rayon de l'ouest. 11 inonda d'assignats, à l'écusson royal, les départements révoltés ; il tint fabrique ouverte de fausse monnaie, et ses présidents de justice déclaraient, en pleine cour, qu'une telle fabrication n'avait rien qui fût contraire aux lois.

Pitt, voulant frapper un coup décisif, ne se contenta pas

IS4 DE U BtCABKNGS

de fiiire le pirate et le faux monnajear ; eo ▼«rtu d'an acte pariementaire^ il forma quaire régiments d*ënttgrës qui iaisaient un corps de vingl-aept mille hommes, et la séduction, la menace, la faim, tout fut employé dans les pontons de Plymouth et de Portsmouth pour forcer les prisonniers républieains à s'enrôler sous cette bannière de la trafaîson.

A Taide de cette leyée, fortifiée par une division d'Allemands que r Angleterre avait recrutés pour son compte, une armée de quarante mille soldats, destinée à Tattaque, débarqua bientôt sur la presqu'île de Quiberon, attendant une dernière division de dix mille Anglais, que Pitt allait expédier, disait^il, pour servir de réserve. Mais les dix nulle Anglais restèrent dans leur île, et lorsque l'armée républicaine, commandée par Hoche, se fot précipitée sur les émigrés qui luttaient, quelques-ui» avec courage, au moment de la dernière débâcle, les Anglais, du haut de leurs vais^ seaux , foudroyèrent leurs alliés vaineus et les rejetèrent entre les vagues et les baïonnettes.

« Ce fût, dit un auteur, M . Elias Regnault, dans sob livre « sur les crimes de l'Angleterre, ce fut un spectacle plus <r b<»>rible peut-être que celui de l'ineendie de Toulon. Une « foule compacte, souillée de sang et de boue, était répau'- <c due sar le rivage et tendait des maii» suppliantes aux « Anglais, qui leur répondaient à coups de canon. Les hom^ *t mes les plus vigoureux se jetaient à la nage pour atteindre K les vaisseaux anglais, mais quand ils se cramponnaient aa <( bord des chaloupes, on leur coupait les mains à coups de « sabre. D'autres s'avançaient dans l'eau pour éetHipper aux « baïonnettes des patriotes, mais ils ne tardaient pas à disu paraître dans les flots, frappés parles boulets et la mi- « traille de leurs loyaux protecteurs : cette scène épouvan- »( table dura plus d'une heure. »

Ains» finit la première expéditmn anglaise dans la Vendée. Pitt, en se défendant aux communes, disait ; <c Dxi moins^, le u sang anglais n'a pas coulé. » — On connaît raccabiante ré-

ponse de Sheridan : < Non^ non, le sang anglais n'a pas tt coulé : mais l'honneur anglais a eoulé par tous les « pores, n

La guerre civile étant tombée, comme la coalition, sous rénergiqueet persévérant effort delà République, Pîtt changea ses moyens et demanda sa vengeance à la famine, à la conspiration, à la machine infernale, au guet-apens.

L'année 1796 avait été maigre en récoltes. Pitt fit la chasse, sur toutes les mers, aux vaisseaux d'approvisionnement qui se dirigeaient vers la France. 11 empêcha le commerce des neutres, et la France, bloquée, eut à subir, au milieu de ses victoires, les tortures de la faim.

Le 9 thermidor, en emportant Robespierre et le comité de salut publie, avait décapité la Révolution. Pitt tendit la main aux compagnies royalistes du midi qui avaient organisé, comme les chouans, la politique de l'assassinat, et la conspiration Duveme-Depresle vint prouver au comte d'Artois que le cabinet de Saint-James ne lui gardait pas rancune pour son expédition avortée de rile-Dieu.

Nos victoires en Italie avaient condamné l'Autriche à la paix, nous avaient valu le traité de Gampo-Formio. Pitt ne garda ni trêve ni cesse qu'il n'eût profondément troublé le grand congrès régulateur, celui de Rastadt, et nos plénipotentiaires , Jean Debry , Bonnier et Robergeot , furent assassinés par l'Autriche, aux applaudissements de l'Angleterre.

Rléber, après avoir consenti l'évacuation de l'Egypte, se voyant trahi par les Anglais, avait châtié leur mauvaise foi à Héliopolis et relevé l'influence française en Orient; Kléber fut assassiné par un fanatique. Quelle main dirigeait le poignard? Ce que je puis dire, c'est que l'Egypte, perdue pour la France, devint la proie de l'Angleterre.

La seconde coalition, qui s'était formée contre la France derrière la victoire d'Aboukir, menaçait de se dissoudre sous l'heureux effort de nos armées en Italie, et Bonaparte,

136 DE LA DÊGADENGÉ

nomme premier consul, conviait l'Autriche, la Russie, l'Angleterre elle-même , à cesser cette affreuse boucherie d'hommes qui, depuis sept ans, désolait r£urope. Pitt refusa tout accord, et pour répondre à la bataille de Marengo qui avait accablé TÂutriche, il lança Georges Cadoudal et sa machine du 3 nivàse sur les pas du premier consul.

Mais il ne fut pas plus heureux dans l'assassinat que dans la guerre civile, et, toutes les armes s'étant émoussées dans ses mains, l'Europe écrasée ne pouvant plus tenir la campagne, il fallut bien consentir à la paix qu'avaient commandée nos victoires, et signer le traité d'Amiens.

Pitt, vaincu, tomba du ministère, mais non pour longtemps, car les intrigues, les manœuvres, les insultes du gouvernement anglais ne furent pas interrompues, et Bonaparte ayant formé son armée de Boulogne, tant pour répondreà toutes ces provocations que pour forcer l'Angleterre à rendre l'Ile de Malte qu'elle retenait et qu'elle a gardée depuis, malgré les traités, on rappela aux affaires Tembaucheur des Cadoudal et des Puysaie, le ministre et le caissier de la contre-révolution depuis 92 ; Pitt redevint premier ministre.

Et le duel recommença plus terrible, plus acharné jusqu'à 1815, année fatale du dénoument.

Ainsi, en 1806, Pitt, avant de mourir, organise et lance une troisième coalition contre nous.

En 1807, le gouvernement anglais bombarde et brûle, à la face des nations, au mépris de toute loi, de tout honneur, Copenhague et sa flotte, parce que le Danemark avait refusé de s'associer aux haines de l'Angleterre.

En 1810, il repousse l'échange des prisonniers espagnols, ses alliés, contre des prisonniers français mourant sur ses pontons, et il livre au hasard des événements, au caprice des ennemis, cinq ou six mille Autrichiens, Prussiens et Bavarois, invalides hors de service, qu'il ne veut plus nourrir et fait jeter sur la côte.

En 4812, il met encore son or et sa main dans la dernière coalition formée contre nous : il réconcilie la Porte ottomane et la Russie, pour qu'il n'y ait pas une seule diversion du Bosphore à la Tamise, et quand le drame est achevé, quand l'homme vaincu va demander une place au foyer de l'Angleterre, elle lui répond par l'exil et par les geôliers de Sainte-Hélène.

Ainsi, pendant cinquante ans, toutes les grandes guerres que nous avons eu à subir parce que nous voulions être libres et maîtres chez nous, c'est à l'Angleterre que nous les devons : elle les a toutes fomentées, servies et payées, et c'est à elle que revient le compte des torrents de sang répandus sur les champs de bataille, et des lourdes charges qui, depuis ce temps, ont épuisé tous les peuples de l'Eupope.

En 1840, ne l'avons-nous pas retrouvée, comme au temps de Pitt, à la tête d'une coalition contre la France?

Sera-ce la dernière ?

L'esprit infernal de Pitt n'est point encore éteint dans

l'aristocratie qui pourrait espérer de ressaisir, par la guerre,

la puissance qui chaque jour lui échappe ; mais les intérêts

prépondérants du commerce sont à la paix. En tout cas, si

jamais coalition se renouvelait, ce n'est pas seulement dans

les champs de la Belgique ou de l'Allemagne qu'il faudrait

la combattre, — avec la vapeur aujourd'hui, plus d'ile

inaccessible. — L'Angleterre n'a pas d'armée. — Et lord

Wellington lui-même disait naguère : u Dans l'état de

ic défense où nous sommes, notre matériel n'ayant point

u été suffisamment entretenu, depuis 1815, nos flottes

« seules étant impuissantes à nous protéger, nous ne pour-

tc rions pas tenir une semaine après une déclaration de

« guerre.

t( J'ai soixante et dix-sept ans passés dans l'honneur: fasse <c la Providence que je ne vive point assez pour être témoin « d'une tragédie, dont j'aurai vainement engagé mes con-

1S8 UB LA UÉGADBNC8 DK L'ANCLETER&E.

u temporaiiis à conjurer, par des mesures de salut, le faon- « teux dénoûment ! >»

Aveu non moins grave : Tamiral Napier n'a-t-il pas, ré* comment, déclare que les forces natales de l'Angleterre ne sauraient la défendre efficacement contre les périls d'une invasion?

Dqpois te» premiers temps historiques jiTsqtrIr notre période ée ciTilisatîon, la seène ehi monde ne itit guère, à vrai dire^ que la scène du meurtre, et 1» forée était la seule règle eommela seole sanelion ^s empires.

La eommunauté d>es origines et lldentité des natures n'étaient pas plus reconnues entre les peuples qu'entre les persoBnes, et de même qu'il y avait des esclaves dans les do-* Hiaines privés, de même il y avait, dans la famille sociale, des natimis ilotes, de? espèces déshéritées et condamnées fatalement. La diversité des races et des religions était te prétexte, et la hiérarchie des forces la véritable cause de cette iHK)&nation de l'humanité, qui livrait le faible au fort, et parquait des peuples entiers dans la servitude.

Certes», dans ces siècles de fer ou l'inégalité des conditions et des rang»^ où le pr^gé des castes et la religion de la ftirce étaient dans les institutions, dans les moeurs, dans le sang, Pbtstorien moraliste ne saurait s'étonner de rencontrer, à ehaqae pas, dans fe mouvement ies empires, les vfo-

lences sauvages de la conquête armée, les drames sanglants de la politique, toutes les perfidies de la ruse et toutes les cruautés de la guerre.

Mais que dire d*un gouvernement qui, ayant reçu la lumière chrétienne, l'enseignement progressif de la science et l'initiation philosophique dont le dernier terme est l'égalité dans l'unité, a cru devoir cependant s'immobiliser dans les aristocratiques traditions et ressusciter, au dehors, la politique d'iniquités de Garthage et de Rome?

Voilà pourtant ce dont déposera, contre le gouvernement anglais, l'histoire de tous les peuples !

Le monde est grand et l'Anglais a mis le pied partout : eh bien, depuis le canal Saint-Georges jusqu'à la rivière de Ganton, depuis l'Euphrate et le Gange jusqu'à la mer suédoise, cherchez une race, une nation qui porte témoignage, devant ses dieux , en l'honneur de l'Angleterre ; cherchez une côte, une île, un port qu'elle n'ait point inquiétés, souillés, ravagés ; trouvez-lui, sur toute la surface du globe, non pas un gouvernement serviteur, elle a des clientèles partout, mais une alliance de cœur, une relation fraternelle, si ce n'est peut-être celle des peaux rouges qu'elle a si souvent embrigadés contre ses fils dans les guerres d'Amérique.

Non, l'Angleterre n'a pas de sœurs parmi les nations : elle compte des vassaux par millions, des sujets ou des pupilles, mais elle n'a pas d'amis. L'Angleterre, c'est le vautour isolé dans son aire.

Et comment en serait-il autrement? Dans les relations internationales, quel est le principe qui l'inspire et la. gouverne? Est-ce le respect des droits, la protection et la pitié pour les faibles, la justice pour tous, et la hiérarchie des forces? Non, certes ; sa justice et toute sa politique sont dans son intérêt mercantile, territorial ou militaire. L'autonomie des races, la souveraineté des peuples, l'indépendance des nationalités, ne sont, à ses yeux, que des abstractions vai-

DE L*ÂNGLÉTERRE. Ul

nés, et le droit international, pour elle, se mesure à la puissance des gouvernements.

A quel moment de l'histoire et dans quel pays Ta-t-on vue s'arrêter, avec ses flottes et ses canons, devant un principe sacré, devant un droit évident, quand il y avait, à pousser la querelle, succès facile et bénéfice certain? Tous ses empiétements, depuis qu'elle est sortie de son île, après avoir lentement assassiné l'Irlande, toutes ses conquêtes au dehors, ne sont-elles pas marquées au coin de la violence ou du vol ? et ne l'a-t-on pas vue tenir les dés à cette table de i8i5 où quelques rois, ses complices soudoyés, se partagèrent les royaumes comme un domaine, et les peuples comme un troupeau, sans aucun respect pour les nationalités, pour les races, pour les affinités historiques, sociales ou naturelles? A cette fournée du grand butin, c'est la libérale, c'est la religieuse Angleterre qui dictait les conditions et tenait la plume. Que les peuples s'en souviennent!

Mais si, dans ses relations avec les pays étrangers, elle a toujours violé sans pudeur, selon les nécessités ou les avantages de sa fortune, le droit absolu des souverainetés populaires et des nationalités indépendantes, a-t-elle du moins respectéj dans ses guerres, le droit relatif, c'est-à-dire le texte des traités, la lettre des contrats, la garantie des neutres, et ces lois intermédiaires, ces chartes de la civilisation que tous les peuples ont consenties, pour enlever à la lutte ses violences sauvages, pour sauvegarder les vaincus, les prisonniers et les faibles ?

Pour l'Angleterre, — mille exemples le prouvent, — il n'y a pas de traité sacré, s'il n'est fait à son profit, comme celui de Methuen qui dure encore, après un siècle de spoliations incessantes, et quand elle a quelque intérêt à rompre, l'interprétation savante de ses diplomates, ou l'habile et rapide intervention de ses amiraux, a bientôt fait justice de tous les contrats qui n'ont pas pour eux la haute sanction de la force,

ut DE LA DÉCADBNCB

Quant aax droits des nfiutres, la mer a tu, sur tous ses rivages et sous tous ses vents, les brigaudages de l'ÀDgle*terre ; ports incendies, vaisseaux capturés, pavillons insultes, cargaisons pillées ou mises en séquestre, équipages surpris et jetés en cale quand ils n'étaient pas massacrés : tels furent, en tout temps, ses exploits. Gomme la mer, l'histoire est pleine des ruin^ qu'elle a faites. Il n'est pas jusqu'à ses alliés qu'elle n'ait dépouillés en les servant : ainsi de TEspagne, pendant ses guerres contre l'Empire. Que faisait la légion anglaise au milieu des armées de l'Indépendance? Elle rasait les fortifications dans ses retraites, elle détruisait les moulins, elle ruinait les métiers, démolissait les usines, les fabriques, les manufoctures, et depuis eette fraterneUe exécution de ses bons alliés, la pauvre Espagne, impuissante k relever ses industries, végète et meurt sur ses mareliés, en se drapant dans les cotonnades de l'Angleterre.

C'est là, dans son vrai jour, la politique constante, je pourrais dire fatale du gouvernement anglais, dans ses relations extérieures.

Quand ce n'est plus la force brutale, insolente, qui vous aborde de haut pavillon, c'est la ruse, c'est Thypocrisie, c'est la trahison boiteuse et masquée qui vous mine, vous énerve ou vous livre.

Ainsi, l'Angleterre, qui s'est faite missionnaire au long cours, veut, dit-elle, ouvrir le grand empire des Chinois à l'Europe, afin de le rattacher à la civilisation commune, et, pour conunencer, elle empoisonne les habitants du céleste empire , elle spécule £poidement sur l'assassinat comme sur une denrée de légitime échange. Elle ne s'est emparée, ditelle toujours, de TAmérique , des Indes et de ses cent colonies, dans les deux mondes, que pour y souffler l'e^it nouveau, pour j implanter les institutions libres, de son lie ; et l'on sait avec quelle fureur elle a lutté contre l'Amérique, qui ne demandait d'abord que les immunités de la méiro^

]IB L*ANGLETERRfi. Nt

poie 9 et l'on sait dans qud état de misère et de servitude elle tient encore TlHande, l'Irlande qui a de son sang dans les veines ; et depuis un siècle qu'elle a le vieux monde indien en sa puissance, sous le sceptre de ses gouverneurs, elle n'a pas même daigné lui accorder une seule de ses parodies représentatives !

L'Angleterre se glorifie d'avoir, la première, affrandii ses nègres, et cet acte tai*dif d'émancipation, acte accompli dés 4792 par la France républicaine, l'Angleterre ne l'a déa*été , dans sa vertu si lente , que pour désorganiser tout à coup les colonies rivales des siennes, et l'histoire du droit de visite, qui lui donna la police des mers, nous a bientôt appris ce qn'il y avait au fond de cette largesse britannique!

L'Angleterre enfin s'arroge, en Europe, le titre sacré de gouvernement protecteur , à l'endroit des peuple opprimés qui travaillent k leur affranchissement, et lorsque la France, il y a soixante ans, au prix de son sang et de ses trésors, ouvrit sa croisade universelle contre tous les despotisraes, l'Angleterre fit alliance avec tous les despotismes contre la France, contre le droit, contre les peuples. Et cette ligue des rois, elle l'a reconstituée de toutes pièces, soldée pendant TÎngt ans, et c'est elle qui, après la dernière bataille, est venue présider à la distribution des patries, à la vente des peuples !

Liberté, religion, progrès, civilisation, droits sacrés delà Conscience ou de la souveraineté, ce ne sont là, encore un coup, que des mots, des prétextes pour l'hypocrisie britannique. Lorsque sa langue les prononce, l'Angleterre blasphème ; car elle n'a, dans le cœur, d'autre sentiment, d'autre loi que la passion du lucre et l'intérêt de sa grandeur. Son histoire elle-même prononce, à chaque page, ce jugement.

N'est-il pas logique, d'ailleurs, qu'un peuple qui, du fait, a tout tiré, ses institutions, ses mœurs, ses pouvoirs, et qui subordonna tout au fait, l'idée progressive, le droit étemel, le droit vivant, les enseignements de l'humanité semant au

vent les principes d'égalîtë et de fraternité, n'est-il pas logique qu'un tel peuple ne comprenne et ne pratique que la ruse ou la force?

Que les nations et les gouTcmements y songent, ceux-là, du moins, qui ne veulent pas se résigner soit à la servitude, soit a réternelle exploitation des marchands !

Avec l'Angleterre il n'y a pas de droit absolu ni pour l'indépendance ni pour la souveraineté.

Avec l'Angleterre il n'y a jamais de droit relatif bien certain ni pour les contractants, ni pour les alliés, ni pour les neutres.

Quant à la France, je ne devrais pas avoir besoin de l'avertir; car elle n'a pour s'éclairer, pour se tenir en défiance, qu'à relire ses annales.

Sous la monarchie, les ministres de la France la vendaient à l'Angleterre, à beaux deniers comptants, témoin cet exécrable traitant , Dubois, dont la caisse de Walpole payait les trahisons. — Et sous la République, ne pouvant plus l'acheter, Pitt appelait sur la France la famine et tous les glaives des rois.

Ainsi, assassinat ou corruption, voici, depuis que les temps de la conquête sont passés, la politique de l'Angleterre envers la France. — Le régent ou l'armée de Brunswick, c'est à choisir. Eh bien, entre la trahison et la guerre, que fera la France quand elle sera libre?

Elle devra se préparer pour la guerre, et si elle garde la paix, en tout cas, elle ne devra pas garder l'alliance.

Jusqu'ici j'ai raconté les institutions de l'aristocratie britannique et ses crimes au dehors.

Pourra-t-clle, devant la postérité, atténuer ses forfaits contre les autres nations, en invoquant, comme excuse, l'état de prospérité, de bien-être assuré au peuple dont elle s'est arrogé la tutelle?

Le livre qui suit va répondre à cette question.

Page 1