PREMIÈRE PARTIE.— LA METROPOLE
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K Ceux qui n'ont vu Londres que de jour^ avec ses flots vivants s'élançant à travers d'immenses artères jusqu'à son cœur toujours agité, ceux-là ne connaissent pas Londres sous son aspect le plus saisissant. Ce n'est ni dans le bruit, ni dans les mugissements de la cataracte marchande inondant ses rues, ni dans ses forêts de navires, ni dans ses docks gigantesques , que Londres est vraiment solennel. Contemplez-le de loin, du haut d'une éminence, par une soirée d'hiver. Les étoiles scintillent au ciel ; au-dessous, à vos pieds, resplendit un autre firmament étincelant de millions de feux. Ce sont des lignes de lumière , semblables aux traînées laissées par les météores, qui se coupent, se
croisent et semblent courir, jusqu'à ce qu'elles se perdent dans les brumes de l'espace, en formant un nuage rougeàtre et embrasé, comme si la ville-monstre était en flammes.
» Descendez; la nuit s'avance, les bourdonnements de U vie ont cessé. Les lodging-houses ont jeté dans la rue leurs hôtes déguenillés et squalides. Oui, c'est maintenant que Londres se livre à vous dans toute sa solennité! — Sur les bancs des parcs, dans les niches des ponts, sur la litière des marchés, arrive, se presse, s*en tasse péle-méle un peuple entier de malheureux sans asile, sans pain, sans vêtements.
t( Sous le vestibule des palais, sous le péristyle des maisons se groupent, se pelotonnent de pauvres enfants deminus, qui, dans la journée, n'ont pu obtenir le sou que coûte le lit des plus infâmes taudis. Plus loin d'autres cherchent à réchauffer leurs membres glacés, auprès de la flamme qui éclaire les pierres empilées au milieu du chemin. Le silence des rues n'est plus troublé que par la marche d'un peuple innombrable de mendiants et de ces pâles et misérables créatures qui, grelottant de froid, espèrent arracher un morceau de pain au vice attardé.
t( Pendant ce temps, des milliers de jeunes filles luttent contre le sommeil, la maladie, le froid et la faim, pour tenir encore leur aiguille dans leurs doigts roidis par quinze heures de travail, — Pendant ce temps, des vieillards frappent vainement à la porte du workhouse, leur dernière ressource. — Pendant ce temps, des hommes et des femmes succombent d'inanition ou s'arrachent la vie pour échapper au besoin. — Pendant ce temps, des mères remercient la mort d'avoir enfin mis un terme aux privations et aux tortures de leurs enfants.— Oui : l'aspect de Londres est vraiment solennel alors, — quand la faim s'y promène et tue hommes, femmes, enfants à la porte des palais de Taristocratie. d
Qu on ne s'y trompe pas, cette désolante peinture n'est point un tableau tracé de fantaisie, pour agir sur l'imagination du lecteur. Hélas ! il est pris sur le fait, par Tauteqr
d'une Enquête dont les révélations émeuvent en ce moment les hommes honnêtes de l'Angleterre et effrayent même jusqu'aux plus téméraires.
Il me faut, avant d'entrer dans le récit des faits, dire quel esprit a présidé à cette laborieuse et infatigable information. Elle est dirigée par des hommes d'État, chargés naguère des destinées de leur pays. Le gouvernement parlant, sans cesse, de prospérité et refusant d'ouvrir les yeux aux misères croissantes et intolérables du peuple, ils ont pensé qu'il fallait enfin mettre à nu ces plaies hideuses. Ils ont confié à des publicistes éprouvés la tâche difficile et redoutable de sonder le mal. L'exploration s'est étendue à la métropole, aux manufactures, aux campagnes. Bien des choses encore sont restées dans l'ombre ; loin de forcer les couleurs, on les a adoucies, surtout en ce qui concerne les classes ouvrières des manufactures. Plus tard, je dirai pourquoi. Mais qu'on sache, dès à présent, que ces travaux, appuyés sur des documents officiels, basés sur de minutieux interrogatoires, ont été, pendant six longs mois, publiés chaque jour dans une feuille éminemment aristocratique et conservatrice, le Moming-Chranicle, sans que jamais un détail, un fait aient pu être contestés. Cette enquête est acceptée aujourd'hui comme un monument national. — La cause qui l'a fait entreprendre a pu être petite, mais le résultai sera grand. Ainsi vont les destinées du prolétariat et de la démocratie. Dans le cercle étroit où s'agitaient peut-être de simples rivalités de pouvoir, une main supérieure et invisible peut jeter demain le dé des révolutions. Ce senties auteurs eux-mêmes de l'Enquête qui le disent : u L'état de misère et de mendicité où se trouve une grande partie du peuple est devenu si effroyable que, si l'on n'y porte protnp' tetnent remède, notre société, rongée jtMqu'au cœur, croulera tout entière avec un épouvantable fracas! »
Laissons maintenant parler les ifaits.
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, (( Les docks de Londres, dit Fauteur de l'Enquête , sont le véritable foyer de l'opulence métropolitaine. Les grues crient sous le poids des précieux fardeaux qu'elles enlèvent. Les magasins regorgent de marchandises rangées comme des lingots d'or. Au-dessus et au-dessous du sol, sont entassés, piles sur piles, des trésors dont l'œil ne peut mesurer l'étendue, infinis comme la mer qu'ils ont traversée. Certes, il y a là plus de productions qu'il n'en faudrait pour satisfaire la faim du monde entier ; — et cependant, à côté de cet effrayant excès de richesses, on peut voir le même effrayant excès de pauvreté. Si, par son incompréhensibilité, cette richesse est sublime, la misère qui coexiste avec elle ne l'est pas moins assurément, car jamais cerveau humain ne pourra la concevoir. — De ces quais et de CCS magasins passez , en effet , dans les cours et les allées qui les environnent, et votre esprit sera aussi afQigé du dénûment de celles-ci que de la surabondance des autres. (( Chaque matin , des milliers d'hommes vont demander
aux rudes travaux des docks le morceau de pain de la jour* née; mais que, la nuit, le vent d'est ait soufflé, ces milliers d'hommes devront vivre d'air, comme le caméléon. Leur subsistance et celle de leur famille est aussi incertaine que le vent lui-même. Pour eux, la girouette est l'index des souffrances ou du bien-être du jour !
tt II n'y a pas moins de douze mille ouvriers dans les docks. Mais le nombre de gens dont la subsistance quotidienne dépend de la quantité de navires entrant dans le port de Londres est bien plus considérable. Aux ouvriers des docks proprement dits, il faut ajouter les gabariers, les agréeurs, les tangueurs, les charpentiers de navires, les ealfats, les forgerons d'ancres , les porteurs de grains, les mesureurs de fruits et de charbon, en un mot, tous les métiers tributaires de la marine.. — Alors on atteint le chiffre formidable de trente mille individus dont le travail se trouve complètement arrêté, pour peu que durent les vents d'est. — Maintenant, si l'on songe que, parfois , ils soufflent pendant quinze jours ou trois semaines sans discontinuer, on pourra se faire une idée de l'immense somme de privations qu'ils infligent à tant de pauvres travailleurs. A peine ces vents contraires ont-ils cessé de régner, qu'une nuée de navires encombre le port de la métropole, et que des troupes innombrables d'ouvriers accourent de tous les quartiers, où il yaplus de bras quede travail. Après un temps d'arrêt, il arrive fréquemment de cinq à huit cents navires à la fois. Mais, pour se servir de l'énergique expression d'un employé des docks, deux ou trois semaines suffisent pour casser le cou à la besogne, et l'énorme quantité de bras attirés par la surabondance d'ouvrage, restant sans emploi, accroît le nombre des vagabonds et des pauvres du voisinage et entraine l'élévation des taxes dans les paroisses ad* jacentes. '
« Si l'on veut connaître la population des docks et, en même temps , être témoin de l'usi des spectacles les plus
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extraordinaires de la mciropole, il faut se rendre, k sept heures et demie du matin, à la porte du London-Dock. Alors sont réunies des masses d'hommes de toutes conditions, banqueroutiers de tous états, bouchers, boulangers, eabaretiers ou épiciers, anciens soldats, marins , gentlemen ruinés, clercs renvoyés, commis du gouvernement destitués, indigents, invalides, domestiques sans places, voleurs, en un mot, tout homme ayant besoin d'un morceau de pain. — Aussitôt que vous voyez cette foule aux costumes bigarrés se précipiter comme un torrent, vous pouvez être certain que les eontrc-muitres sont arrivés. Ici commencent la mêlée, les effurts, la lutte pour attirer l'œil de celui dont la voix peut donner de Touvrage. Comment oublier jamais l'aspect de cette multitude d'clres faméliques, se livrant pour obtenir le travail d'un jour, d'une heure, à un combat d'autant plus acharné qu'ils savent que des centaines d'entre eux doivent rester, jusqu'au soir, jusqu'au lendemain, sans ouvrage, c'est-à-dire sans ressources. Que de gens, pendant des semaines entières, sont venus là, chaque matin, livrer en vain la même bataille, pousser inutilement les mêmes cris! Et cependant elle est rude, cette besogne que se disputent tant de malheureux ! -* Elle se divise principalement en deux branches : le travail de la roue et celui du camion. — Pour le travail de la roue, six ou huit hommes entrent dans un cylindre de bois garni de marches h l'intë* rieur, qu'ils font tourner en piétinant sans relAche. La roue a généralement seize pieds de diamètre, et huit ou neuf pieds de large. Les six ou huit hommes qui la mettent en mouvement enlèvent de seize h dix-huit cents livr^, et souvent même une tonne (2,000 livres) jusqu'à quarante fois dans une heure, et à vingt-sept pieds de hauteur en moyenne. D'autres déchargent, en un jour et demi, huit à neuf cents pièces de vin , chaque pièce pesant cinq cents livres et s'enlevant environ à dix-huit pieds de hauteur. — Au travail du camion, chaque homme parcourt, en moyenne,
DE l'ANGLETERHE. ISl
trente milles par jour, et porte, les deux tiers du temps, un poids de cent cinquante livres, à la vitesse de six milles et demi par heure.
a La plupart des ouvriers des docks ne gagnent, par semaine, que rinsuilisant salaire de 5 sh. (6 fr., 25 c.) et encore cette maigre rétribution est-elle rendue plus misérable par l'incertitude du travail. Si elle était régulièrement de cinq shellings par semaine , d'un bout de l'année à l'autre, l'ouvrier saurait exactement combien il a pour subsister, et on pourrait lui demander de déployer un peu de prévoyance. Mais lorsque les moyens de subsistance s'élèvent, par intermittence, pour tomber à zéro, il est absurde de compter sur l'économie et la sobriété. »
L'intempérance extrême de l'ouvrier des docks est due, ajoute l'auteur de l'Enquête, non à une prédisposition personnelle, mais au caractère précaire de son métier : «^ Ses u vices sont les vices de la nature humaine. Quatre-vingt « dix-neuf hommes sur cent, placés dans les mêmes cir- « constances, commettraient les mêmes énormités. Si un » coup de vent venait balayer la nourriture de nos femmes u et de nos enfants, il est fort douteux qu'après une semaine « ou un mois de privations et de souffrances, beaucoup u d'entre nous fussent assez forts pour ne pas tomber dans u les mêmes excès. 11 est facile de moraliser, après un bon «( repas. Mais endurons pendant un mois la faim et le froid, « et nous serons pleins d'indulgence pour ces pauvres gens. »
n n'est donc pas étonnant que la grande majorité de la population du port de Londres appartienne à l'une de ces classes : mendiants ou voleurs. Du reste, le crime et la misère, dont cette partie de la ville est infestée, ne peuvent être mieux connus qu'en suivant, dans une de ses excursions, l'auteur de l'Enquête.
« Je fus, dit-il, conduit par un guide expérimenté dans un des lodging-houses les plus fréquentés du voisinage. C'était un hangar de la dimension d'une petite grange et d'une
construction tout aussi grossière. Les murailles n'étaient point crépies, et les tuiles protégeaient à peine l'intérieur. La pluie y tombait, comme h travers un crible. Autour de la chambre, courait une longue et sale table à laquelle étaient assis une vingtaine de malheureux littéralement couverts de haillons.
u — J'ai travaillé aux docks une demi-journée, cette aprèsmidi, me dit l'un; — hier, toute la journée; lundi, une demi-journée, — et jamais plus de deux ou trois jours par semaine, pendant les neuf dernières semaines.
« Cet hommeétait un de ceux qui avaient été le plus heureux.
« Lorsque je demandai aux autres ce qu'ils faisaient quand
ils se trouvaient complètement sans ouvrage, leur réponse
fut qu'ils étaient obligés de courir les rues toute la nuit et de
mourir de faim.
<( — Il y en a terriblement parmi nous, s'écria l'un, qui, pendant la nuit, n'ont d'asile que la rue, quoique les lits ne coûtent ici que deux pence.
(( Je demandai à ceux qui disaient avoir passé la nuit dans les rues ce qu'ils avaient fait pour se nourrir. » — J'ai été deux jours sans rien manger, cria l'un, u— Et moi, j'ai été trois jours sans une miette de nourriture, dit un autre qui se tenait dans un coin, tête baissée, le menton appuyé sur sa poitrine.
u — Ah! l'hiver est pour nous un maudit rude temps, soupira un jeune homme qui pouvait n'avoir pas plus de dixsept ans.
« — A prendre la moyenne de toute l'année, ajouta un grand garçon, vêtu d'un mauvais sarrau de toile, — et voilà onze ans que je travaille dans les docks, — on ne gagne pas plus de cinq shellings par semaine. Oui, oui, nous sommes souvent, bien souvent, trois ou quatre semaines sans rien gagner du tout, et dans l'hiver encore 1
u— Mais vous devez cependant gagner quelque chose? dis-je.
u — Sans doute, nous trouvons à gagner une pièce de deux ou trois pence du côté de Billingsgate; sans cela, nous n'aurions rien pour nous loger, rien qu'à marcher et à mourir de faim.
»( — C'est ce que j'aurai à faire cette nuit, cria l'homme assis dans le coin de la chambre avec son menton sur la poitrine.
« — Et moi aussi, — et moi aussi, firent un second et un troisième.
« — J'ai eu aujourd'hui deux ou trois croûtes dures, dit l'homme assis solitairement au bout de la chambre.
« — C'est là ce que nous avons presque tous, ajoutèrent-ils. « Je leur demandai combien ils avaient gagné d'argent dans la journée.
tt — J'ai gagné quatre pence, dit l'un ; — et moi un shelling et trois pence, dit un autre ; — moi juste assez pour payer mon lit ; — moi un penny et demi ; — moi un penny. u — Et moi pas un seul demi-penny, dit l'homme du bout de la chambre; — moi de même, reprit un second; — et celui-là non plus, continua un troisième. Ah ! si vous reveniez ici demain soir, vous trouveriez que la moitié de nous n'a pas gagné une obole. — Ah! certainement oui, la moitié !
u Je leur demandai s'ils passaient là ordinairement la nuit, u — J'en connais beaucoup qui y ont passé six nuits, sans coucher dans un lit : telle fut la réponse.
« — De tout le long de l'hiver, je n'ai pas dormi dans un lit, me dit un jeune homme imberbe. Pendant trois grands mois entiers, j'ai couché sur les pierres de Billingsgate. 11 y en a qui vivent en demandant l'aumône ; mais cela ne me va pas.
u Je désirai avoir quelques détails sur leur nourriture. Je demandai à l'un ce qu'il faisait bouillir ; il me dit que c'était un farthing (un liard) de café, et que cela formait son souper.
IM DE Lk DÉCADENTS
«{ — 11 y a ici près une boutique où Ton débite de tout pour un farthing. Un farthing de café, de aucre, de poivre, de tabac, un demi-^penny de pain ; mais toutes ces choses à un farthing ne valent rien du tout.
u Je m'enquis ensuite de Tétat de leurs vêtements.
« — J'ai une chemise propre à mettre demain matin ; c'est la première que j'aurai eue depuis huit mois, dit l'an. — Je n'ai pas de chemise du tout, dit un autre. — Ni moi non plus, — et celui-là n'en a pas davantage, dit un troisièmt en désignant i'honmie du bout de la chambre.
u Je cherchai à savoir combien d'entre eux avaient été en prison.
u — J'y ai été, cria l'un ;— -et moi aussi, dit un autre ; — et comme les réponses se suivaient trop rapidement, je priai ceux qui avalent habité la prison de lever la main; — ils y consentirent , et dix-huit mains sur vingt-neuf se levèrent.
tt — Je ne sais pas combien de fois j'y ai été — plus d'une douzaine de fois pour sûr, me dit en s'avançant vers moi un enfant couvert de haillons et âgé de treize ans environ.
u Je leur demandai pourquoi ils préféraient le vol au travail.
« — Nous ne préférons pas au travail le vilain métier des rues , je puis vous l'assurer ; mais nous ne pouvons trouver rien h faire. — Regardez-moi. — L'homme qui parlait ainsi était littéralement une masse de haillons et de fange.
— Regardez-moi ; qui voudrait me donner le travail d'un jour dans l'état où je suis? Le meilleur ouvrage que je peux obtenir me vaut trois pence (six sous), et je ne fais pas plus de deux $heUings six pence par semaine, en travaillant honnêtement. — Nous ne pourrions pas vivre avec ce que nous gagnons, et c<;pendant nous vivons avec terriblement peu.
— Un repas pour cinq farthings (cinq liards) ! un farthing de café , un farthing de sucre , et trois farthings pour une demi-livre de pain. — Pour un penny (deux sous) , nous pourrions avoir un diner ordinaire. Souvent , nous sommes
forcés de nous contenter d'un penny de pommes de terre, et d'un hareng d'un demi-penny. Voici \h un garçon qui , de la journée, n'a eu qu'un demi-penny dq pommes de terre. Toute cette nuit, probablement, il courra les rues et mourra de faim.
<c Avant de m'éloigncr, j'allai voir les lits à deux pence. J'en trouvai cent vingt, dans un espace double environ de la grandeur d'une écurie à quatre chevaux. Je fis le tour de la chambre, et j'aperçus plusieurs hommes, sans chemises, étendus comme des cadavres sur une planche aussi étroite qu'un cercueil. »
Ce tableau , il ne faut pas l'oublier, représente les misères d'un métier esereé k Londres par près de trente mille hommes.
Quel doit être le sort des femmes et des enfants de ces infortunés !
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On lit dans TEnquéte : » Presque toutes les professions du port de Londres sont dans le dénûment. On devrait supposer que le commerce du charbon, qui a pris une si grande extension, fait à ses ouvriers une condition meilleure, et cependant elle est presque aussi malheureuse que celle des hommes des docks. On va en juger. Il y a trois cents ans, en 4550, un ou deux navires suffisaient à transporter le charbon que Londres consommait; aujourd'hui, il est employé à cette opération deux mille sept cent dix-sept bâtiments et vingt et un mille marins. En 1 805, Londres recevait treize centcinquante mille tonnes decharbon ; en 1848, il lui en a fallu trois millions quatre cent dix-huit mille trois cent quarante tonnes. Sept mille quatre cents hommes sont occupés au déchargement et au transport du charbon ; deux mille déchargeurs [coal-whippers), trois mille porteurs (coaihackers)^ deux mille quatre cents charretiers.
(( Avant la loi rendue, en 1843, par le parlement, tous ces ouvriers étaient embauchés et payés par les taverniers
demeurant dans le voisinage de la rivière, depuis Tower- Hill jusqu'à Limchouse ; on ne saurait croire à quelle d(!gradation ils étaient obliges de se condamner pour obtenir de l'ouvrage. On comptait soixante et dix taverniers sur la rive nord de la Tamise, qui faisaient de rapides fortunes prélevées sur les salaires des pauvres gens. Dès qu'un navire arrivait pour être déchargé, les hommes s'assemblaient autour des comptoirs , et luttaient entre eux h qui boirait davantage, afin d'engager le tavcrnicr k leur donner du travail. Si l'un demandait de la bière, l'autre commandait du rbum, car k celui qui dépensait le plus revenait la plus grande chance d'être employé. Le matin, on les astreignait àprendre, àla taverne, un quartde pinte de gin ou de rhum, et, de plus, à emporter au navire une bouteille contenant neuf pots de bière de la plus détestable espèce. Bref, le déchargement fini, loin d'avoir quelque chose k toucher, Ils se trouvaient au contraire endettés de plusieurs sheltings. C'était le seul moyen de s'assurer de l'ouvrage à la première occasion. Tel tavcrnier avait jusqu'à quinze navires, tel autre davantage encore, ~ h peine un seul parmi eus qui n'en possédât au moins deux ou trois. Cette cruelle exploitation produisait d'énormes bénéfices aux taverniers; un calcul exact a prouvé que les ouvriers charbonniers étaient entraînés à dépenser annuellement, en boisson, 54,000 livres sterling (t ,550,000 francs) ou 27 livres (675 francs) par tète. — Et les femmes et les enranls de ces hommes? ob! ils étaient dans la plus horrible misère , — les filles se prostituant avant la puberté, — cinq cents petits malheureux aboutissant à la déportation, — et les mères finissant toujours par aller grossir le nombre des indigents secourus par l'auradne de la paroisse. » ^"^
Cet état de choses continua jusqu'en 1843, époque h lûjf quelle, grâce aux efforts de trois coal-icfUppers, lu paricmcnr essaya de prohiber cet intolérable système. Des commissaires furent chargés d'enregistrer les coal-whippers du port
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de Londres , et d'établir un office pour la distribution du travail et le payement des salaires. C'était une tentative d'amélioration trop superficielle pour produire un résultat sérieux. Le vice de toute réforme partielle est de ne pouvoir remédier à un mal , sans en faire naître un autre. La loi , en effet, se prétait d'elle-même à être facilement violée, en permettant à tous propriétaires ou acheteurs de charbon d'employer au déchargement leurs propres serviteurs ^ pourvu qu'ils fussent à leurs gages depuis quatorze jours. Ces serviteurs, que la loi appelle servants boné fide, en premier lieu firent baisser les salaires, en second lieu por-^ tèrent à la taverne la plus grande partie de leurs gains , et ramenèrent ainsi l'ancien système, cause du profond déaûment, de Thorrible misère de l'ouvrier.
A l'appui de cette assertion , je ne saurais mieux faire que de citer quelques témoignages consignés dans l'Enquête :
(( — J'ai environ quarante ans, dit un ouvrier, je suis marié et j'ai six enfants. J'ai travaillé sous l'ancien système, et cela pour mon malheur. La conséquence de ce systèmeétait que tout notre salaire devait être dépensé à boire; chez moi, je ne rencontrais que la misère. Bien des fois j'aurais autant aimé aller à la prison de Newgate que de rentrer. Ma santé souffrait peu, parce que je m'abstenais de boire la liqueur que j'étais forcé de payer. Je la jetais, la plupart du temps. C'était de la bière , du rhum et du gin , tout cela affreusement falsifié, mais nous n'osions ni refuser, ni même murmurer. Lorsque le nouveau système commença à être mis en vigueur, je me trouvai comme dans un autre monde. Je me sentis un homme libre ; je n'étais pas forcé de boire. — Le grand mal , c'est l'incertitude du travail qui vient de ce qu'il y a trop de bras. Alors , nous sommes forcés de vivre à crédit. Parfois, nous recevons 19 shellings, et puis il nous faut rester les bras croisés pendant une semaine. Conséquemment, nous allons trouver le marchand qui nous fait crédit. Un revendeur rae fournît mon pain. Il me fait crédit
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jusqu'au soir de la paye^ moyennant une surcharge d'un sou par miche. Un homme comme moi, avec une femme et six ^fants , consomme seize ou dix-sept miches par semaine ; c'est donc 20 sous à payer extra , à cause de rirrégularitë ou de l'incertitude du travail. Je chàmerais moins , si ce n'étaient Ica bonâ fide» Je paye aussi au boucher , pour le crédit, un sou ou deux sous extra, quand ma famille a besoin de viande, — tantôt un petit morceau de mouton, tantôt un petit morceau de bœuf. Ainsi^ je paye 6 pence extra par semaine au boucher. Il m'en coûte encore 6 pence pour les autres articles, fromage, beurre, savon, etc., que j'achète à crédit. Tout cela ensemble monte, par an, à 5 livres 48 shel-* lings. La vie du coal-whipper est une vie de dettes et d'angoisses. Nous avons rarement un sou dans la poche, quand nous recourons au crédit. Si l'on pouvait trouver un moyen pour rendre notre travail et notre salaire plus certains et notre paye plus fréquente, on nous rendrait un signalé service. » Autre charbonnier : « On nous reproche de boire; l'excès sans doute est condamnable , mais je défie bien qu'on fasse notre travail sans boire : ah! c'est qu'il est des plus durs. J'ai travaillé, bien souvent, jusqu'à ce que ma tète semblât vouloir se fendre. Lorsque je vais au lit, je sens encore la charge sur mes épaules , et je me réveille comme si quelque chose me broyait et m'aplatissait le dos sur la poitrine. Voyez-vous , il faut d'abord que nous portions le charbon du fond de la cale sur le pont du navire; parfois il fait horriblement chaud, pas un souiBe d'air, — et la poussière de chai4>on est aussi épaisse qu'un brouillard. Vous l'aspirez, et votre gorge devient comme un tuyau de cheminée , de sorte que vous êtes bien obligé de boire quelque chose. Ce sac de charbon, qui pèse plus de deux cents livres, il faut le porter sur vos épaules, au haut d'une mauvaise échelle qui a vingt pieds. Du haut de l'échelle, il faut aller sur des planches jusqu'au waggon , et si vous n'y regardez pas de près, surtout quand il fait glissant ou qu'il pleut, vous tombez, et
l'hôpital OU le workhouse seul vous attend. La semaine dernière, nous avions à traverser des planches de soixante pieds de long au moins. Ce travail vous fait saigner au nez et à la bouche. Quelquefois, nous nous mettons un petit morceau de charbon dans la bouche , pour nous empêcher de nous mordre la langue; mais ça ne vaut guère mieux , car, lorsque la charge devient de plus en plus pesante sur vos épaules, vos dents broient le charbon , vous en avalez , vous êtes à moitié étouffé ; — alors il ny a pas à dire, il vous faut de la bière. »
Femme de charbonnier :\ Mon mari est mort, il y a quinze jours. J*ai deux enfants. J'en ai eu quatre autres , qui sont morts. Je ne puis dire comment nous vivions. Je ne puis exprimer ce que j'ai souffert. Mon mari était obligé de boire, pour avoir de Touvrage ; sa boisson m'a donné vingt ans de misère, et quelle misère, bon Dieu! Des jours, nous n'avions ni une bouchée, ni une gorgée. Le pauvre peuple aide le pauvre peuple , vous savez ça , monsieur ; sans nos pauvres voisins, on nous aurait trouvés morts quelque jour. // ne s'inquiétait de rien. Bien souvent, je n'avais pas un morceau de pain à donner aux enfants. Était-i7 bon pour eux au moins, demandez-vous, monsieur? Non. Ils tremblaient lorsqu'ils entendaient son pqs, ils avaient peur d'être tués; il les battait tant ! La boisson faisait de lui un sauvage. La boisson tuait le père en lui. » — Cela fut dit d'un ton rapide et fiévreux, qui contrastait vivement avec l'air habituellement humble et résigné de la pauvre femme. — Elle continua ainsi : » Vingt années de misère , ii ca'use de la boisson! Mais sans boisson, pas d'ouvrage; ainsi le voulaient les taverniers, ses maîtres. »
L'auteur de TEnquéte désirant connaître à fond la position des charbonniers, un meeting fut réuni sous ses auspices. Voici en substance la déclaration des ouvriers :
« Dès que le nouveau système fut introduit, les taverniers se liguèrent étroitement pour le briser. Il leur suffit, pour
éluder la loi, d'avoir Taîr d'employer chez eux des hommes, comme serviteurs , pendant quatorze jours , et alors ils acquièrent le droit de les faire travailler au déchargement du charbon. Le nombre des bonâ fide augmente sans cesse, et cependant ils ne sont pas plus heureux que nous , car , bien qu'ils aient plus de travail, ils sont payés moins cher par tonne, et ils sont obligés, comme nous l'étions autrefois , de tout dépenser h la taverne. La protection que nous croyions trouver dans l'acte du parlement devient presque nulle. Si cela continue, on verra revenir le mauvais état de choses qui était en vigueur sous le système absolu des tavemiers. La prostitution attend encore nos filles, la déportation nos garçons , et une mort prématurée est réservée à nous et à nos femmes. Les marchands, avec leur argent, sauront toujours échapper à la loi. On dit qu'on peut faire passer une voiture à travers un acte du parlement, mais les marchands, voyez-vous, y feraient bien passer une flotte entière. «
Les lumpers (ouvriers employés h débarquer les bois de charpente) sont, d'après l'Enquête, dans un état encore plus dégradé que tous les autres ouvriers des ports. Ils ne sont pas moins exploités par le tavernier , et l'ivrognerie à laquelle celui-ci les excite les abrutit au point de ne pas leur faire regarder comme un ennemi l'homme qui les dépouille de leur salaire. — Pendant six mois de l'année, les lumpers ne gagnent pas moins de 24 shellings par semaine ; durant les autres six mois, ils ne gagnent rien du tout. Des 24 shellings qu'ils devraient recevoir à l'époque du travail, SOshelliogs sont dépensés dans le public-house (cabaret). Un mai- Ire lumpery en même temps tavernier, emploie jusqu'à 20 hommes qui, à 20 shellings par tête, dépensent chez lui, chaque semaine, iOO livres ( 2,500 francs) en boisson. Afin de fixer les hommes au cabaret de leur maître, il y a deux payes de nuit par semaine. Le même système qui donne aux plus grands buveurs la meilleure chance de travail prévaut donc aussi parmi les lumpers, »
Les baUastmen (ouvriers* dont le travail consiste & lester les navires) , afin d*étre occupés, sont obligés de se ItTrer, comme les charbonniers, comme les déchargeors, à la cupidité des marchands. La déposition d'un de leurs contre-maitrès ne retrace que trop fidèlement leur déplorable situation.
« — Je travaille sous un homme qui est à la fois tavernier et boucher. Il me renverrait, si je prenais d'autres ouvriers que ceux qui sont ses pratiques régulières. Bien des fois il m'a dit : « Tel individu est un rude Imveur , faites tout < ee que vous pourrez pour l'embaucher. » L'épicier et le boucher agissent de même. Ce système est la cause de la détresse et de la misère des ouvriers. Les taverniers le& ren^ dent ivrognes , en les forçant à boire. Je connais bien des femmes et des enfants qui meurent de faim , la moitié du temps, à cause de cela. Us sont sans souli^s, sans habits,-*^ tout cela parce que le tavernier oblige les hommes à dépen^ ser leur salaire en boisson. Quand l'escouade est payée» trois sur quatre au moins s'enivrent, et souvent tous les quatre. Bien des fois , j'ai vu tous les hommes trébuchant regagner leur maison sans un sou pour soulager la famille qui attendait du pain. Voilà ce que je puis affirmer , car je le sais malheureusement par ma propre expérience. »
u II faut reconnaître, dit ici l'auteur de 1 Enquête, que la démoralisation du travailleur dérive , non pas d'un profond égoïsme ou d'une coupable Indifférence pour les siens, mais d'un complot organisé do la part des maîtres. Prêcher la tempérance au pauvre, que la société laisse placé sous d'aussi impérieuses nécessités, n'est-ce pas une cruelle ironie? Ce qu'il faut, c'est réformer le système économique qui autorise d'aussi scandaleuses exploitations. » — Et pour {»reove des misères et des crimes qu'enfante cette tyrannie du capital, il rapporte les témoignages remarquables de deux femmes:
«( — Je suis mariée depuis onze ans , dit la première , et j'ai eu cinq enfants : quatre sont encore vivants. Nous som-
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mes bien malheureux, car mon mari boit beaucoup. Quand je le connud, quand nous étions des amoureux, en Irlande, il ëuil garçon de ferme. Moi, j'étais fille d'un paysan. Alors, c'était un homme sobre et de brave conduite. Nous nous mariâmes, et pendant deux ans il resta encore sobre. En* suite, nous vînmes à Londres, pour améliorer notre sort. Malédiction du ciel ! le premier ouvrage qu'il trouva fut de tirer du lest. 11 fut donc obligé de boire sous peine de n'avoir pas de travail ; — et depuis , la plupart du temps nous sommes à moitié morts de faim. Les enfants n'ont rien à manger. Ce serait pourtant assez de mettre en pièces le cœur d'une pauvre femme. Ce qui est allé à la taverne aurait donné aux enfants du pain, un lit, des habits. Ce n'est pas autre chose que le travail du lest qui a fait de lui un ivrogne, car il est ivrogne maintenant. Souvent, quand il est rentré b la maison , il me maltraite horriblement ; qu'importe s'il ne maltraite pas les enfants?... Ah ! quand il était sobre, citait un tendre et bon mari , — et maintenant , quand il est so* bre, — pauvre homme ! — c'est un tendre et bon mari encore. Aussi, quand il n'a pas bu et qu'il se met à réfléchir, il désire être délivré de cette dégoûtante nécessité de boire. Il le désire réellement , car il aime sa famille ; mais dès qu'il sort pour travailler, il oublie tout. C'est la boisson qui fait cela. Je ne puis , je n'ose* espérer rien de mieux tant que le système actuel de travail continuera. Mon mari est uni esclave, esclave de l'ivrognerie, parce qu'il est esclave du maître, et nous en souffrons tous ! »
L'autre femme dont TEnquéte consigne les paroles était connue de tous ses voisins comme une active et industrieuse ménagère. Ses vêtements, ceux de son mari et de ses enfants, si misérables et si vieux qu'ils fussent, étaient tenus avec le plus grand soin.
«t — Il y a quelques années, dit-elle, un peu après Noël, moi et mon mari nous avions été dehors, toute la journée, sans avoir trouvé un sou à gagner. Je nourrissais alors mon
premier enfant qui n'était âgé que de deux mois. En rentrant dans notre petite chambre, je me sentis défaillir. La seule chose que nous avions et dont 11 fut possible de faire ressource pour un penny, était un verre, — ce même verre que vous voyez sur la table. Tout, excepté cela, était allé en gage. — Il avait coûté cinq pence et demi. J essayai vainement de le vendre. J'allai alors chez ma voisine, et je lui dis : « Mistress B..., pour l'amour de Dieu, prétez-moi « deux pence sur ce verre, car nous mourons de faim. — Je « n'ai pas même un demi-penny, >• répondit-elle. Là-dessus, je m'en allai. Il était nuit; mon mari s'était couché tout habillé, car nous n'avions ni couvertures ni draps pour nous couvrir; — il s'était couché, n'ayant pas d'autre moyen pour tâcher d'oublier la faim et le froid. Nous n'avions ni feu, ni chandelle, mais un petit rayon de lumière nous venait de la rue. Je m'assis pour donner le sein à mon enfant,
— pauvre petit Willy ! c'est un gentil garçon maintenant; je trouvai que j'avais à peine une goutte de lait. Qu'allait devenir l'enfant ? Tout à coup une horrible idée me traversa la tête, et je me dis : <( Oui, plutôt que de le voir souffrir « ainsi, je vais tuer le petit Willy, ensuite je me tuerai. »
— J'y étais résolue, mais je pensai : « Non, non, je me V couperai bien le cou à moi, mais je ne pourrais pas couper « le cou de mon enfant... me tuer seule ne servirait à rien. »« Je vais aller à la rivière et je m'y jetterai avec mon enfant « dans mes bras. » Je me levai dans cette intention. Mais une autre inspiration me survint : je mis l'enfant sur la chaise et je secouai mon mari, en lui criant : « Je veux te couper « le cou, je veux te couper le cou ! » — Il sauta à terre, me saisit les bras, et alors je sentis combien j'avais été criminelle. Je tombai à genoux, et je pleurai comme un enfant, car j'étais reconnaissante à Dieu de m'avoir sauvée ! »
u Ce récit, dit l'Enquête , fut fuit avec une simplicité parfaite : il vint incidemment, et la pauvre femme n'avait aucune raison de croire qu'il serait publié. »
Quel type que ces deux femmes du peuple : l'une admi* rable de résignation angélique, l'autre de tendresse maternelle poussée jusqu'au crime ; et dire que c'est par hasard que les souffrances de ce monde souterrain percent jusqu'à nous ! Dans les profondeurs de cette société, que de tortures dont la mort seule a le secret !
Viêê0Hrê dm BpiiatfimM».
Le sort des infortunés tisseurs de Spitalfields mérite l'intérêt du lecteur. C'est toute une population française, que le bigotisme du grand roi et les violences de la révocation de redit de Nantes ont poussée sur la terre étrangère. On ne saurait croire à quel point les souvenirs du berceau se sont conservés parmi eux ; tout y est encore français. Sous le vernis d'une langue nouvelle, on reconnaît le tour concis et clair, l'image colorée de la nôtre ; même goût des sciences, des arts, des fleurs : ce qui les distingue surtout, c'est le sentiment politique, je pourrais même dire révolutionnaire ; c'est le besoin d'égalité dans le pays de l'inégalité ; c'est la nécessité de se voir, de se réunir, de causer, dans le pays du silence et de l'isolement. Exilé comme eux, on souffre doublement & Taspect de leur profonde misère : comme homme et comme Français.
« Jadis, dit l'Enquête, les tisseurs étaient presque les seuls botanistes de la métropole, et la passion des fleurs est restée un de leurs traits caractéristiques. Il y a quel-
qnes aimées, ils passaient leurs heures de loisir et dtnaient en famille le dimanche dans les petits jardins des environs de Londres.
« Ils étaient comptés au nombre des plus habiles entomologistes du royaume. A la même époque, il y avait une société d'horticulture, une société historique et une société de mathématiques, toutes soutenues par les ouvriers ti$« seurs. — Le célèbre Dollond, l'Inventeur du télescope achromatique, était tisseur, ainsi que les mathématiciens Simpson et Edwards, avant qu'ils ne fussent enlevés à leur métier par le gouvernement, pour enseigner les mathématiques aux cadets de Woolwich et de Chatham.
« Tels étaient les tisseurs de Spitalfields au commencement de ce siècle. Ils brillaient d'un double lustre, à une époque où les amusements de la société étaient presque tous marqués au cachet de la grossièreté et de la brutalité.
u D'après une enquête faite par le gouvernement, les tisseurs de Spitalfields étaient, en 4858, au nombre de vingt mille, et formaient ainsi la dixième partie des tisseurs de l'Angleterre, qui sont évalués h deux cent mille. Cette même année, les produits de leur seul district s'élevèrent à plus d'un million de livres sterling (25 ,000,000 de fr .] et leurs salaires à 370,000 Jiv. st. (9,250,000 fr.]. Les enquêtes faites récemment, parmi les ouvriers, ont prouvé que les salaires ont subi une baisse de 45 à 20 pour 400 depuis 4839, de sorte que la moyenne du salaire, qui était alors de 7 shellings (8 fr. 75 c.) par semaine, n'est plus aujourd'hui que de 5 shellings 6 deniers (6 fr. 87 c. 4/2) environ. Aussi peut-on hardiment affirmer que les ouvriers de Spitalfields, pris en corps, ont, comparativement & 4839, vu diminuer leur nourriture , leur habillement et leur confort de 50,000 liv. st. (4,250,000 fr.) par an. »
Un rapprochement entre l'état des tisseurs en soie en 4 859 et son état actuel fera mieux comprendre leur horrible condition.
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u Thomas Heath, dit un rapport du gouvernement de 1839, est représenté par nombre de personnes comme un des meilleurs ouvriers de Spitalfields. 11 produit tm compte fidèle et détaillé de tout ce qu'il a gagné, pendant quatre cent trente semaines, en plus de huit années, avec les noms des manufactures et des fabriques qui Font employé. Après avoir montré que la moyenne de son salaire était de i i shellings 6 deniers (14 fr. 57 c.) par semaine, il subit l'interrogatoire suivant :
<i — Avez-vous des enfants?
<i — Non ; j'en avais deux, mais ils sont tous deux morts, grâce à Dieu !
K — Êtes- vous donc satisfait de la mort de vos enfants?
« — Oh ! oui, j'en rends bien grâce à Dieu; je suis délivré du fardeau de les soutenir, et eux, pauvres et chères créatures, sont délivrés des souffrances de cette vie! »
Si tel était le découragement dans lequel était tombé un des plus habiles ouvriers, il y a dix ans, gagnant 11 shell. 6 p. par semaine, quel ne doit pas être le désespoir de l'artisan, aujourd'hui que les gages sont diminués de 15 2i 20 pour 100!
Nous l'apprendrons, en suivant l'auteur de l'Enquête dans une visite qu'il fit chez quelques tisseurs , en compagnie d'un des principaux et des plus intelligents ouvriers du district.
« Nous gravîmes, dit-il, un escalier des plus roides, au haut duquel une trappe nous donna entrée dans l'atelier. L'homme était le type de sa classe : — petite stature, corps chétif, visage décharné et joues osseuses.
<( Dans la chambre il y avait trois métiers et quelques rouets, auprès de l'un desquels était assis un enfant occupé à dévider de la soie. Une fille de bonne mine faisait sur un métier une étoffe unie. Le long de chaque fenêtre étaient rangés de petits pots de fuchsias avec leurs longues clochettes écarlates, se balançant gracieusement à droite et à
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gauche, à chaque ébranlement imprimé h la chambre par le battage des métiers. — L'homme faisait alors un velours de couleur foncée pour collets d'habits. Nous nous assîmes sur un siège de bois à côté de lui , et il nous parla tout en travaillant.
« — Cette étoffe, nous dit -il, m'est payée 3 shellings 6 deniers (4 fr. 37 c. et demi) par yard. Je peux faire à peu près un demi-yard par jour, — Nous sommes six dans la famille, et nous avons trois métiers. Le travail de cinq de nous rapporte de 20 à 25 shellings, mais seulement lorsque tous sont employés; et généralement un métier chôme. Jusqu'à 1824, le même ouvrage que je fais maintenant était payé 6 shellings (7 fr. 50 c). La réduction vient de la concurrence entre les maîtres. Les ouvriers sont obligés de subir les bas prix, parce qu'ils n'ont pas les moyens de tenir bon, et ils savent que, s'ils ne prennent pas l'ouvrage, d'autres le prendront. 11 y a. quantité d'ouvriers inoccupés. La cause de cela est le bas prix et la nécessité où les gens sont de faire, pour vivre, double d'ouvrage qu'autrefois. Je me suis opposé à la réduction du salaire, et j'ai perdu mon travail pour avoir refusé le prix offert. La nécessité nous force de l'accepter à la fin. Le buffet se vide et le propriétaire vient réclamer le loyer de la semaine. Hélas! les maîtres pour se faire concurrence nous écrasent , car c'a été une série de réductions pendant les vingt-six dernières années, et une série de souffrances pendant juste le même temps. Jamais un mois ne se passe sans qu'on entende parler de quelque baisse nouvelle. »
Dans la maison voisine un ouvrier envisageait son métier d'une manière plus sombre encore. — Il fabriquait de la soie pour les parapluies. Sa femme l'aidait habituellement, mais alors elle soignait un enfant mourant.
11 avait fait le même ouvrage que celui auquel il était occupé, moyennant i shelling (1 fr. 25 c.) par yard, moins de six mois auparavant. On ne le lui payait plus que 40 de-
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niers (1 fr.) , et il ne saTait pas si on ne lui retraneherait pas encore i denier (iO c.) la prochaine fois. — - « Les tisseurs, dit-il, «ont tous de plus en plus pauvres, et les maîtres achètent plus que jamais des maisons de campagne. Mon maître est un terrible diminueur de salaire, et il vient justement d'acquérir un nouveau bien. — Oh! non, c'est trop travailler quinze heures et souvent davantage pour mourir de faim !
it Quand je quitte mon métier, la nuit, h dix heures, brûlent autour de moi les lumières des ouvriers qui travaillent. — Tout ce que je sais, c'est que je ne peux en faire autant. ~ Ils sont sans doute plus forts que moi. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au milieu de la nuit je ne puis ouvrir les yeux sans voir quelque lumière qui brîlle, c'est-à-dire quelque malheureux qui travaille. — Je m'éveille h cinq heures, et toujours, toujours j'entends des métiers qui marchent. Les bas prix viennent uniquement de la concurrence effirénée çhtre les maîtres. Le parapluie de soie que je fais sera probablement vendu une guinée. — Qu'est-ce que six deniers extra seraient pour l'acheteur? Pour moi, ce seraient trois ou quatre shellings par semaine et ça payerait une bonne partie de mon loyer !
« Je ne peux pas dire exactement quelle est la eause de la baisse. — Je sais seulement que j'en souffre ; — oh ! oui, j'en souffre, j'en souffre et j'en souffrirai cruellement toujours, dit-il en frappantde son poing crispé la soie qui était devant lui. L'homme qui faisait ordinairement cet ouvrage est mort du choléra. Mille fois heureux ! Il avait hier onze deniers pour ce qui m'est payé dix aujourd'hui.
(( £t encore, — si au moins nous pouvions compter sur l'ouvrage, mais je ne sais si j'en aurai d'autre quand ma pièce sera finie. Mes enfants, je n'ai plus ni cœur ni courage pour eux. Il i^ut qu'ils deviennent n'importe quoi. Le ciel seul le sait. Ah ! cela me torture ; qu'arrivera'^l-^il de nous tous, de n«uf mille de nous ici, sans compter les femmes et les
enfants? — Puis^je Je dire? Que leur importe que nous mourions de faim? —
« Ces deux exemples, dit l'auteur de l'Enquête, donneront au lecteur une idée des sentiments et de l'état des autres tisseurs de cette rue. — Chez tous il y avait le même désespoir, — la même amertume et le même dégoût de leur destinée. Tous s'accordaient pour attribuer leur misère à l'esprit de concurrence qui pousse les maîtres les uns contre les autres. »
Autre tisseur. <( — Je brûle, dit-il , du désir d'aller en Amérique et de ne plus rester dans cet infernal paySy car je vois bien que l'objet du gouvernement est de faire mourir de âûm les classes ouvrières. — Si vous veniez ici un dimandie, vous entendriez tous les métiers marcher; ils y sont obligés sous peine de mourir de faim. — Il n'y a pas de repos pour nous maintenant. Autrefois je vivais dans une maison, et maintenant je suis forcé de m'accommoder de cet exécrable taudis. Chaque année est pire dans notre métier et dans tous les autres aussi. Qu'est-ce que la vie p6ur moi? — Travail! travail! travail! et pourquoi? pour toujours moins et BM>ins de nourriture chaque mois. — Ah! niais le peuple ne peut enchirer cela davantage, — la chair, et le sang, et les os s'insurgeront avant qu'il soit longtemps! »
« Après avoir recueilli, dit l'auteur de l'Enquête, les opinions de plusieurs autres ouvriers , j'allai, le soir, dans une taverne où avaient coutume de se réunir quelques-uns des tisseurs qui professaient les principes chartistes. Je trouvai la chambre à moitié pleine. Je leur expliquai de suite l'objet de ma visite.
«f Ils eurent une courte conférence entre eux, et ils me répondirent que, dans leur pensée, la cause première de la diminution des salaires était la concurrence des maîtres, et le remède, le suffrage universel.
n — Nous considérons que le travail n'est pas représenté dans la diambre des communes, et que, le travail n'étant
pas représenté, le capitaliste et le propriétaire vont toujours leur chemin. — Les prix ont diminué, parmi les tisseurs, de plus de moitié depuis 4824, et les heures de travail ont augmenté. Les tisseurs travaillent, maintenant, généralement un tiers de plus qu'autrefois et pour beaucoup moins. La moyenne du temps de travail, avant 1824, était de dix heures, maintenant elle est de quatorze heures. — En 4824, il y avait environ quatorze mille mains employées, gagnant en moyenne 14 shelUngs 6 deniers (18 fr. 12 c. 1/2) par semaine ; maintenant il n'y a que neuf mille mainâ employées, gagnant en moyenne 4 shellings 6 deniers (S fr. 62 c. 1/2) pour un tiers de travail en plus. C'est notre ferme conviction que si les affaires continuent comme à présent, la destinée de l'ouvrier doit être paupérisme, crime ou mort. —
« 11 se faisait tard, ajoute l'auteur de l'Enquête ; avant de quitter le district, je priai mon guide de me faire connaître quelque cas de misère qui pût être pris comme type de l'état de l'ouvrier de second ou de troisième ordre. Il me conduisit vers Shorditch, et, en arrivant & une étroite rue de derrière, il s'arrêta en face d'une maison à trois étages, pour voir si quelque lumière brillait encore à travers la longue fenêtre de Tattique. Des ombres vacillantes nous indiquèrent que la lampe était près de s'éteindre. Mon compagnon pensa cependant que nous pourrions nous aventurer à frapper.
u Arrivés aux combles, une traînée de lumière qui s'échappait à travers les fentes nous désigna la porte.
« — Oh! William, est-ce vous? dit un vieillard regardant à travers les rideaux de son lit. — Tilly , conlinua-t-il en s'adressant à une jeune fille qui était encore habillée, prends une lampe, accroche-la au métier et donne une chaise au gentleman. — (Lorsque la lampe fut allumée, il s'offrit h moi une scène étrange, telle que je n'en avais jamais vu. Dans la chambre il y avait trois grands métiers. Derrière moi, sur le plancher, était un lit sur lequel cou-
chaient quatre garçons, deux ]a tête dans une direction, deux la tète dans une autre. Ils étaient couverts de vieux sacs et de vieux habits.) — Oh ! William, que je suis aise de vous voir, dit le vieux tisseur à mon compagnon, — j'ai été horriblement mal, — bien près de mourir du choléra. Quelle agonie j'ai soufferte ! — Je prie Dieu que vous n'ayez jamais rien de semblable. — J'ai appris que quatre cents meurent par ici, depuis une quinzaine dejours.— Dieu sait comment je m'en suis tiré ... Je n'avais pas d'argent pour acheter quoi que ce fût. Nous sommes sept ici, oui sept, et tous n'ayant pour vivre que le tissage, rien autre chose. Ce qui était payé quatre shellings (5 fr.) par yard est payé i shelling et 9 deniers [2 fr. 18 c. 5/4) maintenant; ainsi, je vous lais^ à juger, monsieur. ^- N'est-ce pas, William ? — Mon ouvrage s'est arrêté pendant sept jours, j'apprenais le métier au garçon; le sien aussi s'est arrêté, et nous n'avions rien pour vivre. J'ai mis en gage les affaires qui me restaient, — et je ne les aurai plus jamais, — pour acheter un peu de pain, de thé et de sucre pour mes plus jeunes qui sont là. — Oh ! c'est maintenant comme une famine par ici, parmi le peuple.— Ça ne sert à rien de parler de la paroisse ; vous pourriez aussi bien parler à une muraille. — Quelle misère ! — Le peuple est arrivé à un tel état de dénûment, que bon nombre disent que ce serait une bénédiction du Tout-Puissant de les enlever de ce monde. Ils perdent tout amour du pays, — oui, et tout espoir, et ils prient de n'être pas torturés plus longtemps. Demain matin, des centaines de familles près d'ici crieront la faim, et cela pour que les mai- Ires vendent les étoffes de soie à meilleur marché.— Comme je vois que vous êtes un écrivain, monsieur, je voudrais vous faire une question : — Quand le peuple d'Angleterre verral-il ce morceau de pain qui lui a été promis? — C'est que le peuple a besoin de savoir quand il l'aura. Je suis sûr que si les dames qui portent les étoffes que nous faisons voyaient notre état, elles ne laisseraient pas de pauvres créatures
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sonârir tattt de privations dans un pays qui rC|;orge de richesses. — Oui, jMtais h mon aise en i834. J'avais une bonne petitemaison et jepensais, envoyant grandir mes chers enfants, combien je serais heureux dans ma vieillesse, et au lieu de cela, moins de pain en échange de plus de travail. — J'avais alors un joli petit jardin et quelques jolies tulipes, pour me délasser quand mon ouvrage était fini. Elles sont Ih maintenant, flétries dans mon vieux chapeau...
i( Nous sommes ordinairement quatre dans ce lit ; une tète âu pied, une autre derrière nous, le long du chevet, et moi et ma femme côte à côte. Et ils sont quatre aussi là, à côté. — C'est un joli état dans un pays chrétien! Combîea pensez-vous qu'il y avait de gens dans ce trou de maison? Eh bien, 25 âmes vivantes! hein, n'est-ce pas trop affreux? Mais les gens n'osent pas dire cela dehors, de peur de leurs maitres et de peur de perdre leur ouvrage ; aussi, ils gardent cela pour eux, — pauvres créatures ! — Mais il y en a beaucoup qui sont encore pis que moi. Ils vont aux docks et courent les rues. Toutefois, aucun ne devient voleur que f aie appris, — Ils sortent pour avoir un morceau de pain , — quelle situation ! Les gens en sont venus h avoir honte de dire ce qu'ils pensent de leurs enfants ! quoi ! on perd toute affection naturelle pour eux. Oui, monsieur, si le gouvernement n'interpose pas son bras puissant pour arrêter de telles infamies ; s'il ne le fait pas, la société, avec nous, |est h sa fin ; tout le monde devient cruel, dénaturé !
« Puis après un moment : — Tiens, William, tourne maintenant cette pièce, et laisse voir au gentleman qudles belles étoffes nous fabriquons, et alors il saura quel luxe produit notre misère, et si nous devons être dans 1 état où nous sommes. Approche la lumière, Tilly. Ça, c'est pour les dames, pour qu'elles se parent , pour qu'elles se fassent belles. ^- (C'était une superbe pièce de velours couleur marron, qui, parmi les saletés de ce taudis, semblait merveilleusement belle.) — Maintenant, William, retourne-la.
et montre Tenvers au gentleman. — C'est en partie en coton ; vous voyez, monsieur, juste ce qu'il faut pour que les manufacturiers puissent voler le public, avoir un article bon marché, et tirer tout l'or possible du travail des pauvres créatures dont ils n'ont garde de se soucier, — Mais la mort, Williamy la mort leur arrachera tout cet or. Ils jouent gros jeu, mais la mort finit toujours par gagner, — Si ce n'est pas pour nous, grâce au moins pour nos enfants, car les enfants ne peuvent pas pourtant mourir de faim tout à fait ! Oh ! non, non ! )>
9l«!fi-«r«f*tei*« {muwHmrê imWmmr»),
Passons maintenant aux ouvriers confectionneurs de Londres :
« Depuis le commencement de cette pénible exploration, dit l'auteur de TEnquéte, j'avais vu tant de souffrances, que j'en étais arrivé à rester presque insensible devant la misère ordinaire. — Mais que j'étais loin de m'attendre à la somme de douleurs dont je viens d'être témoin! Gomment aurais-je jamais pu imaginer qu'il y eût des êtres humains travaillant si longtemps, gagnant si peu, mourant ainsi de faim, héroïquement et silencieusement autour de nos propres demeures? — Les incroyables privations de ces pauvres travailleurs s'étaient fait jour, il est vrai, dans les rapports de la police, et avaient fourni matière à quelques chansons et h quelques drames, mais il était impossible de croire que la fiction du poëte et la fable du dramaturge n'étaient que la traduction simple et fidèle de la réalité. — Ou si l'on admettait leurs histoires comme vraies, on les considérait comme des faits heureusement isolés. 11 n'est plus permis de
penser ainsi. — Le lecteur va juger par lui-même. — Je m'efforcerai de reproduire, trait pour trait, les scènes que j'ai vues. 11 est difficile, je le sens, pour les personnes qui ne connaissent pas l'affreuse détresse qui se cache dans les ruelles et les allées de la métropole, d'ajouter une foi entière âmes récits; mais qu'elles vérifient après moi, et elles reconnaitront, hélas ! que je suis resté au-dessous de la vérité.
M Le martyrologe des pauvres confectionneuses nous dévoilera, plus tard, l'infernale machination ourdie par les industriels anglais pour l'introduction et le maintien sur le marché d'un travail à si vil prix, qu'il doit invinciblement dégrader l'ouvrier et le plonger dans tous les abimes de la misère et de l'infamie. — Mais l'histoire des ouvriers tailleurs de la métropole que j'aborde maintenant, mettra à nu une partie des horribles effets de ce système inouï et sans pareil dans l'histoire des nations.
« Le corps des tailleurs forme une très-large portion de la population de Londres. En disposant les métiers de la métropole suivant le nombre d'individus qui les composent, les tailleurs, qui sont vingt-trois mille cinq cent dix-sept, viennent les quatrièmes sur la liste. — Selon le Post Office Directory, sur ces vingt-trois mille cinq cent dix-sept tailleurs, deux mille sept cent quarante-huit travaillent pour leur propre compte; ce qui laisse un total de vingt mille sept cent soixante-neuf ouvriers. Mais quelques-uns de ceux dont les noms sont enregistrés dans le Directory travaillent aussi à la journée. Nous pouvons donc, sans crainte, porter le nombre des ouvriers tailleurs de la métropole à vingt et un mille au moins.
« Parmi les tailleurs de Londres , l'ouvrier distingue les honorables et les déshonorables [dishonourable), La partie honorable comprend ceux qui font exécuter les vêtements dans leur propre atelier, au prix supposé de 6 pence par heure. La partie déshmiorable comprend ceux qui donnent
l'ouvrage aux marchandeurs [sweaters) pour être confectionné en ville et au rabais.
« Des vingtet un mille ouvriers tailleurs de la métropole, trois mille seulement appartiennent à la partie honorable du métier. Ces trois mille ouvriers ont formé une union comprenant six sociétés distinctes, régies par des règlements, dont un des principaux articles est qu'aucun membre de l'union ne consentira à travailler pour moins de 6 pence par heure.
(( Lesdix-huit mille autres ouvriers sont attachés à la partie déshonorable, c'est-à-dire au travail de confection, au travail au rabais. En i82i , les ouvriers honorables étaient de cinq k six mille. On suppose que deux ou trois mille d'entre eux se sont livrés au marchandage — ( on appelle ainsi l'intervention d'intermédiaires qui, pouvant fournir caution, prennent au rabais la besogne des magasins, pour la faire exécuter à vil prix par les ouvriers ) — source de cette concurrence effrénée et impitoyable qui réduit l'ouvrier à un état désespéré. Les ouvriers honorables sont réellement intelligents, tandis que la plupart des confectionneurs sont presque abrutis par leur labeur incessant, leur misérable salaire, leur exécrable nourriture et l'insalubrité de leurs demeures.
« Ce commerce, comme tous les autres, s'est transformé ; ce sont des capitaux réunis d'un côté , et des bouches affamées de l'autre, constamment à merci. Ainsi , le paisible et modeste comptoir du tailleur honnête est remplacé par le palais étincelant de l'avide trafiquant. — Un seul des magasins de confection de l'East-end occupe actuellement le terrain de plusieurs maisons. Les fenêtres sont formées de glaces d'un prix énorme. Chacune de ces glaces a près de trente pieds de hauteur. Les salles de vente sont éclairées par d'immenses candélabres à trente-six branches , dorés à l'or moulu. Six chevaux et six voitures sont constamment employés à transporter les objets confectionnés, et les pro-
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priétaires payent, chaque année, plus de 25,000 fr. pour le gaz seulement.
« Maintenant pour savoir au prix de quelles privations et de quelles souffrances les vingt et un mille ouvriers tailleurs de Londres défrayent le luxe des maîtres , nous allons rapporter quelques-unes de leurs déclarations recueillies , soit dans leurs propres demeures, soit dans les deux meetings de Shadwell et de Hanover-Square. Elles nous apprendront , en même temps , le taux de leur salaire et les causes de sa diminution constante.
» Le meeting de Shadwell exprima d'abord la conviction que la première baisse du salaire était due à l'abandon du travail à la journée, pour le travail à la pièce. Cet abandon, fut-il ajouté, excita une vive concurrence entre les ouvriers et occasionna l'introduction des femmes dans le métier. — Avant cela, un ouvrier tailleur pouvait nourrir sa famille par son propre travail, car son salaire était alors de 2b pour iOO plm élevé que les salaires de Vhofnme et d-e la femme réunis aujourd'hui. La dépression ne vient pas du nombre excessif de tailleurs, mais de l'introduction des femmes et des enfants et de l'intervention des marchandeurs. En outre, elle a été entretenue par la concurrence des prisons et des workhouses.
« Lorsque ces principes curent été nettement posés par le meeting, les dépositions sur les faits commencèrent.
« — Le système actuel, dit un ouvrier, épuise notre énergie physique et morale. Nos plaintes ne sont pas imaginaires. La cause du pauvre a été négligée jusqu'à présent. Je viens de faire un pardessus à la Wellington qui m'a pris vingt-six heures de rude travail. On m'a donné 5 shellings (6fr, 25c.), sur lesquels j'ai eu à payer 1 shelling 6 pence (i fr.87 c. i/2) pour les fournitures, fil, chandelle et feu, de sorte qu'il m'est resté juste 5 shellings 6 pence (4 fr. 55 c. 1/2). Ma femme est phthisique. Le médecin m'a dit que si je ne demandais pas assistance à la paroisse, je me rendrais coupable
de meurtre. Mais je ne veux pas me dégrader à ce point. Notre misère est causée par le marchandage. Dans un grand magasin, le marchandeur reçoit 7 shellings 6 pence pour la façon d'un habit, mais il ne donne que 5 shellings au pauvre ouvrier, qui doit là-dessus fournir les garnitures, le fil et d'autres matériaux. Comment est -il possible, pour un homme avec sa famille, de vivre sur un semblable salaire? «
Autre ouvrier. — « J'attribue une notable partie de la misère des ouvriers tailleurs de Londres aux grands établissements qui se servent de marchandeurs. Ces maisons travaillent, non pour le pauvre, mais pour l'aristocratie. Je suis moi-même employé & faire des habits cotés de 5 à 20 guinëes. L'aristocratie, et non le pauvre, achète ces habits, quoique la façon ne soit pas payée moitié de sa valeur. Ces personnes, honteuses d'être vues dans les établissements del'Èast-end, envoientpar écrit leurs commandes au patron. Le grand financier de l'époque.... est une de nos pratiques, de même que les principaux habitants de .... et bon nombre de clergymen de l'Église d'Angleterre. Je connais un ouvrier qui, en moins de trois mois, s'est vu retenir par son patron 50 shellings (43 fr.) d'amende sur son misérable salaire. — Un autre ouvrier, que presque tout le monde connaît ici, chargé d'une femme , de son vieux père et de cinq enfants, dont plusieurs sont malades de la fièvre, ayant rapporté au magasin, une demi-heure trop tard, un habit dont la façon était de 8 shellings, ne reçut pas un penny, quoiqu'il eût fourni le fil , la chandelle et le feu.
« — On peut en citer bien d'autres comme ça, s'écria une voix.
« — Voulez-vous dire qu'il n'a rien reçu pour le prix de façon ? demanda un assistant.
a — Pas un farthing, » répondit le narrateur.
Autre ouvrier. — « J'ai fait, pour 8 shellings, un habit qui m'a demandé quatre journées de travail de i8 heures
chacune, et pour 7 shellings, en fournissant les garnitures, des habits de chasse avec huit poches à recouvrement. Si la livraison du travail n'avait pas lieu à Theure fixée, il y avait une amende de 5 pence pour la première heure, et de 6 pence pour les autres heures. Ce règlement était affiché dans le magasin. En outre, si le travail n'était pas rendu avant quatre heures le vendredi, on ne le recevait pas et vous étiez obligé d'attendre , jusqu'à la semaine suivante , pour votre argent. Que je travaille, sans relâche, i 8 heures par jour, je ne gagne jamais par semaine plus de 12 shellings, et comme les fournitures me coûtent 2 shellings, la lamière 6 pence et le charbon 1 shelling 6 pence, il me reste seulement 8 shellings pour vivre. 2>
Autre ouvrier. — « Pour faire un paletot, on me donne 4 shellings sur lesquels j'ai à prendre la soie, le fil et le coton. Un bon ouvrier ne peut finir un paletot en moins de 24 heures. -^ On me retient 4 pence, par heure de retard apportée à la livraison de l'ouvrage. Et au profit de qui Iravaille-t-on ainsi ? Ce n'est certes pas pour le pauvre, car la semaine dernière on a fait, dans mon magasin, un habit
pour lord , et la semaine précédente, des livrées furent
commandées par un autre noble lord dont j'ai oublié le nom. La façon de ces livrées, qui vaut 18 shellings, fut taxée h 12 shellings seulement. C'est ainsi que les pauvres gens sont ruinés. »
Autre ouvrier. — « J'ai fait mon apprentissage chez un tailleur d'Ipswich à qui on avait payé, pour moi, 100 livres. La première année, je reçus 8 shellings, et la seconde année 10 shellings par semaine, pour un travail qui commençait h sept heures du matin et finissait à dix heures du soir. A la fin de mon apprentissage, n'ayant ni ami, ni domicile, ni ouvrage à Ipswich, je vins à Londres, où la première personne que je rencontrai était un marchandeur, qui me promit de me faire gagner plus de 16 shellings par semaine. Je travaillais depuis sept heures du matin jusqu'à minuit. Eh
bien, le samedi soir, au lieu de me trouvef arec 2 ou 3 ahel* lîngs dans ma poche, je restais devoir 6 pence au mareban* deur. Et quelle nourriture! c'était simplement pour vous empêcher de mourir de faim. Sorti de là, je fus obligé de battre le pavé. Je me suis présenté à trois maisons de charllé; aucune d'elles n'a voulu me recevoir. Maintenant, je suis sans une chemise sur le corps. Hier, après avoir erré dans les rues jusqu'à deux heures du mâtin, j'ai vendu ma dernière, afin d'avoir un asile. »
Autre ouvrier. — « ?iou8 chômons à peu près la moitié de notre temps, La raison de ce long chômage est qu'il y a dans chaque atelier plus de mains qu'il n'en faut; cela, afin qu'en cas de presse, nos maîtres puissent avoir l'ouvrage fait surle-champ. Sous le système du travail à la journée, le maître ne gardait à l'atelier que le nombre de mains qu'il pouvait occuper. Depuis que le système du travail à la pièce est en vigueur, le maître engage deux fois plus d'ouvriers qu'il n'en a besoin. £t si un homme quitte l'atelier, quand il n'a pas d'ouvrage, il perd sa chance d'être employé. Je suis resté souvent quatre jours sans avoir un point à faire. Je suis sûr que douze mains suffiraient pour la besogne de notre magasin, et nous sommes cependant quarante. Si robuste et si bien portant que soit un homme quand il arrive à l'atelier, au bout d'un mois il n'est plus qu'une ombre , et presque tous ses habits sont en gage. — Nous travaillons pour M. . . . , rami du pauvre, dit-il satiriquement, pour sir. . . , l'alderman...., le docteur..., et différents membres de l'aristocratie, lord...., le marquis.... 11 n'y a pas à s'y tromper, car les couronnes sont sur les boutons des livrées. — La semaine dernière j'ai travaillé, avec un autre homme, à un habit pour un des ministres de Sa Majesté. Mon camarade ne prit absolument qu'un peu de thé, pendant la journée et demie qu'il lui fallait pour faire sa moitié de T habit. Au nombre d'habits de cour, de livrées, de surplis, d'uniformes et d'amazones que nous faisons continuellement, il nous est
DE L*ANGLETEBRE. it5
facile de voir que la maison est largement patronnée par Tarislocratie, le clergé et la gentry. Ces pratiques ont généra* lement honte d'acheter à notre magasin; leurs domestiques, en venant prendre leurs habits, ont ordre de faire arrêter leurs voitures au coin de la rue. — Jadis, l'ouvrier tailleur n'avait jamais besoin de se faire aider par sa femme. 11 travaillait à la boutique, apportait chez lui, pour salaire de la semaine, 50 à 56 shellings, ^t sa femme pouvait vivre à Taise et s'occuper de son ménage. C'était ainsi, il y a vingt ans. Mais, depuis ce temps, les prix sont tombés si bas que, maintenant, toute la famille de l'ouvrier, femme et filles, doit tirer l'aiguille, et avec tout l'ouvrage de la famille, le salaire de la semaine u'arrive pas à la moitié de celui que l'ouvrier gagnait jadis à lui seul, La baisse de notre salaire, selon nous, vient de ce que nos femmes et nos filles sont obligées de nous faire concurrence à nous-mêmes; sans compter qu'il y a un autre moyen pour mettre notre salaire encore plus bas. 11 n'est pas rare qu'un homme fasse un habit et ne reçoive rien du tout. Je me souviens d'un camarade qui, ayant fait un gilet dont la façon était de 2 shellings, s'entendit dire, quand il le rapporta au magasin, qu'il devait 6 pence h l'établissement. — Ça se passe ainsi à l'aide d'un système d'amendes. J'ai vu retenir jusqu'à 7 shellings 6 pence sur la façon d'un habit, sous prétexte d'inexactitude. Très-souvent, le salaire tout entier est confisqué. Nos maîtres mêmes semblent s'arranger de façon à nous empêcher d'être ponctuels, en nous indiquant un délai matériellement trop court pour la restitution de l'ouvrage. »
Autre ouvrier. — » Je ne suis pas mis autant a l'amende que la plupart des ouvriers que je connais, par la raison que je suis une des mains les plus habiles, et qu'ils n'aimeraient pas que je les quittasse. Mais je connais toute l'ini» quité de ce système, et je peux dire que la moyenne des aiBendes, pour chaque ouvrier mâle dans notre magasin, est de 1 shelling 6 pence par semaine. Moi-même j'ai eu
jusqu'à 3 shellings d'amende sur un habillement rendu trop tard. La semaine de Noël, j'étais dans la cage (c'est le nom de Tendroit où l'ouvrage se distribue) ; je vis infliger vingt amendes, au moins, en deux heures, et je suis sûr qu'elles montaient ensemble à plus de 5 livres (75 fr.). Je suis certain que cet expédient réduit le salaire d'au moins iS pour cent»
u Le système de la confection s'étend rapidement sur toute r Angleterre, particulièrement dans les districts manufacturiers. La conséquence de cela est que l'on arrive au marchandage, et que les ouvriers tailleurs des provinces doivent être bientôt réduits au même état de misère que les confectionneurs de la métropole. »
Autre ouvrier. — » Tout compte fait du bon et du mauvais ouvrage que l'on me donne , je gagne en moyenne de 5 à 6 shellings environ par semaine. Je gagne quelquefois davantage, mais alors il faut que je travaille depuis sîk heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Du temps où je travaillais directement pour les maîtres honorables, moo salaire de la semaine montait à près d'une livre (23 fr.). Ma femme ne travaillait pas alors. Actuellement, elle travaille en esclave [slave), nuit et jour, tout comme moi , et bien souvent elle a encore moins de repos que moi, car elle est obligée de s'occuper du ménage, quand je suis au lit. A nous deux, en travaillant nuit et jour, et tout le long du dimanche, nous parvenons à peine à gagner les trois quarts de ce que moi seul je gagnais, il y a sept ans au plus, dans les six jours de la semaine, à douze heures par jour. Ma condition et mon salaire peuvent être regardés comme communs à tous les ouvriers mâles employés à la confection. Notre bien'être n'a nullement augmenté avec la baisse des denrées. Le pain , le thé, la viande, le sucre, sont bien meilleur marché qu'il y a cinq ans ; — ils ont diminué de plus de moitié, et cependant je puis dire que nous so^n-^ mes tous\ deux fois plus malheureux qu'auparavant ,
car notre salaire a baissé plus que les denrées; nous et nos femmes f nous travaillons deux fois plus durement, et notre travaU nous vaut moins de nourriture et moins de confort. Il y a quinze ou vingt ans, c'était chose inconnue qu'un ouvrier tailleur fût obligé de donner caution pour obtenir de l'ouvrage. Maintenant, moi et les autres, nous ne pourrions avoir un point à faire de première main, si nous ne commencions par fournir la caution d'un homme établi , ou par déposer 5 livres (125 fr.) entre les mains du patron. Je connais un patron qui a plus de cent cinquante cautions de 5 livres entre les mains, de sorte que le pauvre peuple se trouve lui avoir fourni 750 livres (48,750 fr.), pour accroître, sans intérêts aucuns, le capital de son exploitation. — Il y a deux ou trois ans, un des maîtres confectionneurs de l'Ëast-end fit banqueroute , et les malheureux perdirent l'argent qu'ils avaient déposé comme gage entre ses mains. — Par suite d'un nouveau système généralement en vigueur dans l'East-end, des boulangers, des publicains , des épiciers , des marchands de charbons font métier de servir de caution aux ouvriers de la confection. Les marchands qui deviennent cautions, non contents d'accroître ainsi leur débit, fournissent un article de seconde qualité au prix de la première qualité. Et il est inutile de se plaindre, car l^s marchands savent qu'il est impossible h l'ouvrier de les quitter sans perdre son ouvrage. Je n'ai jamais entendu dire qu'un boucher eût fait métier de cautionner, car l'ouvrier confectionneur ne peut manger de viande. — Quant aux amendes, je sais que, la semaine dernière, on s*estmis, dans mon magasin, k retenir un penny sur la façon de chaque vêtement apporté le samedi après onze heures. Plus d'une livre (25 fr.) a été encaissée de cette façon. Ils imposent tout, jusqu'à la vermine. — Il y a une amende de 4 ou 6 pence (40 et 60 cent.) pour un insecte trouvé sur les vêtements, et cependant les pauvres gens sont obligés de vivre dans de tels taudis et au milieu
d*une telle misère d'enfants , qu'avec de la propreté même il est difficile de s'en préserver. »
Autre ouvrier. — « Le gouvernement du pays a réellement été cause que les prix sont tombés si bas, qu'un être bumain, quelle que soit son industrie, ne peut vi\Teetétro beureux de son lot. Le gouvernement est véritablement coupable de Finlroduction du travail des femmes. Pour prouver ce que j'avance, il suffît de se reporter au taux des prix dérisoires, scandaleux , donnés pour les babîllements de l'armée et des autres administrations publiques : la poste, la police, la douane. L'bomme qui, dans un chômage, a été forcé de tomber sur ces sortes d ouvrages, en devient si ruiné, si brisé, malgré l'assistance de sa femme et de sa famille, qu'il n'est plus capable d'autre chose. Il est obligé de s'y accrocher, mois sur mois, jusqu'à ce qu'il y perde et le courage et la santé. Peu importent ses souffrances, pourvu que les patrons roulent dans de belles voitures. Ce système, ainsi universalisé, est-il un système équitable, propre à augmenter la force et la prospérité du pays? »
u Autre ouvrier. — Pendant les vingt derniers mois, il y a eu à Londres différents meetings de délégués d'ouvriers, où notre corps a été représenté. Les délégués ont rassemblé des documents établissant qu'il y a au moins deux cent quatre-vingt mille ouvriers k Londres, dont un tiers seulement est complètement employé ; l'autre tiers n'a qu'un peu de travail, et le dernier tiers est tout à fait sans ouvrage : c'est-à-dire, près de quatre-vingt-quinze mille. Ces faits ont été prouvés au gouvernement, prouvés à plusieurs membres influents des deux chambres du parlement, et l'invariable réponse a été que le gouvernement serait disposé à tout faire pour les classes ouvrières, s'il savait comment améliorer leur condition >
« £h bien, je vais indiquer un point auquel le gouvernement pourrait au moins porter remède. Le système des adjudications est le véritable instrument qui a ruiné le salaire
de l'ouvrier. Or, c'est le gouvernement seul qui a engendré ce système d'oà est sorti le marchandage. Il y a quarante ans, on ne connaissait d'adjudications que celles du gouvernement, et, à cette époque, elles ne s'étendaient qu'à la confection des habillements de la marine, de l'armée et des esclaves des Indes occidentales. On était loin de songer qu'un tel système pût envahir le haut commercé, au point d'entraîner la ruine du maître et de l'ouvrier. Le gouvernement ayant été la cause du système d'adjudication et, par suite, de celui du marchandage, c'est à lui de les abandonner. Le marchandage a produit la confection et le ticketsysteniy tous deux protégés par le gouvernement, si bien que la mode elle-même leur est venue en aide. La cour les a favorisés. Les armoiries royales, les brevets royaux, ornent la plupart des magasins de confection. Ne serait-il pas plus digne de la cour et du gouvernement de n'accorder ces faveurs qu'à des maîtres payant de justes salaires? — Si l'on pose au gouvernement cette question capitale : — « L'ouvrier, après avoir déployé toute son industrie et son activité, doit-il exister sur un salaire inférieur à celui des esclaves, et doit-il être soumis à un traitement pire que celui des esclaves? » — le gouvernement répond que son devoir est de faire justice. — Mais payer 2 shellings 6 pence pour la façon des vestes de la marine, que tout tailleur honorable payerait 10 shellings, est-ce justice ? — Payer pour les habits et les épaulettes delà marine royale i shelling 9 pence, est-ce justice? — Payer pour une façon de pantalon 2 pence et demi (2o centimes), est-ce justice? — Et cependant, quand un adjudicataire connu pour donner un juste salaire à ses ouvriers soumît ces observations à l'Amirauté, on lui déclara que l'on n'avait rien à faire à cela. Voici la réponse des lords :
« Amirauté, 19 mars 1847.
« Monsieur, ayant présenté aux lords commissaires de
l'Amirauté votre lettre du 8 courant, qui appelait leur attention sur les prix extrêmement bas payés pour la façon des articles d'habillements du service naval de Sa Majesté, Leurs Seigneuries m'ont ordonné de vous apprendre qu'elles n'ont point h s'occuper des salaires. Leur devoir est de veUler à ce que les articles soient de bonne qualité et bien confectionnés. H. G. Ward. »
<c Après cela, il n'y a plus qu'à en appeler à la force de Topinion publique. »
Autre ouvrier, — « Je suis un esclave plutôt qu'un ouvrier, car je fais pour une demi-couronne (5 fr.) des habits qui sont vendus plusieurs livres, et je travaille seize heures par jour. Voilà cinq semaines que je n'avais mis le pied dehors, parce que je n'avais pas de vêtements, mais j'étais déterminé à venir au meeting, et j'ai trouvé à emprunter les habits que j'ai sur le dos. »
Autre ouvrier» — « Le nombre ordinaire d'ouvriers travaillant sous un marchandeur est de six, et le profit du mar* chandcur est en moyenne de 2 livres iO shellings par semaine, sans qu'il ait rien à faire. Très-souvent, l'ouvrier est obligé de mettre en gage son habit pour avoir un peu d'argent. Très-souvent encore, le marchandeur s'arrange de façon qu'à la fin de la semaine l'ouvrier lui doive un ou deux shellings. Lorsque l'ouvrier a engagé son habit, il est obligé de rester emprisonné dans le logement du marchandeur pendant des mois entiers. Dans quelques ateliers, il y a un vieil habit appelé reliever dont se servent, tour à tour, pour sortir, les ouvriers qui n'en ont pas. A prendre une douzaine d'ouvriers des ateliers de Fulwood, du côté de HolbornTjëlîe donnerais pas 6 pence de tous leurs vêtements. La raison pour laquelle tant d'Irlandais recourent aux marchandeurs, c'est qu'on les attire ici, en leur promettant un salaire élevé et une besogne constante. Les bateaux de Cork les amènent pour 10 shellings^et une fois ici, les prix
qa'ils reçoivent sont si bas, qu'ils ne peuvent gagner de quoi repartir. Une semaine au plus après leur arrivée, tous leurs habits sont en gage, et ils se trouvent obligés de continuer à travailler pour le marchandeur. »
Autre ouvrier» — u J'ai travaillé pour un marchandeur qui me faisait presque mourir de faim. Le plus petit mangeur n'aurait pas eu assez du triple de ce qu'il donnait. Nous avions seulement trois minces tartines de pain et de beurre insuffisantes pour un enfant, et le thé était à la fois mauvais et faible. La faim nous rongeait jusqu'à la moelle des os, — J'ai travaillé pour un marchandeur qui, dans deux chambres, dont la plus grande avait environ huit pieds sur dix, logeait avec sa femme, sa belle-sœur, ses quatre enfants et six ouvriers. Je manquai y mourir. L'air vicié que respiraient tant de gens rassemblés, nuit et jour, était suffocant. Presque tous les hommes étaient poitrinaires ; moi*mémeje fus obligé d'aller au dispensaire pour une maladie de poumons. >»
Ici l'auteur de l'Enquête ajoute : « Il est étonnant que travaillant et vivant tous ensemble en si grand nombre, et dans de si petites chambres, sur des arrière-cours étroites et sans air, ils ne soient pas emportés par quelque peste. J'ai vu de mes propres yeux une demi-douzaine d'hommes k l'ouvrage, dans une chambre h peine un peu plus grande qu'un lit. Tout ce qu'on pouvait faire, c'était de se mouvoir, entre la muraille et le lit, quand celui-ci était par terre. Le plafond était si bas, que je ne pouvais me tenir debout. Il n'y avait pas de ventilation, pas de cheminée; — seulement une petite fenêtre. Et lorsque celle-ci était ouverte, on pouvait presque toucher le mur placé en face. Aussi aurait-il été impossible de voir clair dans la chambre, si elle n'eût pas été au sommet de la maison. »
On lisait déjii, dans un rapport officiel de 1844, sur le système du marchandage :
« Quantité de familles de tailleurs, composées pour la plupart de six à sept personnes^sont^à cause de leur misérable
salaire, forcées de vivre dans une seule chambre de petite dimension. Lorsqu'une maladie, quelle que soit sa nature, contagieuse ou non, attaque un de ces malheureux, il reste au milieu de la famille, qui, dans cette atmosphère viciée, est exposée à l'influence de la contagion, rendue plus redoutable encore par une nourriture insuffisante et un travail sédentaire d'une durée de seize heures sur vingt-quatre.
i( 11 est certain que les vêtements de laine restent, pendant des journées entières dans ces logements, et parfois en contact avec le corps d'un ouvrier attaqué de la petite vérole, de la fièvre scarlatine ou de toute autre maladie profondément contagieuse. Ces vêtements portent probablement le virus chez les personnes auxquelles ils sont destinés. M. French, un des médecins signataires du présent rapport, a vu un habillement qui , peu d'heures avant d'être livré à un personnage de haut rang, servait de couverture à un individu malade de la petite vérole. »
A Autre ouvnei\ — u En i844, je travaillais pour les taileurs honorables. Dans mon magasin, la façon des paletots et des habits de chasse était de 12 shellings. A la fin de la saison, on voulut la réduire à 9 shellings. Les ouvriers refusèrent ce prix, attendu que d'autres maîtres donnaient jusqu'à 15 shellings pour le même ouvrage. La conséquence de cela fut que la maison renvoya tous les ouvriers, et trouva un juif des environs de Petticoat-Lane qui s'engagea à faire faire tous les paletots à raison de 7 shellings 6 pence la pièce. Le juif embaucha tous les pauvres ouvriers confectionneurs d'Houndsdltch et du voisinage. Il fait en moyenne cinq cents paletots par semaine, sur chacun desquels il bénéficie de 2 shellings 6 pence , et comme on ne lui accorde pas les fournitures, il force les ouvriers à les payer. La seule économie des fournitures constitue une fortune. En comptant les hommes, les femmes et les enfants, la maison de confection du West-end emploie mille mains. Les fournitures de chaque ouvrier , calculées à 6 pence par semaine , donnent.
par an, une somme de 1,300 livres (32,500 francs), prise dans la poche du pauvre. Le juif qui a fait ce marché n'a jamais été tailleur. 11 y a quelques années, il vendait des éponges dans la rue, et maintenant il a équipage. Les profits du juif sont, par semaine, de 500 demi-couronnes ou 60 livresenviron, soit par an plus de 3,000 livres (75,000 fr.). «» Un des maîtres pour lesquels je travaille a déclaré publiquement qu'il employait constamment mille mains ; aujourd'hui, dans le commerce honorable, chacune de ces mille mains gagnerait, en moyenne, 1 5 shellings par semaine ; soit par an 39,000 livres (975,000 francs) ; mais depuis que les ouvriers ont été renvoyés, le salaire a été diminué juste de moitié, quoique le prix de vente soit resté exactement le même pour le public. Ainsi la réduction seule du salaire donne, par an, un bénéfice de 19,500 livres (487,500 fr.). — A chaque quartier de l'année, on nous a coupé quelque chose de notre salaire, si bien qu'il est presque impossible à un homme de vivre par son travail avec sa famille. Littéralement, on mange, non pour vivre, mais pour respirer. Maintenant, pour la première fois , les maîtres prétendent qu'ils s'occupent de l'ouvrier. Ils parlent même de bâtir une école pour les enfants de leurs ouvriers ; mais à quoi bon bâtir des écoles, quand ils savent, aussi bien que nous, qu'au taux de leurs salaires, il faut que les enfants travaillent à la maison avec leurs pères? Ils feraient bien mieux de bâtir des ateliers, et d'employer les hommes sur place avec des gages honnêtes; alors l'ouvrier pourrait élever ses enfants sans rien devoir à ]€iir charité, U demande du travail, et non l'aumône. )»
i( Si misérable, dit Fauteur de TEnquéte, que soit le gain des confectionneurs qui travaillent pour les magasins en gros des Minories et des endroits voisins, plus insufiSsants encore sont les salaires des ouvriers qui fabriquent les vêtements des soldats, des marins, des douaniers et des autres employés du gouvernement. — Nous avons vu parmi eux des gens si écrasés par la souffrance et si rompus aux privations les plus cruelles, qu'ils avaient presque oublié de s'en plaindre.
<i Tout préambule serait superflu ; commençons seulement par expliquer, de la manière la plus rapide, comment est administré l'habillement de l'armée, qu'il est permis de prendre comme type de tous les travaux du gouvernement ou d'adjudication, dont la rétribution est considérablement au-dessous de leur valeur. Nous ne pouvons mieux faire que de citer les extraits suivants des rapports officiels du gouvernement.
« Sir Robert Donkîn, devant le comité de l'armée et de la marine, s'exprima ainsi :
« Nous avons cent cinq bataillons d'infanterie. Leur habillement coûte annuellement 235,000 livres (3,373,000 fr.). Sur cette somme, 63,000 livres (1,575,000 fr.) par an restent entre les mains des colonels à titre d'émoluments; c'est-à-dire que le public paye, chaque année, à ces cent cinq colonels 63,000 livres de plus que ne coûte en réalité l'habillement, et cela dans un but qui est parfaitement compris et admis, à savoir d'ajouter aux appointements de chaque colonel une somme de 600 livres (15,000 fr.) par an. »
Après cela, personne ne sera étonné des réponses de sir Robert Donkin au même comité qui lui demandait :
« Pensez-vous que les colonels, à raison de l'exonération des risques et de la responsabilité qu'ils encourent pour l'habillement, consentiraient à recevoir 400 livres (10,000 fr.) par an, comme compensation de leurs bénéfices?
« — Non, certainement non.
« — Accepteraient-ils 500 livres (12,500 fr.) par an?
« — Ni 500 livres, ni 600 livres. »
Dans le même rapport, il est établi que les sommes allouées par l'État aux colonels n'ont pas varié depuis plus de cent ans, et que cependant les salaires étaient déjà, en 1832, de 17 pour 100 plus bas qu'en 1815. Ce fatal résultat, tout le monde le comprendra, est dû à la concurrence excitée parmi les fournisseurs par la cupidité des colonels. Pour avoir une idée de l'effroyable misère enfantée par un tel système et du nombre de gens qui en souffrent, il suffit de lire la réponse faite par M. Pearce, l'un des fournisseurs de l'armée, au comité qui désirait connaître combien il employait de bras dans son établissement.
« Il m'est impossible de le savoir, répondit M. Pearce, mais je pense que j'en occupe plusieurs milliers. Nous ne pouvons en connaître le nombre, parce que les marchandeurs nous prennent les matériaux d'une certaine quantité
d'habillements à un prix déterminé. Puis Us les font confectionner à Saint'Giles, et dans les plus bas quartiers de Londres, à si bon marché que l'on en serait surpris. Je crois qu'il n'y a pas moins de huit mille personnes employées à ce travail. »
Un autre fournisseur de l'armée, M. Shaw, ému de la détresse de ces infortunés, essaya, dès 1845, de déterminer plusieurs de ses confrères à élever le taux des salaires. On remarque, dans une lettre qu'il leur écrivait à ce sujet, les passages suivants :
<c En vous envoyant l'état des prix que j'ai résolu d'adopter pour l'avenir, j'espère que votre maison et les autres fournisseurs de l'armée se joindront à moi pour donner ce qui est justement dû à ceux par le travail desquels nous vivons. — Il semble qu'il faudrait que le pauvre peuple fût dégradé par le vice ou la plus poignante misère, avant de se décider à travailler au prix qu'on lui donne pour faire les habillements de notre armée. >•
£n 1848, le même M. Shaw, de plus en plus frappé de l'état déplorable dans lequel l'ouvrier était plongé par l'abaissement des salaires, écrivait au président du comité de l'armée et de la marine :
(c Milord, je voudrais respectueusement demander aux: membres du comité si, comme hommes, comme gentlemen, comme chrétiens, ils trouvent que le prix de 5 pence (50 cent.), maintenant donné aux pauvres femmes pour faire un habit, soit une honnête et équitable rétribution de six, sept et huit heures de travail. — Milord, la misère de l'ouvrier est affreuse . Une foule de gens veulent travailler, et ne peuvent obtenir d'ouvrage. — Une foule de femmes, rétribuées de la manière la plus inique, sont dans un état d'oppression ignominieux pour le pouvoir législatif, le gouvernement et l'Église. — Je supplie donc très-humblement Votre Seigneurie et les autres membres du comité, de vouloir bien mettre immédiatement fin au système d'adjudica-
tion maintenant adopté par les divers départements du gouvernement, comme à un système de fausse économie, le plus oppressif pour le pauvre, et le plus nuisible, de toutes façons, aux vrais intérêts du pays. >»
Dans un autre endroit, M. Shaw s'exprime ainsi :
u Je pourrais m'appesantir sur bien d'autres choses encore; cela est suffisant pour vous montrer combien cruellement l'ouvrier est opprimé. Quelques-uns des hommes vous diront qu'ils sont dégoûtés de la vie. »
Mais écoutons les ouvriers eux-mêmes, et suivons, de nouveau, Fauteur de l'Enquête dans ses Investigations.
u En réponse à mes questions, dit-il, le premier ouvrier que je visitai me répondit :
i{ Je fais les pantalons de soldats, principalement des gardes à pied. — En moyenne, le prix d'une façon de pantalon est 5 pence (50 centimes), mais il faut du feu pour le presser, et cette dépense doit être déduite du salaire. — Je peux faire un pantalon en 5 heures, mais il n'y a pas un ouvrier sur cent qui puisse en faire autant; il faut à un ouvrier ordinaire huit heures. — Pendant des semaines et des semaines, je ne gagne rien. Impossible d'avoir de l'ouvrage. 11 y a deux ans, j'ai été vingt semaines pleines sans travailler. L'année dernière, j'ai eu huit semaines pleines à ne rien faire du tout, et cette année, j'ai déjà été inemployé pendant cinq semaines au moins. — Tout compte fait, je suis sûr qu'en prenant une semaine avec l'autre durant toute l'année, mon gain ne va pas, en moyenne, à plus de 2 shellings 6 pence (3 fr. 10 c. et i/2) par semaine. — Je n'ai jamais vu les prix monter depuis sept ans que je travaille. Je tiens mon ouvrage d'une personne qui le prend au magasin. Ces intermédiaires sont o^^elés piece-masters. Ils ont un penny de bénéfice sur chaque objet d'habillement, pantalons, habits ou redingotes. — Ils fournissent une caution de 50 livres. — Les prix dont je vous ai parlé sont ceux que le piece-master me donne. Ils sont si mau-
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vais, que payer une chandelle pour travailler la nuit, c'est perdre à la fois son temps et son argent. Il vaut mieux nous coucher et mourir de faim, et c'est ce que font presque tous ceux qui sont à cet ouvrage.
— tt Si vous ne gagnez, comme vous dites, que 2 shellings 6 pence en moyenne par semaine, comment faites-vous pour vivre avec cela ?
— u Je ne pourrais pas — oh! non, je n'aurais pas pu tenir avec cela jusqu'ici, ni même pendant un seul mois. Mais voilà le fait : Je loue 2 shellings par semaine partie de mon logis, garni de meubles qui m'ont été laissés en dépôt par un jeune homme. Mais cela ne pourva pas durer; — voilà près de trois mois que les draps des locataires n'ont pas été changés, et je suis sûr qu'ils ne peuvent rester ainsi plus longtemps. Dans mon lit à moi, je n'en ai pas du tout. Et pour moi-même, je n'ai pas eu une chemise propre de tout le mois. Je ne puis réellement rien payer pour le blanchissage. Je n'ai jamais pu acheter un habit neuf depuis que je suis dans le métier. J'ai acheté 4 pencê cet habit-là à un domestique; les autres affaires m'ont été données en demandant, ce qui est vraiment bien dur. — Cette chatte que vous voyez là, vous direz que je n'ai pas besoin de l'avoir, étant si pauvre. Elle me coûte 3 pence 1/2 par semaine, autant qu'un demi-pain de quatre livres, et je le regrette; mais une pauvre demoiselle, qui meurt de faim, me l'a apportée et m'a demandé, avec les larmes dans les yeux, d'en prendre soin, parce qu'elle ne pouvait pas lui donner un morceau à manger. — Elle n'en avait pas un pour elle-même. C'est une maîtresse de musique, et je suis sûr qu'elle est mourante, faute de nourriture. Elle vient de sortir de l'hôpital. Pauvre chère créature! Elle est bien trop fière pour aller au workhouse. Je ne voudrais même pas lui dire une telle chose à elle, cela lui briserait le cœur. — Je sais qu'elle n'a jamais eu autre chose que du thé — du thé — du thé — pendant des mois. Elle est parente dç
la famUle des Pitty et elle a composé quelques morceaux de musique sacrée, mais les planches sont en gage pour 4 shellings. Je pense que les pauvres ne sont pas si malheureux qu'une personne de sa condition. Si elle a honte de s'adres^ scr à la paroisse, vous devez penser combien elle rougirait de laisser voir à quelqu'un sa misère. La seule extravagance que je me permette, c'est celle de mon oiseau; il me coûte un farthing par semaine. Pauvre Dickey ! Je n'aimerais pas à me séparer de lui. C'est ma seule compagnie en ce monde.
« Je pris des renseignements sur cet ouvrier. Son propriétaire me dit qu'il était un des plus dignes et des meilleurs hommes qu'il eût connus, ponctuel dans le payement de son loyer, sobre, industrieux, et d'une conduite exemplaire.
u J'allai ensuite chez une ouvrière qui habitait une mansarde dans SafiPron-Hill.
« — Je fais ordinairement, me dit-elle, les vestes et les pantalons des marins. Dans une veste, il y a quatorze boutonnières, les parements, le collet et les épaulettes, tout cela piqué et pressé. Je peux en faire une en sept heures et ça m'est payé 9 sous (4 pence et demi), mais je suis obligée de fournir le fil, et il en faut un quart d'once par veste. Les capotes de soldats, avec de grands collets, les parements et onze boutonnières, ne me sont payées que iO sous (5 pence); je ne pense pas que je pourrais en finir une en neuf heures, elles sont si grandes ! Les hommes ont presque tous cinq pieds six pouces, ainsi je vous laisse à juger, monsieur. La semaine dernière , j'ai gagné 1 shelling 8 pence et la semaine d'auparavant 1 shelling 4 pence. Je ne peux me souvenir de l'autre semaine avant celle-ci, mais je sais que c'était très-peu, un shelling (25 sous) je crois. En moyenne, je pourrais faire 5 shellings nets par[semaine, mais l'ouvrage manque. Je ne pourrais pas vivre avec ce que je gagne si, de temps en temps, on ne me donnait un morceau de pain. Je passe l'hiver comme je peux. Le médecin dit que je de-
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vrais manger plus que je ne mange — mais à quoi bon dire cela quand on n*a rien à manger?... Ah! j'ai terriblement souffert !
Autre ouvrière. — « Elle n'avait pas de domicile. Je la rencontrai chez l'ouvrier dont j'ai parle tout à l'heure ; sa figure était pâle, sa voix chevrotante, ses yeux caves et cerclés de noir. Voici ses paroles :
u Ah ! c'est étonnant comment les pauvres gens vivent ; — mais non, ils ne vivent pas. — Mon salaire est d'environ i shelling 6 pence par semaine. Dans l'été , c'est meilleur, parce que je n'ai pas besoin de chandelle. Je bâtis les habits de sapeurs à raison de 5 pence la pièce avec les ëpaulières et les poches complètement faites , ainsi que deux boutonnières à la ceinture. — Je n'ose pas dire comment je vis. Je n'ai rien qu'une tasse de thé et un morceau de pain sec deux fois par jour, tout le long de la semaine. Je n'ai pas de domicile à présent. On m'a dit de m'en aller, parce que je n'avais pas d'ouvrage et que je ne pouvais pas payer. Je vis maintenant avec une voisine, dans la maison où j'avais ma chambre. Elle m'a permis de rester avec elle jusqu'à ce que j'aie de l'ouvrage , car je ne peux pas payer de loyer. Elle me donne un peu à manger — une partie de ce qu'elle gagne, la pauvre femme.... elle est quelquefois aussi affamée que moi.
« Une autre malheureuse me fit le récit suivant : a — Je couds des pantalons à i penny (2 sous) la pièce. Le plus que j'aie jamais gagné, c'est 2 shellings dans une semaine, et encore il fallait que ma fille m'aidât un bon bout. — Des semaines je gagne 1 shelling , d'autres 9 pence ; cette semaine je gagnerai 5 pence. — Ma fille ne gagne rien, et nous serions mortes de faim si je n'avais eu quelques-unes de ses bardes à mettre en gage. Je ne me souviens pas d'avoir vu d'aussi mauvais temps. Je ne sais ce que nous deviendrons, si ma fille ne trouve pas une place. Elle n'a pas d'habits à mettre pour en chercher? Et quoi faire? grand Dieu! — Mourir! d
« On m'avait dit que les habillements des condamnés étaient le travail le plus mal payé ; je me fis conduire chez une femme dont c'était le gagne-pain.
« Elle demeurait dans une petite chambre de derrière. Je frappai à la porte une fois, deux fois, trois fois. — Enfin la porte fut ouverte et une espèce de spectre , une vieille femme, d'une maigreur extrême, agitée d'un tremblement nerveux, me dit en soupirant: « Ah! pardon, monsieur, mais « je pensais que c'était la femme qui venait pour le shelling u que je lui dois. » — Dans la chambre, le dénûment le plus complet ; sur une mauvaise chaise sans dos , étaient posées quelques petites pommes de terre. C'était le dîner de la pauvre vieille. Elle avait ramassé des feuilles de thé qu'elle avait fait bouillir de nouveau , afin d'obtenir quelque chose ressemblant à un repas. Elle n'avait pas même un morceau de pain. Dans un coin de la chambre était roulé un matelas de foin qu'elle étendait sur le plancher pour dormir.
(( Elle me dit : — u Je fais les habillements des condamnés. Pour un habillement complet j je gagne 7 pence 3/4 (75 cent, environ). La jaquette 3 pence, les pantalons 3 pence, et le gilet 1 penny 3/4 : sur quoi j'ai à fournir mon fil. — Il m'en faut environ une once et demie pour l'habillement, et l'once coûte de 2 à 3 pence. Et puis il faut que je presse bien les habits, ce qui me prend un bon morceau pour le feu. Oh ! oui, en vérité! Je suis aussi obligée d'avoir une chandelle d'un penny. — Il y a un long jour et demi de travail dans un habillement. Je travaille depuis neuf heures du matin jusqu'à onze heures du soir. — En un jour et demi, continua-t-elle, en poussant un profond soupir, si je déduis le coût du fil et de la chandelle , sans rien dire du feu , je gagne 3 pence 3/4 , — pas 2 pence (4 sous) par jour. Quelquefois, pendant des semaines entières, je n'ai rien du tout à faire. — J'ai chômé jusqu'à trois mois de suite, sans gagner un demi-penny, — il n'y avait pas d'ouvrage du tout ; nous mourrions tous de faim l'un contre l'autre. Je puis vous l'assurer, je chôme au
moins le quart de l'année. — Je travaille depuis quatorze à quinze ans aux habillements des condamnés , depuis la mort de mon mari. — Il y a des gens plus malheureux que moi, mais ils sont assistés par la paroisse. — On m'a dit à la paroisse que j'étais encore assez jeune pour travailler, et cependant voilà que j'ai plus de soixante et dix ans. — Je trouve que c'est bien dur! — bien dur, en vérité, — oh ! oui, je vous assure ! je souffre la faim bien souvent. Je l'ai soufferte tout le dimanche dernier, car je n'avais rien, rien du tout. Je suis resté couchée jusqu'à midi , — couchée parce que je n'avais rien , rien à manger. — Les affaires sont bien mauvaises maintenant. — Beaucoup de nous meurent de faim, — oh ! oui , beaucoup ! »
9iiapwB»*lê9i*ë {oMfDtHéreë m Vaiguitte),
« Les faits qui vont se dérouler ici, dit l'auteur de l'Enquête, sont d'une telle nature, que la plume est impuissante à peindre les terribles émotions qu'ils ont fait Haitre en moi.
< Partout c'est la faim et la prostitution, résultats inévitables de l'extrême avilissement du salaire. C'est une épouvantable lutte entre la vie et la mort. 11 faudrait des volumes pour raconter les détails de cette agonie, dont je ne pourrai donner qu'une idée bien incomplète.
« £n passant rapidement en revue ces différents métiers du domaine de l'aiguille, nous acquerrons la preuve que les prix vont toujours en diminuant, et qu'un travail opiniâtre, épuisant, de quinze à seize heures, ne produit jamais plus de â shellings et demi à5 shellings par semaine. Qu'on juge ensuite quelles doivent être les souffrances des mois fréquents de chômage !
— Chemises, « Une ouvrière des plus rangées, des plus laborieuses, d'une excellente réputation, a fait la déposition f. 18
suivante : — Je travaille dans de meilleures conditions que beaucoup d'autres, une parente ayant pu fournir caution pour moi. Le plus bas de la façon des chemises est de
1 shelling la douzaine ou 1 penny (2 sous) la chemise. Je trouve, moi, à faire de plus belles chemises à 2 shellings. Je travaille sans discontinuer de 8 heures du matin à 10 heures du soir. Je fais ordinairement dix-huit chemises dans la semaine. Toute déduction faite des fournitures, du fil, du coton, du charbon pour presser l'ouvrage, mon salaire net varie de 2 shellings à 2 shellings 5 pence ou 6 pence (55 sous à 5 fr. 2 sous) par semaine. Les prix étaient bien meilleurs quand je commençai à travailler, il y a quelque dix-neuf ans. On payait alors i shelling ce que l'on paye aujourd'hui 6 pence, et 8 pence ce qu'on paye 2. Je ne sais quelle peut être la cause de cela. Je pense qu'il y a tant de mains qui attendent de l'ouvrage, que l'un veut supplanter l'autre. — L'ouvrier est bien mécontent et bien malheureux aussi, oh! oui, bien malheureux! Il y a une terrible misère et de terribles souffrances parmi nous, allez. C'est ce dénûment qui propage la prostitution dans notre métier. La plupart des ouvrières sont des jeunes filles qui n'ont absolument rien. Il y en a une à peine qui soit vertueuse. »
Autre ouvrière. — « Un seul regard sur la chambre et sur celle qui l'habrtait suffisait pour témoigner que la pauvre créature était ensevelie dans la misère jusqu'aux lèvres. En réponse à mes questions, elle me dit :
« — Je ne fais que des chemises ; — elles me sont payées
2 pence la pièce. 11 faut que je fournisse le fil et le coton. Â travailler de cinq heures du matin à neuf heures du soir, je ne peux en faire plus de trois. Souvent je me lève à deux ou trois heures du matin et je vais jusqu'au lendemain soir, en me couchant tout habillée, pour prendre un somme de cinq ou dix minutes. L'agitation d'esprit ne vous laisse jamais dormir plus longtemps! » Elle ajouta en me montrant son livre : « Par là vous pouvez voir que la moyenne de .mon
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salaire est de 2 shellings nets (2 fr. 50 e.) par semaine. C'est là ce que gagne une ouvrière de première main. Oh ! les temps sont durs, bien durs ! — Avant d'avoir trouvé une caution, je ne gagnais qu'un penny et demi pour les mêmes chemises qui maintenant me sont payées 2 pence, car alors j'étais obligée de travailler pour un marchandeur. Quel que soit le salaire des pauvres gens, les mardbandeurs en prennent le quart environ. Les prix baissent de jour en jowt; oit starréteront-Us? Jamais de viande, et je ne goûte pas à une tasse de thé une fois par mois, quoique je sois debout de bonne heure et bien tard. Ce que je gagne avec tant de travail est si peu, si peu, qu'il m'est impossible de me mettre un haillon sur le dos, et cependant personne ne peut faire plus que moi. Oh ! non. »
Gilets. — « J'allai visiter une giletière qu'à première vue on aurait crue être à son aise, tant sa petite ehambre était brillante d'ordre et de propreté. Mais bientôt, sous cette propreté^ on reconnaissait une extrême misère, malgré les efforts de la pauvre femme pour la cacher. « — Depuis vingtsix ans, me dit-elle, je travaille pour la même maison. Il m'est arrivé de gagner un peu plus de 2 shellings 6 pence par semaine et même jusqu'à 3 shellings (3 fr. 75 c). Pour ^BéffïtT cela, il faut que je travaille sans relâche depuis neuf heures du matin jusqu'à onze heures du soir. — Les prix vont toujours en baissant. Chaque semaine on nous réduit quelque chose. — Il m'est bien difficile de me nourrir avec mon ouvrage. Â mon âge il n'y a plus que le workbouse. — Après vingt-six ans de rude travail, je n'ai pas un penny devant moi, — rien pour me reposer pendant une heure. Beaucoup de gens du métier sont encore plus malheureux que moi ! n
Attire ouvrière. — « C'est une jeune femme de tournure et de manières distinguées^
« — Je suis giletière. Chaque gilet m'est payé iO pence, quelquefois 8 pence, quelquefois 6 pence. Les gilets de
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\0 pence sont en satin noir piques tout autour. Sur ces iO pence il faut payer les fournitures. Elles me coûtent, par gilet, d'un penny à â pence. Je ne puis guère faire que quatre gilets par semaine. Quand j'étais apprentie, nous avions5 shellings(6fr. 25 c.) pour cequi m'est payé 10 pence (20 sous) aujourd'hui. A 2 shellings la pièce, on pourrait vivre ; mais au taux actuel, je souffre de la faim. Si mes amis ne me secouraient pas un peu, je ne sais ce que je deviendrais.— Les prix ont toujours été en diminuant, surtout depuis deux ou trois ans* Je ne pense pas qu'ils puissent aller plus bas ; autrement il faudra mourir tout à fait d'inanition. Je suis jeune, hélas ! et le travail a déjà tué ma santé. Je sens la vie se retirer chaque jour de moi. >
Corsets • — "On me donne 5 pence (50 centimes) par corset. — Je ne peux en faire plus de neuf par semaine, en travaillant quatorze heures par jour ; mais je n'ai pas toujours d'ouvrage. £n prenant toute l'année, la moyenne de mon salaire ne va pas plus haut que 2 shellings 6 pence, tout juste de quoi avoir une tasse de thé. Depuis vingtcinq ans les prix baissent sans cesse. Mon mari est plâtrier, mais voilà deux ans qu'il ne peut trouver d'ouvrage. Xous avons deux enfants. L'aîné gagne 5 shellings. Après le loyer de la semaine payé , il nous reste 5 shellings 3 pence pour vivre quatre , si l'on peut appeler cela vivre. — Oui , pas 2 pence par jour chacun pour la nourriture , le feu et les habits! Oh! souvent je m'évanouis quand je me lève, tant j'ai besoin, tant je manque de tout ! »
Autre ouvrière, — <( Mon histoire est semblable à celle de cette pauvre femme. — Je travaille aux corsets depuis plus de vingt ans. — Dans toute l'année, 2 shellings par semaine, c'est tout ce que je peux gagner. — En juin, j'ai fait des gilets de flanelle pour homme, à 4 sous pièce. Tout ce que je pouvais faire , c'était 8 sous par jour , en travaillant nuit et jour sans relâche et de toutes mes forces. — Si ce n'était cette bonne femme qui a bien voulu me loger chez
elle, je ne sais ce que je serais devenue. Ah ! monsieu», le pauvre est généralement bon pour le pauvre. Si nous ne nous aidions pas entre nous autres, que deviendrions-nous? Jamais les riches ne pensent et ne viennent à nous. Ils en savent bien plus long sur les esclaves de la Jamaïque que sur nous. Nous dormons tous dans cette chambre, Tune sur le lit, les autres par terre. Ce brave cœur de femme me donne une tasse de thé quand elle en a, mais souvent elle n'en a pas pour elle-même. Mon mari est mort, il y a deux ans. J'avais des enfants, mais ils sont tous morts aussi. Dieu merci ! oui, c'est un bonheur qu'ils soient morts, j»
Bordeuse de souliers. — « Ah ! il est grandement temps que l'on fasse*quelque chose pour le peuple , car l'ouvrage est cruel maintenant. — Je gagne clair environ 1 shelling 6 pence par semaine. Je me mets à l'ouvrage à six heures du matin, et je ne le quitte qu'à minuit ou à une heure. — Je travaille ordinairement dix-huit heures par jour. — J'oubliais que je brûle une chandelle de 2 sous chaque nuit, ce qui laisse net mon salaire à 2S sous par semaine. — Quand mon mari a payé le loyer, j'ai de lui 4 ou 5 shellings peutêtre pour nous entretenir, moi, lui et l'enfant. — Il y a douze ou treize ans, les prix étaient meilleurs. — C'est une dure chose que la vie , si c'est là vivre. Nous n'avons rien que du pain d'un bout de la semaine à l'autre. »
Autre bordeuse de souliers. — « Je travaille pour la même personne et au même prix , de sorte que mon salaire est aussi de 25 sous par semaine, en déduisant la chandelle. — J'ai trois enfants. — La semaine dernière , mon mari, après avoir payé le loyer, m'a apporté 1 shelling , — rien de plus pour nous nourrir , lui , moi et deux enfants ; le troisième est chez sa grand'mère. Je puis vous assurer que nous avons été obligés de vivre sur ces deux shellings, — mais ce n'est pas vivre, c'est juste assez pour dire que l'on n'est pas mort. — Quel temps ! Bien souvent j'ai envie d'en finir. Ah ! si ce n'était pour mes pauvres enfants ! »
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N^wfeauèéSj cravate» , He, — « yemphoie atec moi mie ouvrière et une petite filk. le paye l'ouvrière Sshdlingspftr semaÎBe , et je ne donne rien à la petite fille qui vient pour apprendre ... Avec lêbr aide, je gagne environ 5 shellings neta par semaine. — 11 m'est arrivé de gagner jusqu'à 7 sheltings, mais pour cela il m'a fallu veiller trois nuits sur six. Il y a des semaines ou je gagne 50 sous seulement, et d'autres rien du tout. C'est quand il y a chômage. L'ouvrage dième à Noël et au milieu de l'été, trais mois chaque fois. — Les prix ont eonsidéraUement baissé depuis dix-huit nuns. Une des causes de la baisse est que les maîtres mettent des affiches à leurs carreaux pour demander des ouvrières, qu'ils en aient besoin ou non. Alors, par la coticurrenee, ils voient jusqu'où ils peuvent oser baisser les prix. Ils emploient celles qui s'olfrent à meilleur compte, et les autres sont fiNTcées de mourir de faim ou de faire encore pis. Dans le magasin qui m'occupe, il y a environ cinquante ouvrières; plus de trente, j'en suis &ùre, gagnent de l'argent autrement qu'en travaillant. Il en est de même dans toutes les autres maisons. »
Autre ouvrière. — « J'aurai dix-neuf ans le â8 février. — Mon père et ma mère sont à ma charge. Ma mère m'aide quelquefois, mais elle a plus de cinquante ans et ne peut ni voir le soir, ni travailler sur des étoffes noires. Elle s'est brisé un vaisseau 9 il y a sept ans , ce qui la rend incapable de faire une besogne fatigante. Mon père, qui était charretier, s'est enfoncé les côtes, il y a deux mois, en tombant de sa voiture. Son maitre ne veut plus l'employer. Je lutte tant que je peux pour empêcher lui et ma mère d'aller au workhouse. Pendant trois semaines, je ne me suis ni déshabillée ni couchée, aiin de pouvoir les soutenir et de payer le médecin . Pendant tout ce temps , je n'ai dormi que la tète sur la table. J'étais à l'ouvrage nuit et jour. »
Manteaux de femmes, d'enfants, bonnets, etc. — « Je travaille ordinairement de neuf heures du matin à onze heu-
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res dû soir, souvent plus, rarement moins. Quatorze heures, c'est le temps ordinaire de mon travail. — le n'ai souvent qtie du pain tout le long de la semaine* »
Tapisserie, — « Les prix ont baissé de plus de moitié de-puis cinq ans. Ainsi, nous n'avons plus que 2 shellings pour les rideaux qui nous étaient payés 5 shellings. — ^Les ouvrières chôment un tiers de l'année. »
Couture. — » Je suis sure que je ne gagne pas plus de 2 shellings h 2 shellings 6 pence par semaine. Il y a plus de mains que d'ouvrage. — J'ai souvent été quatre ou cinq jours (le suite sans autre chose qu'un morceau de pain sec et de l'eau. »
Fourrures. — «Ce genre de travail est moins mauvais que les autres. Cependant les prix ont beaucoup dimi^ uué depuis cinq ans. Chaque année cela va de pis en pis. Nous chômons ordinairement pendant trois mois au moins. >»
Broderie en passementerie. — u Mon salaire hebdomadaire ne va pas en moyenne, pour toute l'année, au delà de 2 shellings, tandis qu'il y a trois ans, je gagnais facilement de 15 à 16 shellings. — Je ne sais vraiment ce qu'est devenu l'ouvrage. Toutes les brodeuses ne gagnent qu'une misère de 2 ou 5 shellings par semaine. Beaucoup sont venues m'en demander la cause, parce qu'on sait que généralement on ne me laisse pas chômer. Eh bien, trois fois j'ai envoyé ce petit garçon chercher de l'ouvrage au magasin, et trois fois on lui a dit de repasser la semaine suivante. Maintenant , même pour moi, le chômage devient la règle. Il nous faut donc mourir de faim. »
Jarretières. — « Je travaille de huit heures du matin à neuf heures du soir. Je travaillerais plus longtemps, mais souvent l'ouvrage manque. Depuis plus de vingt ans, je suis employée par la même maison. Mon maître a toujours été bon pour moi, et ne m'a pas encore baissé les prix, mais, dernièrement, il a commencé à en parler. Quelle que soit la ré-
duction, elle me sera dure à supporter. Je me verrai forcée de finir mes jours dans un workhouse. Il m'est impossible d'économiser i farthing. C'est & peine si je peux vivre avec ce que je gagne, car j'ai travaillé dur toute ma vie, et 12 sous par jour, c'est tout ce que j'ai eu, depuis dix ans, pour me vêtir et me nourrir. »
Bretelles. — «< Ma journée de travail a toujours douze heures au moins et souvent davantage. Le plus que j'aie gagné, en une semaine, c'a été 52 sous, et pour cela j'.ii été obligée de travailler trois fois jusqu'à onze heures du soir. Ordinairement, quand l'ouvragé va, je gagne 24 sous par semaine, mais j'ai k fourniF2 sous de coton et 5 sons de chandelle. — Je chôme trois mois de l'année. Pendant le chômage, je gagne environ 9 sous par semaine, mais j'ai à fournir i sou de coton. — Je ne peux pas vous dire comment nous vivons. Mes enfants ne sont pas vêtus, aussi ai-je honte de les laisser sortir. >»
Chapeaux de femme, — «« Deux sœurs travaillant fréquemment vingt heures par jour, dans l'été, souvent toute la nuit, et jamais moins de dtx-huit heures par jour, produisent le compte de leui*s salaires pendant quatre années. D'après ce compte, on voit que, leur loyer payé, il leur est resté chaque jour, pour se nourrir et se vêtir, en 4846, 8sous etdemi, enl847, 7 sous, en i848 et en 1849, 5sous. Elles habitent une petite mansarde de sept pieds carrés, sans cheminée. Une d'elles est obligée de s'asseoir sur le lit ; elles ne possèdent qu'une seule chaise. — L'hiver dernier elles sont restées trois mois sans manger une miette de pain. Elles vivent ordinairement de gruau ; souvent, à elles deux, elles n'en consomment que pour 2 sous par jour. — Elles n'achètent jamais rien à crédit. Parfois, si elles ont quelque chose à mettre en gage, elles ont recours à ce moyen pour manger, et si elles n'ont rien à engager, — « eh bien! alors nous mourons de faim, » — dit en souriant une de ces pauvres créatures. Nous aimons mieux cela que de devoir. Plu^
sieurs fois nom sommes restées, toutes deux, trente heures sans rien prendre. L'hiver, nous sommes toujours bien mal. Nous sommes convaincues qu'il y a des milliers d'ouvrières à Londres qui, comme nous, meurent de faim. C'est la vie habituelle de l'ouvrière. Nous pouvons le dire, parce que nous le savons. Cet été, pour payer notre loyer arriéré, nous avons toutes deux régulièrement travaillé, six mois durant, dix-huit et vingt heures par jour, dimanche compris ; souvent depuis deux heures du matin, au point du jour, jusqu'à onze heures du soir, en ne prenant, pour toute nourriture, qu'une seule tasse de thé. n
Couturière. — « Sur sa table était le quart d'une once de thé. Observant que mes regards s'arrêtaient là-dessus, elle me dit que c'était tout ce qu'elle prenait. » Jamais de sucre, ajouta-t-elle, je n'en ai pas le moyen. — Une tasse de thé, un morceau de pain et un oignon, c'est ordinairement tout ce que j'ai pour mon dîner, et quelquefois je n'ai pas même un oignon ; alors je mouille mon pain. — Je m'assieds entre huit et neuf heures du matin, et je travaille jusqu'à minuit ; je n'entre jamais dans mon lit plus tôt. Quelquefois je chôme pendant quinze jours. Demain il y aura une semaine que je n'ai tiré l'aiguille. — Je ne fais pas5 shellingspar semaine. — Voilà douze ans que je travaille. J'ai travaillé dix ans pour la même maison. Nous avions autrefois 7 pence pour ce qui nous en vaut 5 maintenant. C'est un temps horriblement dur. Beaucoup , beaucoup sont plus malheureuses que moi encore. Pourquoi resterais-jc sur terre, si ce n'était pour ces deux enfants? — Lorsque nous n'avons pas d'ouvrage, nous mourons de faim , ou nous nous endettons ; — puis il faut lutter pendant des mois pour s'acquitter. Ah monsieur! c'est un combat qui n'est connu que du pauvre. Aucune ouvrière du métier n'est mieux, car je suis une des mains les plus habiles. »
Antre couturière. — « Je fais des pantalons à 14 sous la paire. — Je travaille de six heures du matin à dix heures du
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soir. «— Biaîe il y a des semaines ou je sois eoinj^ëtenient sans ouvrage. — C'est ce qui a lieu chaque hiver pour bous autres confeetiomœuses, et c'est l'ëpoque ou nous avons le plus besoin d'argent. La semaine dernière je n'ai gagne que 25 sous, et je suis sûre que tout le long du mois je n'ai pas eu plus que cela chaque semaine. A prendre toute Tannée ensemble, je ne gagne pas 3 shelltngs par semaine. Ma mère est veuve, âgée de soixante-six ans ; k nous deux, nous gagnons de 4 sheUings 6 pence à S shellings par semaine. — Notre loyer est d'un sbelling. Il nous reste de 3 shellings 6 pence à 4 shellings pour nous nourrir et nous vêtir toutes deux.
« Il est tout & fait impossible pour nous de vivre avec cela, et la conséquence est que j'ai été obligée de prendre un mauvais chemin. J'ai travaillé trois ans dans la confec^ tion. J'étais vertueuse quand j'ai commencé k travailler, et je le suis restée jusqu'à l'année dernière. Je hittai bien énergiquemcnt pour me garder chaste, mais je ne pouvais trouver à manger pour ma mère et pour moi ; alors je me mis à vivre avec un jeune homme. Il m'a promis de m'épouser. Je ne l'ai pas vu depuis six mois, et je ne sais s'il tiendra sa promesse. Je suis enceinte de lui. Beaucoup déjeunes filles me donnent de mauvais conseils. — Elles me disent qu'elles ont de quoi manger leur faim, boire leur soif et de beaux habits. Il n'y a pas une seule jeune fille qui puisse gagner sa vie dans la confection. Les maîtres savent tous cela, mais ils ne voudraient pas l'avouer. Je suis sûre qu'il n'y a pas, dans la confection, une seule fiUe vertueuse, et elles sont des milliers dans la partie. J'en connais des quantités qui se prostituent pour gagner leur vie, et je serai obligée de foire la même chose, si ça ne tourne pas mieux pour moi. — Si j'avais pu gagner honnêtement de quoi vivre, de quoi me nourrir et me vêtir, je ne me serais jamais écartée du droit chemin, non, jamais. Ah ! j'ai lutté aussi longtemps que j'ai pu. A la fin, à la fin j'ai succombé. -— Mon enfant
DE L'ANGLEISRRE. SU
augmentera mes charges, et si le pèi« ne veut pas m'aîder à le nourrir, nous serons obligés d'aller dans la rue. Je sais combien cela est horrible. Il aurait mieux valu pour moi vivre d'une croûte dure et d'eau que d'être comme je suis maintenant. Mais personne ne connaît les tentations de nous autres pauvres filles da$is le besoin. Les riches ne peuvent pas comprendre cela. Si j'étais née dame, il ne m'aurait pas été bien difficile de me conduire comme il faut. Être pauvre, et être honuête, pour une jeune fille c'est le plus dur combat de tous. Je suis prête à le répéter, c'est le besoin, et non autre chose, qui m'a fait tomber en faute. Si j'avais été mieux payée, je me serais mieux conduite. Jeune comme je suiSy ma me est désormais une malédiction. S'il plaisait au Tout-Puissant de me prendre avant que mon enfant vint au monde, je mourrais heureuse ! »
Confectionneuses. — « Les meilleurs renseignements me furent donnés sur deux ouvrières que je vis ensuite. Elles travaillaient ensemble pour la même maîtresse. L'une d'elles me fit ce triste récit :
« Je travaille de seconde main pour les marchandeurs. On nous donne 4 pence par pantalon. 11 faut que nous travaillions de douze à quatorze heures par jour pour en faire deux. Je gagne net environ 5 shellings par semaine. C'est bien dur, en vérité, de vivre là-dessus. Nous dépensons, chaque jour, nos 6 ou 8 pence, et souvent, le dimanche, nous n'avons rien du tout. Si nous tombons malades, nous sommes remerciées. La marchandeuse ne nous garderait pas le second jour. ^- J'ai été mariée. — Mon mari est mort, il y a sept ans. — Je n'ai plus d'enfants vivants. — J'en ai enterré trois. — Il m'en restait deux, quand mon mari «st .mort; — deux enfants, et pas un sou. La seule ressource que j'avais pour nous nourrir, moi et mes pauvres petits, c'était la confection* Cela me donnait, de première main, 5 shellings 6 pence. — C'était tout pour moi et mes deux garçons^ quand mon aîné mourut, •— deux ans après
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SOU père. Je fus bien reconnaissante au bon Dieu de me ravoir enlevé, ear je n'avais pas de quoi le nourrir. Mon second garçon est mort, il y a cinq mois seulement. Je Faimais comme je voudrais aimer la vie, mais j'ai été heureuse qu'il m'ait été pris, car je sais qu'il est mieux maintenant qu'il n'aurait été avec moi. Je n'aurais pu lui donner que la plus airoce misère, et Dieu seul sait ce qui serait arrivé de lui s'il eût vécu. — Ma caution mourut, il y a cinq ans. C'a été un rude coup pour moi. Je gagnais environ 5 sheU lings 6 pence avant cela. Les pantalons étaient mieux payés alors, et quand je fus obligée de travailler de seconde main, je ne gagnai plus que quatre shellings. — Un de mes enfants était encore vivant, et nous ne pouvions réellement pas exister avec si peu d'argent — Je m'adressai à la paroisse ; — ils me dirent d'aller au workhouse, mais je savais que si je faisais cela, ils me prendraient mon enfant. Ah! j'aurais tout souffert auparavant. Bientôt, nous fûmes si misérables, moi et mon enfant, que je fus forcée de recourir à la prostitution pour nous em[)écher de mourir de faim. Jusqu'à la mort de ma caution, je peux le jurer devant Dieu, j*étais une honnête femme, et si le prix de mon travail m'eût permis de vivre, je n'aurais jamais eu recours à la rue. Je suis fâchée de dire qu'il y a bien des personnes comme moi, dans notre partie, — des centaines de femmes mariées et déjeunes filles faisant ce que je fais pour la même raison ! — C'est la ruine de nous autres, — corps et âme , — et tout cela est dû à la pauvreté du salaire. J'en connais de bien jeunes qui mènent cette vie. Elles en deviendront folles. Ce sont de rudes et habiles ouvrières, mais elles ne gagnent pas assez pour manger, non, pas même les plus mauvais aliments. Ah ! si elles gagnaient davantage, elles ne songeraient pas à vivre ainsi ! Elles travaillent le jour et courent la nuit. Je n'en connais pas qui fassent pratique d'aller dans la rue régulièrement la nuit. Elles sortent seulement quand elles sont chassées par la faim. Voilà ce qui est la
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▼érité, et je puis, sans crainte, le jurer dans ma conscience el devant Dieu. »
ic Lorsque cette infortunée eut cessé de parler, sa compagne ajouta :
(( Je gagne, comme elle, environ 3 shellings par semaine -, j'ai été mariée, mon mari est mort, il y a onze ans. Mes enfants sont morts. — J'ai été une honnête femme jusqu'à Id mort de mon mari. Je peux mettre ma main sur mon cœur et le jurer. Mais depuis, la pauvreté, la misère, m'ont forcée à faire ce que je n'avais jamais fait. — Je ne pouvais gagner de quoi manger. — Je ne peux avoir une guenille à porter sans recourir à la prostitution. A cet égard, notre sort est à toutes le même. Les bas prix de la confection font les prostituées, je peux le dire pour moi et pour beaucoup d'autres. Si j'avais été mieux payée, si j'avais pu gagner ma vie par mon travail, je serais encore une femme honnête et vertueuse. Pendant trois ou quatre ans après la mort de mon mari, j'ai lutté pour me garder fidèle à sa mémoire, puis enfin je n'avais plus d'habits, et j'ai été forcée de tomber. Ah! quelquefois j'ai tout à fait horreur de la vie. «
Confectionneuses. — « L'histoire suivante est peut-être une des plus touchantes que l'on puisse lire. Je l'avoue, en l'écoutant, je partageais la double agonie de corps et d'esprit à laquelle était en proie la pauvre Madeleine qui me la racontait. C'était une belle jeune fille, à la taille fine et élancée, aux traits remarquablement réguliers. Elle me fit ce récit, la figure cachée dans ses mains, et en poussant de tels sanglots que je ne saisissais qu'avec difficulté ses paroles. Les larmes coulaient entre ses doigts. Jamais je n'avais vu une si profonde douleur. — Les maîtres au service desquels elle était alors me firent les plus grands éloges de son honnêteté, de sa sobriété, de son activité, et particulièrement de sa vertu.
« Voici ses propres paroles :
« — Je travaillais à la confection,— aux chemises,— aux
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chemises blanches à plis. Je gagnais 2 pence i/4 par chemise. Il y a six boutonnières, quatre rangs de piqûre par devant^ le collet et les poignets piques aussi. En travaillant depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit, je pouvais en faire sept dans la semaine. Cela me donnait 17 pence i/2 (55 sous) pour le travail de toute ma semaine. Sur cela, il fallait prendre le coton et il me revenait à 2 pence par semaine, ce qui me laissait 15 ponce i/2 (51 sous) pour payer mon loyer, ma nourriture et acheter des chandelles. J'étais seule et je recevais quelques petits sceours de mes amis, mais il m'ëtnit impossible de vivre. Je fus obligée de sortir la nnit pour pouvoir manger. J'eus un enfant , et il avait coutume de crier pour la nourriture. Alors, comme je ne pouvais gagner sa vie avec mon aiguille, j'allais dans les rues. Quelquefois il n'y avait pas d'ouvrage pour moi, et alors j'étais forcée de dépendre tout k fait de la rue pour ma nourriture. Sur mon âme, j'allai dans la rue seulement pour nourrir mon enfant et moi. Si j'avais pu gagner ma vie autrement , je n'aui^is pas fait ainsi. Je suis fille d'un ministre de l'Évangile. Mon père était un prédicateur indépendant, et je jure sur ma parole , solennellement et religieusement, que c'est le bas prix de mon travail qui m'a poussée à la prostitution. J'ai bien souvent lutté, — bien des fois j'ai mené mon enfant dans la rue pour mendier, afin de ne pas jeter la honte plus longtemps sur lui et sur moi. Je fis des pelotes à épingles et les articles de fantaisie , en rassemblant tout ce que je pouvais. Je les portais dans la rue pour les vendre, afin de gagner une vie honnête, mais je ne pouvais pas. Quelquefois j'étais dehors toute la nuit, & la pluie, mon enfant avec moi, et je ne vendais rien du tout. Et quand iious n'avions rien gagné ainsi, nous avions coutunïe de nous asseoir sous un hangar, car j'étais trop fatiguée avec mon petit enfant pour rester debout. J'étais si pauvre que je ne pouvais pas même avoir un logement d'une nuit à crédit. — Une fois, au cœur de l'hiver,
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ses pauvres petites jambes s'étaient gelées h mes eétés. Nous étions assis sur les marches d'une porte, «l'essayai de marcher pour aller au workhouse , mais j'étais si faible que je ne pouvais faire un pas. — La neige couvrait mes souliers. — Il avait neigé toute la journée, et moi et mon enfant nous étions dehors. Nous n'avions pas goûté une bouchée de pain depuis la veille au matin, et le dernier morceau que nous avions mangé , je l'avais eu en me servant du nom d'une autre personne. Je fus forcée positivement par la mort de faim de dire que l'on m'envoyait, lorsqu'il n'en était rien. Quelle souffrance que ces mensonges pour une âme digne ! Pendant tout ce temps, je luttai pour échapper à la prostitution. J'eus plusieurs offres, je les refusai toutes. Je m'étais juré à moi-même que je me garderais de ce genre de vie pour l'amour de mon enfant. Une dame me vit assise sur les marches de la porte, elle me fit entrer dans sa maison, et frictionna les jambes de mon enfant avec du brandy. Elle nous donna quelque nourriture, mais j'étais si bas que je ne pus manger. J'allai au workhouse cette nuit-là. Je leur dis que nous étions mourants de faim. Ils refusèrent de nous admettre sans un ordre. Alors je retournai de nouveau à la prostitution pendant un autre mois. Je ne pouvais pas avoir d'ouvrage. Je n'avais pas de caution. Je ne pouvais même pas faire donner sur moi de renseignements pour obtenir de l'ouvrage de seconde main. Ma réputation était tout à fait perdue. Enfin, j'étais si dégoûtée de ma manière de vivre, que je me procurai un ordre pour le workhouse, et j'y restai deux ans. A la minute même où nous passâmes la porte, on m'arracha mon enfant, et on ne me permit de lo voir qu'une fois par mois. A la fin, moi et une autre, nous quittâmes le workhouse pour travailler à couvrir des parapluies, afin d'avoir nos enftints avec nous. A cet ouvrage nous gagnions 1 shelling par douzaine de parapluies, et, ordinairement, & nous deux, nous en faisions de six à huit douzaines par semaine. Nous aurions fait plus, mais nous ne pouvions
avoir d'ouvrage. Je gagnais alors de 5 à 4 shellings par semaine, et, depuis ce temps , j'abandonnai la prostitution. Pour Tamour de mon enfant, je ne voudrais pas que mon nom fut connu ; mais, pour le salut d'autres jeunes filles, je peux solennellement jurer que c'est le bas prix du travail qui m'a fait demander à la prostitution le moyen de vivre. Personne ne comprendra jamais les tortures que j'ai endurées» — Je la hais de toutes les forces de mon cœur. — Toute ma nature se révoltait contre elle. — Personne autre que Dieu ne sait combien j'ai lutté pour y échapper. Je ne l'aurais pu qu'en ayant de l'ouvrage mieux payé. Si j'étais restée à faire des chemises, j'aurais été une prostituée jusqu'à ce jour. J'ai ôté ma robe de mon dos pour la mettre en gage, et je m'en suis allée en jupon — je n'en avais qu'un — plutôt que de prendre la rue de nouveau. Mais tout cela fut en vain. Nous étions encore mourants de faim. Je volai, comprenez-vous, monsieur, je volai à la jeune femme qui logeait dans la chambre à côté de moi, une robe, afin d'aller dans la rue une fois encore , et de gagner un morceau de pain. Je laissai mon enfant à la maison, enveloppé dans un morceau de vieille couverture. Je rapportai k la maison, par ma honte, une demi-couronne, et pendant deux jours j'arrêtai les cris que lui arrachait la faim. Mes souffrances avaient été telles que, trois jours avant d'essayer d'entrer dans le workhouse, je résolus de me suicider. J'écrivis le nom de mon enfant et l'adresse de ses tantes sur un papier que j'attachai à sa petite chemise. — Je le laissai au lit; — je l'embrassai — pour la dernière fois, pensai-je, — et j'allai à Regent's Park pour me jeter à l'eau , près de la route qui conduit à Saint- John's-wood. J'allai là, parce que je pensai que la mort y était plus sûre. Un policeman m'observa et me demanda ce que' je faisais. Il conçut des soupçons et il me mena hors du parc. Gela me sauva la vie. Mon père mourut, béni soit Dieu ! quand je n'avais que huit ans. Mes sœurs sont giletières et meurent de faim. Je ne
sais même pas si Tune n'est pas morte, maintenant, d'un cancer que lui a donné la misère. — Aujourd'hui, je suis en service. Voilà dix>huit mois que j'y suis. J'ai obtenu un certificat d'un gentleman chrétien à qui. je dois mon salut. Je puis jurer solennellement que, depuis que je peux gagner ma vie, je n'ai pas eu une seule fois recours à la prostitution. Mon enfant est encore dans le workhouse. Je travaille nuit et jour pour l'en tirer. Ah ! croyez-moi bien, monsieur, il n'y a pas une fille qui puisse vivre de la confection, sans se prostituer. Je dis cela après des années d'une bien cruelle expérience ! )>
Après les récits de ces infortunées, dont les privations, les souffrances et l'inimaginable labeur ont pour récompense cinq sous par jour, il me reste à donner une relation succincte du meeting d'ouvrières, convoqué à Londres par l'auteur de l'Enquête. Cette réunion eut lieu le soir, dans une salle éclairée aussi faiblement que possible, afin que les femmes qui consentiraient à répondre ne fussent point intimidées. Deux sténographes recueillirent les confessions dont je vais citer quelques extraits, pour compléter cette série de documents sur la diminution constante et progressive du salaire, et sur son insuffisance absolue.
Première ouvrière. — « Je suis ouvrière confectionneuse. — J'ai été poussée à la prostitution par l'insuffisance du salaire,— Je ne peux vivre par ce que je gagne en travaillant; je ne peux avoir une tasse de thé et un morceau de pain. J'ai été mariée , je suis restée veuve, et voilà quatre ans que je sois obligée de vivre de cette affreuse façon. J'ai demandé de l'ouvrage à différentes personnes, mais elles sont toutes de même pour profiter de notre misère. »
Deuxième ouvrière. — « Le plus que je peux gagner c'est 5 shellings 6 pence par semaine, et pour cela il faut que je travaille jusqu'à minuit. J'ai été obligée souvent de recourir à la prostitution. Depuis douze ans, je n'ai pas toujours couru la rue, mais ça n'en était guère mieux. Bien des gens
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OQt honte d'ayouer la vérité, mais je ne crains pas de àiipe où m'a jetée la faim. Le mauvais salaire nous fopce à mpl faire. C'est contre notre volonté que nous agissons ainsi. Pour moi, je le déclare, c'est plus que je ne peux porter. »
Troisième ouvrière, — « Je suis confectionneuse. J'ai un petit enfant de dix-buit mois. Je gagne de 12 à 14 sous par pantalon. Je suis souvent sans ouvrage, et voilà quinze jours ou trois semaines que je n'ai rien à faire. Je n'ai pas de mari, mais je suis forcée de vivre avec un homme pour nourrir mon enfant. Le père de l'cofant est un ouvrier des docks. Il m*aide quand il peut, mais des fois il n'est employé que deux ou trois jours par semaine, et d'autres fois pas du tout. Je peux jurer religieusement, en présence de mon Créateur, que je suis avec lui seuleniept pour vivre et me sauver de faire pis. Il est quelquefois quinze jours, trois semaines, et même un mois sans ouvrage. La semaine dernière, nous avons été forcés d'aller à la maison de refuge. »
Quatrième ouvrière. — « Je suis bordeuse de souliers. Le salaire est si bas que je n'ai pu payer 1 shelling par semaine pour mon logement. C'est ce qui m'a jetée dans la rue. Il y avait trois semaines que je ne m'étais couchée daps un lit; une fois, avant Noël, j'ai passé quinze jours sur le pont de Londres. — Je gagne tantôt 1 sbellingi G pence, tantôt 2 shellings par semaine. »
Cinquième ouvrière. — « Voilà trois ans que j'ai recours à la prostitution. Je borde des souliers, mais je ne puis gagner ma vie à cela. — Si mon travail une donne du pain, il ne me donne pas d'habits; je n'ai pas d'autres ressources que la rue. Plusieurs fois j'ai été obligée d'aller au workhouse de Saint-Georges. Si je pouvais trouver un travail qui me fil vivre, je quitterais la rue de grand cœur. »
Sixième ouvrière, — « Je suis ouvrière en chemises ; j'en fais environ trois par jour à 2 pence 1/2 pièce, chacune d'elles ayant sept boutonnières. Pour cela, je me lève à six heures du matin, et je travaille jusqu'à minuit. Il faut que
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je founiisse le fil, de sorte que je n'ai pas plus de 2 shellings 6 pence à 2 shellings par semaine, et même 1 shelling 6 pence. Je suis obligée de vivre avec un jeune homme, parce que je ne pouvais me suf&re, mais depuis trois semaines il n'a plus d'ouvrage; il ne trouve pas un liard à gagner, pas un morceau à manger. Nous avons été quelquefois deux jours avec un morceau de pain sec et de l'eau. Je peux dire que personne ne chercha d'ouvrage avec plus d'ardeur que nous. »
Septième ouvrière, — « Je ne suis pas allée dans la rue depuis cinq mois que j'ai de l'ouvrage, mais j'y étais forcée auparavant. »
Huitième ouvrière. — « Pepuis quatre ans je fais des pantalons pour un magasin. Je vis avec un jeune homme qui voudrait m'épouser, mais nous n'avons pas le moyen de payer les bans du mariage ; tous mes habits sont en gage. »
Neuvième ouvrière. — « Je restai veuve avec deux enfants et sans ouvrage. Je fus obligée de me mettre avec le père d'un troisième enfant. Je pensais qu'avec le petit secours qu'il pourrait me donner j'arriverais à nourrir mes enfants. — Mais, après tout, je fus forcée par le besoin et la détresse de vendre tout ce que j'avais. Je fus obligée d'aller faire rjcs couches dans la maison de Wapping, — Le père vint à moi , me donna 5 shellings, et me dit que si je voulais prendre une chambre , il ferait tout ce qu'il pourrait pour moi. Je pris une chambre à i shelling 6 pence par semaine, et j'achetai une botte de paille. Tout ce que j'ai dessus et dessous moi ne vaut pas plus de 6 pence ; souvent je n'ai pas une bouchée à manger. Je songeais plus k mon petit garçon qu'à moi-même. Il est maintenant en prison pour avoir volé trois livres de charbon de terre, 11 ne les a prises que pour donner un morceau de pain et un peu de feu à sa mère. »
Dixième ouvrière. — a Je fus laissée orpheline, il y a dix ans. Je me mis à faire des chemises , mais je ne pouvais y gagner ma vie. Alors j'essayai de faire des pantalons, mais
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cela ne valait pas mieux. Je ne pus payer mon loyer, mon propriétaire me renvoya. Je ne savais où aller, quand je fus rencontrée par une personne qui me conduisit dans une mauvaise maison. Je menai cette vie jusqu'à ce que je devinsse enceinte d'un jeune homme qui, ensuite, m'abandonna sans ressources. Je restai quatorze jours et quatorze nuits sans voir un lit. Il gelait fort, et il tombait beaucoup de neige. J'étais danâ cet état, quand il plut au Dieu tout-puissant d'envoyer à mon secours la personne avec qui je vis maintenant. Nous nous marierions si nous pouvions, mais je ne gagne que 4 pence par jour, et lui ne gagne pas plus d'un shelling. — J'ai été obligée de recourir à la prostitution, mais je l'ai en horreur. La misère m'y a jetée. Si je pouvais vivre autrement, je serais bien heureuse d'abandonner cette abominable vie. »
Onzième ouvrière, — « Il y a dix ou onze ans, je restai veuve avec deux jeunes enfants et enceinte d'un troisième. Je faisais par jour trois à quatre chemises à 5 pence chacune, en travaillant sans relâche depuis cinq ou six heures du matin jusqu'à neuf ou dix heures du soir. Dès que je fus accouchée, je recommençai à travailler, mais mon enfant était malade, je ne pus gagner autant qu'avant. Bientôt on me rabattit le prix des chemises à 2 pence i/2, puis à 1 penny i/!2 (6 liards), et avec mon enfant malade, je ne gagnai que 4 pence ou 6 pence au plus. Pendant neuf semaines de suite, je vécus de pommes de terre et de sel, sans voir un morceau de pain, — car le pain était à 9 pence alors. — Ma santé et celle de mon enfant déclinèrent. — Je fus obligée de mettre en gage les draps de mon lit et les couvertures pour avoir 1 shelling. Enfin , il me fut impossible de payer mon loyer. Je devins si misérable que je fus contrainte d'aller chercher un ordre pour entrer au workhouse. — Je ne désirais pas y aller, mais j'avais besoin d'assistance, et je savais que je ne pourrais pas en obtenir sans faire cela. — Ah! je pensais que c'était une cruelle affliction que d'avoir mes enfants enlevés de mon sein ; nous
ne nous étions jamais séparés auparavant. Je ne peux m'empêcher de me souvenir de ce que je sentais alors , comme une mère qui a toujours aimé ses enfants. Je pensais que plutôt que de me séparer d'eux , je préférerais mourir. Je voulus d*abord m'adresser à la paroisse, — je n'oublierai jamais le jour où je fis cela. — On me dit d'y aller et que j'aurais un pain , — en demandant. J'y allai , mon cœur était plein de la pensée de rapporter un pain à mes enfants affamés. — Mais je fus rebutée. — Quand je vis donner le pain aux autres, j'aurais été si heureuse de pouvoir en porter les miettes à mes pauvres enfants. Je n'oublierai jamais non plus ce samedi soir où , cheminant le long de Graven-lane vers le workhouse, je réunissais toutes mes forces pour avoir le courage de frapper h la porte. — Oh ! c'est impossible de dire ce que je ressentis en la franchissant. Les enfants pensaient peu que nous allions être sitôt séparés ; — l'aîné avait sept ans, le second trois, et le petit était dans mes bras. Les enfants furent pris et enlevés. — Ah ! Dieu du ciel ! ce que je sentis, la langue ne peut le dire. » — Ici, les émotions de la pauvre femme l'accablèrent , et les sanglots l'empêchèrent de continuer. — Enfin elle se calma et recommença ainsi :
« — J'espérais pouvoir sortir du workhouse et reprendre mes enfants au bout d'une semaine ou deux , mais mon affaire ne s'arrangeait pas si vite. Mon petit attrapa la rougeole. Elle rentra en dedans et marcha vite. J'appris qu'il était très-mal. Je demandai permission de le voir. La maîtresse , qui était bonne , me l'accorda. Je trouvai l'enfant très-mal, et le petit, qui était dans mes bras, déclinait aussi chaque jour. Je ne peux vous exprimer ce que j'éprouvais. Je pensais : Oh ! si je pouvais seulement sortir et avoir mes enfants avec moi , combien je serais moins malheureuse ! Mais mon enfant mourut, tandis que l'autre, le plus jeune , était mourant. — Je brûlais tellement de sortir , que je ne voulus pas attendre que mon enfant fût enterré. Je deman-
dai que Taseistance me fut donnée hors du workbouse. Ils y consentirent. On m'aceorda un shelling par semaine, et deux pains. J'allai , avec le coeur déchiré , voir le corps de mon enfant mort : « Chère créature , lui dis-je , je ne puis c rester avec toi jusqu'au moment ou tu seras emporté, parce « que j'en ai un autre qui est près de mourir, mais je reTÎenc drai mercredi pour te voir mettre en terre. » Eh bien, je trouvai mon pauvre garçon comme un vrai squelette, comme une ombre de ce qu'il avait été. J'étais écrasée et je pensais : En voilà un de mort, et l'autre près de mourir! — Avant d'aller à ma chambre dans Whitechapel, j'entrai ehez un médecin, mais il me dit que l'enfant était déjà trop bas, qu'il avait besoin, non de médecine, mais de nourriture, et qu'il était en consomption. Je l'emportai dans ma chambre , et je me dis : Un shelling par semaine et dcun pains ne nous soutiendront pas. — Je travaillais nuit et jour sans dormir ; — à la fin, je trouvais impossible d'aller davantage, quand un homme logeant dans la maison et désirant avoir une compagne me fit des offres. Je pensai qu'il valait mieux les accepter que de faire pis. Bientôt après il plut à Dieu de me prendre mon autre enfant, — mais j'étais encore enceinte. Je dis à rhomme qu'il fallait nous séparer, car je n'avais vu que la famine avec lui. Mon temps arrivait, et il plut au Seigneur de me délivrer de deux jumeaux. Alors mes mains furent pleines de nouveau. Je les regardai , je sentis que je ne pouvais les nourrir tous deux, et je tombai en délire pendant des heures. Le docteur, un brave cœur d'homme , dit que bien des dames seraient heureuses d'avoir deux enfants comme ça. — u Dieu les bénisse, dis-je, mais je vendrai des t! allumettes avec eux, pour leur avoir un morceau de pain, n Avant d'être en état, je fus obligée de retomber. C'était l'hiver : j'essayai encore de la confection des chemises. Je ne ppuvais gagner 6 pence par jour. J'étais arriérée de 10 shellings pour mon loyer. — Mon logeur me menaçait de prendra mes bardes, si je ne payais pas. — Enfin, j'allai dans
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le$ rues avec des allnmcttes. C'était tin samedi soit*. J'atllai à Shorediteh , pensant que je n'y serais pas connue, le me plaçai eii face de i'ég)ise, devant un grand magasin de porcelaines, le recueillis quelques shellings. le me dis que c'était assez pour ferffieï* la gueule du lion. Le samedi sui* vant, j'allai de nouveau le soir k Shoreditch, avec l'espoir d'être aussi heureuse que là première fois, mais en baissant la tète, de peur que quelque passant ne riie reconnût, le n'étais pas Ut depuis longtemps, lorsque survînt une amie de ma jeunesse , qui me regarda attentivement. — « Bonté du ciel, « s'écrîa-t-elle, est-ce vous, Suzanne? Qui vous a conduite « là? — Oh ! Mary-Ann,lui dis-je, ne m'interrogez pas, car je «t ne puis vous répondre. C'est la faim qui m'a conduite là. » — Elle m'offrit i shelling , que je refusai d'abord de prendre, car c'était ufifê pauvre femme j elle aussi , mais elle me força d'accepter j et me dit qu'elle aurait désiré pouvoir faire davantage. — Enfin, les cris dé mes pauvres enfants me fiaisaient mendiante : un samedi soir, bien froid, où il avait neigé, je reçus seiïlement 9 pence. Alors je résolus dé ne plus sortir, le consentis donc, comme l'homme me désirait, à vivre de nouveau avec lui. — Mais il gagnait très-peu ; et moi j'avais seulement 2 pence pour ce qui m'était payé 3 pence i/â auparavant, et 5 farthings pour ce qui était payé i penny 4/2.
u Poussée par la plus horrible détresse, je résolus de me tuer avec mes enfants, lé fermai la porte dans l'intention de prendre leur vie d'abord et puis la mienne , mais Dieu toucha ma conscience, et je n'en eus pas la force, le tombai à genoux près de mon lit , et je priai Dieu de retenir ma main, le me relevai avec un cœur reconnaissant^ déterminée à avoir confiance en la Providence. Mais je devais i 2 shellings à mon logeur , et il me menaçait de saisir mes effets. Il devait lui-même 12 livres de loyer. Aussi, lorsque le eommissàtire-priseur prit ses effets , il prit les miens . le fus inise dans la rue là veille du jour de l'an , — il y a cinq
ans de cela. — J'étais enceinte, avec mon petit garçon et ma petite fille à côté de moi. — Vous dire combien j'ai traversé d'atroces épreuves jusqu'à présent , ce serait trop long. — Ce que je puis vous affirmer devant Dieu , c'est que j'ai toujours eu horreur du péché dans lequel je vivais. Les trois quarts des jeunes femmes de Londres qui travaillent à la confection sont obligées de recourir à la prostitution particulière ou publique pour pouvoir vivre. Dieu bénisse les gentlemen qui ont entrepris cette Enquête pour venir au secours des infortunés ! Malheureusement les bons ne sont pas toujours les puissants, et les puissants ne sont pas toujours les bons, »
Douzième ouvrière, — « Je vivais avec le père de cet enfant. 11 m'abandonna deux mois avant mes couches. Je n'avais pas de maison où aller, quand une vieille dame me prit chez elle et me donna à manger jusqu'au moment où il fallut prendre le lit. Je la laissai pour entrer au workhouse. — Lorsque je fus mise dans la rue , c'était un jour de grande tempête, avec le tonnerre et les éclairs, la pluie et la grêle. La vieille dame ne voulut pas me laisser accoucher dans sa maison, de peur de contrarier la paroisse. J'accouchai dans la rue. Une vieille femme apporta une couverture, et retendit sur moi et l'enfant. On me porta au workhouse de Saint- Georges. — Je ne fais rien maintenant pour gagner ma vie, parce que je n'ai pas d'endroit où aller, ni d'amis à qui demander un certificat. — Cet enfant est né il y a deux mois environ. Je vivais avec un homme alors , mais nous n'étions pas mariés. J'allai avec lui, parce que je ne pouvais pas avoir d'emploi, et je pensais qu'il valait mieux faire cela que de faire pis encore. >»
Treizième ouvrière» — « J'ai cet enfant à la mamelle, et cette petite fille. J'ai vécu avec un jeune homme huit ou neuf ans. 11 n'est pas en son pouvoir de me faire sa femme, parce qu'il n'en a pas les moyens. Je l'ai laissé à différentes fois, par maladie et détresse, pour aller au workhouse.
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La dernière fois que j'y allai , ils voulurent rae prendre ma fille et l'envoyer à Tooting ainsi qu'une autre que j'avais encore au sein et que j'ai enterrée depuis. La pensée de me voir enlever mes enfants était plus que je pouvais porter. Je pensais que j'aimerais mieux mourir de faim. Je devins encore enceinte, e^e perdis mon second enfant. Nous étions si pauvres, que nous fûmes forcés de vendre tout ce que nous avions pour acheter à manger. Plusieurs fois, j'allai au workhouse, mais ils ne voulurent pas me donner un morceau de pain pour les enfants. Je ne voulais pas y rentrer. Je préférais faire tout auparavant. Je travaille à la confection. Je fais des habits pour lesquels je ^agnc 6 pence par pièce, et il me faut deux jours et demi pour en faire une. Les pantalons , 3 pence la pièce , et il faut qu'ils soient cousus avec double fi] et garnis. J'en ai fait quelques-uns à 1 penny la pièce. J'ai à peine un lit pour nous coucher, et quelque chose pour nous couvrir. Nous avons été deux jours et demi toute la famille y enfants et tous, pleurant pour une bouchée de pain. Je sais que c'est un crime de vivre comme je vis , mais j'y ai été forcée. Je ne croyais pas pouvoir venir ici. Je m'attendais à être arrêtée par la marchandeuse ; je crois qu'elle me fera arrêter demain pour avoir mis mon ouvrage en gage. (Ici, elle fondit en larmes, puis elle continua ainsi) : Je ne sais que faire , mes pauvres enfants chéris me seront enlevés , et je suis presque paralysée. Je n'avais rien pris de toute la journée; on m'a donné en bas une tasse de thé. v ~ Ici, la pauvre femme s'assit en fondant, de nouveau, en larmes.
Quatorzième ouvrière, — « Je suis restée, pendant six semaines, sans coucher dans un lit. Mon enfant et moi, nous passâmes tout ce temps dans la rue. Ma mère mourut. — Le jury d'enquête rendit un verdict, déclarant qu'elle était morte de besoin. J'étais sans asile et enceinte. Je travaillai pendant deux mois, après mes couches ; puis je courus les rues, pendant six semaines, avec mon enfant dans les bras.
Enfin, j'allai à Wappîng*Union. Mon enfant me fut ealeyë et alors (fondant en larmes] il fut iné. Je yeux dire qu'on me Fenleva, et quand je le revis ce n'était plus qu'une ombre. Je préférai sortir et l'emmener mourant comme il était, avec mon autre enfant. Nous errâmes dans les rues, pendant trois jours et trois nuits. Alors je retournai au workhouse. Mon pauvre enfant mourut onze jours après notre entrée. Je voulus sortir de nouveau pour essayer encore de gagner ma vie, mais c'était impossible, car je n'avais ni asile, ni amis, ni moyens d'obtenir de l'ouvrage. Je rentrai encore au workhouse, et le bon Dieu me fit la grâce d'appeler à lui mon second enfant. »
— Après ces diverses dépositions, l'assemblée tout entière reconnut qu'il fallait travailler sans relâche jusqu'à minuit ou une heure du matin, pour gagner de iS à 48 sous par jour, quand l'ouvrage donnait, — qu'en prenant toute l'année, la moyenne du salaire était d'un shelling 6 pence (37 sous) par semaine.
Elle déclara unanimement qu'il y a, chaque année, plusieurs mois sans travail, mais les avis se trouvèrent partagés sur la durée du chômage ; — selon les unes, il était de quatre mois ; selon les autres, do six mois.
— A cette question : < Combien d'ouvrières ont de la viande à leur dîner? » l'assemblée entière répondit par un immense éclat de rire.
Même réponse à cette question :« Combien d'ouvrières ont été obligées de mettre leurs effets en gage? n — Cette triste ressource était familière à toutes ces pauvres femmes.
Les unes avaient été forcées d'aller au workhouse ; d'autres, de rester sans manger pendant unjoufy un jour et demi et même deux jours.
Enfin, l'assemblée déclara à l'unanimité que, pour ne pas mourir de faim, les ouvrières étaient fatalement eondam* nées à recourir à la prostitution.
— Rien, du reste, ne peint mieux l'existence maudite de
CCS infortunées, que cette complainte, pleine de douleurs et de poésie, dont j'ai entendu, parfois, le lamentable refrain :
Couverte de haillons sordides, Une femme aux doigts rompus, usés, Aux paupières alourdies, rougies.
Tire son aiguille et son fil.
Elle coud ! Elle coud ! Elle coud !
En proie à la misère, à la faim,
D'une voix brisée par la souffrance, De la chemise elle chante la complainte.
Travailler ! Travailler ! Travailler !
Des que le coq commence à (Ganter,
Travailler! Travailler! Travailler!
Jusqu'à ce que les étoiles commencent à briller! Oh ! si des enfants du Christ ce labeur est le lot,
N'est-ce pas être esclave
Sur la terre musulmane Où la femme n'a pas d'âme à sauver?
Travailler! Travailler! Travailler!
Jusqu'à ce que les yeux deviennent brûlants et troubles,
Travailler! Travailler! Travailler!
Jusqu'à ce que le vertige s'empare du cerveau ! Tailler, coudre et piquer, Piquer, coudre et tailler Jusqu'à ce que le sommeil m'abatte sur l'aiguille, Que toujours, toujours je tire, même en rêvant.
Hommes entourés de sœurs chéries, Hommes caressés par des mères, par des femmes aimées, Ce n'est pas de lin que vous êtes vêtus. Mais bien de la vie d'humaines créatures, En proie à la misère, à la faim, Qui, d'un double fil, Cousent, cousent, cousent A la fois une chemise et leur linceul.
Mais pourquoi parler de la mort ?
De ce fantôme, aux ossements hideux, Craindrais-je la terrible figure?
Oh ! non ! elle me ressemble tant !
Je lui ressemble tant Depuis que j'ai faim.
Mon Dieu ! le pain devriût-il être si cher Quand à si vil prix sont le sang et la chair?
Travailler ! Travailler ! Travailler !
Mon labeur est sans relâche.
Et quel est mon salaire?... Une poignée de paille, Une croûte de pain et des haillons, Ce toit effondre, ce nu pavé, Une table, — une chaise brisée, — Et cette muraille si triste, que je bénis mon ombro De s'y dessiner quelquefois.
Travailler! Travailler! Travailler!
De la cloche du matin à la cloche de la nuit,
Travailler! Travailler! Travailler!
Gomme les criminels travaillent pour le crime.
Tailler, coudre et piquer,
Piquer, coudre et tailler Jusqu'à ce que le cœur défaille^ que le cerveau s^cngourdisse
Que les doigts se roidissent.
Travailler! Travailler! Travailler!
Aux mornes lueurs de décembre, Travailler! Travailler! Travailler!
Quand du printemps le soleil brille.
Quand sous les toits L'hirondelle suspend son nid.
Et me montre ses ailes inondées de lumière, Comme pour me narguer, en prenant son essor.
Oh ! seulement respirer Thaleine Des primevères et des violettes ,
Avec le ciel sur ma tête
Et rherbe sous mes pieds !
Oh ! seulement pendant une heure
Sentir comme je sentais, Avant de connaître les tortures de la faim, Avant qu'une promenade ne me coûtât mon pain !
Oh ! rien qu'une heure !
Rien qu'un répit, si court qu'il soit : Non un doux loisir pour l'amour ou Tcspérance, Non ; seulement le temps de pleurer mes douleurs. Quelques larmes soulageraient mon cœur j Mais, dans leur cellule brûlante, Mes larmes doivent se sécher j Par chaque pleur mon aiguille serait arrêtée !