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(( Le commerce de la botterle et de la cordonnerie, dit Fauteur de FEnquéte, est plongé dans une détresse profonde. Il commande l'attention a plusieurs titres; d'abord , parmi tous les métiers proprement dits, il est en Angleterre celui qui occupe le plus de bras ; il peut être pris, conséquemment, comme le type de beaucoup d'autres industries; ensuite, les faits ont été précisés, avec une rare intelligence, par les ouvriers de cette profession, et certaines questions ont été posées si nettement, qu'elles s'élèvent à la hauteur d'un intérêt général et des problèmes sociaux les plus importants.
(( L'Angleterre ne compte pas moins de deux cent quatorze mille sept cent quatre-vingts individus occupés à la botterie et à la cordonnerie. La métropole, à elle seule, en renferme vingt-huit mille sept cent cinquante-quatre.
« Le salaire, au rapport du secrétaire de l'Union des cordonniers du West-cnd , resta stationnaire depuis 1812 jusqu'en 1830, époque à laquelle, après des contestations
qui durèrent six mois, une réduction frappa la façon des bottes et des souliers. En 4858, une sorte d'égalisation des salaires, payés par les fabricants de chaussures de qualité inférieure, fut tentée avec succès. Depuis ce temps, les choses sont restées, en général, dans le même état pour les magasins de premier et de second ordre, mais ceux de dernier ordre ont toujours été en diminuant le salaire de plus en plus, et le nombre de ces établissements n'a cessé de s'accroître chaque jour. »
La majorité des ouvriers cordonniers attribue, en grande partie, l'abaissement de leurs salaires à la diminution des droits sur les chaussures étrangères. — Aussi ne sont-ils rien moins que partisans du libre échange. Pour s'en convaincre, il suffit de lire l'extrait suivant d'un mémoire rédigé par l'association centrale des métiers métropolitains.
« Le seul but visible de ceux qui proposent le nouveau tarif, si aucun but peut être discerné au milieu du nuage d'obscurité qui l'enveloppe, est d'augmenter le revenu de la douane sur ces articles, en encourageant leur importation, par une réduction considérable de droits. La conséquence de cette mesure sera incontestablement un grand accroissement de revenu pour l'État, c'est-à-dire pour les riches, car lorsqu'une semblable réduction fut opérée en 1826, le revenu, dans le court espace de deux ans , s'éleva de 645 livres à 12,855 livres. Mais quelles ont été les conséquences de cet accroissement de revenu, en 1828, pour les ouvriers cordonniers? Des centaines et des milliers d'entre eux furent privés de leurs moyens de subsistance et furent réduits à un tel état de misère, que cent vingt allèrent dans le seul workhouse de la paroisse de Westminster, où, avant la réduction, il ne s'en trouvait que trois. Quelles seront maintenant les conséquences de la nouvelle réduction de droits que l'on propose? Le retour du dénûment et de la misère de 1828. .»
Ces craintes se sont réalisées. Les men's men, — ouvriers
qui font les chaussures d'hommes , — en souffrent autant que les women's men, — ouvriers qui font les chaussures de femmes, — qu'ils travaillent, les uns et les autres, soit pour les bons magasins , soit pour les magasins de confection. Mais on verra que cette misère et ce dénùment sont loin d'avoir pour unique cause la réduction des droits de douane.
« Afin que l'on puisse comparer, dit l'auteur de l'Enquête, la condition actuelle du bottier avec celle qu'il avait dans les beaux jours du mélier, nous allons consigner les paroles d'un ouvrier jadis employé par M. Hoby, et maintenant travaillant pour son propre compte.
« — J'entrai chez M. Hoby en 1815; mes camarades me dirent que je n'étais pas né assez tôt pour voir les bons temps; ce qu'il y a de sur, c'est que j'ai assez vécu pour voir les mauvais ; toujours est-il que je pouvais gagner et que je gagnais 1 50 livres (3,750 fr.) par an , c'est-à-dire à peu près 3 livres (75 fr.) par semaine. Et cela dura huit ans, après quoi le métier commença à se gâter. M. Hoby envoyait en Amérique les bottes de rebut, et, dans les temps de chômage, il nous faisait travailler à 7 shellings 2 pence la paire, pour les marchés américains. Jamais je n'ai chômé faute d'ouvrage, taiit qu'a duré le commerce d'exportation. Alors, j'avais 100 livres (2,500 fr.) dans les 4 pour 100, et de 40 à 50 livres (1,000 à 1,250 fr.) dans les banques d'épargne. Quelques ouvriers gagnaient encore plus que moi. C'était facile de mettre de côté de l'argent, dans ces jourslà. Hélas ! nous ne reverrons plus jamais cette époque ! »
Maintenant, laissons parler les ouvriers employés dans les meilleurs magasins; je mentionnerai plus tard les tristes récits des malheureux exploités par les maisons de confectinu.
« En 1837, dit un des hommes les plus intelligents du métier, délégué de la société du West-end, 17 shellings par semaine étaient la moyenne du salaire que gagnaient les ouvriers employés au meilleur travail par les maisons de premier ordre. Depuis cette époque, les salaires sont
tombés de 15 pour cent. En outre, l'ouvrage est plus rare maintenant qu'en 1838, à cause du grand nombre de bras. J'oserai dire qu'en prenant tous les ouvriers ensemble, le travail a diminué de 5 pour cent pour chacun de nous, de sorte que la moyenne du salaire, aujourd'hui, n'est pas déplus de ISshellings 6 pence par semaine. — 1812, c'est l'époque à laquelle les bottiers recevaient le plus haut salaire. Alors, la moyenne était de 55 shellings par semaine. Cette grande baisse de 55 shellings à 15 shellings 6 pence, qui s'est opérée depuis, est due moins h la diminution des prix de maind'œuvre qu'à l'augmentation du nombre d'ouvriers qui a rendu le travail plus rare pour chaque homme. — Jadis , mon ancien maître gagnait, en moyenne, 2 livres par semaine;— depuis des années, je suis sûr qu'il ne fait pas plus de 15 shellings. J'ai souvent entendu dire qu'autrefois trois hommes, chacun assisté de deux garçons, recevaient de leur maître 21 livres par semaine, ce qui leur donnait, par tête, 2 livres 8 shellings par semaine, ou 8 shellings par jour. Maintenant, non-seulement le salaire est moindre, mais encore l'ouvrage est plus rare. 11 y a plusieurs causes à cette grande réduction. Je mettrai en première ligne l'importation des chaussures étrangères, l'accroissement des chaussures fabriquées à NorthampLon, et enfin la concurrence des maîtres et celle des ouvriers eux-mêmes. Voici comment l'importation des marchandises françaises a influé sur notre salaire :
< Les bottes et les souliers fabriqués en France et introduits ici coûtent moins cher que les nôtres. Nous ne pouvons produire les chaussures à aussi bon marché que les Français, à cause de la différence des loyers et de la manière de vivre en France et en Angleterre. Je le sais, car j'ai moi-même habité quelque temps Boulogne. Là, mon loyer était moitié moins cher qu'ici, et la vie m£ coûtait infiniment moins. Mon salaire n'était que moitié de celui que j'ai maintenant, et cependant je vivais en France plus heureusement
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etplm eonfortabUmmt. Une autre raison eiieore qui permet aux Français ée produire k meilleur marclié, e'est qu'ils n*ont pas l'immense dette nationale qui nous écrase. Tout cela considéré, je maintiens qu'il est impossible à V ouvrier anglais de lutter contre l'ouvrier français. £n outre, il y a une vraie rage pour tout ce qui est français, de sorte qu'il n'y a plus le même travail pour nous. Les marchandises françaises, voilà la mode du jour. Pour dânontrer le tort que l'introduction des chaussures françaises à causé à l'ou- ^ier anglais, il suffit de mentionner ce fait que la réduction des droits a été immédiatement sudme de celle de nês salaires. £n 1842, le tarif de sir Robert Peel fit tomber nos salaires de ib pour cent. Depuis, Us ne se sont jamais relevés, et k travail est toujours allé en diminuant. D'un autre côté, les fabricants de Nortfaampton nous okA nui autant, pour ne pas dire plus. Us produisent enc<ire à meilleur marché que les Français, en opérant suivant le système manufacturier. La plus grande partie de leurs marchandises est fabriquée par déjeunes garçons, travaillant sous un maître. Aussi dit-on communément entre nous qu'à Northampton chaque enfant nuit avec un tablier de cuir. Les bottiers de Nor«thampton ont presque chassé les Français du marché. La plupart des prétendues bottes françaises qui se vendait à Londres sont faites à Northampton, car là on produit à meilleur compte, en employant un plus grand nombre d'enfants qu'en France. De plus, les loyers de Northampton eoiitent bi^i moins cher qu'ici. £n fait, ce sont les loyers de Londres qui rongent le peuple. Mais le plus grand mal, c'est la concurrence entre les maîtres. A quelques respectabies exceptions près, chacun essaye de vendre meilleur m«rehé que son voisin. Pour arriver à ce but, les maitres ont deux moyens : diminuer leurspropres profits, et réduire le salaire de Touvrier. Or, vous pouvez bien penser que notre salaire est toujours la première corde qu'Us attaqa;ent,
u La concurrence des maitres est une des principales
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causes de la coseuireiK^e entre les ouvriers. Le trataii élanl moins rétribué, l'ouvrier est obligé de produire davantage pour pouvoir vivre. S'il produit moitié plus qu'ctutrefois^ n'en ressort-il pas qu'il y a moins d'ouvrage pour les autres? — De là, rédudion de salaire, et plus grand nombre de bras san$ emploi. Puis, afin de gagner le nécessaire^ l'ou-> vrier se fait aider par sa fenmie, et souvent par deux ou trois garçons. Alors il trouve qu'il peut produire davantage et à moindre prix que les autres. Là-dessus, pour occupa tous ses enfants, il offre aux maîtres de travailler au-dessous du cours. Voilà comment procède la concurrence, comment le métier court tous les jours à sa ruine, aussi vite que possible. Il finira par y arriver, soyez-en sûr. Souv«it, je reste éveillé dans mon lit, et je pense à nos maux, mais je ne puis trouver le remède. Je vous le dis, monsieiu*, bientôt on verra régner à Londres le système qui règne à Northampton. Bientôt l'owvrier sera chassé du marché par ses propres enfants ou forcé de tomber au toMx de leur salaire. Si nous sommes obligés de faire travailler nos enfants prématurém^nty ils ne peuvent recevoir aucune éducation, et leur esprit et leur corps s'étiolent et se rabougrissent. A coup sur, cela démoralisera la nouvelle génération. Pour ma part, comme chaque jour le métier tombe de plus en plus, je ne puis songer à y mettre mes enfants, et cependant, ce qise je ferai d'eux, je ne lésais vraiment pas. Mon salaire est si maigre maintenant, mon revenu est si réduit, que je n'aurais pas le moyen de les mettre en apprentissage dans un auU*e métier. En 4845, 46 et 47, j'étais en bien meilleure situation qu'aujourd'hui. Alors je pouvais lire les journaux* Cela ne m'est plus possible, £n 1845 et 1846, je vivais mieux. I>^uis que les vivres sont devenus bon marché, notre bien-être a plutôt diminué qu'augmenté, à cause de la baisse du salaire et de la rareté de l'ouvrage. Si les choses continuent à aller ainsi, nous n'avons d'autre perspective que le workhouse. Mais notre intention est d'aller dans uq
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club cet hiver, et de rassembler des fonds pour éiuigrer en Amérique, à moins que le commerce ne s'améliore grandement, ce qui n'est guère probable. »
Un bottier de première classe s'exprima ainsi : (( Les meilleurs ouvriers sont souvent forcés de chômer. Je crains que le salaire ne tombe encore plus bas. Beai}coup de membres de l'aristocratie font venir leurs chaussures de Paris ou se fournissent à Londres chez un bottier français. Or, chaque paire de bottes venant de Paris enlève deux ou trois jours de travail à un ouvrier de Londres. C'est ainsi que se produit la surabondance de bras. Alors les maîtres peuvent dicter leurs conditions, et il faut que les ouvriers les acceptent ou restent sans (mvrage. Tous les maîtres nous disent que le rappel de la loi sur les céréales nous permet de vivre à meilleur marché, et là^dessus de réduire notre salaire. Ainsi, soit à cause du bon marché des vivres, soit k cause de la concurrence à soutenir contre les produits français, soit pour toute autre cause, tôt ou tard ils trouvent toujours à baisser leurs prix . Les salaires tombent aussi vite que le prix des vivres; où s'arrêtera cette fatale tendance? C'est ce que je ne saurais imaginer. »
« J'ai soixante-neuf ans, dit un autre bottier, et je suis dans le métier depuis Tàge de quatorze ans. — La moyenne de mon salaire est de 14 à 1 5 shellings par semaine. Je gagne les meilleurs prix payés à Londres. 11 n'y a pas une maison qui donne plus que mon maître. A ce travail-là, pour gagner sa vie et celle de sa famille, il faut passer de rudes heures pendant six jours. Oh ciel! oui! Je me souviens d'un temps où le métier était bien meilleur. Alors, j'étais employé neuf mois, neuf mois pleins et avec un plus haut salaire. Le grand nombre de boutiques françaises qu'il y a à Londres a été cause de la baisse. C'est mon avis et celui des autres ouvriers et des maîtres. Tout ce qui est français est à la mode, obtient la vogue. Il y a quarante ans, je pouvais gagner â livres (50 fr.) par semaine, pendant neuf mois de
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l'année. Mais presque imméàmtement après la paix , le métier commença à décliner. Avant cela, cependant, nous avions déjà perdu la plus grande partie des commandes des Indes orientales et occidentales. Des spéculateurs ayant établi de larges fabriques à Madras et dans d'autres endroits de l'Inde,
t le commerce d'exportation fut perdu pour l'ouvrier. Un grand nombre d'entre nous restèrent alors sans travail. Les Français ne nous nuisent plus autant qu'autrefois. Le mal est fait maintenant. Je pense que la réduction de notre salaire est due principalement à la surabondance de bras : c'est là réellement la cause de la baisse ; car, lorsque les bras sont rares, la commande abondante, le salaire est toujours élevé. En 1798, le salaire monta, partie à cause de la diminution de bras occasionnée par la guerre, partie à cause des commandes de l'étranger, qui étaient bien plus nombreuses qu'à présent. Le salaire continua à s'élever jusqu'en 1812. Un homme pouvait gagner 50 shellings par semaine en 1798, et 2 livres en 1812. Malgré la cherté des denrées, un honme pouvait vivre alors bien mieux que maintenant. Si les vivres devaient redevenir chers, je suis certain que notre salaire n'augmenterait pas de 6 pence, La concurrence des maîtres a bien aussi contribué à la baisse. La surabondance de bras est due à l'accroissement de la population. Chaque paire de pieds qui vient au monde a certainement besoin d'une paire de souliers; mais, par malheur, à la manière dont la société est actuellement constituée, tous les pieds ne peuvent avoir de chaussures. Les pauvres, vous le savez, multiplient bien plus que les riches, n
« Voilà quatorze ou quinze ans , ajoute un autre bottier, que je prends mon pain chez le même boulanger, et jamais je n'ai pu arriver à ne lui rien devoir. L'hiver est si long et la saison si courte! Quant à mes habits. Dieu me bénisse! voilà six ou sept ans que je n'ai pu en acheter un ; pendant le même temps, ma femme n'a pu s'acheter une robe. Avec notre salaire actuel, c'est impossible. Si ce n'était un de mes