‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 3)Chapitre 7 sur 61 · SI · texte numérisé non relu

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eoasTfis qui est en place, nous n'aurions rien à nous mettre sur le dos, tout en travaillant au prix le phis élevé, et pour un des meilleurs magasins. Notre salaire a toujours été en baissant depuis 1830. Avant cette époque, ma femme pouvait s'occuper de son ménage. Il m'était facile, avec mon propre travail, de la faire vivre à Taise, elle et la famille. Je pouvais alors payer les dettes de l'hiver avec le travail de l'été. Mais, à partir de la réduction , je n'ai jamais pu m'en tirer. Depuis cette époque, ma femme et ma fille ont été obligées de travailler a border des souliers. Eh bien, avec leur aide, avec leurs salaires réunis au mien, je gagne moins qu'mdrefois avec mon seul travail. Je connais au moins cinquante ouvriers dont les familles ont été forcées de se mettre au métier pour ne pas mourir de faim, tandis qu'avant la réduction, l'homme seul suffisait pour soutenir honorablement sa famille. En 181 i , mon oncle et moi, nous gagnions ordinairement ensemble de 6 à 7 livres par semaine, en travaillant seulement des heures raisonnables ; maintenant, dans le fort de la saison, tout ce que je peux faire, c'est de gagner 27 shellings par semaine en travaillant de façon à me tuer. La moyenne de mon salaire n'arrive pas à 14 shellings, et vers 1815 elle était de 2 livres (50 fr.) au moins par semaine, tout le long de Fannée. Certes, mon bien-être ne s*est point accru à mesure que le prix des vivres a diminué. De 1 81 1 à 1 81 5, lepain était très-cher, 1 shelling 1 0 pence 1/2 les quatre livres, et cependant je puis dire que j'étais alors bien plus heureux qu'à présent. Alors, j'avais tous les jours de la viande à mon dîner, et maintenant bien des jours se passent sans que j'en aperçoive une bouchée. Si les vivres n'étaient pas aujourd'hui à aussi bon marché, nous senons absolument réduits à mourir de faim, quoique les maîtres s'appuient sur ce bon marché pour diminuer encore notre salaire. Ce que nous deviendrons avant peu, je ne le sais. Souvent, je me fais cette question à moi-même, et la seule r^onse que je puisse trouver, c'est : fc workhouse. Telle est

Tunique perspective pour nous, si les choses continuent à aller comme elles ont étë pendant ces vingt dernières années. Depuis cinq ans, surtout, elles vont pis que jamais. »

Les ouvriers qui font les chaussures de femmes ont vu tomber leur salaire comme les bottiers, mais ils attribuent la baisse qui les a frappés, principalement à la surabondance de bras, produite par l'emploi des enfants.

Les nombreux témoignages recueillis sur ce point par l'auteur de l'Enquête métropolitaine s'accordent tous avec la déclaration suivante qui les résume de la manière la plus complète :

«( Le plus grand de tous les maux qui affligent le métier, dit un ouvrier, c'est le système des maîtres en chambre, qui consiste à employer des enfants et des femmes pour 7^om faire concurrence. C'est là la principale cause de la surabon* dance de bras et par conséquent de la baisse du salaire. Voici comment les choses se passent : l'ouvrier gagne un si maigre salaire qu'il ne peut vivre par son propre travail. Alors il a recours à des apprentis qu'il va chercher dans les workhouses de l'East-end de Londres. Quand il en a un ou deux, il commence généralement à couper pour lui-même, c'est-à-dire à travailler comme petit fabricant et à vendre aux magasins, aux marchands en détail et même aux particuliers. A mesure que son ouvrage augmente, il prend un plus grand nombre d'apprentis et emploie des fdles et des femmes, et n'importe quels bras, au meilleur marché possible. S'il prend un homme, celui-ci est bientôt forcé de s'adjoindre un enfant, et ainsi, peu à peu, le nombre de bras s'accroit indéfiniment, car ces en£ints, aussitôt qu'ils ont fini leur apprentissage, adoptent le système qu'ils ont vu pratiquer et s'adjoignent d'autres enfants. »

Des diverses dépositions que l'on vient de lire, il ressort que les ouvriers bottiers et cordonniers, employés par les maisons de premier ordre, attribuent la diminution du travail et du salaire à quatre causes distinctes, savoir : 1° la

surabondance de bras et par conséquent la concurrence entre les ouvriers ; 2^ la concurrence entre les maîtres sous la pression du capital ; S'' comme résultat de cette double concurrence, l'introduction sur le marché des femmes et des enfants, qui travaillent autant que les hommes et coûtent moins ; 4° la concurrence de la France qui peut produire k meilleur compte.

Quant aux ouvriers qui travaillent pour les marchandeurs , toutes leurs dépositions prouvent que l'abaissement de leur salaire est maintenu par les mêmes moyens d'iniquité qui rendent les tailleurs si misérables. J'épargnerai au lecteur le récit de douleurs aussi poignantes que celles des slop-workers, qu'il connaît déjà. 11 faut noter toutefois que la détresse des bottiers-confectionneurs n'est pas due à l'importation de marchandises françaises. Elle n'a point d'autre cause que l'insatiable rapacité du boutiquier capitaliste qui les exploite.

Le marchandage déguisé sous un autre nom, l'emploi des enfants, des pauvres travaillant dans les maisons de charité, et même des condamnés, tout est mis en œuvre pour obtenir la marchandise à un prix inférieur à celui qu'il faudrait payer à l'ouvrier habile, honnête et indépendant.

« — Que nous importe, disait un maître à l'un des ouvriers interrogés par l'auteur de l'Enquête, que nous importe que le travail soit fait par des enfants, par des femmes et par des voleurs? Qu'il soit bon marché, voilà la grande affaire! »

Faut-il s'étonner maintenant de trouver à cette partie de l'Enquête cette exclamation d'un ouvrier : « Périsse ce pays d'Angleterre qui nous refuse la seule chose que nous lui demandions : du travail ! >*

De tous les ports marchands d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, aucun ne peut disputer à Londres le premier rang. Liverpool, Bristol, Hull, Newcastle, Plymouth,Leith, Glasgow, Greenock, Cork, Belfast, Dublin, sont loin d'égaler son importance. — Sur 59,000 navires qui, en 1847, entrèrent dans les différents ports des îles Britanniques, 9,405 vinrent payer tribut à la Tamise. En un mot^ le quart du commerce maritime du royaume appartient à Londres. — Ceci soit dit pour que l'on ne s'étonne pas de rencontrer la marine au nombre des sujets traités par l'Enquête métropolitaine.

Les hommes d'État, les historiens, les économistes s'accordent pour reconnaître que les éléments les plus essentiels d'une puissance maritime résident dans l'étendue et la qualité du service marchand. N'est-ce pas lui, en effet, qui fournit les équipages de guerre et répare les pertes causées par les combats et les tempêtes? — L'étude de la condition des hommes de la marine marchande offre donc

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un double et puissant intérêt. Mais pour que l'on puisse saisir Timmense portée des faits révélés par TEnquéte, disons d'abord en quoi consistent aujourd'hui les forces navales de l'Angleterre, et ensuite quelle est la situation actuelle des propriétaires et des constructeurs de navires.

Le i" janvier 4848, l'Angleterre possédait 252 bâtiments de guerre, vaisseaux de ligne, sloops, bricks, cutters, schooners, yachts, gardes-côtes, paquebots-poste, etc., montés par 25,000 marins.

A la même époque, la marine marchande comptait 33,672 navires manœuvres par 236,069 hommes.

Telles sont, d'après les rapports officiels, les forces et les ressources sur le maintien et Taccroissement desquelles reposent la puissance et la richesse de l'Angleterre.

Quant à la situation présente des propriétaires et des constructeurs de navires, les extraits suivants d'une enquête publiée par VEdinburgh Magazine suffiront pour en donner une idée exacte et fidèle :

Aberdben, 2 février 1850. C'est en vain que Ton essayerait de Cacher le misérable état des affaires maritimes dans notre port ; autour de nous, tout présente l'aspect le plus morne et le plus décourageant. Nos docks sont pleins de navires de toute classe et de toute dimension, et poureax, rien à faire. Les frets offerts (et ils sont très-rares] sont loin d'atteindre un taux rémunérateur. — Nos constructeurs, malgré leur juste et grande réputation, ne reçoivent point de commandes. — En l'absence d'ordres, ils ont construit par spéculation quelques navires, superbes spécimens d'architecture navale, mais aucun acheteur ne se montre ; nous avons quarante-cinq navires désannës, ehiffi^ jusqu'à ce jour inconnu dans notre port.

Boston, 26 janvier 1850. Notre maitre de port, qui a plus de quarante ans de service, dit qu'il n'a jamais vu les affaires maritimes aussi tristes qu'à présent. Il croit fermement que notre avenir est désespérant.

CAEANARveN, 29 janvier 1850. Les navires de ce port sont dass la condition la plus déplorable. Les frets sont très^difficiles à obtenir, et quand on en trouve, c'est à un tauxruineusement bas. Les patrons de nos cabotiers sont payés sur les bénéfices réalisés par les navires qu'ils commandent ; or, leurs émoluments ont tellement diminué, que plusieurs d'entre eux ont abandonné le commandement et se sont faits matelots, afin d'avoir un meilleur salaire ! — La construction des navires est presque morte ici ; personne ne veut plus aventurer d'argent dans les cabotiers, tant les frets sont bas, tant l'avenir est sombre.

Cork, 29 janvier 1850. Le salaire de nos patrons de navires a été réduit d'un tiers. Autrefois, nous avions généralement six ou huit navires sur le chantier; aujourd'hui nous D'en avons qu'un seul. Lts patrons ont été obligés d'accepter la réduction pour ne point laisser leurs familles sans pain. Ceux qui avaient eu le bonheur d'économiser quelque argent se sont mis marchands tailleurs , cordiers , pilotescôtiers, etc.

Droghedâ, 1®' février 1850. Ici, il n'y a point de navires en construction^ — et cependant nous avons un bon chantier. Il n'y en a point en réparation, et cependant nous avons une excellente cale, et cependant nous avons quatre ou cinq navires désarmés, mais leurs propriétaires ne veulent pas les réparer. Ils les vendraient volontiers, mais impossible de trouver un acheteur. Du reste, si ce n'était pour donner de l'emploi aux patrons et aux équipages^ tous nos navires désarmeraient, je crois, car ils ne gagnent pas 1 shelling. C'est ma profonde conviction que, dans sept ans, la moitié de nos navires disparaîtra. Ce qui était autrefois une pépinière pour notre marine de guerre n'existera plus avant peu de temps ; en effet, le cabotage aura presque entièrement cessé.

Quant à nos marins, tous les jours ils se promènent sur nos quais, cheixhant de l'emploi sans pouvoir en trouver,

tu DE LA DÉCADENCE

par suite do la complète annihilation de notre commerce. Aussi, eux et leurs familles sont-ils dans la plus misérable condition.

LivERPOOL, 29 janvier 4850. Le commerce maritime est excessivement malade ici. Les frets ne sont rien moins que rémunérateurs : ils sont, en moyenne, au moins de i& pour cent plus bas que l'année dernière.

Maryport, ^9 janvier 1850. Le Gumberland est renommé, depuis longtemps, pour ses navires qui sont connus et appréciés des marchands de tous les pays du globe ; mais je suis désolé d'être obligé de dire qu'à présent, les constructeurs de Maryport, de Workington et de Whitehaven n'ont absolument aucune commande.

Plymouth, ^février 4850. Les affaires maritimes de ce port sont dans l'état le plus déplorable. Beaucoup de navires sont désarmés, et par conséquent leurs équipages se trouvent sans emploi, et nos quais sont entièrement désertés par la marine.

Des net«/* chantiers de notre port, un seul a un navire en construction. Beaucoup de patrons et de marins sans emploi errent sur nos quais. Il est vrai qu'on nous dit qu'aujourd'hui on peut avoir pour 40 pence ce qui coûtait le double autrefois ; mais de quoi sert ce bon marché à l'ouvrier qui ne trouve pas un penny d gagner?

RuNcoRN, i" février 1850. Les frets sont au moins de 25 pour 100 plus bas que dans les années 1845, 1846 et 1847. La construction des navires est à peu près abandonnée. Personne n'ose y aventurer ses capitaux, car il n'y a pas à compter sur le plus léger retour (1).

« Nous nous abstenons , dit l'auteur de la Revue, de relater ici une foule d'autres documents , constatant les mêmes faits à Aldborough, à Bude, à Dundalkw, à Kinsall, à Maldo, à Padstow, à Pwllheli, à Strangford, à Sunderland,

(1) Une table, publiée par MM. Lindsay et compagaie, montre que,

h Topquay,à Westport, à Woodbridge. De tom les ports qui environnent les îles Britanniques^ s'élève le tnême cri de dé^ tresse et de désespoir, »

Maintenant , voyons si les marins sont dans un état plus prospère que les navires, et si l'Angleterre a plus à attendre de ses matelots que de ses armateurs.

La marine marchande anglaise se divise en marine des côtes et marine commerçant avec l'étranger. Cette dernière, à son tour, forme diverses branches distinctes et comprend des navires dont la construction, le tonnage et la dénomination varient, suivant les pays avec lesquels ils trafiquent.

Les principaux navires qui sortent du port de Londres sont ceux de l'Australie, des Indes orientales et de la Chine, des Indes occidentales, de la baie de Honduras, de la Baltique et de l'Amérique du nord, de l'Amérique du sud, du Brésil, de la baie d'Hudson, des États-Unis, de la Méditerranée, du Portugal et de FEspagne, de l'Afrique, du cap de Bonne-Espérance, de la baie d'Algoa , de la mer du Sud et du Groenland.

Les dépositions de marins ayant appartenu à ces différents services ont été recueillies par l'auteur de l'Enquête

depuis quatre ans, les frets ont subi une baisse de 35 à 50 pour cent. Nous citerons les exemples suivants :

sb. d. sh. d.

Les frets de Singapore sont tombés de i 05 0 à 60 0

Calcutta 117 6 . 77 6

HouK-Kong 105 0 . 55 0

Bombay 95 0 . 60 0

Ceylan 95 0 . 70 0

Maurice 84 0 . 60 0

Callao 95 0 . 63 0

Havane 85 0 . 47 6

Odessa 95 0 . 42 6

Alexandrie 12 0 . 5 6

Cronstadt 32 6 . 19 0

Québec 47 6 . 32 0

%ê» DE LA DÉCADENCE

avec un soin tout partienlier. Je ne mêlerai aucune réflexion aux extraits que je vais en donner. Les faits concluront d'eux-mêmes.

PoHTUGAL. — « Je nayigue depuis treize ans. Je reviens d'Oporto. J'avais 2 livres 10 shellings comme matelot de première classe. Je ne trouve pas cela suffisant, mais le salaire est maintenant très-bas à Douvres. Il devrait être de â livr^ 15 shellings au moins, sur les navires qui trafiquent avec le Portugal. Dans les petits voyages, le matelot n'est pas toujours employé; on peut ccmipter qu'il a, chaque année, quatre mois de chômage. De plus, nous devons payer 1 shelling par mois pour le Seamen's fund, d'où nous ne voyons jamais rien nous revenir. Je ne sais où cela va. — Mon dernier capitaine était bon marin , mais j'en connais beaucoup à qui on ne devrait pas vraiment confier la vie des hommes. Les mauvais traitements, la mauvaise nourriture et le mauvais salaire soi^ les causes de la désertion. £n vérité, la marine marchande va de pis en pis. Je crains que le salaire ne tombe encore plus bas, et alors personne ne peut dire quelles seront les conséquences. Quand les matdots se trouvent ensemble, ils causent de leurs griefs ; j'ai entendu des masses d'entre eux dire qu'ils ne se battraient jatnais pour un tel pays. Je me suis battu, en Chine, pour le pays; peut-être me battrais-je encore pour lui, mais je ne l'assurerais pas, »

Méditerkan^e. — u J'ai navigué trente ans, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de quarante-cinq. En deniier lieu, je suis allé par la Méditerranée à Constantinople, de là dans la mer Noire, puis dans la mer d'Azof, à Kertch. On a peu fait pour mieux accommoder les hommes à bord. On les entasse à l'avant d'une manière indigne, et souvent la pluie y pénètre si bien, que l'on peut dire que les hommes dorment réellement dans l'eau. Ils descendent mouillés et ils remontent plus mouillés encore. Je les ai vus, oui, et bien souvent^ sortir du gaillard d'avant avec leurs habits

DE L^ANGUTERRE. Ut

fiunant comme un appareil à vapeur. Us souffrent constamment du froid et fréquemment de la fièvre. Les draps ne sont pas changés une seule fois, ni les couchers mis à l'air, durant tout un voyage.

» A mon avis, ce serait un grand bienfait si les officiers de la marine marchande étaient soumis à des examens et obligés d avoir des certificats de capacité et de sobriété. Quantité de brillants navires ont été perdus ainsi par l'ignorance et rivrognerie de leurs commandants. Quand un patron est ignorant, l'équipage le voit bientôt et en prend avantage. Il n'y a plus de bonne discipline, et, en cas de péril, les hommes n'ayant aucune confiance dans le patron, le danger s'en accroît grandement.

u A mon dernier voyage, les matelots de première classe avaient 2 livres par mois. Ce n'est pas assez. Il n'est pas étonnant qu'il y ait tant d'Anglais dafis la marine américaine, La paye y est meilleure , la nourriture y est meilleure, l'aménagement y est meilleur. — Un salaire plus élevé empêcherait bien des hommes de déserter à New- York et dans les autres villes d'Amérique, où un bon état de choses est naturellement une grande tentation. Que l'on fasse ce qu'on voudra , le seul vrai moyen de diminuer la désertion, c'est de mieux payer et de mieux traiter les hommes. Là est le nœud de la questicm.

Indes occidentales. — u J'ai n'avigué près de onze ans. La dernière fois que j'ai pris la mer, je suis ailé dans les Indes occidentales, à Kingston (Jamaïque). Les matelots de première classe avaient 2 livres 5 shellings par mois. C'est le taux général pour un voyage aux Indes occidentales, mais je puis affirmer que ce n'est pas suffisant. J'ai eu 2 livres 10 shellings et 2 livres 15 shellings pour la même destination en partant de la Glyde. Dans les ports écossais et à Liverpool, on n'a jamais moins de S livres 10 shellings. Je regarde Londres comme le port où Ton est le plus mal payé \ ce n'est pas étonnant, il y a là tant d'hommes prêts

à offrir leurs bras, et tant de marins étrangers qui, dési* rant s'en aller, s'engagent à tout prix. — Mon dernier capitaine était bon marin, mais l'ignorance que j'ai rencontrée chez une foule d'officiers m'a montré combien on a tort de confier le commandement d'un navire à un individu sans lui avoir fait préalablement subir un examen. Souvent des jeunes gens obtiennent un commandement par faveur ; ils sont parents d'un armateur ou d'un intéressé, et là-dessus on leur confie, on met entre leurs mains l'existence d'un équipage. Notre second contre-maitre avait été nonmié par les armateurs ; à peine savait-il nouer un fil de caret. — A bord, un matelot n'ose pas dire un mot pour soutenir ses droits, tous les ofiiciers tomberaient sur lui, sa paye diminuerait, et les mauvais traitements augmenteraient* Pour vous montrer quelles choses peuvent se passer sur les navires marchands, je vais vous dire ce que je sais. — Il n'y a pas longtemps , nous étions près des îles Chinqua , dans les environs du cap Horn, pour prendre un chargement de guano. Nous étions juste à l'arrière d'un navire de Bristol. Un samedi, comme c'est l'usage entre vaisseaux marchands, nous envoyâmes demander une bouteille pour boire à la santé des femmes. Le capitaine du Bristolien dit qu'il voulait être damné s'il donnait la bouteille. — Ses hommes ayant insisté pour l'obtenir, il descendit dans sa cabine et remonta avec une paire de pistolets. Il commença par tirer sur un homme, auquel la balle effleura le front et enleva le haut de l'oreille. Puis avec son second pistolet, il étendit roide mort un matelot d'une balle dans la poitrine. Ce capitaine n'était pas ivre.

(c Le plus sûr et le seul moyen d'arrêter la désertion, c'est de mieux traiter les hommes et de leur donner une plus forte paye, et davantage à manger. Alors ils ne se plaindront plus.

« Sur mon dernier navire, je n'avais pas de lit, il n'y avait place à l'avant que pour quatre hamacs. Le cuisinier

en avait un, il ne fallait pas le troubler. Chacun couchait à son tour dans les trois autres hamacs, mais mon tour ne venait jamais. Tout le long du voyage, je dormis sur une barrique à eau. Sur les navires des Indes, j'ai travaillé jusqu'à treize, quatorze et seize heures par jour, quoique de six à six soit la loi d'Angleterre. Il n'y avait pas nécessité pour travailler plus longtemps; seulement c'était la fantaisie du capitaine, voilà tout. On voulait que le voyage se fit promptement ; — avec un capitaine habile et bon pour son équipage, rien de plus facile sans éreinter les hommes. Ils ne sont ni assez bien payés., ni assez bien traités, ni assez bien nourris pour s'inquiéter des intérêts de l'armateur. Gomment est l'armateur pour moi ? Il ne s'inquiète pas de moi. — Pourquoi alors m'inquiéterais-je de lui? »

Indes orientales. — « J'ai vingt-deux années de mer. A mon dernier voyage, je suis allé à Aden et de là à Colombo, capitale de l'île de Ceylan, puis à Cochin, sur la côte de Malabar. Mon salaire, comme matelot de première classe, était de deux livres par mois, ce qui est insuffisant pour un bon marin, si l'on considère la nature de son travail et si Ton pense qu'il doit être voilier et savoir faire toute chose dont on a besoin à bord. Et puis, voyez quelles fatigues nous endurons en mer : il nous est arrivé de rester, tout le inonde sur le pont, quarante-huit heures de suite, sans une minute de repos et presque sans prendre le temps de manger. Quand le mauvais temps nous a ainsi forcés de passer les nuits, les patrons ne nous font pas meilleure part. Tous les marins avec qui j'en ai causé pensent, comme moi, que le salaire devrait être plus élevé. — Sur mon dernier navire, les vivres n'étaient nullement bons. Le biscuit, la farine, le bœuf et le porc étaient le reste des provisions du précédent voyage à Ceylan. Le biscuit était plein de charançons et nous étions obligés de le mettre au four, afin de pouvoir le manger. Il se mange mieux ainsi ; de visqueux qu'il est en sortant du baril, le four le rend croquant et tue 1. sa

les eharançons, mais nous étions foreés de manger ees insectes. Nous nous en plaignîmes vivement ; on nous ré- * pondit qu'on n'y pouvait rien, et que, pour manger le bon, nous devions avaler le mauvais. Le pore et le bœuf étaient également détestables, aussi rances que possible. Une pièce de porc de cinq livres perdait ordinairement deux livres en cuisant. »

Québec. — « Pour aller à Québec et à la rivière du Loup, j'avais 2 livres 10 shellings par mois. Ce n'est pas assez, car aucuns marins n'ont autant de fatigues que ceux qui vont dans l'Amérique du Nord. Les vivres étaient bons, mais le logement des hommes dans le gaillard d'avant était trèsmauvais. L'eau y coulait de toutes parts, si bien qu'en arrivant, je jetai mon lit par-dessus le bord ; il ne valait pas la peine d'être porté à terre, tant l'humidité l'avait pourri.

(c Les désertions sont très-communes à Québec. Les hommes peuvent s'y cacher aisément, et gagner ensuite les États, où ils trouvent une bien meilleure paye et une bien meilleure nourriture. Il est certain que les désertions continueront, tant qu'on ne donnera pas de meilleurs gages et de meilleurs vivres.

(( Lors de notre départ, notre capitaine but à en perdre la tête, et à tel point, que nous rebroussâmes de sept cents milles pour regagner l'Angleterre; à vingt-quatre heures de Plymouth, il revint à la raison et nous fit reprendre le chemin de l'Amérique du Nord. 11 resta onze jours en bas, malade. Quand il montait sur le pont, il faisait des yeux féroces ; mais il n'était pas méchant ; il but rudement en Amérique. La vie des hommes n'était pas en sûreté avec lui ; heureusement, le second était un habile marin. C'est une bénédiction que nous ayons pu revenir sains et saufs. Le capitaine avait une telle rage pour la liqueur, qu'à la hauteur de Dangeness, il donna une livre pour un gaUon d'esprit à un pUot-cutter, Quand novis quittâmes l'Amérique^ il y avait à bord trois gallons et demi de brandy. Le

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capitaine but presque tout à lui seul, et â n'y avait plus une goutte de liqueur à bord, neuf jours avant d'arriver à Dangeness. Le cuisinier me dit qu'à défaut de brandy, le capitaine était homme à boire du vitriol. J'en fus fâché p<Hir le capitaine, car, avec toute son ivrognerie, ce n'était pas un tyran. »

Brésil. — « J'ai été neuf ans et demi sur mer. Je reviens d'un voyagé à Bahia et au Brésil. Je me suis trouvé sur de^ navires qui étaient tellement à court de bras, que notre salut dépendait entièrement de la bonne chance et du beau temps. Dans mon voyage au Brésil, les vivres étaient trèsmauvais ; le capitaine le reconnut lui-même, et bléma l'agent tout doucement, je suppose. ' — Du reste, notre capitaine était bon marin ; mais j'ai navigué avec des officiers qui n'entendaient absolument rien à la navigation. Ainsi, j'ai eu un capitaine qui se croyait sur la côte nord-ouest de l'Irlande lorsqu'il était k la hauteur des Lizards, sur la côte de Comouailles.

(( Dans le voyage dont je vous parle, la viande n'était pas mangeable ; elle ressemblait & un morceau d'acajou qu'on aurait roulé dans de la poussière de charbon, il n'y a pas de navires où l'on donne plus de quatorze onces à la livre. En allant à Bahia, j'avais 2 livres 5 shellîngs par mois, comme matelot de première classe. Selon moi, ce n'est pas une bonne paye; raisonnablement, elle devrait être de 5 livres, ou de â livres 15 shellings au moins; alors, les marins comme moi ne seraient pas mécontents et ne quitteraient pas le pays. A mon avis, la désertion n'est due qu'aux mau^ vais salaires et aux mauvais traitements. Ce n'est pas que les matelots préfèrent le service américain au service anglais ; mais, voyez-vous, nous préférons la bonne paye h la mauvaise paye, et la bonne nourriture à la mauvaise ; qui n'eu ferait autant? J'ai entendu bien des marins dire qu'ils ne se battraient pas contre le pays, mais aussi qu'ils ne se hattraient jamais pour lui, surtout contre l'Amérique, J'en

ai même entendu dire qu'Us se battraient volontiers contre lui pour les Américains. Moi-même, je ne me battrais pas pour le pays, à moins que la condition du marin ne fût améliorée. A bord, on cause souvent du côté où l'on se rangerait, en cas de guerre. J'ai entendu des vingtaines et des vingtaines dire qu'ils abandonneraient le pays à la première occasion, — Ils sont si maltraités ! »

Baltique. — « J'ai navigué pendant trente-deux ans. J'ai fait mon dernier voyage à Meniel en qualité de second. Un grave sujet de plaintes pour les marins, c'est que les patrons quittent souvent Londres sans prendre à bord le nombre d'hommes suffisant. Souvent même les patrons se vantent de cela, tout en sachant qu'ils violent la loi. Qu'y pouvonsnous faire? Après un voyage, un mot d'un mauvais capitaine contre un bon matelot suffit pour ruiner celui-ci et l'empêcher de trouver un autre navire. Je connais quantité de patrons complètement incapables de conduire un navire. Us ne pourraient jamais dire où ils sont. Avec eux, le matelot et le bâtiment sont constamment en danger. Et les ignorants sont ceux qui traitent les hommes le plus durement. Malheureusement il y a toujours quelques petits armateurs qui les trouvent assez bons pour malmener le matelot, et jurer après lui jusqu'à ce que leur langue soit fatiguée.

ce Dans la Baltique les marins sont mal payés, et par conséquent ils sont généralement mécontents, surtout quand ils pensent à la solde des navires américains. Si nous avions la guerre avec les Etats-Unis , ma ferme conviction est que les matelots de la marine marchande anglaise refuseraient de se battre contre V Amérique. Et pourquoi se battraient-ils? Le marin anglais sait qu'il n'a pas ce qui lui est justement dû ; donnez-le-lui , il se battra pour l'île comme un bouledogue. C'est là mon sentiment et celui de bien des hommes que je connais. Aussi n'avons-nous nul souci du pays, et pourquoi en serait-il autrement? Pourquoi nous en soucier? Nous sommes des esclaves sur l'eau salée, et le capitaine est

un dieu. La chanson dît : « Les Bretons ne seront jamais esclaves. 3 — Blague , vraie blague , que je suis dégoùlé d'entendre. Un Russe est plus heureux dans son esclavage et son ignorance que FAnglais avec ses beaux sentiments et sa pauvreté. »

Afrique. — « Je compte quinze années de navigation. A mon dernier voyage, je servais sur un brick qui trafiquait avec la côte d'Or en Afrique. La grande désaffection q^ue manifestent les marins contre le pays est généralement causée par la vileté de leur salaire. On sait comment les Américains sont payés ; comparez avec nous. — Dans les voyages en Afrique et ailleurs, un homme est employé neuf mois sur douze, et s'il gagne, en moyenne, 2 livres 2 shellings par mois , il se trouve , en fin de compte , au bout de l'année avec 48 livres 18 shellîngs, et peut-être a-t-il une femme et des enfants à nourrir ? Aussi la plupart des matelots sont-ils mécontents , et disent-ils qu'ils ne se battront jamais pour un pays comme celui-ci , spécialement conlre l'Amérique. »

Amérique du Sud. — a J'ai été marin pendant dix-huit ans ; à mon dernier voyage , je suis allé à Port-Philippe et à Callao. Je servais à bord d'un navire de six cent quarantedeux tonneaux. Il nous manquait deux matelots de première classe; cependant la manœuvre alla mieux que sur la plupart des autres navires qui sortent du port de Londres , en étant si à court de bras que beaucoup d'accidents s'ensuivent avec de nombreuses pertes d'hommes. Les patrons embarquent souvent des matelots étrangers, à bon marché, dans le premier port venu ; c'est nous autres bons marins qui avons à en pâtir. Cela, je puis vous l'affirmer à bon escient, va de pis en pis. On nous traite de telle façon que nous sommes tous mécontents. Nous en causons à bord. Beaucoup disent que si la guerre éclatait , ils ne se battraient pas pour un semblable pays; bien plus encore disent qu'ils aimeraient mieux se battre sur un vaisseau américain contre l'Angle-

fS4 DB LA BACADENGB

terre, que sur un vaisseau anglais c<mtre TAmérique. Je me suis battu pour le pays à Saint-Jean-d'Acre, et je me battrai encore pour lui , si mauvais qu'il soit , mais dix matelots contre vn agiraient différemment. Cela m'a valu à bord plus d'une dispute, et souvent /ai été maltraité par me« camarades ^ parce que je disais que je me battrais pour le pays. »

Mers du Sud. — «Je reviens d'une expédition dans les mers du Sud. Dans ces vastes solitudes de locéan Pacifique, l'esprit est souvent comme écrasé , anéanti. Parfois je suis resté quatre mois sans apercevoir même une voile. Rien, rien autre chose que les poissons et l'eau , encore les poissons ne se montraient^ils que rarement. Ces immenses solitudes agissent d'une manière terrible sur les marins ordinaires. — A bord des baleiniers, les vivres ne sont point ee qu'ils devraient être ; en général , ils sont de mauvaise qualité. Quelques barils de bonnes provisions sont montrés à l'inspecteur, les 'autres restent à l'ombre. Une fois en mer, ce qui est bon va à la cabine. Les pois, la farine, le pain, parfois conservés pendant quatre ans, terme d'un voyage baleinier, sont mauvais parce qu'on n'en prend aucun soin. En quittant l'Angleterre, le capitaine emporte pour 500, 400 ou 500 livres d'habillements confectionnés, vraies guenilles achetées au meilleur marohc possible dans les Minories ou ailleurs , et qu'il cède ensuite à l'équipage , comme par faveur, moyennant un bénéfice de 150 pour cent. J'ai vu payer 3 livres pour une mauvaise jaquette à travers laquelle passait le jour. J'en aurais une meilleure à Londres pour iâ shellings. — Le voyage dont je parle dura quatre ans. Nous avions recueilli cinquante tonnes d'huile. En Angleterre, les propriétaires du navire, vrais princes marchands, me dire que le navire n'avait rapporté que peu ou point d'huile, qu'ainsi je n'avais pas un penny à recevoir. Je savais le contraire. J'interrogeai, comme si j'étais étranger, le gardequai du London-Doek, où le navire avait été déchargé. 11 m^

DB b'ANGLETEltRe. tSS

dit qu'il y avait 51 tonnes d'huile à 80 livres la tonne, total 4,080 livres (101,000 fr.). J'avais droit à 30 livres en 8US des avances. On ne permet pas aux hommes d'employer leurs propres jaugeurs ; aussi sont-ils souvent volés par les propriétaires de navires.

« En vérité, les matelots sont si malheureux que je m'étonne qu'ils ne sautent pas par-dessus le bord. Qu'un homme se hasarde seulement à dire un mot, on le met aux fers, et, au premier port que l'on touche, le capitaine porte un jambon ou un fromage au consul ou à quelque autre autorité, et le matelot est condamné avant qu'il ait mis pied à terre. Aussi, la désertion ne fera-t-elle que s'accroître jusqu'à ce que les marins soient moins volés et mieux traités. Tous sont mécontents. Ils n'aiment pas leur pays. Se battraient-ils contre l'Amérique si la guerre éclatait ? Non^ ils ne $e battraient pas, — Et moi, me battrais-je? Nouy non! On ne vole pas les marins en Amérique ! ))

Australie. — «A mon dernier voyage, j'étais contremaître sur un navire qui transportait des émigrants du gouvernement.

« Je suis resté absent pendant treize mois et demi ; que pensez-vous que j'aie reçu pour tout ce service, après avoir risqué ma vie et travaillé à toute heure et par tous les temps? iO livres â shellings. Voilà ce que m'ont valu treize mois et demi de la plus rude fatigue. J'aurais dû recevoir environ 52 livres. Mes appointements, comme contre-maître, étaient de 2 livres 10 shellings par mois. Jadis, la même besogne était payée 5 livres 10 shellings et même 4 livres; mais les petits armateurs nous coupent le salaire tant qu'ils peuvent, jusqu'à ce qu'ils nous réduisent presque à mourir de faim, nous et nos familles. Le reste de l'argent qui m'était dû fut confisqué parce quej'avais parlé pour soutenir mes droits. Cinq de mes camarades furent traités de la même façon.

<( Notre navire jaugeait pi^s de quatre cents tonneaux : il devait donc porter, selon les règlements, seize matelots

t56 DE LÀ DÉCADENCE

de première classe et quatre mousses ; or, nous n'étions que huit matelots au lieu de seize. Ainsi , nous avions double ouvrage nuit et jour. Nous nous plaignîmes au capitaine de ce que le navire était à court de bras. 11 nous promit d*en prendre à Sidney. Arrivé là, il refusa de tenir sa promesse, parce que les salaires y étaient plus élevés qu'à Londres. Alors nous lui dîmes que nous ne voulions plus travailler. Il appela cela une mutinerie, et notre salaire fut rogné de près de SlO livres par homme. Les armateurs ont gagné ainsi plus de iOO livres, et le plus beau de Taffaire, c'est qu'ils ne se contentèrent pas de cela. Ils prélevèrent encore, je vous le jure, une livre de plus sur le peu qui nous revenait, en prétendant que c'était pour une institution charitable , comme ils disent. Qu'était-ce? Je n'en sais rien. Mais ce que je peux vous affirmer, c'est que ces hommes seront la ruine du pays , car le matelot qui jadis défendait la petite Ue est maintenant mécontent plus que je ne saurais l'exprimer. C'est une honte de voir la façon dont nous sommes traités. Aussi n'y a-t-il pas à compter le moins du monde sur nous maintenant. Si la guerre devait avoir lieu avec l'Amérique, des milliers d'entre nous se mettraient du côté de ce dernier pays. Nous sommes pis que les esclaves nègres; on a soin d'eux, et l'on n'a nul souci de nous. A bord, les officiers agissent avec nous suivant leur bon plaisir. Si vous avez du cœur , et que vous répondiez un mot à un officier qui vous tyrannise, il vous met aux fers et confisque votre argent; — pour chaque jour de fers, il arrête six jours de paye, et il peut ainsi saisir vos appointements tout entiers. Nos parents nous ont donné à tous un peu d'éducation, et nous sommes, à présent, en état de voir et de sentir le mal et les injustices dont nous sommes victimes. Si l'on n'agit pas mieux avec nous qu'on ne le fait actuellement, on nous forcera à devenir pirates. La marine royale est tout autant désaffectionnée que la marine marchande. Si la guerre avait lieu avec la France, nous

DE L*ANOLETERRB. 257

pourrions nous battre contre elle, car nous lui gardons une vieille rancune. Pour ma part, je ne puis voir un cheveu de la tête d'un Français. Ce serait par trop mal de ne pas défendre la petite île contre les Mounseers; mais contre TAmérique, jamais je ne tirerais un coup de fusil. Là , le marin est traité comme il faut. Aussi, je le répète, n'y a-t-il pas à compter sur nous maintenant. )>

Navires américains. — « Je suis Ecossais, mais j'ai quitté le service anglais pour le service américain. Auparavant, j'étais à bord d'un de vos navires anglais qui allait h Callao, bien qu'il fût hors d'état de tenir la mer. A la hauteur du cap Horn, il fallut faire jouer les pompes sans relâche. A l'avant, nous ne pouvions dormir tant nous étions mouillés. Nous étions continuellement en danger, et sur mer il n'y a pas moyen de reculer. Arrivés à Callao, nous nous plaignîmes de l'état du navire auprès du consul. — Il nous répondit qu'il ne ferait rien pour nous , qu'il n'avait pas à s'occuper de cela, et que nous pourrions mourir dans les rues , si bon nous semblait. Entre Londres , Callao et les Clinches, c'est-à-dire la montagne de Guano, le capitaine eut à changer trois fois d'équipage. Tous les anciens matelots, à l'exception de deux ou trois, restèrent à Callao. Eh bien, quand ce navire revint enfin à Londres dans le West- India-Dock, on le rapetassa, et on le déclara encore assez bon pour transporter des émigrants en Australie, où on l'envoya. — Voilà maintenant cinq ans que je suis au service américain. Il est bien autrement meilleur que le service anglais : meilleurs gages, meilleure nourriture, meilleurs bâtiments. Là on ne vous rogne pas la moitié de votre ration ; tant que vous avez faim, vous mangez, et ce qu'il y a de mieux encore. Ce qui , dans un navire anglais , ne va qu'à la cabine du capitaine, chez les Américains va au gaillard d'avant des matelots. J'ai maintenant 45 dollars par mois, autrement dit 3 livres 2 shellings 6 pence , et pas le moindre ennui avec les douanes. Vous prenez votre tabac

t56 DE LA DÉCiJOENXE

avec vous, à un port américain où il coûte ? ou 4 pesée la livre. Ou vous fournit le café, le sucre et le rhum. Le tfbae à chiquer, de première qualité , ne coûte que 'iO cents, c'est-à-dire 10 pence. Le tabac à 0 cents ou à 5 pence la livre est aussi bon que celui que vous payez Ici 5 peoce Tonce; ainsi, là-bas, pour le même prix, vous avez une livre au lieu d'une once. Sur un navire anglais, pour le même genre de service, je gagnerais tout au plus 2 livres ou 2 livres 5 shellings, et, par-dessus le marché, je mour» rais de faim tout le temps. Les couchers des navires américains sont encore bien supérieurs à ceux des navires anglais. Aussi, l'Amérique ne tardera-t-elle pus à avoir toute l'élite de la marine anglaise, 11 n'y a guère que des marins anglais sur les navires américains. Notre équipage se compose de dix-neu/* hommes, quatre seulement sont nés Américains, le reste est anglais. J'ai déserté à Québec. La désertion des marins anglais ne diminuera pas tant qu'ils n'auront pas uu meilleur salaire, de meilleurs traitements et une meilleure nourriture. La discipline à bord est exactement la même chez les Américaine que chez les Anglais. Mais un matelot ne compte pour rien en Angleterre, tandis qu'en Amérique on en fait le cas qu'il mérite. Là c'est un homme. Si la guerre éclatait, je puis bien répondre pour moi et pour des centaines d'autres que nous nous battrions, non pour l'Angleterre contre l'Amérique, mais pour F Amérique contre l'Angleterre. Je ne me battrais pas pour un pays qui nous fait mourir de faim et qui nous filoute. Non, non, je ne me battrai jamais pour des rogneurs de rations. )»

Cabotage. — Navibes charbonniers. — u J'ai navigué près de vingt ans, et à l'exception de trois voyages dans l'Amérique du nord, j'ai passé tout ce temps sur les navires charbonniers. Lorsque jo débutai, un marin de première classe avait 3 livres par voyage de Sunderland à Londres, pendant l'été, et de 4 livres à 4 livres 10 shellings pendant l'hiver; on faisait, l'un dans l'autre, douze voyages par an. Prenez la

moyenne da salaire^ il y a vingt ans, k 3 livres 15 sbeilings par voyage, vons trouverez 43 livres pour lannëe. Maintenant, ]e salaire d'un marin de première classe est (de Sunderland à Londres) de 5 livres en été, et de 3 livres 7 shellings 6 pence à 4 livres en hiver ; mais il est bien rare qu'on ait 4 livres. Calcirlez douze voyages par an à 3 livres 5 shellings, vous verrez que nous n'avons plus, au bout de l'annëe, que 59 livres au lieu de 45. — Nous sommes souvent, trop souvent, très à court de bras sur nos navires, et alors nous sommes de vrais esdaves. — Nous payons au merchant seamen's Fvmd i sfaeiling par mois, mais je n'ai jamais vu an homme à qui il en soit revenu quelque chose. J ai bien connu des veuves de marins à Sunderland, qui recevaient 2 shdiings par mois. C'était seulement lorsque leurs naaris avaient payé leur cotisation au Fund pendant vingt ans. Les marins sur les charbonniers se plaignent tous de lïnsuffisaoce du salaire. Je ne puis vraiment dire s'ils se bat'" Irotbil p(mr le pays en cas de guerre, »

Cabotage irlandais. — « Je suis marin depuis seize ans environ. Dernièrement, j'ai fait le cabotage sur les côtes d'Irlande, à bord d'un schooner de Cork, jaugeant 133 tonneaux, et n'ayant que cinq hommes au lieu de sept qu'il aurait du avoir. Comme marin de première classe, j'avais â livres 5 shelllngs par mois ; ce n'est pas assez. Les vivres oe sont pas bon^ sur les navires irlandais. J'ai vu souvent les hommes se plaindre et déserter le navire, à Newport (Monmouthshire), k cause de la mauvaise nourriture. Le pain est h^ès-noir et souvent plein de charançons. Il n'est donc pas étonnant que tous les marins soient mécontents. — Les patrons, qui naviguent le long des côtes d'Irlande, ou qui vont dans le pays de Galles, sont souvent très-ignorants, et leur ignorance a perdu bien des navires. Jamais ils n'ont un chronomètre à bord, — c'est tout juste s'ils ont un quart de cercle, un almanach et un épitome; on devrait remé^er à cela, — J'ai été quatre an» au service américain.

S60 DE LÀ DECADENTE

Là, SOUS le rapport du salaire, de la nourriture et de Taménagemcnt, j'étais traité comme un marin doit Tétrc. Je ne me battrai pas contre le paySy tant que mon père et ma mère seront vivants, mais jamais je ne me battrai contre rAmériqiie. »

Cabotage gallois. — Je suis né à Aberystwith, dans le pays de Galles. J'ai de seize à dlx-sept ans de mer, et j'ai d'aburd été un bon bout de temps dans le service des côtes. Après cela, je suis allé à l'étranger, puis avec les Américains, comme nous aimons tous à le faire: enfin, depuis quelque temps, je suis revenu au cabotage. La première fois que je pris la mer, le salaire, pour un marin de premier ordre, était de 2 livres 10 shellings par mois, d'Aberystwith à Londres, aller et retour. Maintenant, c'est généralement 2 livres 5 sbeliings et, parfois, pas plus de 2 livres. Or, 2 livres 5 shellings ne sont déjà pas un salaire suffisant pour un bon marin. D'Aberystwith à Londres, un homme peut faire, en moyenne, trois voyages par an; ainsi, nous recevons 27 livres par an, tandis que nous devrions avoir au moins 3 livres par mois, car nous travaillons nuit et jour. Pourquoi TAngleterre ne peut-elle payer comme l'Amérique ? Au service américain, j'avais i5 dollars par mois, ce qui vaut mieux que 3 livres. De plus, j'étais mieux nourri et mieux aménagé. Si une guerre éclatait entre ce pays-ci et l'Amérique^ jamais je ne me battrais contre V Amérique. Non, jamais! Chaque jour nous perdons nos meilleurs marins. Il y a des déserteurs, même dans la marine royale, qui entrent au service de l'Amérique. On peut dire que Ton forme, en Angleterre, les marins pour le service américain. »

Navires a vapeur. — « Je sers, depuis vingt ans, sur les navires à vapeur, et comme chauffeur, et comme mécanicien. J'ai été employé sur des steamers du gouvernement et sur des bâtiments de commerce, dans toutes les parties de la Méditerranée, de Gibraltar à Odessa , dans les Indes

DE L'ANGLETERUE. 261

occidentales, sur les côtes françaises, belges et hollandaises, à Hambourg, dans la Baltique, en Espagne et en Portugal. J'ai fait partie de rexpédilion de don Pedro, sous les ordres du capitaine Mac Dougal. £n6n, j'ai fait le cabotnge sur les côtes d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande et dans le Channel d'Irlande.

u il y a vingt ans, je servais sur un steamer qui allait de Londres à Boulogne. J'avais par semaine 50 shellings, sans les vivres. Maintenant, si je reprenais la même place, avec vingt années d'expérience de plus sur la tète, je n'aurais que ^4 shellings au lieu de 50. Autrefois, le mécanicien avait par semaine 5 livres, sans les vivres ; aujourd'hui, il a de 58 à 44 shellings au plus haut. Mon dernier voypge fut à Marseille, et j'avais, comme chauffeur, 20 shellings par semaine ; à la vérité, les vivres nous étaient fournis ; mais je préfère grandement me nourrir moi-même, car les vivres que nous donnent les "maitres sont très-mauvais.

« Les couchers et l'aménagement des hommes, en général, sont pis qu'il y a vingt ans. On ne s'inquiète nullement de la manière dont nous sommes enta^sés dans les plus borribies trous. Les bateaux en fer sont ceux où l'on est le plus mal logé. Le fer est toujours froid et mouillé, et l'humidité gagne nos lits qui nous glacent, au sortir de la chaleur des lourneaux. Pour supjjorter cette vie, il faudrait avoir la constitution d'un nègre pendant le jour, et celle d'un esquimaux pendant la nuit.

« J'ai servi à bord d'un steamer américain et je sais quelles bonnes raisons nous avons d'être mécontents. Au^ cun de nous, si la guerre venait à éclater^ ne voudrait combattre contre l'Amérique. Sur le steamer américain où j'ai servi, sauf troi'i hommes, tout l'équipage, capitaine compris, était anglais. Et nous n'étions pas moins dt; cmt trente-six ! »

Que de gravité, pour la Grande-Bret!igne, dans ce cri d'accusation et de haine poussé unanimement j.ar ses ma-

teloU !

f62 DE LA DÉCADENCE

Et ce n'est rien encore, car ces résultats désastreux se sont produits sous des lois de prohibition ou de réciprocité qui protégeaient sa puissance navale.

Mais quel sort lui est réservé sous la loi de liberté absolue qu'elle vient de décréter? Comment souticndra-t-elle désormais la concurrence contre toutes les marines du monde qu elle appelle dans ses ports?

Un de ses vieux marins Ta prédit : avant sept ans, elle aura rendu inutile la moitié de ses vaisseaux.

Du reste, cet état de déclin n est pas particulier à sa marine marchande ; sa marine militaire à vapeur elle-même n'est pas dans des conditions plus satisfaisantes, malgré les sommes énormes dépensées, chaque année, par ramirautc.

On ne lira pas sans intérêt la lettre adressée à lord John Russell par l'amiral Napier, dans le courant de juin i840.

Ce document, qui a fait grand bruit en Angleterre, mérite toute considération, car il émane de l'homme qui connaît le mieux le matériel de la marine britannique, de lofficier général qui commandait l'escadre anglaise à Lisbonne, lors de la restauration de don Pedro, et à Saint- Jean-d'Acre, dans rafîaire d'Orient.

a ...Milord, dit-il, j'ai été obligé d'entrer dans tous ces détails, pour être à même de montrer qu'avec une marine à vapeur aussi insuffisante, le pays n'est pas sauf. Les Français ont une marine à vapeur bien plus puissante que la nôtre, — Nous avons une plus grande force de chevaux, et, je crois, un tonnage plus considérable ; mais , railord , la France a vingt frégates à vapeur capables de recevoir chacune trente-deux canons, et de transporter aisément deux mille soldats. — Ces navires ont été ostensiblement construits pour remplir l'office de paquebots, mais ensuite ils ont été transformés en bâtiments de guerre; et, bien que différentes amirautés en aient été informées à maintes reprises, elles n'y ont jamais cru, ou bien ont toujours pré-

tendu ne pas y croire. J'ai vu ces navires, j'ai monté sur leur hordy j'en ai rendu compte. Je présume que cela est maintenant hors de doute, car on sait qu'en moins de trente heures , quelques-uns de ces navires ont transporté deux mille hommes de Toulon à Civita-Vecchia , et l'un deux, aVec un navire en remorque, y a conduit un régiment de cavalerie. — Je ne demanderai pas à Votre Seigneurie ce que les Français font en ce moment à Rome. — Pour mon argumentation, il suffit qu'ils s'y trouvent et qu'ils y soient allés, sans avoir prévenu les Romains de leur arrivée.

««.... — Je conseille à Votre Seigneurie d'examiner sur la carte, non la dislance qui sépare Toulon de Civita-Vecchia, mais la distance qui existe entre Cherbourg et Portland. Les expéditions, milord, ne sont plus ce qu'elles étaient avant l'invention de la vapeur et des chemins de fer. Il fallait des mois pour rassembler les moyens de transport et les troupes, et ensuite, il fallait encore des mois pour les conduire à leur destination.

« Maintenant, les Français assiègent Rome ; — très-probablement ils s'en empareront, et nous, très-probablement, nous ferons des remontrances, — si nous osons. Votre Seigneurie a-t-elle oublié l'affaire de Syrie, lorsque la guerre était sur le point d'être déclarée, lorsque nos navires attendaient des hommes pendant des mois à Spithead, lorsque les Français nous étaient si supérieurs que nous aurions pu être battus en détail? — Si Votre Seigneurie a oublié cela, moi je ne l'ai pas oublié ! — Votre Seigneurie a-t-elle oublié l'affaire de Taïti, où nous nous trouvâmes impuissants à ce point d'être forcés de la bâcler, tant bien que mal ?

« Votre Seigneurie a-t-elle oublié que nous avons envoyé une flotte à Copenhague, et volé la flotte danoise, au milieu d'une paix profonde, sans déclaration de guerre ? -^ Votre Seigneurie a-t-elle oublié que nous avons envoyé une escadre pour intercepter les galions espagnols, sans déclaration de guerre? Votre Seigneurie a-t-elle oublié que ce pays a

été joué par-dessous jambe par la France, à l'endroit des mariages espagnols, et cela par un gouvernement régulier, en dépit de l'entente cordiale?

«t Enfin, Votre Seigneurie a-t-elle oublié la lettre dans laquelle le duc de Wellington a exposé Tétat sans défense du pays?

« — Je n'ai oublié aucun de ces faits, et c'est avec h plus grande appréhension que j'envisage notre situation présente. Lord Landsdowne dit que nous n'avons pas encore fait de remontrances à la France et à l'Autriche. Je demande à Votre Seigneurie si nous sommes en position de faire des remontrances. Lorsque Rome sera prise — ce qui aura lieu, je le crains — si nous proférons une menace, si nous prononçons une seule parole hostile, qui empêchera les Français de rassembler ces mêmes navires à vapeur qui ont conduit Farmée française dans la capitale du monde catholique, qui les empêchera de transporter mie armée dans la capitale du monde protestant? — On répondra peut-être quïls ont déjà les mains pleines et qu'ils sont occupés h se quereller entre eux? Mais, milord, quelle chose pourrait les réunir aussi promptcment qu'un cri de guerre? Dans son discours, le Président dit à la France qu'elle a une armée de quatre cent cinquante mille hommes ; elle a une marine à voiles presque égale à la nôtre, et une marine à vapeur infiniment supérieure.

« L'armée semble attachée à ses couleurs, et si nous osions faire des remontrances , — si nous osions murmurer une parole agressive, — que le gouvernement ouvrît la main et prononçât le nom de l'Angleterre ; en vérité, l'armée entière, les républicains rouges, tous en un mot, lanceraient leurs chapeaux en l'air, courraient au rivage de la mer, juste comme les chercheurs d'or courent en Californie. Et ils trouveraient ici une plus opulente et plus facile moisson qu'en fouillant la terre !

« Et qu'avons-nous, milord, pour les en empêcher? — Milord, s'il y avait un pont entre Douvres et Calais, et qucla

France fût tranquille , retireriez-vous vos sentinelles? — Encore bien moins devez-vous le faire quand Louis-Philippe est renversé de son trône et le pays en révolution. — Il y a des ponls, — milord, — des ponts qui se meuvent. — Sur un de ces ponls, trente mille hommes ont déjà passé de Toulon à Rome. Sur un autre, une plus grande iorce encore peut passer de Cherbourg à Portland.

a On dira peut-être que je dévoile la nudité du pays. La lettre du duc de Wellington a déjà fait cela ; mais la lettre de Sa Grâce n'était pas nécessaire. Le gouvernement français connaît tout aussi bien que nous la force de chaque navire de guerre en service, la condition de chaque régiment, le nombre de nos canons, et, j'oserais le dire, le nombre de fusils renfermés dans tous nos arsenaux. On m'appellera peut-être alarmiste. Je le confesse : je suis alarmé de notre état sans défense, et j'espère en Dieu que j'alarmerai le gouvernement, le parlement et la nation... «

Mtmêlgin0'^h^uê0ê — M00Hng dmpBMHê —9muw^» — Aw^eheê ém

J'ai dit que les rues de Londres présentaient , la nuit, un aspect solennel et presque funèbre , lorsque des milliers de créatures y erraient sans pain.

Mais une impression également ineffaçable , c'est celle qu'on éprouve en visitant, à cette heure, les Lodging-houses et les arches du filackwall-railway.

Les Lodging-hotMea sont considérées comme la source la plus abondante de tous les genres de corruptions et de tous les crimes. Suivant un rapport des commissaires de la force constabulaire, il existait à Londres, en i839, vingt-deux de ces maisons, dont le nombre est augmenté de beaucoup aujourd'hui ; — chacune d'elles abrite , la nuit , de soixante à soixante-dix individus.

«( Presque tous ces repaires se ressemblent , dit l'auteur de l'Enquête. Tous sont composés de deux pièces , une cuisine et un dortoir. Dans un de ceux que j'ai visités , la cuisine était garnie tout autour d'un banc de bois fixé à la muraille et bordé de tables sur lesquelles des hommes étaient accoudés ou dormaient étendus. Plusieurs étaient groupés

autour de la cheminée : les uns, sans chemise et assis sur le sol, ne songeaient qu'à se réchauffer; les autres, agenouillés, faisaient cuire quelques mauvais aliments. Impossible de voir un assemblage d'êtres plus déguenillés. Les têtes de ces hommes présentaient une variété infinie et des contrastes frappants. Ainsi, il se trouvait là un garçon d'une beauté vraiment remarquable ; son visage exprimait une telle candeur et son regard une telle franchise , que je conçus une vive idée de son honnêteté, bien qu'il fût, m'assura-t-on , un pickpocket (filou) consommé. Puis, un peu plus loin, au fond de la salle , il y avait un homme dont l'aspect causait un sentiment qui approchait de l'effroi. Ses yeux étaient profondément enfoncés dans leurs orbites , ses joues creuses, ses narines serrées, crispées par le besoin. Sa barbe hérissée donnait à sa physionomie quelque chose de démoniaque , et cependant son regard exprimait une patience , une résignation , qui inspiraient une douloureuse pitié. Ses vêtements n'avaient plus de forme. Il portait aux pieds une paire de bottines de femme à lacets , dont le bout avait été coupé, afin que ses doigts pussent passer. Je n'ai jamais rencontré un portrait plus décharné de la famine. Jusqu'à ce jour, cette figure n'a cessé de me poursuivre.

u Dans cette maison, chaque lit se loue 2 pence (4 sous) par nuit. La cuisine s'ouvre à cinq heures du matin et se ferme à onze heures du soir environ. Après cette heure, aucun nouveau locataire n'est admis, et on jette dehors tous ceux qui ont passé la nuit précédente et n'ont plus assez d'argent pour payer de nouveau.

« Le dortoir a quarante-cinq pieds de long sur trente-six de large. Les lits ont à peu près six pieds et demi de long sur vingt pouces de large. Ils se composent d'une simple paillasse posée sur des barres élevées d'un pied au-dessus du sol.

«{ Les classes existent jusque dans cet antre de la misère et du crime. Les Btirglars ou Smashers (voleurs avec effrac-

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tion) se placent bien au-dessus des Gonoffs (jeunes voleurs, mot hébreu introduit dans l'argot par les receleurs juifs). Un burglar ne condescend pas à se mêler aux pickpockets. Un de CCS cbeviilieis e'ructmm aires a}antét/' prié de s asseoir parmi les gonojfs, s'é.r n a* ce un air de sou\eram mépris : — « Non, non î Je puis être un voleur, mais, Dieu « merci, je suis un homme respeclabie »

«« Je vis là un charmant enfant doué de facultés extraordinaires. Malheureusement, un jour n'ayant ni pain, ni travail, ni asile, il vint ou lodgin^-house. Après un séjour de cinq ou six semaines , pendant lesquelles les hôtes du lieu le façonnèrent, il devint un jfowo/^ consommé.

«' Dnns les lodging-hovses, la eonveraation roule principalement sur les vols, et la meilleure manière de voler. Dès qu'un jeune voleur arrive avec quelque butin, on se précipite vers hii4)0ur voir le produit de son larcin et le féliciter de son adrcs-^e et de son succès 11 est certain , du reste, que le gain des pickpockets et des mendiants est bien au-dessous de ce que Ton pense généralement. La paresse et le vagabondage sont les siults et \érilables couipensations des rudes et fréquentes privations qu'ils endurent.

« Cinquante-cinq individus que j'inti rrogcai dans ce lieu Ff'pondirent à mes questions. Presque tous avaient exercé des professions, et la plus grande partie avait été amenée là par suite de chômcige. Sur cinquante-cinq, quarante savaient lire et écrire ; quatre pouvaient lire; onze seulement ne savaient ni lire ni écrire.

<( Un maçon me dit qu'il avait travaillé huit étés, et chômé huit hivers. Un ouvrier m'assura que, depuis onze ans qu'il travaillait aux docks, il avait été les trois quarts de ce temps sans pouvoir obtenir d ouvrage.

« Quant aux vêtements, quatorze d'entre eux étaient sans chemise, cinq sans souliers, et quarante-deux avaient des souliers qui leur tenaient à peine aux pieds.

t( Sur cinquante-cinq, on n'en comptait pas moins de

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trente-quatre qui avaient été emprisonnés une ou plusieurs fols : onze, i fois ; cinq , 2 fois ; cinq , 5 fois ; trois , 4 fois ; quatre, 6 fois ; un, 7 fois ; un, 8 fois ; un, 9 fois ; un, 10 fois ; un, 14 fois ; un autre, enfin, confessa qu'il avait été en prison, au moins 20 fois. — Ainsi, ces trente-quatre individus réunis avaient été emprisonnés 140 fois.

« Sur 140 incarcérations, 65 avaient été motivées par le vagabondage, et 77 par le vol, entre trente-quatre individus pris dans un assemblage de cinquante-cinq.

» Mais ces dortoirs à 2 pence (4 sous) sont loin d'être les plus misérables. Il y a des taudis où le prix d'une nuit est encore plus bas , où le logement est encore plus nu , où les hôtes sont encore plus dégradés. — Dans maints endroits, on ne demande que 1 penny (2 sous] pour une nuit. Là se rassemblent les plus horribles types de la misère et de la démoralisation. Les filles perdues, les voleurs, les mendiants, les vagabonds sont reçus dans ces cavernes d'iniquité, où il leur est permis de dormir pêle-mêle dans une petite chambre. La maison ne renferme que peu ou point de meubles. Les lits y sont inconnus. — Les hôtes, — mâles et femelles , hommes, femmes , garçons et filles, — couchent, en tas, sur le plancher ; — chaque bande se compose, en moyenne, d'une trentaine des êtres les plus infortunés et les plus infâmes de la terre : — masse de pauvreté, de fange, de vice et de crime, — assemblage de tout ce qui est physiquement nauséabond, et moralement odieux, — chaos de dénûment, d'intempérance, d'ignorance, de maladies, de libidinisme, de saleté, de dépravation, qui ne se rencontre dans aucune autre partie du globe que celle-ci — le foyer de l'opulence et du commerce, — le pinacle de la civilisation et de la charité ! »

La plupart des maisons à 1 , 2 ou 5 pence sont tenues par des individus qui encouragent les larcins continuellement tramés sous leurs toits. Beaucoup d'entre eux sont connus comme receleurs, et engagent les produits des vols moyen-

nant 2 pence et l'abandon de la reconnaissance de l'objet engagé. Cette pratique est si générale chez les logeurs de YEast'end à Londres, qu'on peut la regarder comme une règle parfaitement établie.

J'ai dit que les Lodging-houses étaient une école de démoralisation et de crime pour des milliers de pauvres enfants. La relation suivante permettra d'en juger.

Un meeting, d'un caractère sans exemple, fut tenu au British-Union School-room, dans la soirée du 28 janvier dernier. L'auteur de l'Enquête avait voulu rassembler quelquesuns des jeunes voleurs et vagabonds qui infestent le pays. Bien que convoqués seulement deux jours à l'avance, par des billets d'admission distribués dans les repaires et les cavernes d'infamie fréquentés par ces malheureux, il n'y en eut pas moins de cent cinquante qui répondirent à l'appel. La seule condition exigée pour leur admission était qu'ils fussent vagabonds et au-dessous de vingt ans,

<( Le plus jeune avait six ans ; sept étaient âgés de dix ans ; trois , de douze ans ; trois , de treize ans ; dix , de quatorze ans ; dix, de quinze ans ; onze, de seize ans ; vingt , de dixsept ans; vingt-six, de dix-huit ans, et quarante«cinq, de dix-neuf ans.

« Dix-neuf avaient leur père et leur mère encore vivants;

— trente-neuf n'avaient plus que leur père ou leur mère;

— quatre-vingts étaient orphelins dans toute l'étendue du mot.

(c Quelques-uns étaient mendiants de profession. Soixantesix avouèrent qu'ils étaient voleurs habituels. — La certitude que la plus grande partie des assistants était composée de voleurs, causa un excessif plaisir à la réunion, et fut accueillie par trois salves d'applaudissements.

«i Douze avaient été en prison une fois ; — cinq, deux fois ; — trois, trois fois ; — quatre , quatre fois ; — sept, cinq fois; —huit, six fois;-— cinq, sept fois ; — quatre, huit fois ; — deux , neuf fois (un de ceux-ci n'était âgé que de

treize ans) ; — cinq, dix fois; — cinq, douze fois ; — deux, treize fois; — trois, quatorze fois; — deux, seize fois; — trois, dix-sept fois ; — deux, dix-huit fois ; — cinq, vingt fois ; — six, vingt-quatre fois; — un , vingt-cinq fois; — un, vingt-six fois, — et un, vingt-neuf fois.

« La proclamation du nombre d'emprisonnements, subi par chacun de ces enfants, était reçue par des hourras dont la violence augmentait selon que s'élevait le chiffre des incarcérations.— Lorsqu'il fut annoncé que l'un d'eux, âgé de dix-neuf ans seulement, avait été en prison vingt-neuf fois, les battements de mains, les trépignements, les bravos durèrent pendant plusieurs minutes, et tous les enfants se levèrent pour contempler ce personnage distingué. Quelquesuns marquaient sur leurs chapeaux le nombre de fois qu'ils avaient été en prison.

(c Quant aux motifs de vagabondage, il fut trouvé que vingt-deux s'étaient enfuis de la maison paternelle, à cause des mauvais traitements qu'ils y avaient essuyés. — Quantité reconnurent qu'ils avaient reçu les premières leçons de vol dans un lodging-house,

« A l'égard de l'éducation, prise dans l'acception populaire du mot, soixante-trois sur cent-cinquante savaient lire et écrire et pour la plupart étaient voleurs. Cinquante d'entre eux avaient lu Jack Sheppard, les vies de Dick Turpin, de Claude du Val, tous les autres romans de voleurs célèbres; de même que le calendrier de Newgate et les biographies des brigands et des pirates. — Ceux qui ne savaient pas lire dirent qu'on leur avait lu Jack Sheppard dans les lodginghouses.

X Ils en étaient là de leurs déclarations , lorsque leurs yeux exercés reconnurent, malgré son déguisement, un policeraan qui s'était glissé dans l'assemblée. Son expulsion fut aussitôt requise. En conséquence, on signifia à l'officier que le meeting n'était pas public, et on le somma de se retirer. Après s'être excusé, il se disposa à quitter la place. Les en-

fants ne l'eurent pas plus tôt vu se diriger vers ia porte, qu'ils firent ëclater des applaudissements frénétiques accompagnés de sifflets , de grognements , et du cri mille fois répété : A la porte ! à la porte ! j»

Après les interrogatoires sur les généralités, ils furent appelés à raconter individuellement, dans leur style et leur phraséologie particulière, leurs aventures et les causes qui les avaient conduits à cette vie de désordre.

Un des garçons présents au meeting voulut parler contre les lodging-houses. — On le menaça et on l'obligea de se taire. L'auteur de TEnquéte prit alors la parole :

» Gela fera-t-il du tort à quelqu'un de vous, s'il parle contre les lodging-houses?

« — Oui, oui !

« — Comment?

« Une voix, ils ne permettraient plus d'apporter chez eux les objets volés.

« L'auteur de l'Enquête. Mais ne quitteriez-vous pas tous avec joie votre présente manière de vivre? — (Oui! oui!) — Eh bien ! alors pourquoi ne voulez-vous pas faire connaître le système des lodging-houses, principale cause de toute votre misère?

« Une voix. Si l'on ferme les lodging-houses, où ironsnous? Si un pauvre enfant va au workhoase, il y attrape la fièvre et on l'y fait mourir de faim.

« L'auteur de l'Enquête. N'ètes-vous pas tous fatigués de la vie que vous menez maintenant?

«« Tous, Oui, oui. — Nous ne demanderions pas mieux que de nous amender.

« L'auteur de l'Enquête. Cependant vous craignez de faire connaître les lodging-hoiises, — Vous savez pourtant aussi bien que moi, mes enfants, que c'est là que vous rencontrez une funeste assistance. Si votre ruine ne commence pas là, elle s'y complète au moins. Si un enfant s'évade de la maison paternelle, c'est là qu'il trouve des encouragements,

c'est là qu'on le caehe à ses parents. Les gens qui tiennent CCS maisons ne s'enricbisscnt-ilspas de votre dégradation et de vos périls? — (Cris bruyants, oui ! oui !) — Alors donc pourquoi ne voulez-vous pas tous renverser ces cavernes, en dévoilant au public les iniquités et les infamies qui s'y pratiquent? — La misère de vous tons, ou de presque vous tous, provient des todging^houses. - (Oui, oui ! c'est vrai !) — Je suis décidé, avec votre aide, à poursuivre leur complète destruction. — (Bravo ! Tant mieux ! — Vous avez raison. — Que Dieu vous assiste !) »

Les enfants les plus âgés furent ensuite interrogés sur les meilleurs moyens à prendre pour effectuer leur délivrance, et les tirer de leur dégradation. Quelques-uns se prononcèrent en faveur de l'émigration.

« L'auteur de l'Enquête : Dans le cours de mes investigations, j'ai vu bien des voleurs émérites. J'ai reçu chez moi, à toute heure, des hommes et des femmes du caractère le pius abject, et cependant jamais je n'ai perdu avec eux un objet de 6 pence. Une fois j'ai chargé un de ces voleurs d'aller me changer un souverain ; il m'en a rapporté exactement la valeur en argent. Si je donnais, pour le changer, un souverain & l'un de vous, ici présents, ferait-il de même? — Quelques-uns répondirent : oui ; ceux-ci : non, et eeux-là : qu'ils le feraient pour l'Auteur de l'Enquête, mais non pour tout autre.

c Là-dessus, un enfant qui avait été vingt-six fois en prison, type de la pire espèce, fut appelé, et on lui remit un souverain, en lui disant que s'il disparaissait sans en rapporter la monnaie, aucune poursuite ne serait dirigée contre lui. — Il quitta la salle au milieu des applaudissements de ses compagnons. — Quelques instans après sa sortie, tous les regards étaient fixés sur la porte, chaque fois qu'elle s'ouvrait. Jamais assemblée ne fut en proie à plus vive anxiété. Les enfants, dans leur inquiétude, escaladaient les bancs. Leur honneur était évidemment enjeu. Plusieurs 1. %\

27i DE LA DÉCADENCE

d'entre eux s'écrièrent qu'ils tueraient le garçon s'il ne revenait pas. Bon nombre de minutes s'écoulèrent cependant dans la plus cruelle incertitude. Quelques-uns commençaient à craindre qu'une si forte somme d'argent n'eût été une trop grande tentation, lorsque tout à coup une effrayante explosion d'applaudissements annonça le retour de leur camarade. Leur joie se manifesta à plusieurs reprises par de longs et bruyants trépignements et par des cris de triomphe, au milieu desquels l'enfant s'avança jusqu'à la plate-forme, où il déposa intégralement la monnaie de la pièce d'or qui lui avait été confiée. »

Après cela, l'assemblée fut interrogée sur les résultats produits par la fustigation comme châtiment. L'avis général fut que cette punition exaspère le criminel au lieu de l'amender, et qu'elle excite en lui une haine mortelle contre la personne qui la lui inflige.

Interrogés sur la question de savoir s'ils avaient assisté à une exécution publique, presque tous répondirent qu'ils avaient vu pendre Manning et ja femme, et d'autres, Rush et Sarah Thomas. Ils déclarèrent qu'après avoir vu une ou deux exécutions, ils aimaient aller à la chasse d la mort, — « Ce spectacle, ajoutèrent-ils, nous endurcit, et nous nous amusons à voler, jusque sous le gibet. La première fois qu'on voit exécuter, cela produit de l'impression, mais après quelques répétitions, on y est bientôt fait. »

Un petit garçon, habillé en mousse, s'avança en pleurant amèrement, et demanda la permission de dire un mot.

— « Je suis mourant de faim, tout le temps, dit-il. J'ai passé la huit dernière dehors, et il gelait à en mourir. Mes jambes étaient si engourdies, si roides, que je pouvais à peine marcher, après avoir dormi à Whitechapel sous un banc. — J'étais apprenti à bord d'un bateau pécheur, et j'ai déserté parce que j'étais maltraité. Après cela, comme je mourais de faim, je m'introduisis et je volai dans la maison de mon maître. Il me fit donner douze mois de workbouse,

et maintenant il est lui-même en prison. Voilà trois mois que j'en suis sorti et que je meurs de faim. J'aimerais bien mieux travailler que de voler. — Je vole, parce que je ne trouve rien à gagner pour manger. »

Ici l'enfant, toujours pleurant à chaudes larmes , découvrit sa poitrine et montra ses os qui perçaient à travers sa peau. — « Ah ! faites-moi quitter le pays, ajouta-t-il, pour que je puisse changer de conduite ! »

Un jeune homme de dix-huit ans, couvert de haillons et dont les traits respiraient la misère, parla en ces termes :

« J'ai fui la maison de mon père, parce que j'y étais maltraité. Ma sœur Vjà abandonnée aussi, il y a neuf mois environ. Je pouvais alors gagner ma vie en travaillant. Avec l'argent que j'avais, j'achetai des meubles pour ma sœur, afin de la sauver de la prostitution. Mes ressources s'épuisèrent ; — plus de travail ; — je fus forcé de voler pour manger. Ah ! de l'ouvrage, de grâce, pour que je ne sois plus voleur ! »

Quelle leçon ressort des faits constatés dans ce meeting ? Au début, vous voyez une foule déguenillée faire parade de ses vices ; il suffit d'une parole bienveillante — la première peut-être qui se soit adressée à leur cœur — pour imposer silence à cette eiffronterie de commande. — Tout à l'heure, cent cinquante voix acclamaient aux prouesses vantardes des plus coupables, et bientôt ces mêmes enfants, soudainement transformés, couvrent de leurs applaudissements l'acte de probité du plus incorrigible d'entre eux. Ce changement subit u'indique-t-il pas que ces natures déclassées, conservent encore, sous l'enveloppe du crime, le sentiment du bien, et que leur dépravation précoce accuse tout à la fois la négligence, la misère ou l'abrutissement des familles, et surtout la criminelle indifférence de l'État ?

« Après le tableau hideux des lodging-houses, qui pourrait croire, dit l'auteur de l'Enquête, qu'il y a quelque chose de pire encore, et des lieux plus funestes que ceux que je viens

m DE LA DÉCADENCE DE L'ANGLETERRE.

de décrire ? Cela est cependant. — Oui, il existe à Londres un parc à bétes humaines : ce sont les places hantées par ceux qui manquent même du penny nécessaire pour se procurer le luxe des murailles nues et du toit qui abrite contre le vent et la pluie. — Si donc il est possible d'imaginer une classe d'êtres plus misérable que celle qui habite les plus ignobles refuges de Londres, ou la trouvera tapie sous les arches du Black wall-railway. Là on peut voir des familles entières entassées péle-mèle à Tinjure du temps, — des enfants bercés par le vice et le crime, côte à côte avec les plus viles prostituées et les plus infâmes voleurs. On peut voir se dessiner le long du mur d'une sucrerie voisine, des espèces de spectres essayant de réchauffer leurs membres glacés, leurs pieds nus sur le pavé d'une rigole où coule de Teau bouillante.

« L'aspect de cette foule en guenilles, dénuée de tout, lorsqu'elle est engourdie par le sommeil, vers les trois heures du matin, inspire les pensées les plus désolantes. »

On demeure accablé de son impuissance, on se sent le cœur défaillir, et ce serait à blasphémer Dieu, si l'on n'avait conscience que le mal est moins dans la nature que dans le vice des institutions humaines.

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