LOI DES PAUVRES. AVORKHOUSES. RAGGED-SCHOOLS
• ÉJIIGRATION.
En jetant un regard sur le tableau des populations de l'Europe , on est frappé de ce phénomène, que le paupérisme s'accroît en raison du développement de l'industrie. Plus une nation devient manufacturière, plus, chez elle, augmente la misère. Ainsi, l'Angleterre et la Russie sont aux deux extrémités de l'échelle, l'Anglerre au sommet du paupérisme, la Russie au premier degré seulement, et cette loi s'accomplit, chez toutes les autres nations, dans les termes que je viens de poser.
11 est donc bien vrai que, sous le rapport physique, l'ouvrier de nos jours est plus malheureux que ne le fut l'esclave antique, que ne le fut le serf du moyen âge; il est donc bien vrai que, de toutes les servitudes, le salariat est la pire comme il doit èlrc la dernière; il est donc bien vrai que jamais armée vaincue et en déroute n'a
présenté un plus lamentable speclacle que l'armée industrielle triomphante.
Comment en serait-il autrement, quand Tindiistrie n'est qu'un combat oii 'prmd qui peut, garde qui peutl selon la devise des conquérants? Comment, soumise elle-même aux dures exigences du capital, aux soubresauts perpétuels du commerce, à ses fluctuations, à ses alternatives, pourrait-elle offrir, aux masses d'hommes qu'elle agglomère dans les grands centres manufacturiers, cette sécurité de salaire qu'amenait aux champs le retour périodique et toujours uniforme des saisons?
Vous concluez donc contre l'industrie, va-t-on dire? — Non, — je conclus simplement contre les principes qui président, aujourd'hui, à son organisation.
L'économie politique, telle qu'elle est constituée, n'embrasse que la partie métaphysique de la loi sociale; elle a fait l'ontologie de la richesse, elle en a méprisé la morale. Elle est devenue une science aussi abstraite que celle des nombres, sans plus de rapports que la géométrie avec la politique et l'humanité. A ses yeux , les nations ne sont que d'immenses ateliers, — l'homme, une marchandise à consommer et à produire, — la vie humaine un capital. — Tout se pèse et se calcule , rien ne se sent. — Oùy a-t-il place, dans tout cela, pour les pulsations du cœur dont chacune, cependant, peut être une souffrance.
Elle n'a vu, étroitement, sèchement, que la création brute de la richesse, quand elle devait assigner,
comme but légitime h ses travaux le bien-être du plus grand nombre.
Quelle a été sa méthode ? Pour briser les entraves et les lourdes servitudes du moyen-âge, elle a invoqué les principes de liberté et posé la règle du laisser- faire.
De cette règle qui ne pouvait être qu'une arme de guerre, qu'un expédient de transition, elle a fait un principe durable, absolu. Elle a pris un accident pour la condition permanente de la vie, la confusion qui précède l'ordre pour l'ordre luimême.
Là est son tort, là est son crime.
Le laisser-faire, en accordant à tous les intérêts qui divisent la société la permission d'agir, ne favorise pas seulement le travail, il favorise aussi des intérêts opposés au véritable bonheur des nations; il ressuscite indirectement, contre le travail, les privilèges iniques qu'il avait détruits : au bout de l'extrême liberté des riches et des forts, se trouve la servitude des pauvres et des faibles.
Non, le laisser-faire absolu ne vaut pas mieux dans le régime industriel que dans le régime politique; son véritable nom, on l'a dit, est l'anarchie. Il n'est pas vrai que les intérêts des individus e des classes d'individus s'équilibrent d'euxmêmes, de façon à former une harmonie universelle qui serait l'intérêt de la société tout entière ; entre toutes les prétentions individuelles, il faut qu'une volonté souveraine, la volonté collective, intervienne et prononce. La liberté, sans doute, est
(le tous les droits le plus précieux ; mais tous les dioils ne sont-ils pas réglés et limités par des devoirs?
Eugène Buret, dans son patriotique ouvrage, a merveilleusement fait ressortir cette nuance délicate : « Laisser chacun faire ce qu'il a droit de « faire, c'est le principe fondamental de la justice « sociale, et les fonctions de l'industrie en profitent « comme toutes les autres. Si le laisser-faire est « principe de richessse et de production, ce n'est « qu'indirectement, conime la garantie de la sécu- « rite des biens et des personnes qui est une des « premières conditions de la création des richesses. « Mais ce n'est pas ainsi que l'a entendu l'économie « politique. Elle a vu, dans le laisser-faire un prin- « cipe direct, un agent immédiat de production, « car son axiome fondamental proclame que tout « va pour le mieux, quand tout est abandonné à « sa propre tendance, que les intérêts se faisant « tout seuls contrepoids, il n'y a qu'à les laisser à c< eux-mêmes pour obtenir l'harmonie sociale. »
La guerre perpétuelle , les hommes s'entre-dévorant, voilà donc, selon elle, le seul moyen d'obtenir la paix !
Aussi l'on sait quels eiîets désastreux a produits ce principe, opérant sous la pression toujours croissante du capital. La nouvelle industrie s'est approprié la richesse , comme les vainqueurs se sont approprié le sol : elle a procédé par les vigoureux efforts de l'individualisme; elle s'est jetée, avec toutes ses forces, sur le terrain de la
production, comme dans une mêlée, sans autre souci que de vaincre au plus vite; elle a prodigué la vie des hommes qui composaient son armée, avec autant d'indifférence que les grands conquérants. Son but était la possession de la richesse et non le bonheur de l'humanité.
Voilà, je le répète, ce que j'attaque, et non pas rindustrie; voilà ce qui doit disparaître, car l'industrie, ainsi organisée, marche fatalement vers un terme opposé à celui que poursuivent la philosophie et la pohtique modernes. 11 n'est pas possible, quand la philosophie et la politique concourent si activement à l'affranchissement de tous les hommes, que les plus mauvais effets de la servitude, comme le vice et l'ignorance, soient fatalement maintenus et même introduits de nouveau, dans le monde, par l'industrie.
M. Droz a dit : « Il faut s'occuper autant des hommes que des produits, par la raison que les produits sont faits pour l'homme et non l'homme pour les produits. )i
Le cœur, la justice, la raison vont plus loin : il faut s'occuper de l'homme, avant les produits, car, sous le travail, valeur d'échange, réside une valeur morale, une créature humaine, avec toutes les délicatesses de ses sensations, une chose sainte!
Eh bien! c'est pour avoir poussé les principes de l'école économique aux conséquences les plus sauvages, c'est pour avoir oublié — en étudiant les variations de l'offre et de la demande — la vie, la santé, la moralité de plusieurs millions
d'hommes engagés dans la question, que l'Angleterre a réduit à l'indigence plus des deux tiers de sa population, et que, depuis dix ans, elle a vu augmenter, dans d'effroyables proportions, la misère officielle elle-même, c'est-à-dire la détresse h son dernier terme et dans toute son horreur.
Qu'a-t-elle pour neutraliser ce fléau? le budget des pauvres, l'aumône publique et privée.
Ah ! sans doute, il est bien de donner à ceux qui ont faim, à ceux qui ont soif, de vêtir ceux qui sont nus; mais, quand la misère s'est développée dans toute son énergie, la traiter autrement que dans ses causes , autrement que par une transformation sociale, c'est tenter follement d'épuiser l'Océan, comme ce candide enfant qui s'y efforce, une coquille à la main, ainsi que nous le représente un des maîtres de la peinture.
A quoi bon insister sur l'immoralité d'un pareil moyen qui dégrade l'homme en le nourrissant, non de travail, mais de charité, non de son droit, mais d'aumône? A quoi bon parler de son insuffisance, trop hautement attestée par l'état désespéré dans lequel gémissent, ici, les travailleurs des villes et des campagnes ?
L'Angleterre, par son opiniâtreté même, est, de toutes les nations, celle qui a fait la plus cruelle et la plus décisive expérience de l'inefficacité des palliatifs.
Ainsi, sa taxe des pauvres, toujours grossissant depuis 1790, était devenue, après 1830, une charge si lourde pour le pays que l'agriculture et
le commerce en étaient profondément ylfeclés. On !e croirait à peine: dans quelques localités, le revenu tout entier de la propriété foncière était absorbé par cette taxe. Le rapport de 1833 constate des abus de toutes sortes, des malversations révoltantes dans l'administration, et, souvent chez les individus assistés, la débauche et l'ivrognerie.
Cela devait être : la subvention des paroisses agissait sur les populations pauvres de la même façon que la charité calculée des couvents agissait, autrefois , sur les peuples d'Espagne et d'Italie. Habituant les hommes à compter sur d'autres moyens d'existence que le travail, elle brisait, en eux, le ressort de dignité et de courage qui, seul, pouvait les soutenir el les faire progresser. La charité publique, quoi qu'en ait dit récemment un illustre insensé qui la posait comme une réforme et une amélioration sociale, la charité, marche entre deux écueils qu'elle ne peut éviter : ou elle est insuffisante pour soulager efficacement celui qui réclame ses secours, ou elle ne le relève de la détresse qu'aux dépens de la moralité. Elle lui communique, en échange de ses dons, les vices du lazzarone et du mendiant.
Que fît donc l'Angleterre en 183/i? Elle eut recours, il faut le dire, à une loi de salut public, presque de désespoir.
Pour alléger cet impôt écrasant, elle a inexorablement appliqué au paupérisme le remède indiqué par Malthus : « que chacun, en ce monde, réponde de soi et pour soi ! Tant pis pour ceux qui