‹ De la décadence de l'AngleterreChapitre 15 sur 75 · II · texte numérisé non relu

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sont de trop ici bas ; on aurait trop à faire, si on voulait donner du pain h tous ceux qui crient la faim; qui sait même s'il en resterait assez pour les riches? Comme la population tend sans cesse à dépasser les moyens de subsistance, la charité est une folie, un encouragement public donné à la misère. » — « Faisons, s'eslécriée l'Angleterre; faisons « une franche application du laisser faire, du laisser n passer. Jusqu'à ce jour, nos secours qui nous « ruinent n'ont pas diminué d'un seul le nombre « des misérables, eh bien ! laissons faire la misère, « laissons passer la mort. »

Dès lors, en principe, plus de distribution d'argent aux familles indigentes , pour suppléer au défaut ou à l'insuffisance des salaires, plus d'assistance à domicile, mais une maison de travail, un workhouse, où l'on achète le pain de la charité légale au prix de la liberté , au prix de la séparation de la laniille.

On doit comprendre la réduction qui s'est opérée immédiatement, sinon dans le chiffre delà misère, du moins dans le chifïre de l'impôt paroissial destiné à lui venir en aide. En ellét, une administralion plus régulière et plus concentrée, l'union de plusieurs paroisses s'entendant, entre elles, pour économiser sur les frais généraux de régie, ont apporté une notable modification à cette taxe dans les premières années qui ont suivi la loi de 1834.

Cela n'a pas été de longue durée ; la misère qui n'était que refoulée, de rechef s'est fait jour de

toutes parts. Il a fallu se relâcher de Tinflexibilité des priucipes, donner de nouveaux secours à domicile, car les murailles mêmes des workhousos étaient devenues trop étroites, et del840 à 1848, la taxe ne cessa d'augmenter.

Si, cependant, elle ne dépassa pas le niveau fatal posé en ^854, au-delà duquel c'en était fini de la production du pays, on ne peut s'en féliciter, car, en supposant que le chiffre soit presque demeuré le même, il est certain que le personnel du paupérisme s'est accru de 7 à 10 pour cent, c'est à-dire de huit cent mille individus (1); d'où la conséquence que, de 1840 à 1848, l'Angleterre a économisé sur la faim, et qu'elle a créé une pauvreté dans la pauvreté même.

Je sais que, pour 18^9, on est venu apporter résolument celle assertion devant les chambres, que la dépense du paupérisme olficiel ayant été de 155 millions en 1848, et de 4/t5 millions seulement en

( 1) Pauvres de toutes classes recevant assistance.

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1849, il y avait économie de 8 à 10 millions , sur la première année.

A cela, deux réponses : d'abord, le rapport d'oii cette approximation a été extraite est un peu prématuré, car lescommissaires despauvres y déclarent eux-mêmes qu'ils n'ont pas reçu encore les comptes de toutes les unions. Ils ajoutent, ce qui peut inspirer quelque défiance^ que les moyens de contrôle employés semestriellement depuis quinze ans pour constater le chiffre du paupérisme , ne sont point exacts, puisqu'il en résulte que, dans l'Angleterre et le pays de Galles , il y aurait un pauvre officiel sur huit habitants, tandis qu'il est évident qu'il n'y en a qu'un sur seize.

« Ce sont là des subterfuges parlementaires, dit « Y Edinhurgh îna^azme, qui constatent, au contraire, « un accroissement dans le chiffre des pauvres, « pour peu qu'on considère que le prix des vivres « est tombé de 50 pour cent depuis deux ans, et « qu'en supposant même un nombre de pauvres « égal seulement à celui de 18^7, la diminution « dans la dépense devraitêtre, non de huit à dix « millions, mais de cinquante millions. »

« Dix millions, ajoute-l-il, ne font donc point en réalité, une diminution, mais une augmentation dans le nombre des pauvres ; et la preuve, c'est que la taxe des pauvres, en Ecosse, a été, malgré la diminution de prix dans les vivres, plus considérableen 1849 qu'en 18Zt8; et qu'en Irlande, elle a dépassé, pendant la dernière année, le chiffre des temps les plus calamileux de la famine.

J'ai dit que le bill de 1834 avait été une loi de désespoir indigne d'un grand peuple, ayant pour objet de tuer la misère et non cte la soulager. L'horreur que les workhouses inspirent aux malheureux n'en est-il pas un témoignage irrécusable? L'enquête en a fourni cent fois la preuve ; entre le workhouse qui doit les séparer les uns des autres — et la mort^ ils préfèrent souvent la mort.

Et, cependant, si l'on ne s'arrêtait qu'aux apparences, qu'aux semblants extérieurs, on comprendrait à peine cette invincible répugnance.

Le workhouse, en effet, est presque toujours un vaste établissement d'un bel aspect, qui ne manque pas même d'une certaine élégance architecturale. Souvent, il est situé au milieu d'un riche et gracieux paysage, et n'était l'inscription qui se lit au-dessus de la porte, on ne croirait pas que derrière ces pavillons coquets et ces bordures de gazon , se trouvent cachées tant de misères humaines.

Cette maison est un hospice ouvert aux vieillards, aux incurables et aux infirmes, un refuge pour les orphelins, pour les femmes enceintes, un asile pour les idiots et les fous, un dépôt de mendicité pour les vagabonds et les ouvriers sans travail honnêtes et valides.

11 faut reconnaître que l'acte amendé de 1834 a beaucoup amélioré la condition des vieillards et des enfants; en général, ils paraissent satisfaits du régime auxquels ils sont soumis.

Quant au pauvre valide, la loi lui offre tout juste ce qu'il faut pour ne pas mourir littéralement

de faim; elle va briser pour lui tout lien de famille, car il sera cruellement isolé de sa femme, de ses enfants, et, en outre, il achètera ce secours avare plus cher qu'il n'a jamais payé le droit d'exister, c'est-à-dire au prix d'un travail mécanique, espèce de supplice, le supplice du moulin à bras. Dans la plupart des workhouses, j'ai vu ces machines au repos, parce qu'elles avaient mis en fuite les malheureux condamnés à les faire mouvoir.

Voilà donc une nation renommée par son génie industriel, par l'application des prodiges de la mécanique à la production, qui retourne, pour occuper ses indigents valides, aux grossiers instruments de la barbarie et condamne ses pauvres au supplice des anciens esclaves : ad molaml

Du reste, ce n'est pas le seul point de rapprochement qui existe entre la société anglaise et la vieille société romaine à son déclin. Lorsqu'on voit, par exemple, la loi des pauvres mesurer à l'ouvrier adulte sa nourriture, d'une main plus parcimonieuse qu'au vieillard et à l'enfant, on se rappelle, involontairement, les vers de Plante qui résumaient la charité romaine :

« De mcndico malè meretur qui et dat quod edal aul qtiod bibat; « Nam el illud quod dat, perdit, et illi producil vilam ad miscriam.

« C'est rendre un mauvais service au mendiant que de lui donner à boire et à manger; on perd ce qu'on lui donne, et, en prolongeant sa vie, on ne fait que prolonger son maliieur. »

Il est vrai que , pour rassurer sa conscience contre cette abominable doctrine, la société antique

avait inventé le stoïcisme; il est également vrai que la religion calholiqiie, plus hardie, avait érigé le mal même en dogme, et n'avait cherché d'autres remèdes aux douleurs de cette vie, que les félicités d'une vie future. Quant à la démocratie moderne, au contraire , elle a pensé que faire souffrir l'homme ici-bas, pour le sanctifier ailleurs, c'était offenser Dieu dans sa créature ; elle s'est donc donné pour mission d'abolir, par la pratique de l'association et de la sohdarité humaine, toute tyrannie de l'homme, de la terre ou du capital. Là est son but, là est sa foi, là sera sa gloire !

En dehors de cette religion nouvelle, tout effort échouera, et la charité elle-même, ce vestige des vieux âges, tournera contre les plus fervents qui voudront l'exercer.

C'est encore l'Angleterre qui va nous en offrir la preuve. Désespérée de l'effrayante progression des crimes, la charité privée a essayé, chez elle, d'étouffer dans l'enfance de funestes germes, par un enseignement en quelque sorte évangélique.

Chaque soir, des femmes, des hommes du monde, soutenus par un sentiment religieux, viennent s'asseoir au milieu des enfants les plus dépravés, des prostituées les plus avilies , des criminels les plus connus, rassem!)lés là fortuitement, pour leur donner quelques notions élémentaires, et leur inculquer des maximes de morale.

En visitant ces écoles de haillons {raggcd schools), en voyant ces pénibles fonctions, si humblement, si fraternellement remplies, j'étais vraiment ému.

J'étais ému, surtout, en apprenant que cette noble pensée avait pris, en quatre ans, cFénormes proportions; que de vingt ragged schools, qu'on comptait à Londres en 1845 , on était arrivé en 1849 au chiffre de mille cinquante-trois, et que dix-sept mille deux cent quarante neuf enfants y recevaient l'instruction.

Eh bien! le croirait-on , l'auteur de l'Enquête constate, avec un accent de découragement, que le nombre des personnes arrêtées dans la métropole augmente sans cesse, et que l'accroissement est surtout très sensible pour les enfants au-dessous de dix ans , et pour les enfants de dix à quinze ans.

A-t-on le droit de s'en étonner? Non, — car après avoir passé deux ou trois heures dans les ragged schools, hommes, femmes, enfants retombent dans la rue avec tous les besoins de la vie, sans savoir où s'abriter. La société, en développant leur intelligence , vient donc de les armer contre elle-même , car il y a un aiguillon plus pressant que celui de la science , que celui de la morale , c'est l'aiguillon de la faim!

Je ne saurais trop le redire, c'est là le sort de toutes les demi-mesures. Le mal qui marche à pas de géans, les dépasse sans cesse et leur barre le chemin.

En fait de tentatives partielles , que reste-t-il donc à l'Angleterre? Il lui reste la ressource suprême de l'émigration. — Emigration même n'est plus, déjà, le mot véritable. On appelait ainsi,

jadis, l'expatriation de quelques aventuriers résolus, de quelques religionnaires persécutés, on appelait ainsi, surtout, l'expatriation de l'Irlandais, race maudite, nouvelle Bohême, allant porter, sous des cieux moins funestes, ses misères, ses tribus et ses bras exténués ; mais l'émigration de vingt mille jeunes ouvrières de Londres , imposée connne mesure de salut public, quand elles n'ont commis d'autre crime que celui de mourir de faim, qu'estce autre chose que la transportalion?

Et cette émigration, composée des classes moyennes [middle c/ass), comme disent les rapports, c'est-à-dire d'agriculteurs, de petits capitalistes, de fermiers habiles, d'ouvriers expérimentés, qui sont le nerf même du pays et le quiltent, non pour lui créer des auxiliaires nouveaux, mais en le maudissant de n'avoir pas su les nourrir; celte émigration qui ne s'élève pas à moins de trois cent mille âmes par an, n'est-ce pas déjtopulation qu'il faudrait l'appeler?

Un mot récent a justement qualifié cette situation extrême :

« Vous n'en êtes plus , disait un auteur, h la « saignée des veines qui fortifie le corps en le « rendant plus léger; vous en êtes à la saignée des «artères, blessure inguérissable d'où s échappe « la vie avec le sang. »

Il en fut ainsi, au reste, de l'Italie épuisée : ses habitants s'écoulèrent lentement, silencieusement dans le reste du monde, et derrière eux se fit le désert.

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