CHAPITRE III
LES LIBRE-ECHANGISTES.
La doctrine du libre-échange est sortie, comme toutes les propagandes, de la révolution philosophique du dernier siècle, et, Turgot, en passant au pouvoir, la fit même entrer avec lui dans le gouvernement. Mais cette expérience modeste et limitée ne dura qu'un jour. Un demi-siècle de combats acharnés mit bientôt en séquestre toutes les idéologies, et, durant ces longues batailles, en Angleterre comme en France, la doctrine du librecommerce se réfugia dans les sphères de la spéculation pure, dans les livres, dans les académies.
Il n'y a guère que douze ans qu'elle a reparu sur la scène, et qu'elle est venue disputer, au grand jour, le gouvernement des intérêts et l'empire de l'opinion aux fortes disciplines des vieux régimes. Il y a même cela d'étrange , en son réveil, qu'elle a choisi pour l'escalader, avec sa bannière cosmopolite, la pins haute tour de la plus féodale des forteresses, et que ses champions étaient d'obscurs et humbles commerçants.
« Au milieu de la détresse des classes laborieuses, « dit M. Basiiat , l'historien-disciple de la ligue « anglaise, sept hommes se réunirent à Manches- « ter^ au mois d'octobre 1838, et avec celle virile « détermination qui caractérise la race aiiglo- « saxonne, ils résolurent de renverser tous les « monopoles, par les voies légales, et d'accomplir, « sans troubles, sans effusion de sang, par la seule « puissance de l'opinion, une révolution aussi pro- « fonde , plus profonde peul-étre que celle qu'ont « opérée nos pères, en 89.
« Certes, il fallait un courage peu ordinaire pour « affronter une telle entreprise : les adversaires , (( qu'il s'agissait de combattre, avaient, pour eux, « la richesse, l'influence, la législature, l'église, « l'état, le trésor public, les terres, les places, les « monopoles, et ils étaient, en outre, entourés d'un « respect et d'une vénération traditionnels. L'as- « pect de ces difficultés n'effraya pas les fondateurs « de la ligue ; après les avoir regardées en face et « mesurées, ils se crurent de force à les vaincre, « et l'agitation fut décidée. »
Je suis loin, bien loin de partager l'admiration fanatique et le fougueux enthousiasme de M. Bastiat pour cette ligue de Manchester, qu'il met, sans trop de façons, au-dessus de la Révolution française; mais je n'ai pas de peine à reconnaître que l'œuvre entreprise contre l'aristocratie foncière était légitime, sainte même, et qu'il est. « grand et beau ce spectacle d'un petit nombre « d'hommes essayant , h force de travaux , de
« persévérance et d'énergie, de détruire le ré- « gime le plus oppressif et le plus fortement orga- « nisé, après l'esclavage, qui ait jamais pesé sur « un grand peuple et sur l'humanité. »
Tel était bien, en effet, le régime féodal protectionniste de la vieille Angleterre, et le lecteur, qui m'a suivi dans mes études successives sur l'organisation sociale de ce pays, sur sa constitution politique, ses aristocraties, ses privilèges, ses lois et son gouvernement, celui-là ne contredira pas M. Bastiat s'écriant :
« Rien de plus fortement conçu, de plus éner- « giquement exécuté que l'exploitation métho- « dique des classes laborieuses en Angleterre : la « possession du sol met aux mains de l'oligarchie « la puissance législative; par la législation, elle « ravit systématiquement la richesse à l'industrie ; « cette richesse, elle l'emploie à poursuivre, au « dehors, ce système d'empiétement qui a soumis « quarante-cinq colonies à la Grande-Bretagne, et « les colonies lui servent, à leur tour, de prétexte « pour lever, aux frais de l'industrie et au profit «des branches cadettes, de lourds impôts, de « grandes armées , une puissante marine mi lift taire.
« L'oligarchie anglaise, il faut lui rendre celte «justice, a déployé, dans sa double spoliation « intérieure et extérieure, une habileté merveil- « leuse : deux mots qui impliquent deux préjugés « lui ont suffi pour y associer les classes mêmes « qui en supportent tout le fardeau ; elle a donné
« au monopole le nom de protection, et aux colonies « le nom de débouchés. »
Ce fut pour détruire, disail-on, cette spoliation systématique des travailleurs par les oisifs, qu'à l'appel des Cobden, desBriglil, des Thompson, desMoore, des ViUiers, des Wilson et des Fox, la ligue commerciale s'organisa, marquant ainsi son but dans une résolution solennellement arrêtée :
« Nous poursuivons l'abolition ^oto/e, immédiate « et sans conditions , de tous les monopoles , de (( tous les droits protecleurs quelconques en fa- « veur de l'agriculture, du commerce, des manu- « factures et de la navigation, en un mot, la liber- « té absolue des échanges. »
Ce programme était entier, absolu, sans condition ni réserve, comme s'exprime la ligue, mais le principe de la réforme posé, l'exécution était à suivre, et, selon elle, c'eût été folie que de chercher à faire fléchir, que de vouloir forcer, sur tous les points à la fois, une société fondée sur les siècles, et souveraine maîtresse parles institutions, par les mœurs, par les richesses et le gouvernement. Les ligueurs cherchèrent donc un point favorable pour ouvrir la première tranchée, et ce fut non pas le vieux bastion de Guillaume le Conquérant, non pas le principe, le privilège féodal de la propriété terrienne, mais son monopole de vente à l'intérieur qu'ils attaquèrent. Leur société de propagande s'appela « anti-coin-law-league » — association contre la loi céréale.
On connaît déjà l'esprit et les effets de celte loi
des céréales, contre laquelle on levait l'étendard, au nom du peuple et de l'industrie dépouillés? On se rappelle que celte loi des provisions et subsistances excluait tous les blés de orovenance élran-
gère, ou, du moins, les frappait de droits exorbitants ; qu'elle avait pour but, au dire des landlords et du gouvernement, de protéger la culture nationale contre les similaires du dehors, et de l'encourager à l'éternel perfectionnement, pour que la patrie pût vivre indépendante des peuples ennemis et rivaux.
En fait, on n'a point oublié, non plus, que la loi des céréales avait pour résultat d'affamer le peuple, en haussant le prix du blé au profit des seigneurs de la terre, et, bien qu'on connaisse dans quelles énormes proportions, — il n'est pas inutile de reproduire textuellement la question posée par les commissaires du parlement , et la réponse de M. Deacon-Hume.
« Avez-vous jamais calculé, lui demande-t-on, « quel est le montant de la taxe que paye la com- « munauté (lisez le peuple), par suite de l'éléva- « tion du prix que le monopole fait ('prouver au « froment et à la viande de boucherie?
« Je crois, répond-il, qu'on peut connaître très « approximativement le montant de cette charge « additionnelle. On estime que chaque personne « consomme annuellement un quarter de blé. Or, « on peut porter à 40 shillings ce que la piotection « ajoute au prix naturel. Quant au reste, vous ne « pouvez porter à moins du double ce qu'elle
« ajoute, en masse, au prix de la viande, de « l'orge, de l'avoine, du foin, du beurre, etc. Cela « monte à 36 millions de livres par an ( 900 mil- « lions de francs ), et, en fait, le peuple paye cette « somme de sa poche, tout aussi infailliblement que « si elle allait au trésor, sous la forme de taxes. »
M. Deacon-Hume dit, de plus, qu'en tenant compte des effets directs et indirects du système protecteur, il excède, à ses yeux, le poids même des contributions du pays.
Un autre officier du bureau du commerce, M. Mac- Grégor, faisait la même déclaration : « Je considère « que les taxes prélevées, dans ce pays, sur la « production de la richesse due au travail et au « génie des habitants, par les droits jestriclifs et « prohibitifs, dépassent de beaucoup et probable- « ment de plus du double, le montant des taxes « payées au trésor. »
C'est donc bien, comme je l'ai dit plus haut, près d'un milliard de liste civile que le peuple anglais payait annuellement h ses lamllords . et cette prime abominable, prélevée sur la faim par ces opulents oisifs, se multipliait, pour la ruine des travailleurs, par les droits de protection qui favorisaient le sucre, le café, le thé, le bois de Canada, loules les marchandises coloniales, de sorte que le peuple en avait, chaque année, pour près de 2 milliards, sans compter les taxes du gouvernement.
Cette législation monstrueuse, une fois dénoncée, poursuivie, commentée publiquement devait,
à coup sûr, soulever l'opinion contre elle, et les ligueurs de Manchester firent preuve d'habileté stratégique, en attaquant, de ce côté, le vieil édilice des monopoles. La loi des céréales, n'était-ce pas, vraiment, la clef de voûte du système aristocratique tout entier? Et, comme le dit M. Bastial, dans son panégyrique^ n'était-ce pas là le monopole le plus lourd au peuple, celui dont l'iniquité était la plus facile à démontrer ? Dans un pays où tout est à la matière, impôt sur le pain, sur la nourriture, sur la vie : voilà, certes, un mot de ralliement merveilleusement propre à éveiller la sympathie des masses !
Le cri de ralliement fut en effet entendu ; l'on répondit, de toutes parts, à l'ardent appel des ligueurs contre le grand pacte de famine. Des villes manufacturières qui l'avaient abritée dans ses modestes commencements , l'agitation se répandit à travers les campagnes , déroulant ses meetings dans le camp des ennemis , et jetant la parole de liberté jusqu'au milieu des fermes, aux pieds même des manoirs.
Or, tandis que ses adversaires préparaient ainsi l'opinion par une ardente propagande , que faisait le grand parti protectionniste? que faisaient les lords? Ils regardaient passer, au-dessous d'eux, l'agitation et ses meetings, comme une vague impuissante qui ne saurait monter jusqu'à leurs privilèges et submerger leurs créneaux.
Tranquilles, dans leur monopole, deirière leurs deux sentinelles : la justice et la loi, gardant, sous
leur chevet , les clefs du parlement, ils ne daignaient pas mêiue lancer leurs écrivains dans la mêlée des polémiques, tant ils méprisaient la plèbe des affamés et ses obscurs iribuus.
Mais lorsque la ligue, gagnant toujours, vint battre les portes de la chambie des communes ; lorsque la propagande, riche à millions, j)ar les contributions volontaiies , eut envahi jusqu'au dernier village des irois royaumes, et que cette chélive agitation de Manchester fut devenue presque un gouvernemenl, il fallut bien enfin descendre dans l'arène et commettre son orgueil avec les manans.
La première campagne du monopole contre la ligue du free frarfe (libre-commerce) s'ouvrit,comme d'ordinaire, par un feu terrible de calomnies, et l'éternel refiain qui revient, dans les grandes luttes, sous des noms différents : « voici les gueux, voici les anarchistes, voici les harbares. » Ce verbe, sans foi, de toutes les aristocraties, retentit, à grand fracas, contre les [adieux, contre les révolutionnaires de Manchester. Etranges révolutionnaires , en vérité, que ces hommes qui se déclaraient neutres entre tous les partis , qui respectaient le principe terrien-féodal, dans tous ses privilèges sociaux et politiques, jusqu'à se démentir eux-mêmes, et dont la fatalité est de se trouver placés entre l'aristocratie foncière et la révolution, sans pouvoir conclure jamais logiquement !
Le haut clergé, pourtant, se fit dans tous ses temples, dans tous ses prêches, l'écho passionné
DE L'ANGLETERRE. ior>
de ces accusations niensoiiiières et laconspirnliou contre l'idée nouvelle, contre ï infâme s'organisa partout.
Mais l'opinion publique était déjà lancée ; plus do mille prêtres des cultes dissidenls s'étaient eni'ôh's sous les bannières de la liberté commerciale, et la ferme où l'on redoutait surtout la résistance, était elle-même envahie. — La lutte était fatale.
Le débat s'engagea donc dans la presse, dans le parlement, dans les meetings : il y eut de toutes parts, assaut de chiiîres, de statistiques, de sarcasmes , de syllogismes , et les brochures des deux partis, inondant jusqu'aux campagnes les pUis reculées, la cause put s'instruire à fond devant le tribunal souverain de l'opinion publique.
Les protectionnistes disaient : «Vous allez l'uiner « l'agriculture, rendie l'Angleterre tributaii'c et. « vassale de lélranger, enlever le travail, c'est-à- « dire son pain au [)euple des campagnes, et le « traîner foicément dans les industries, ce qui ne « peut qu'amener la surproduction, la pléthore, « l'engorgement et par suite une souffrance uni- « verselle, une banqueroute générale. »
A ces griefs capitaux, que répondaient les libreéchangistes ?
<c Qu'est-cequelesloiscéréales?disaitM. Cobden. « Vous pûtes le comprendre à Londres, le jour où a elles furent votées. Il n'y eut pas alors (1815) un « ouvrier qui ne pressentît les maux horrijjles qui « en sont sortis. H en est beaucoup, parnii,vous, à a qui je n'ai pas besoin de lappelei' celle funèbre
« histoire : la chambre des communes sous la « garde de soldats armés, la foule se pressant aux « avenues du parlement, ces députés ne pouvant « pénétrer dans l'enceinte législative, qu'au péril « de leur vie. »
« Mais, sous quel prétexte maintient-on ces lois? « On nous dit : Pour que le sol soit cultivé et que c( le peuple trouve ainsi de l'emploi ; mais, si c'est « là le but, il y a un autre moyen de l'atteindre : « abrogez les lois céréales, et, s'il vous plait en- « suite de faire vivre le peuple par le moyen des « taxes, ayez recours à l'impôt et non à la disette « des choses mêmes qui alimentent la vie. Imposez c< plutôt les revenus, et même, si vous voulez, « les machines à vapeur ; mais ne gênez pas les « échanges, n'enchaînez pas l'industrie, ne nous « plongez pas dans la détresse où nous succom- « bons , sous prétexte d'occuper, dans le Dorset- « shire, quelques manouvriers à 7 shillings par se- « maine. Le fermier de ce pays est, h son seigneur, « ce qu'est à Méhémel-Âli le fermier d'Egypte. Ce « qui fait la misère, ou, du moins, la souffrance « des lériniers, ce n'est pas la concurrence des im- « porlations, c'est la ruine de leur clientèle. »
Et plus loin M. Wilson :
« On a beaucoup parlé de la dépendance où les « importations nous placeraient à Tégard des na- « tions étrangères; mais l'Angleterre devrait être « la dernière des nations à recourir à un tel argu- « ment; car, même aujourd'hui, il est bien peu « de choses que nous ne lirions pas du dehors,
« et le commerce extérieur est , certainement , « la base cle noire grandeur et de notre pros- « périté.
« Qu'est-ce à dire, d'ailleurs, s'écrie à son tour « M. Fox, l'un des plus éloquents apôtres de la « ligue? L'indépendance et la dépendance sont lou- « jours réciproques, et rendre la Grande-Bretagne « indépendante du monde , c'est rendre le monde « indépendant de la Grande-Bretagne. Le monopole « isole le pays de la grande famille humaine : il « détruit ces liens et ces avantages mutuels que la « providence avait en vue, le jour oîi il lui plut de « répandre tant de diversité parmi toutes les « régions du globe. Quant à cet autre argument, « que nous produisons trop, j'ose dire que, grâce « à nos machines ;, les manufacturiers de ce pays « disposent d'une puissance de production capable « de répondre, par les bas prix, h tous les besoins « des contrées qui pourraient nous fournir du « blé. »
Donc, d'après cet axiome de l'école économiste: que les produits s'échangent contre des produits , ce serait ouvrir à l'industrie de nouveaux débouchés que de permettre la libre importation des pays à céréales; ce serait réaliser ce mot d'un ligueur: <r Nous aurons pour colonies, l'Univers.
Ainsi, traqués de meeting en meeting, d'arguments en arguments , et dénoncés par cent mille voix à l'opinion comme les assassins du peuple, les politiques du monopole furent amenés à concession, et proposèrent deux mesures qu'ils appe^
laicnt de crmcilialion : le droit fixe sur les céréales étrangères, et rér.iigralion organisée; ce fut un instant de défaillance dont ils se relevèrent bientôt avec fureur. Pas de concessionl s'écrièrent les extrôjnes du paiti; pas de transaction \ répondirent les ligueurs , et la guerre recommença plus lerrible, avec ses propagandes orageuses.
Avant de résumer, en quelques propositions concises, le programme des libre-échangistes , je citerai ici, pour faire comprendre les grandes passions de la lutte , un dernier discours de M. Fox.
« Ils racontent (les protectionnistes) qu'un « homme a été vu dans les cimetières, inscrivant, « [)our grossir le volume de nos pétitions, des « noms relevés sur la pierre des tombeaux. Il ne « manquait pas d'intelligence, le malheureux, s'il « en a agi ainsi, et, il faut que le sens moral de « nos adversaires soit bien émoussé, pour qu'ils « osent citer un tel fait à l'appui de leur accusait lion; car combien d'êtres inanimés peuplent les « cimetières de nos villes et de nos campagnes, qui « y ont été poussés par les effets de cette loi niau- « dite! Ah! si les morts pouvaient se mêler n « notre œuvre, des myriades d'entre eux auraient « le droit de signer des pétitions sur cette ma- « tière; ils ont été victimes de ce système qui « pèse encore sur les vivants, et s'il existait une « puissance qui pût souffler sur celte poussière « aride, si ces pensées et ces sentiments d'autre- « fois pouvaient reprendre possession de la vie, si
« la tombe pouvait nous rendre ceux qu'elle a « reçus sans cortège et sans prières, s'ils accou- <f raient du champ de repos vers ce palais oii l'on « codifie sur la mort et sur la vie, oh! la foule « serait si pressée, que les avenues du parlement « seraient inaccessibles. Il faudrait une armée, « Wellington en tète, pour frayer aux sénateurs « un passage à travers cette multitude, et, peut- « être, ils ne parviendraient h l'orgueilleuse en- « ceinte que pour entendre le chapelain de West- « minster leur dire, avec les Saintes Ecritures : « Le sang de ton frère crie, vers moi, des entrailles « de la terre. »
L'éloquence, comme on le voit, ne faisait pas plus défaut à la ligue que la logique, et toute la partie critique de sa propagande fut admirable.
Voici maintenant les promesses de la doctrine libre-échangiste ; nous verrons bientôt ce qu'il en faut penser :
1" Abroger tous les monopoles, disaient les free-traders , c'est , nécessairement , accroître les échanges: — accroître les échanges, c'est assurer nu peuple, par l'importation des blés, du pain; par l'exportation des produits, du travail', c'est, enfin, augmenter la consommation au dedans, et, par conséquent, enrichir le trésor que les contributions directes alimentent. Ainsi, l'industrie, le commerce, le peuple et l'État n'ont qu'à gagner au libre-échange universel, immédiat, illimité.
2" Fonder la liberté commerciale, disait M. Cobden, c'est fonder, en même temps, la paix univer-
selle, c'est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations, qu'elle l'est entre deux comtés de la Grande-Bretagne; c'est relier entre eux, par le ciment réciproque des échanges, tous les peuples de la terre.
5° Renverser la loi des céréales, disait un troisième, c'est non-seulement affranchir le peuple de la famine, c'est ruiner, dans sa source, l'oligarchie féodale qui nous écrase, c'est délivrer, à la fois, de la commune servitude, le pays, la couronne et le parlement.
Ainsi, la prospérité partout et toujours, dans l'industrie, dans le commerce, comme dans l'agriculture, l'affranchissement du peuple anglais, la lin des guerres, tels devaient être les résultais de cette doctrine de liberté que M. Basliat définit en ces termes :
« La libre et fraternelle communication des « hommes de toutes les régions , de tous les cli- « mats et de toutes les races. »
CHAriTRE IV.
LES PROTECTIONISISTES.
Ces magnifiques promesses se sont-elles réalisées? Les peintures saisissantes et nombreuses, faites par l'Enquête de la ruine des campagnes, de la détresse des ouvriers des manufactures, des progrès de la misère, gagnant de proche en proche, ont déjà répondu.
Toutefois, ce n'est que par le détail, et dans l'ordre de certain phénomène particulier, que peut être appréciée la doctrine libre-échangiste, et je ne saurais mieux faire, pour pousser à fond le débat, que de donner aux protectionnistes la parole contre leurs adversaires. Aussi bien, les noms, qui distinguent encore les différents partis en Angleterre, ne sont plus guère que des souvenirs historiques; toutes les nuances, désormais, se confondent sous l'une ou l'autre de ces deux bannières : Protection, — Libre -échange. C'est dans ce champ-clos qu'une lutte à mort est engagée.
Pour poser nettement la question , il faut re-
prendre l'ordre des dates. Ce n'est, on le sait, qu'en i846, après huit années d'agitation et d'efforts suprêmes , que les lois des céréales , qui dataient de 1815, furent abrogées par un nouveau parlement.
Mais, déjà, dès 18^<2, sir Robert Peel avait commencé la série de ses réformes partielles qui, détruisant d'abord toute prohibition , amenèrent par degrés successifs, en 1845, — la libre entrée et la libre sortie pour toutes les matières premières de quelque importance, et pour, au moins , les deux tiers des objets d'échange. Ces modifications profondes à l'ancienne économie avaient pour but de favoriser le commerce et le travail, de relever les industries déjà languissantes. — Afin que les finances de l'État ne souffrissent pas trop des diminutions forcées qu'elles subiraient, soit par l'abaissement, soit par l'abolition des tarifs, sir Robert Peel n'entra, dans la voie nouvelle, qu'après avoir comblé les vides du lendemain par un impôt sur le revenu, par cette income-tax qm, on s'en souvient, devait être abohe en >I84S , puis en 1849, et semble maintenant avoir pris droit d'incommutable bourgeoisie, parmi les charges permanentes.
Or, quels furent les résultats matériels de cette première période de quatre années, de 1842 à I84f)? Grâce à Vincome-tax , il y eut sur les dépenses excédant de recettes, et, en réalité, les exportations s'accrurent: d'où cette conclusion, pour les défenseurs du commerce libre , que les faits ,
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comme la théorie, condamnaient le systëmo protecteur, et que le monopole des céréales ayant disparu, la prospérité publique ne connaîtrait plus de limites.
A cela, les protectionnistes répondaient que la prospérité relative de ces quatre années avait pour cause l'heureuse issue des guerres de la Chine et de l'Affghanistan, les traités de commerce qui les avaient suivies, la confiance et l'activité nationale que raniment toujours les solutions heureuses, et par-dessus tout les récoltes exceptionnelles de l'intérieur qu'on ne devait qu'à la clémence des saisons, à la faveur des cieux. Ils disaient que le système ne pouvait être jugé sur une pareille expérience, faite en des conditions si favorableS;, et qu'on ne devait point lui faire honneur des bienfaits de la victoire et de la Providence.
Il y avait moins d'exagération que de vérité dans cette analyse de la prospérité commerciale et de ses causes. Quoi qu'il en soit, les faits ont marché depuis, la loi céréale a dû succomber sous l'iniquité de ses monstrueux effets, et son abolition a désormais complété l'épreuve. Quatre années se sont écoulées; on peut donc porter un jugement. Or, voici celui des proteclionnisles : ils disent à leurs adversaires du libre-échange :
Vos prophéties annonçaient qu'après le rappel de la loi sur les céréales et de tout droit protecteur, fAnglelerre trouverait, dans l'échelle toujours ascendante des exportations, une source inépuisable de revenus pour son commerce, ses in-