CONCLUSION
RULNE UNIVERSELLE , BANQUEROUTE GÉNÉRALE I tel
était le cri d'alarme que, de ^ 839 à 1816, les libreéchangistes poussaient dans leurs meetings contre le système de la protection, et contre les monopoles.
Banqueroute géjvérale , Ruine universelle : telle est, depuis 1846, l'ardente accusation que répètent contre le libre-échange tous les échos protectionnistes, à la tribune, dans la presse et dans les assemblées.
En mettant de côté les exagérations de la haine dans laquelle tombent les partis qui se disputent le pouvoir , en jugeant la situation avec le calme d'un esprit désintéressé, qu'y a-t-il de vrai dans ces accents de détresse arrachés à l'orgueil des deux aristocraties?
Ce qu'il y a de vrai, c'est l'état désespéré de l'Angleterre.
Ce qu'il y a de vrai, c'est que chaque parti a
l'aison contre son adversaire , et que chacun d'eux est en même temps impuissant à guérir les plaies de son pays. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'Angleterre ne peut retourner au système de protection, sans provoquer une Jacquerie, de même que, sans provoquer une Jacquerie, elle ne peut continuer le système impitoyable des concurrences et du libre-échange. Ce qu'il y a de vrai, c'est que protectionnistes ou libre-échangistes n'ayant en vue que leur intérêt particulier, n'ont envisagé qu'un des côtés de la question économique ! — la production — et qu'ils se sont ain^i placés sur un terrain sans issue, autour duquel tout est abîme et chaos.
Une juste répartition du bien-être aurait facilité la consommation intérieure. Mais^, comme la question de répartition touche à des intérêts trop fortement constitués, et qu'elle est avant tout la question du peuple, lui seul pourra la régler, l'organiser, après la plus épouvantable des catastrophes.
Il ne faut pas se le dissimuler, telle est la position réelle de l'Angleierre, dont une commotion seule pourra la faire sortir, en brisant à la fois la tyrannie de la terre et la tyrannie du capital.
Sous le régime de la protection, quel était, en ellèt, l'obstacle? «Le sol, disait M. Fox, appartient aux seigneurs, d'un rivage à l'autre de l'Angleterre, ainsi que l'air que silloiment les oiseaux du ciel. Il n'est pas un coin de terre où nous puissions en-
foncer la charrue sans leur permission, bàlir une chaumière sans leur consentement; ils foulenl le sol anglais, comme s'ils élaicnl les dieux qui l'eussent tiré du néant, et ils élèvent encore artificiellement le prix de leurs produits. »
En d'autres termes, l'appropriation féodale, fortifiée par le monopole de la vente à Fintérieur, imposait deux fois, au profit du lord, le pain du peuple. — Eh bien, si le monopole de vente a été aboli, ce droit exorbitant de l'appropriation féodale a-l-il disparu? l'institution du fief a-t-elle été détruite ?
Les hommes de la ligue ne l'ont pas même effleurée dans leurs plus farouches harangues; ils ont respecté, comme la grande assise sociale, cette institution du vol permanent , et les landlords ayant ainsi maintenu , selon leur droit souverain , leurs anciens baux, — enlre l'avilissement des produits par la concurrence étrangère et les exigences du manoir, les fermiers traqués n'ont trouvé que leur peuple à vendre ; ils ont donc réduit le salaire pour payer la rente, ils ont tué l'ouvrier pour engraisser le maître.
Quel est le fait que le libre-échange a trouvé à son tour, sur sa route, fait dominant, fait absolu? Dans toutes les ti ansactions du commerce et des industries, c'est le monopole des capitaux. — Qu'est-il arrivé , par exemple , quand toutes les écluses de la concurrence se sont précipitées, comme des vagues libres, vers les marchés lointains ? Il est arrivé que les industriels et les mar-
•il6 bE LA DECADENCE
chands {"orcës, pour tenir la liille, de baisser au plus bas les prix de vente, ont, au plus bas, baissé les prix de main-d'œuvre, et que, dans la fabrique et l'industrie, les salaires sont tombés comme dans l'a^fricullure !
Dès lors les deux grandes fractions du peuple, celle de l'atelier etcelledes champs, frappées dans leur puissance d'achat, ont été perdues pour la consommation. EUesn'ontplusles moyens de vivre, par là même de payer; — voilà ce qu'elles doivent successivement:— à la protection, — aulibre-écbange.
Toutefois, est-ce le principe, est-ce la théorie de liberté qu'il faut accuser ? — Non, c'est l'égoïsme ou la complicité aristocratique des chefs de l'école, qui n'ont voulu ni comprendre les nécessités antérieures à toute révolution, ni conclure jusqu'au radicalisme, jusqu'au peuple.
Est-ce qu'une tentative de réforme sociale peut aboutir, quand elle va tomber, rayon de lumière perdu, dans un milieu d'intérêts hostiles, se tenant par la main, de privilèges anciens et d'habitudes séculaires ?
Est-ce que, sous la pression du capital, resté sans contrepoids, l'accumulation des valeurs industrielles dans un petit nombre de mains ne devait pas se restreindre de jour en jour, et former, de fait, un privilège aussi dur que celui de la terre? Est-ce que la liberté illimitée des uns ne devait pas amener la servitude des autres, pai' la raison que la force, abandonnée à elle-même, conseille toujours l'injustice?
DE L'ANGLETEUKIi. 217
Est-ce qu'il ne faut pas d'abord extirper l'ivraie, abattre le chardon et creuser le sillon profondément, pour que le blé nouveau germe et monte? — Est-ce que la France, lorsqu'elle voulut s'affranchir, ne préluda pas à son œuvre d'émancipation civile , politique et religieuse , par une révolution hardie qui rasa toutes les tours, et transforma tous les principes qui lui étaient contraires ? Est-ce que cette révolution, pour faire passer les idées nouvelles, ne se constitua pas en gouvernement au milieu des tempêtes, gouvernement énergique jusqu'au fanatisme, et qui déblaya le sol de tous ses ennemis ; sachant bien qu'un principe qui s'incline devant les faits ne poussera jamais de racines, et que la loi des intérêts est implacable ?
Or, c'est là ce qu'a toujours méconnu l'école du libre-échange; elle disait : Je ne suis d^iucun parti, je repousse toutes les traditions révolutionnaires; je ne veux pas plus toucher aux institutions politiques de mon pays, qu'à son organisation sociale, qu'à ses lois civiles, comme si ces lois civiles qui immobilisent la terre et les capitaux, c'est-à-dire toute la valeur sociale en quelques mains, n'asservissaient pas forcément le travail et ne lui rendaient pas impossibles le débat et l'échange, le marché n'étant jamais libre entre l'homme qui a faim et le capital qui peut attendre. — Comme si l'on pouvait espérer que les droits féodaux s''effaceraient d'eux-mêmes, sans une métamorphose complète dans la politique, dans les lois, dans le gouvernement !
Oh! que l'ardente foi de nos pères avait mieux compris toute la sainteté de leur mission! S'ils s'élaient arrêtés à Turgot, au lieu de s'élever, de jour en jour, dans les hautes sphères de la justice et de l'égalité, la France aujourd'hui serait encore parquée dans ses vieilles hiérarchies, ses classes et ses privilèges.
De cet exemple illustre, comme de la logique des choses, il résulte que nulle évolution, nul progrès, même économique, ne peut venir à bien, si la politique révolutionnaire n'a d'abord émancipé les intérêts et préparé les voies à la jeune liberté. Voilà pourquoi les économistes du libre-échange, qui ont répudié cette première lâche et trahi ce grand devoir, se sont trouvés impuissants à l'épreuve, el voient aujourd'hui toutes leurs espérances perdues ou compromises.
Mais, ce n'était même pas seulement en Angleterre qu'il (allait poursuivre poliliquement l'abolition des privilèges et des monopoles qui tarissent la consommation, si l'on voulait que la pratique du libre-échange fût possible, sérieuse et féconde; c'était, sur tous les points du monde, au foyer de toutes les nations qu'on devait, avant tout, provoquer el réaliser l'universel affranchissement.
Il fallait tendre la main à tous les peuples esclaves qui voulaient briser leurs fers ; autrement, le iibre-échange , loin d'arracher le travailleur à la domination de l'oisif et de sceller le pacte de fraternité entre les nations, n'était plus qu'une arme perfide au profit des marchands an-
glais, contre le peuple anglais lui-même, el contre lous les peuples de la terre.
Gomment les libre-échangistes n'ont-ils pas compris que la puissance d'achat n'existe pas chez les nations en servitude ? Tous les fruits de leur travail passent aux mains des maîtres — aristocraties ou gouvernement — qui les nourrissent comme un bétail, comme des machines à production; elles n'ont pas de valeur personnelle, argent ou denrées, à donner en échange, et leurs appétits, à peu près réduits à ceux de la brute, ne dépassent jamais, dans la consommation, les grossières nécessités de la vie.
L'athéisme politique des libre-échangistes, à l'endroit des principes sociaux et de la forme des gouvernements est donc non-seulement un crime, une impiété contre le droit éternel^ mais une faute, une faute capitale au point de vue du système, car si le marché de la consommation ne s'étend pas, que deviendra la production surexcitée par toutes les concurrences?
Grand exemple, soit dit en passant, de l'unité du drame humain, de son génie, de ses lois : toutes les libertés y sont solidaires comme toutes les tyrannies. Toute combinaison échoue, qui n'est pas radicale, absolue, qui cherche à vivre avec les contraires, et l'on ne saurait impunément méconnaître, écarter un droit, un princi()e, une vérité dans le monde, sans qu'il y ail souffrance.
Ainsi, voilà des honunes d'un talent remarquable, d'un caractère aventureux, qui, se vouant
220 bE LA DECADENCE
au rude apostolat de la propagande, Inllenl huit ans contre l'oligarchie la plus tenace de îa terre et parviennent à faire entier leur idée dans le gouvernement. — Qu'advient-il pourtant de celte réforme qui, d'après leur panégyriste, M. Bastial, devait amener et constituer la sainte-alliance des peuples? Il advient que, par le jeu des concurrences effrénées, tous les salaires sont en baisse constante, et que le peuple anglais meurt de faim, tandis que ses maîtres font, à ses dépens, la chasse aux industries rivales, sur tous les marchés de l'univers.
Affamer ses travailleurs et ruiner les nations étrangères, tel est donc et tel sera toujours le résultat fatal du libre-échange tant que les conditions sociales seront mauvaises, soitau-dedans soit au dehors, tant qu'une révolution de justice et d'égalité n'aura pas organisé , partout, le droit des citoyens et la relation des peuples.
Que si cet idéal du droit universel était réalisé dans le monde, si l'hypothèse extrême de la justice absolue nous était acquise, le peuple anglais, sans doute, y trouverait son compte, comme tous les peuples de la terre. 11 cesserait d'être une machine dont on a le droit d'exiger, chaque jour, plus de précision, plus de travail et plus de produit, et à qui on donne, en guise d'huile, un peu de pommes de terre pour l'entretenir. Il y gagnerait le bienêtre matériel et la grandeur morale qui sortent de l'affranchissement.
Mais cette puissance relative de l'Angleterre
l)i: L'ANGLETERRE. , 22t
politique dominant les mers, el celte richesse monstrueuse de l' Angleterre marchande exploitant les deux tiers du globe, ce double empire, en un mot, qui tient h la fois de Rome et de Cartilage pourrait-il durer ?
Dans les conditions de justice el d'égalité, l'Angleterre ne saurait garderen servage aucune des possessions que la violence et la ruse lui ont données ; elle perdrait donc tous ses beaux domaines lointains que maintiennent déjà si difficilement ses administrations et ses flottes.
Dans ces mêmes conditions de justice et d'égalité , l'Angleterre trouvant partout le travail affranchi, trouverait partout la concurrence à chances égales, sinon meilleures; elle perdrait donc l'exploitation des marchés qu'elle n'a conservés jusqu'ici que par l'exploitation des salaires, et sa richesse industrielle serait réduite à ses forces naturelles, équilibrées et limitées par les aptitudes et les rivalités extérieures.
L'Angleterre enfin délivrée de sa lèpre originelle : le privilège féodal, n'en aurait pas un soleil plus chaud, une terre plus fertile ni plus spacieuse. Elle ne saurait donc suffire à sa consommation intérieure, et resterait toujours, à cet égard, tributaire de l'étranger.
Délivrée également de l'oppression du capital, lui faudra-t-il moins aller chercher, dans des contrées lointaines, les matières premières de sa fabrication, lorsque déjà les nations qui les lui fournissent travaillent avec autant d habileté qu'ellemême.
« Et dans cette lutte, disait récemment — non « plus l'amiral, mais le major-général Na{)ier, — « dans celte lutte, tellenatiou sera peut-êlreun peu « moins avancée, un peu moins énergique que les « autres, mais généralement, partout, la somme de « civilisation et la science seront, ou égales dès le « le principe ou égalisées bientôt par le libre- « échange même. D'où la conséquence que chaque « nation prendra rang dans le monde suivant « l'étendue de ses ressources naturelles et artifi- « cielles; d'où la conséquence que l'Angleterre « tombera du premier rang au cinquième ou « sixième rang, car on ne saurait prétendre que « ses ressources, si développées qu'elles soient « aujourd'hui, égalent réellement celles de l'Amé- « rique du Nord, de la Paissie, de la France, de « l'Allemagne ou même de l'Espagne et de l'Italie. « Bien plus, on peut prédire qu'elles sont destinées « à être un jour inférieures à celles des royaumes « de l'Amérique du Sud, du Canada indépendant « et de l'Australie. Car le monde n'est plus aujour- M d'hui ce qu'il était, il y a deux cents ans. Il n'y « a plus de contrées h découvrir, il n'y a plus de « nouvelles sources de richesses à monopoliser ou « à trouver au-delà du monde civilisé. Voyez « la Californie, les Américains peuvent-ils la gar- « der pour eux-mêmes? Tous les peuples ne sont- « ils pas là? »
La condition fatale de l'Angleterre^ c'est qu'elle n'a point à échanger, dans l'univers, des produits spontanés de son sol ; elle ne peut offrir que les
seuls produits de sa mnin-d'œuvre, de son travail, et le travail n appartient en privilège h personne, il est le domaine commun du genre humain tout entier.
Ainsi , dans les conditions du droit qui, seules, pourtant sont celles de Tavenir, l'Angleterre perdra sa grandeur obèse, el d'un autre côté, sous le règne actuel du fait, — liberlé des concurrences ou monopole absolu, — l'Angleterre est dès aujourd'hui inexorablement condamnée.
Venise, TKspagne et la Hollande qui n'étaient point reléguées h l'extrémité des mers, et qui semblaient, au contraire, posées sur le chemin du monde, n'ont-elles pas passé tour à tour? Leur couronne ne s'est-elle pas effeuillée sous le souffle hardi , sous le jeune effort des rivalités étrangères ? — Comment la Grande-Bretagne pourrail - elle échapper au destin des em|)ires maritimes, quand elle n'est plus qu'un empire maritime e!le - même, — son bilan, — fixé invariablement par les lois de la nature, se réglant ainsi :
Produits naturels, insuffisants; — ; roduils du travail , à partager proportionnellement avec !e reste de l'univers.
Voilà maintenant toutes les données économiques mises h jour, toutes les hypothèses parcourues.
J'ai traîné l'Angleterre féodale, que ses crimes avaient faite si grande, au tribunal de son peuple, et son peuple a répondu : Je meuis de faim sous