LES RËBECCAÏTES. LES SOCIÉTÉS INCENDIAIRES
En présence des faits qui viennent de se dérouler sous les yeux du lecteur, on s'élonne peut-être que lesvidescausésparlafaim dans la population rurale ne soient pas plus considérables ; on se demande comment, en dépit d'une pénurie si complète et si générale, les ouvriers des champs peuvent prolonger leur misérable existence. Faut-il en faire honneur aux habitudes de bienfaisance de la société anglaise? Mais la charité individuelle est impuissante à combattre un fléau dont l'immensité défie tous les remèdes. Quant à la charité officielle, elle n'a que ses workhouses, et toutes les mesures ont été prises pour en faire un objet d'horreur et d'effroi. Encore une fois, comment le journalier des campagnes peut-il suppléer h l'insuffisance du salaire et à la fréquence des chômages?
Le problème s'explique tout naturellement, par les aveux multipliés que renferme l'Enquête. Le
supplémenl qui leur est indispensable, et sans lequel ils seraient réduits à mourir de faim, eux, leurs femmes et leurs enfants, les ouvriers des campagnes sont fatalement obligés de le demander à des moyens désavoués par la loi. Des nombreux fermiers interrogés par le correspondant du Morning Chronide, il n'en est pas, pour ainsi dire, un seul qui ne se plaigne des vols dont il est ^ictime. Ses champs et ses jardins, ses basses-cours et son étable payent, ainsi que ses greniers, cette dîme de la misère. D'ordinaire, ce sont les plus jeunes enfants que les ouvriers envoient h la maraude. Si l'excitation des parents leur fait défaut, ils s'inspirent des conseils du besoin, assurés de la complicité et des éloges de leurs familles quand ils rapportent le fruit de leurs expéditions. Les archives de la justice criminelle qui enregistrent, chaque année, une progression considérable dans les délits commis par des enfants au-dessous de dix ans, ne confirment que trop les déclarations de l'Enquête. De plus, les ouvriers eux-mêmes, chaque fois qu'on les interroge sur les expédients à l'aide desquels ils réussissent h se soustraire, tant bien que mal, aux étreintes de la faim, accusent un embarras qui prouve assez clairement que leurs ressources supplémentaires ne sont pas toujours, sinon légitimes, du moins légales. Quand, après avoir fait le décompte de leurs salaires et de leurs dépenses, ils se voient pressés de questions, ils ne manquent pas de lépondre : — qu'assurément il H y a pas moyen de vivre , même en se condamnant
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aux plus rudes privations, — mais ils refusent uniformément d'entrer dans d'autres explications. »
Si décisive que soit cette rélicence^ l'auteur de l'Enquête ne s'est pas résolu, sans une vive répugnance^ h porter un témoignage aussi accablant contre son pays; il sentait que le coup ne frappe pas seulement sur les dix-huit millions de prolétaires qu'une affreuse nécessité pousse au crime, mais que la société privilégiée en est directement responsable. Quand une classe d'hommes, qui comprend les deux tiers de la nation, est réduite à choisir entre l'agonie de la faim et le vol, ce n'est pas dans ses rangs que se trouvent les vrais coupables. Vivre en travaillant est pour l'homme un droit et un devoir, et malheur au pays qui condamne ses membres les plus utiles à tenir une école de vol au foyer domestique !
Ce sujet était difficile à traiter pour un écrivain anglais; aussi l'auteur de l'Enquête n'a-t-il rien négligé pour se faire pardonner sa franchise accusatrice^qui dément si victorieusement les illusions que nourrit, ou plutôt qu'affecte de nouriir l'Angleterre, sur la condition matérielle et morale des serfs de l'agriculture et de l'industrie. — « Aux personnes qui croiraient, dit-il, que j'ai réveillé une vieille calomnie contre les journaliers agricoles, je répondrai que je n'ai point procédé à la légère, et que toutes mes assertions s'appuient sur les déclarations des propriétaires, des fermiers, des gardiens des pauvres, des gouverneurs des work-
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houses, des ministres des paroisses et des magistrats des comtés. »
Il faut donc que le privilège en prenne son parti et qu'il se résigne à mesurer l'œuvre de démoialisation qui s'est accomplie, sous sa pernicieuse influence, dans les rangs de la population rurale.
Si le maraudage et le vol servent, en généial, d'appoint à l'insuffisance du salaire dans les campagnes , l'Enquête rend compte d'un geme de spéculation beaucoup plus criminel encore, puisqu'il ne s'arrête pas toujours devant le meurtre et l'assassinat.
Dans les comtés agricoles, il n'est guère de paroisse ou d'union qui n'ait une société portant le nom sinistre de Club de la mort. Presque toujours, ces clubs sont formés par un entrepreneur de pompes funèlsres et par le tavernier chez lequel se réunissent les sociétaires. On peut voir souvent aux fenêtres des public-houses, des placards portant ces inscriptions : AU flesli is grass, toute chair est du gazon ; In the middle of life we are in death , au milieu de la vie, nous sommes dans la mort, et autres sentences du même genre. Au bas de ces affiches, sont peints une tête de mort et des os en croix.
Ces clubs ont leur raison d'être dans l'extrême désir éprouvé par le pauvre, d'avoir un enterrement décent, La crainte d'être inhumé comme indigent, aux frais de la paroisse, est, pour l'ouvrier des campagnes, la préoccupation de sa vie.
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On comprendra peut-élre difficilement, en France, ce sentiment qui prend sa source dans les idées de religiosité particulières au peuple anglais. J'ajouterai, qu'en Angleterre, il est aussi coûteux de mourir que de vivre. En effet, rien n'a autant contribué à l'éiablissementde ces sociétés, quel énorme dépense à laquelle le pauvre est invariablement condamné, s'il veut obtenir une sépulture. L'enterrement le plus ordinaire ne coûte pas moins de 4 livres (100 fr.), et souvent il est payé 6 livres (ISOfr.).
Il y a quelque cbose de si étrange, pour les mœurs françaises, dans ce souci constant des ouvriers agricoles de la Grande-Bretagne, que je ne puis me dispenser d'entrer dans quelques détails qui ne seront pas d'ailleurs inutiles pour faire comprendre l'horrible spéculation dont celte loterie , tirée par la mort , est trop souvent Toccasion.
La plupart de ces clubs n'admettent point de membres âgés de moins de quatorze ans et de plus de soixante; mais, chaque membre a le droit de désigner, moyennant cotisation, un :iominalaire {nominee), dont l'âge et l'état sanitaire échappent à tout contrôle. A la mort du nominataire, lemenjbre qui l'a désigné reçoit le prix de l'assurance, lequel est, au contraire, remis au nominataire s'il est le survivant. La somme payée dans les deux cas est au plus bas de2 iivies 14 shillings (67 fr. 50 cent.) et au plus haut de 9 à 10 livres (223 à 2o0 fr.).
L'auteur de l'Enquête, après avoir exposé la
constitution de ces sociétés, se demande si la mortalité est plus grande parmi les membres qui en font partie que parmi les autres personnes, et il répond que , d'après les renseignements dont il s'est entouré, il faut reconnaître qu'il en est ainsi; il ajoute que les statistiques font naître de giaves et terribles soupçons à ce sujet.
— « Au surplus, poursuit-il, ces soupçons sont confirmés, non-seulement par la comparaison des différents chiffres de la mortalité, mais encore par les faits révélés lors du procès de Mary May.
« Le révérend M. Wilkins, vicaire de Wickes, me dit que, dès l'arrivée de Mary May d:ms sa paroisse, il avait résolu de surveiller attentivement sa conduite, parce qu'il avait appris que quatorze enfants de cette femme étaient morts d'une manière subite. Après avoir séjourné quelques semaines dans la paroisse de Wickes, Mary May alla requérir le vicaire d'enterrer un de ses enfants, la jeune Éliza, âgée de dix ans, jolie et de bonne mine la veille encore. Le vicaire exprima la surprise que lui causait une mort si soudaine. — « Oh! s'écria Mary May, elle s'est éteinte comme une chandelle, ainsi que tous mes autres enfants. » —
« A peu de temps de là, Mary May revint chercher le vicaire et le pria d'enterrer son frère aussi vite que possible. Les soupçons de M. Wilkins s'éveillèrent et il essaya, mais vainement, de retarder les funérailles de quelques jours, pour faire une enquête. Une semaine plus lard environ, Mary May lui demanda de signer un certificat constatant que
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son frère élait en parfaite saule quinze jours avant son décès, — cette époque éiant^ comme on l'apprit ensuite, celle où elle avait fait entrer son frère, en qualité de nominataire, dans le club de la mort de Harwich. Sans celte pièce, disait-elle, le club ne voudrait pas la payer. Le corps exhumé, on retrouva, dans les entrailles, une dose considérable d'arsenic, et Mary May fut aiiêtée, jugée et condamnée. Avant son exécution, elle refusa de faire aucune révélation , mais elle laissa échapper ces mois ; « Si je disais tout ce que je sais, le bourreau aurait de la besogne 'pendant un an. >
« 11 y aurait peut-être quelque imprudence à attacher trop d'imporlance h la déclaration d'une aussi misérable créature, mais, si l'on rapproche ces paroles de toutes les circonstances que le procès révéla sur les voisins et les complices de Mary May, si l'on observe à quel chiffre extraordinaire s'élève la mortalité dans les clubs de la mort, on trouvera certainement que lopinion qui existe généralement sur les funestes effets de ces sociétés, n'est pas sans fondement
« Que de fois n'a-t-on pas entendu des femmes de la basse classe dire, en parlant de l'enfant d un voisin : — « Oh ! soyez-en sûr, l'enfant ne vivra pas, il est du club de la mort. » — Dans les districts qui possèdent des clubs de la mort où les enfants sont admis, on voit se présenter si fréquemment des exemples d'une telle négligence, qu'on est forcé de croire qu''elle est volontaire et calculée. »
« Lors même que l'institution des clubs de la mort ne pousserait pas aux crimes les plus abominables, elle ne serait pas moins regrettable , à raison de la dangereuse influence qu'acné exerce sur la moralité publique. Un nombre considérable de personnes n'entrent dans ces sociétés que par spéculation, pour choisir un nominataire à leur gré, quels que soient son âge ou sa santé; car, bien que certains règlements n'admettent que des personnes bien portantes, aucun soin n''est pris pour en assurer l'exécution. Un petit boutiquier de village auquel je parlais de ces clubs, me dit : « je n'en ai jamais fait partie qu'une fois, pour y faire entrer une de mes vieilles tantes âgée de quatre-vingtdeux ans. Elle était au workhouse, et je pensais qu'elle serait d'un bon rapport; mais quand, après avoir payé trois ans pour elle, je vis qu'elle ne se décidait pas à mourir, je n'ai pas voulu continuer plus longtemps. Eh bien, croiriez-vous que trois mois après que j'eus cessé de payer, elle s'est imaginé de mourir. Que je sois pendu si je n'y ai pas perdu 10 livres, car le club était alors trèssolvable! »
« On me cita d'autres exemples de personnes qui , après avoir payé quelque temps pour des femmes âgées ou des vieillards , se retiraient du club, parce que la mort du nominataire se faisait trop attendre. »
J'ai laissé la parole à l'auteur de l'Enquête sur ce sujet qui prêle à tant de douloureuses réflexions, car il montre jusqu'à quelle profondeur la popu-
lalion rurale a été démoralisée par l'excès de la pauvreté. Tous les commentaires n'ajouteraient rien à la signification de cet effrayant récit.
Que la cupidité enfante le crime dans tous les pays du monde, cela n'est malheuieusement pas douteux; mais où Irouvera-t-on , ailleurs qu'en Angleterre, des sociétés nées d'une idée religieuse, et transformées en école publique d'assassinat, sous le pressant aiguillon de la faim !
La détresse qui, depuis des siècles, pèse sur l'ouvrier des champs, l'a réduit à un tel état de dégradation, qu'il a presque perdu le sentiment de ses souffrances, et que si, parfois, l'excès du mal le pousse à l'agitation, il n'a pour stimulant que la plus grossière superstition ; pour arme, que l'incendie.
Au mois de mai 1838, par exemple, l'Angleterre apprit, avec effroi, qu'elle venait d'échapper à une révolte de paysans et que le sang avait coulé. — Dans un pays où la présence d'un constable suffît , d'ordinaire , pour dissiper des milliers d'hommes, une vive inquiétude devait agiter les esprits. Que s'élait-il passé ? un inconnu avait causé tout ce tumulte.
Doué d'une haute et noble stature, d'une force herculéenne, la mâle beauté de ses traits, la merveilleuse facilité de son langage inspiré, l'avaient bientôt mis en crédit parmi les paysans du comté de Kent. 11 venait, au nom de Dieu et la Bible à la main, offrir à tous ces déshérités, les perspectives d'un meilleur avenir; pour enflammer leur iraa-
giiiation, il leur promettait de \astes domaines, il tonnait conire l'injustice dont ils étaient victimes et les conviait à une félicité sans bornes. Ses paroles, appuyées de force citations bii^liques, rencontrèrent un écho au sein de cette population courbée, depuis si longtemps, sous le niveau de l'infortune.
Bientôt, il fut Jésus-Christ en personne, et pour inspirerlaconfiance,illaissaitvoir,sursesmains,les stigmates sacrés qui témoignaient de sa divinité. L'effet de ces impostures fut prodigieux ; l'enthousiasme une fois au comble, le prétendu messie crut que le moment d'agir était arrivé : résolu à frapper un grand coup, il leva l'étendard de la révolte.
A son appel, un grand nombre de paysans se rassemblèrent, sous ses ordres, au village deBoughton. Il se faisait remarquer à leur lèle par sa haute taille et son air inspiré. Un drapeau bleu et blanc surmonté (Tune miche de pain, symbole des besoins du peuple, précédait cette troupe armée de bâtons et dans laquelle on comptait à peine quelques armes à feu.
Une colonne d'infanterie fut dirigée sur le point du rassemblement, sous le commandement de plusieurs officiers et d'un major. Courtenay, tel était le nom pris par le chef de la croisade, brûla la cervelle au lieutenant qui se préparait à l'arrêter. Les rebelles n'attendaient que ce signal; ils s'élancèrent au pas de course sur le détachement qui, enveloppé de toutes parts, répondit par une
eiïroyable décharge h cette attaque. Courtenay tomba pour ne plus se relever, avec sept de ses partisans; sept autres reçurent des blessures sérieuses, et vingt-sept prisonniers restèrent entre les mains des soldats.
Le gouvernement fit publier que le chef des révoltés n'était qu'un insensé récemment échappé d'un hôpital de fous, et tout fut dit; le rideau tomba sur ce drame qui semble emprunté aux légendes du moyen-âge.
Lorsque Courtenay eut été frappé sur le lieu du combat, les paysans qui marchaient avec lui voulurent partager son sort. — «Les femmes, écrit un auteur, allèrent relever son cadavre: elles se disputaient les boucles de sa chevelure et les lambeaux de ses vêtements ensanglantés; on en surprit une qui s'efforçait d'introduire un peu d'eau dans la bouche de Courtenay, parce qu'il avait dit qu'avec ce secours, il ressusciterait au bout d'un mois. » — Les paysans lui demeurèrent fidèles jusqu'à la tombe, et son cercueil ne manqua ni de larmes ni de prières, en dépit de la force armée, impuissant^ à comprimer ce muet désespoir.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans cet épisode, c'est que les sectaires, qui s'étaient groupés au loin* du faux messie, avaient tous une vie irréprochable, h l'exception peut-être d'un seul. Ce n'étaient ni des enfants turbulents, ni des hommes sans aveu; quatre seulement étaient inscrits au bureau de la charité paroissiale, et tout le reste vivait honora^ blement de son travail.
Une société philanthropique se substitua au gouvernement pour rechercher les causes de celte levée de boucliers. L'enquête entreprise à ce sujet 'rejeta la responsabilité de cette espèce d'insurrection sur l'ignorance héréditaire des populations agricoles, et sur l'isolement dans lequel elles se succèdent sous le poids de l'oppression morale.
Il demeure évident que Courlenay n'avait pu réussir qu'auprès d'une population livrée à la plus complète ignorance; mais, vers quel avenir se précipitaient ces paysans, h la voix de leur chef? Wétait-ce pas vers la terre promise de l'affranchissement? Que signifiait l'emblème autour duquel ils marchaient si résolument, sinon la revendication du sol fécondé par eux et possédé par l'aristocratie?
Personne n'a oublié l'histoire toute récente des hauts faits de Rebecca et de ses enfants. C'était en 1845, dans la principauté de Galles: l'établissement d'un nouveau péage sur la route de Carmarthen à Saint-Clar, souleva l'indignation des villages des environs, et peu de temps après^, une trentaine d'hommes, barbouillés de noir, commandés par un chef d éguisé en femme et prenant le nom de Rebecca , vinrent en plein jour, détruire la barrière qui imposait un nouveau tribut aux populations d'alentour. Plusieurs ibis, la barrière fut replacée, mais elle fut aussi souvent démolie. Cette protestation contre un des abus qui pèsent le plus sur les campagnes, rencontra de nombreux partisans dans les comtés voisins, et toutes les barrières tombèrent,
presque instantanément, sous les coups vengeurs des Rebeccaïtes qui semblaient se multiplier sur ce territoire.
Un vif intérêt s'attacha, dès le début, à c<3tte guerre entreprise contre les barrières; indépendamment de l'attrait qui accompagnait ces expéditions mystérieuses, quoique exécutées à la face du soleil, on ne pouvait s'empêcher de reconnaître une véritable grandeur dans la manière dont s'accomplissait cette œuvre de destruction et de vengeance. .Tamais on n'eut à signaler un vol commis par un Rebeccaïte, pendant toute la durée de cette campagne. Jamais une barrière ne fut attaquée, sans que, préalablement, le garde eût été sommé de déguerpir. On lui laissait tout le temps nécessaire pour enlever son mobilier et mettre sa famille h labri. A l'expiration du délai, l'exécution commençait; si le garde avait cru devoir rester à son poste, il était battu, voyait brûler ses meubles et bientôt la barrière tombait sous les efforts de la bande. Cependant, des sentinelles placées sur tous les points protégeaient les travailleurs et éloignaient les curieux à coups de fusil. Au bout de quelques minutes, Rebecca disparaissait avec ses enfants, et la police, en arrivant, ne trouvait plus que des dé!)ris.
Après lesbarrières, ce fut le tour desworkhouses, ces maisons de force où la pauvreté est punie, à l'égal du crime, par la réclusion. Les Rebeccaïtes ne craignirent pas de s'aventurer dans la ville de Carmarthen pour détruire le workhouse. Les fer-
mes furent bientôt attaquées, les propriétaires menacés ; Rebecca avait juré une guerre h mort aux abus, et voulait venger à la fois tous les griefs du peuple.
Partout où un certain nombre d'hommes se levaient pour s'associer à cetle manifestation armée du peuple des campagnes, celui qui les commandait prenait le nom et le costume de Rebecca; le second s'appelait Miss Cromwell. Il exisiait une organisation redoutable entre toutes ces bandes. Quand une expédition était décidée, des feux s'allumaient sur les montagnes pour rallier et diriger les détachements ; des instructeurs formaient les conjurés au maniement des armes et à la discipline militaire. Pour un moment, on put croire qu'une révolution sociale allait se répandre du pays de Galles dans les quarante comtés de l'Angleterre. Le gouvernement mit en marche des régiments de dragons ; mais que pouvaient des troupes régulières contre des ennemis invisibles, qui trouvaient partout un asile et des complices ?
Alors, il fallut abandonner les mesures de répression pour quelques concessions plus apparentes que réelles, mais habilement ménagées. Ce fut assez pour désarmer Rebecca et ses enfants; à l'insurrection militante succéda le pélitionnement pacifique, cette admirable moquerie inventée par les oppositions constitutionnelles.
Et cependant, des paroles hardies avaient parfois retenti dans les réunions des Rebeccaïtes, s'il faut en croire le Times qui tenait les procès-ver-
baux : « Rebecca, disait un fermier, c'est la pauvreté, et ce qui entretient Rebecca , ce sont les abus. »
Les habitants du pays de Galles n'ont pas osé tirer de la situation la conclusion que leurs pères, dans leur fière rudesse, eussent poussée jusqu'au bout. Avec la détresse croissante, Rebecca se relève ra-t-el le?
En attendani, ce n'est plus par la guerre au grand jour que les habitants des campagnes font éclater leurs ressentiments, c'est par le feu. — Oui, h défaut de ces résolutions énergiques que l'intelligence et la pratique de la liberté peuvent seules commander, l'ouvrier des champs recourt h l'arme des esclave?, il se fait incendiaire : — c'est ici le cas de montrer quelle différence existe entre les ouvriers des villes et ceux de l'agriculture.
Dans les centres manufacturiers, les ouvriers négocient avec les maîtres; ils débattent les tarifs, se mettent en grève et s'efforcent d'organiser une résistance collective contre le despotisme du capital. Ce n'est jamais que par exception que la violence accompagne ces coalitions, fragiles sauvegardes du droit qui appartient h tous les hommes de vivre en travaillant.
Dans les campagnes, les mêmes circonstances amènent des résultats d'un caractère plus agressif, et il ne faut pas s'en étonner. L'ouvrier agricole ignore la pratique et les ressources de la solidarité. 11 est seul pour mesurer ses douleurs, il est encore seul pour combiner et exécuter sa vengeance. L'incendie est son arme favorite.
« Depuis deux années, dit l'Enquête, le nombre des incendies a augn)enlé d'une manière vraiment effrayante, dans les comtés de Suffolk, d'Essex et de Cambridge. C'est principalement dans le Suffolk, que ces crimes se reproduisent le plu s fréquemment. Il y a eu des époques où, comme à présent, les populations étaient effrayées, la nuit, par le spectacle des flammes qui dévoraient les fermes ainsi que les meules de blé et de foin. Les enquêtes ont démontré que, durant chacune de ces sinistres périodes , les salaires, comparés au prix du blé, étaient remarquablement bas. C'est en 1816 et en 1817, que les incendies se multiplièrent. Le prix du blé, en 1816, était de 85 shillings 9 deniers (107 fr. ^5 c), et, en iSll.h 89 shillings 1 denier (H 1 fr. 35 c). Le salaire, dans la première de ces années, était de iO shillings (12 fr. 50 c), et dans la seconde, de 11 shillings (13 fr. 75 c.) par semaine.
« En 1825, les incendies ne diminuèrent pas; le blé valait 68 shillings 7 deniers (85 fr. 70), et le salaire était à 8 shillings 6 deniers (10 fr. 60 c).
« En 1843 et en 1844, le tléau reparut; le blé était, en 1843, à 54 shilUngs (67 fr. 50 c), et le salaire h 8 shillings (10 fr.). En 1844, le blé se payait 51 shillings 3 deniers (64 fr. 0"> c), et le salaire était tombé h 7 shillings (8 fr. 75 c).
« Pendant le cours de ces deux années, il n'y eut pas moins de quatre vingt-neuf incendies dans le comté de Suffolk. et la majorité de ces incendies eut lieu dans les endroits où le salaire était le plus bas.
Pendant le trimestre finissant le 29 septembre 1849, la moyenne du blé était de 45 shillings 9 deniers ; le salaire, dans les parties du comté où les incendies ont récemment éclaté, n'était plus que de 6 shillings par semaine.
« Depuis le mois d''aoiU dernier, il n'y a pas eu moins de dix-sept incendies dans une portion du comté de Suffolk, d'environ quinze ou vingt milles de long sur douze ou quinze milles de large. Dans les comtés d'Essex et de Cambridge les incendies ont été .presque aussi nombreux que dans le Suffolk, et il n'y a pas le moindre doute que leur origine ne soit due à la même cause. La valeur des propriétés ainsi détruites s'élève à des sommes considérables. Ce fléau semble si bien être le résuliat d'un système , que certains districts des comtés de Suffolk, de Cambridge et d'Essex ont été mis au han par les compagnies d'assurance, qui refusent de contracter à quelque prix que ce soit !
« J'ai poussé, aussi loin que possible, mes investigations sur les causes de ces incendies multipliés, dit le correspondant du Moming-Chronicle, et je n'ai pu arriver à une autre conclusion que celle-ci : Les incendies proviennent de la misère et du mécontentement des classes ouvrières.
« Un gentleman , occupant une position élevée dans une paroisse qui a payé son tribut à l'incendie, me dit qu'en 18i4, il avait étudié ce sujet avec la plus grande attention, qu'il avait assisté à beaucoup d'incendies et que, dans sa conviction, ils devaient presque tous être attribués à l'insuffisance
du salaire. Il ajouta que les incendies de cette présente année provenaient de la même cause, et tous les gens habitués à réfléchir partageaient cet avis.
«Rien ne semble annoncer, continue le Moming- Chronicle, qu'il y ait parmi les paysans des sociétés secrètes pour organiser les incendies. Cependant, de l'avis même de la pohce et des habitants les mieux informés, il se rencontre h peine un cas d incendie oii le coupable ne soit connu dans le village voisin. A Dalham, h Gazeley et dans quelques autres petits villages de Risbridge-Union, le peuple est évidemment porté à cacher les délinquants. — Les habitants de Dalham , non-seulement refusent d'aider à éteindre les incendies , mais encore ils sont allés jusquà couper les tuyaux des pompes et à faire feu sur les pompiers, »
Du reste, qu'il y ait ou non des sociétés secrètes pour la mise à exécution de ces crimes, toujours est-il qu'il existe, dans les populations agricoles, une mutualité de haine contre ceux qui les exploitent. « C'est ce que prouve , dit l'Enquête , la réponse des ouvriers. Leur parlez-vous des maîtres, dont les propriétés ont été brûlées, ils s'écrient: — « Oh ! il n'a que ce qu'il mérite ; il écrasait le pauvre monde. » —
« Les fermiers, qui passent pour de braves gens, sont épargnés, pour la plupart, quoique des incendies éclatent partout autour d'eux. Un gros fermier, résidant à cinq ou six milles de Burg et cultivant plus de mille acres, peut servir d'exemple à ce sujet.
— <r Oh! mais c'est que c'est un brave houniie^ me disait un ouvrier à qui j'en parlais ; c'est un des meilleurs cœurs qu'il y ait aux environs; aussi, n'a-t-il jamais eu une gerbe de brûlée. Oui, oui, jamais meilleur homme n*a chaussé un soulier de cuir. Tous les pauvres gens l'aiment, il n'a pas honte de leur parler quand il les rencontre, et il est toujours heureux de rendre service à un pauvre diable dans le besoin. »
Emu , devant cet affligeant spectacle , l'auteur de l'Enquête, après avoir constaté de nouveau que les incendies augmentent en proportion de l'abaissement du salaire, déclare qu'il nose pas conclure. Son silence a quehjue chose de plus formidable que toutes les paroles. Ce n'est pas, en effet, depuis deux ans seulement, ni dans quelques comtés isolés, que l'incendie promène ses ravages sur les campagnes de 1 Angleterre. Le mal ne peut qu'empirer, puisque l'appauvrissement constaté des feiiniers les forcera de se montrer plus durs que jamais envers leurs misérables ouvriers.
En présence de cette menace suspendue sur l'Angleierre, admire qui voudra les procédés sans cesse améliorés de son agriculture , les merveilles de sa production !
Ce n'est là, je le répète, qu'une des faces de la question dont voici le côté principal : — l'Angleterre, chaque année, dépend de l'étranger pour le quart de sa subsistance. — Par le libre commerce des céréales , mesure nécessaire , fatale dans ce pays, ses propriétaires sont ruinés; — ses fermiers
sont ruinés, — et les ouvriers des champs en sont réduits à chercher dans le crime satisfaction à leurs besoins ou à leurs vengeances.
Maintenant, dans quelle proportion, cette ruine, — qui est celle de dix-huit millions d'hommes sur vingt-six millions, — influe-t-elle sur la consommation intérieure du pays, et quel est l'état des manufactures?
C'est ce que vont apprendre les chapitres suivants.