UE LA DÉCADENCE
elle n'en avait pas moins ses précurseurs dans les voies de la raison.
Ainsi le théologien-philosophe Abeylard , l'austère et malheureux Ramus, ceux-ci dans la scholastique, et tant d'autres dans les lettres, ouvrirent les digues de l'esprit nouveau; Rabelais, nature gauloise par excellence, jeta le sarcasme et les moqueries dans tous les tabernacles du moyen âge. La tradition ne fut pas interrompue, car, plus tard, La Roétie, Montaigne et Charron élargirent la brèche du doute , et formèrent le premier groupe de ces libres penseurs qui, depuis, n'ont plus quitté la scène.
La France , enfin , s'associa ardemment aux grandes études scientifiques , ainsi qu'aux entreprises lointaines, qui seront l'éternel honneur de cette période illustrée par la découverte de la boussole, de l'imprimerie, du nouveau monde, et des premières lois de l'ordre physique.
En s'altachant à l'œuvre de son unité jusqu'au fanatisme, la France ne resta donc pas étrangère aux inspirations fécondes de cette époque de rajeunissement, et son génie se montra le complice actif de ces inventeurs sublimes, de ces révolutionnaires de la science et du droit qui, de si loin, préparaient la délivrance universelle la souveraineté définitive.
Mais ce fut dans les lettres, surtout, que son concours marqua puissamment; elle s'était, plus <|ue toute autre nation , trempée dans les eaux
fécondes de la renaissance ; elle avait passionnément étudié la Grèce et Rome, dont les monuments littéraires, gardés par ses moines, allaient désormais, comme la lumière, devenir universels, grâce à l'imprimerie. Remontant les siècles jusqu'aux poèmes d'Homère, elle avait rattaché l'antiquité, — si longtemps enfouie, perdue, avec ses chefs-d'œuvre et toutes ses gloires , — à la société moderne qui venait de saluer l'Amérique. — Deux mondes à la fois : l'un qui ressuscitait, l'autre qui venait de naître ! C'en était fait des famiiles isolées de la barbarie, l'humanité avait conquis l'espace et le temps.
Le génie français, qui n'est pas marchand, fouilla beaucoup moins le berceau que la tombe, le Pérou que la Grèce, et il retira de Rome et d'Athènes des trésors plus riches que ceux des Vasco, des Albuquerque et des Pizarre. Sa langue, en effet, déjà forte et savante, s'épura dans les sources claires et vives de l'antiquité littéraire; son fonds d'idées s'accrut de toute la révélation païenne, si grande dans la poésie, dans l'éloquence, dans les arts, et ses écrivains, nourris à ces illustres écoles, donnèrent bientôt une rivale aux deux patries de Periclès et d'Auguste.
C'était le règne de Louis XIV :
La patrie intacte et respectée depuis Richelieu s'étendait des Pyrénées au Rhin. Les dernières intrigues des grands s'étaient évanouies avec la Fronde, et la domeslicilé royale avait icin placé,
pour eux, la haute et basse justice des temps féodaux.
La France avait enfin conquis son unité, sa règle, sa loi, dans la religion, dans les arls, dans le gouvernement, et, comme un êtreoiganique qui sent sa force, elle allait se développer dans toutes ses magnificences.
C'est alors, en effet, dans cet épanouissement universel, que Corneille écrit Horace et Cinna; Molière, Tartuffe et le Misanthrope'^ Racine, Âthalie et Phèdre ; Pascal , les Provinciales ; Boileau , VArt poétique; tandis que Lafontaine émiette dans ses fables la sagesse des siècles, et que Lenôtre crée un nouvel Alhambra : Versailles !
Turenne, Condé, Jean-Bart, Villars et Catinat gagnent les batailles ; Lesueur et le Poussin illustrent la peinture; Bossuet immortalise la langue par ses oraisons sacrées^ et trace à l'Eglise française sa constitution nationale-indépendante ; Yauban fortifie les villes ; Colbert, héritier de Sully, rédige les ordonnances de 1667, ces belles prémisses d'un code uniforme et régulier, et le fils de Louis Xin, que sa grandeur attache au rivage, se mire comme un Narcisse couronné de toutes les gloires qui l'environnent. Il n'est que la glace froide et polie qui reflète les rayons épars en les concentrant, et il se croit le soleil : Nec pluribus iwpar !
Esprit étroit, cœur sec, vraie nature de gentilhomme avec lous les instincts de la puérilité magnifique, il n'a que la grandeur de l'orgueil et la basse idolâtrie de lui-même. Ce n'est point sa con-
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science qui le trouble, c'est l'aspect lointain du funèbre clocher de Saint-Denis.
La France qui s'épuise pour toutes ces prodigalités, et qui voit le Grand Roi tomber, les mains pleines de pouvoir, dans la servitude des valets, prêtres ou courtisannes, la France ne reconnaît pas longtemps sa fière image dans un monarque humilié ; elle se demande si le but suprême de sa destinée est l'immolation incessante, éternelle de son génie, de ses forces, de ses labeurs douloureux à une idole insatiable, et la voix discrète, mais pénétrante, de Fénelon apprend aux princes, qu'ils sont faits pour les peuples.
Un autre révolutionnaire s'était levé, qui, soumettant toutes choses au doute absolu, prend pour lumière la raison pure, pour instrument l'analyse, et fonde la certitude sur l'évidence. Or, quoiqu'il laisse inviolé, sous son triple voile, le sanctuaire des théologiens, Descartes, en léguant sa méthode h Voltaire, a donné la sonde qui doit tout fouiller, et la campagne décisive va s'ouvrir.
Qu'est-ce que le dix-huitième siècle, sinon une mise en discussion universelle, au nom de l'esprit humain s'affîrmant dans sa souveraineté contre la foi, contre les dogmes, contre toute autorité qui s'impose, quelle s'appelle Arislote, le Pape, Grégoire ou Louis XIV?
Descartes avait fait jaillir la première étincelle, et l'incendie se propagea si rapidement qu'en moins d'un demi-siècle tout était en feu, depuis la cabane du douanier jusquau Vatican. Les pouvoirs