‹ De la décadence de l'AngleterreChapitre 4 sur 75 · SALAIRES · texte numérisé non relu

SALAIRES

Lorsqu'après avoir posé les fondements de la science économique qui régit le monde encore aujourd'hui, Adam Smith jeta un regard sur l'avenir, il ne put se défendre, ainsi que je l'ai dit plus haut, d'une douloureuse inquiétude. S'il avait su mesurer, comme levier de producti; n, toute la puissance du capital et du principe du laisser-faire, sa haute raison ne lui avait pas moins fait entrevoir, au bout de ce progiès éphémère, une diminution incessante dans le salaire, puis 1 épuisement et le déclin de sa patrie.

A soixante ans de dislance, ses prévisions se sontelles déjà réalisées? Sous la tyrannie sans hornes du capital, sous la concurrence sauvage du /a/s5er-/tu>é;.

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le salaire a-l-il baissé constamiiienl et l'épuisement se fait-il sentir?

Comment en douter? depuis la paix surtout, depuis plus de trente ans, la décroissance ne s'est point arrêtée un seul instant; la loi protectrice des céréales lui était un obstacle; Tobslacle a été brisé, malgré les résistances désespérées de l'aristocratie. Et devant les formidables rivalités de la concurrence extérieure, où s'arrêtera cette dépression du salaire, déjà descendu jusqu'au-dessous des limites delà faim ? Comme le disait, il y a peude jours, un membre du parlement : — « ce n'est plus aujourd'hui une luile ruineuse entre notre agriculture et nos manufactures, c'est la guerre au couteau entre les gages anglais et les gages étrangers ; c' esi\n§,uei're au couteau entre l'Angleterre, qui a une taxe des pauvres, et le monde entier, qui n'en a pas; c'est une guerre au couteau entre la logique d'un principe insensé et la ressource suprême de l'allumette chimique. Heureux serons-nous, ajoutait-il, si dans notre acharnement à rendre le riche plus riche et le pauvre plus pauvre, l'enceinte même de la chambre des communes n'en est point ébranlée jusque dans ses fondements. »

« Nous sommes, avait dit quelques jours auparavant l'auteur de l'Enquête, la plus riche et la plus pauvre nation de la terre. Le capital et le travail se regardent TunTaulre avec défiance et colère. Aux yeux du capitaliste, les travailleurs constituent une classe dangereuse; aux yeux du travailleur, les capitalistes sont des tyrans. Si la première de

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ces appréciations est juste, la seconde ne l'est pas moins. Parmi les hommes que, pour flatter notre vanité, nous appelons sauvages, on ne trouve ni les privations continuelles, ni cette brutale ignorance dont le sceau dégradant se lit sur le visage de nos travailleurs. »

Le mal doit être bien profond, bien universel pour arracher de pareils aveux à Porgueil de laristocratie anglaise.

Un rapide examen de l'incertitude du travail et de la réduction progressive du salaire dans les manufactiires, prouvera qu'ils n'ont rien d'exagéré.

' Les grandes et principales divisions du système manufacturier de l'Angleterre sont les mines, les forges, le filage et le lissage du coton et de la laine, mais en première ligne, marche, sans contredit, l'industrie du coton.

« Il nous faut, à tout prix, dit l'auteur de l'Enquête, filer et tisser pour plus de la moitié du monde civilisé et une bonne partie du monde barbare. Le bonheur et même l'existence du nord de l'Angleterre dépendent de l'accroissement continuel du nombre d'aunes d'étoffes de coton ou de laine, achetées par l'Europe, l'Asie;, l'Afrique et l'Amérique.

« 11 est inutile de rappeler que Manchester est la métropole de l'industrie cotonnière, et que son marché commande souverainement à tous les districts cotonniers de l'Angleterre. On l'a dit bien souvent, la prospérité de cette ville immense II. (i

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lient à un fil de coton. Aussi, l'apparence d'un larit hostile sur les marchés du Levant, la menace d'une mauvaise récolte dans les plantations de l'Alabama ou de la Louisiane, en arrêtant, d'une part, les commandes, et de l'autre, eu élevant le prix de la matière première, suffisent-elles pour produire, en une semaine, diminution de travail et baisse de salaire. Qu'une panique se déclare, que les magasins restent encombrés, aussitôt les vastes ateliers remplis de machines deviennent silencieux et déserts, et, au coin des cours et des allées, des groupes d'ouvriers sans ressources, maudissent le sort qui les tient oisifs et condamne leurs enfants au supplice de la faim. »

Personne ne peut contester que l'incertitude du travail et la baisse du salaire h Manchester, et dans tous les districts cotonniers, n'aient, depuis longues années déjà, donné lieu à bien des grèves, à bien des réclamations. Une crise se prépare aujourd'hui , dit l'Edinhurgh Magazine du l*^"" avril, plus redoutable, plus terrible qu'aucune de celles qui aient jamais désolé l'Angleterre. Pourquoi? — De l'aveu des libres-échangistes eux-mêmes, la fortune générale, en Angleterre, a reçu de rutles coups depuis 1845, les mai-chés de l'intérieur sont démesurément encombrés, et la concurrence n'est soutenue, au dehors, que par des sacrifices qui ne peuvent se continuer.

Voici les paroles d'un des plus grands et des j)lus opulents manufacturiers du Lancashire, rap-

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portées, le 4- mars 1850, par M. Richard Oasller, dans un meeting nombreux des délégués du commerce :

« Depuis quinze jours, nous avons réfléchi, avec grande maturité, h nos affaires, et nous sommes convaincus que si nous arrêtions complètement nos métiers, et que nous payassions trois jours de gage, par semaine, à nos ouvriers pour ne rien taire, nous perdrions moins d'argent que nous n'en perdons aujourd'hui, en les employant. En fait, nous sommes suis que chaque fariliing que nous dépensons, pour la main-d'œuvre, est une perte pour nous, le coton, aujourd'hui, u ayant pas plus de valeur après avoir été manufacturé, que lorsqu'il entrehrut dans nos magasins. Oui, nous nous consultons, très sérieusement, en ce moment, pour savoir si nous jjayerons trois jours de gages par semaine aux ouvriers, en les faisant travailler ou en les en dispensant. Et c'est là ce que le gouvernement appelle prospérité!

« Aucune maison ne peut acheter, travailler ou vendre à de meilleures conditions que nous, et, quand nous en sommes arrivés à cette situation, combien pire n'est pas la position de tous nos collègues qui sont plus à court de capital î

« Le commerce de noire maison est la fabrication pour l'intérieur; cette branche forme au moins les deux tiers de toute la fabrique de coton en Angleterre. Eh bien! il n'y a aucune demande. Le marché intérieur est moît; et, si je suis bien informé, les marchés étrangers regorgent. J'aflîrme que, si les fa-

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bricants qui se sont jetés avec le plus de résolution et de foi dans les idées du libre échange et des exportations, vous répondaient sincèrement , ils seraient obligés d'avouer que leur capital a énormément perdu depuis trots ans, et qu'ils n'apaisent qu'avec peine les grèves de leurs ouvriers, dont la rémunération est descendue à la limite la plus extrême. »

Cette situation effroyable pour les fabricants et pour les ouvriers, se peint merveilleusement dans une pétition adressée récemment aux chefs de manufactures :

— « Messieurs , nous sollicitons de vous trèsrespectueusement une augmentation de salaire de dix pour cent ; nous avons supporté patiemment les réductions jusqu'ici opérées, mais elles sont allées au-delà du possible. En faisant cette demande, nous n'oublions pas que les intérêts du maître et ceux de l'ouvrier sont liés de telle façon, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également. Nous espérons que notre demande recevra une prompte réponse. » —

Après de longues conférences, les maîtres produisirent les prix courants donnés par le Manchester s Guardian et leurs calculs démontrèrent qu'au taux où ils sont obligés de vendre pour soutenir la concurrence, toute augmentation de salaire porterait, non pas swr leurs gains, mais exclusivement sur leur capital. — La députation des ouvriers fut forcée de reconnaître qu'il en était fatalement ainsi.

« Un autre manufacturier, travaillant également pour le marché intérieur, libre-échangiste sincère.

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disait : — « Notre consommation du dedans étant presque anéantie, j'ai fait exporter, et les nouvelles que j'ai reçuesswr le trop plein des marchés^ sont bien tristes. Ce genre de commerce en est arrivé à être non plus du commerce, mais de l'escroquerie. Et quel avenir nous est réservé ! Nous payons aujourd'hui le coton américain le double qu'autrefois, et, avec ce bénélice, les Américains bâtissent à l'envi des manufactures, pour fabriquer leur propre calicot. Cette augmentation de prix dans lamatièrebrute, provient, non pasd une plusgrande valeur réelle, mais de la rivalité que se font les capitaux oisifs qui se sont jetés de ce côté. C'est poussé à un tel point aujourd'hui, qu'un de nos honorables collègues a pu dire : qu'après avoir passé parles dépenses de la manufacture , le coton ne se vend pas plus cher que le coton non travaillé. »

« Le gouvernement parle prospérité , disait encore un fileur du Lancashire, mais qu'il ne se fasse pas illusion : nos correspondances sont désolantes, notre commerce n'a jamais été plus bas, et, si cela continue , avant quelques mois , tous les manufacturiers de coton verront leurs noms dans la Gazelle des FailUles. »

Du reste , il est de notoriété qu'en ce moment même, à Manchester et dans le Lancashire, nombre de métiers, déjà, sont arrêtés, que beaucoup marchent seulement une partie de la journée et que la plupart d('s manufacturiers sont disposés à

réduire les 72 heures de travail de la semaine à 40 heures.

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Ce désastre prochain, résultat inévitable de la pléthore du marché intérieur et extérieur, se manifeste par des signes non équivoques : il y a dans toutes les branches du commerce de colon, depuis les deux premiers mois de cette année, diminution de tiois à deux pour cent. Les entrepôts seuls se garnissent outre mesure, témoin celte lettre, du 4 mars 1850, adressée à MM. Liitledale et compagnie de Liverpool, qui sont peut-être les plus grands commerçants du monde.

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