IMPORTATION DE COTON
De janvier à mars 1849. De janvier à mars 1850,
Balles 328.525 267,666
Vente 464,070 368,950
Consommation intérieure 505,040 207,960
Objets restés en magasin à cette date. . . 384,230 518, t70
Ces citations, empruntées au Blackwood's magazine^ font comprendre dans quelle voie fatale est engagée l'industrie cotonnière, dont les produits figurent à l'exportation, pourpres de la moitié du résultat général (27 millions de livres sterling sur 58). Les fabricants ne gagnent presque rien, ils ne travaillent que dans l'espérance, toujours déçue, d'un meilleur avenir, et sont forcés, en attendanl, de maintenir la réduction des salaiies, sous peine d'entamer leur capital, c'est-h-diie de marcher à la banqueioute. Telle est la désespérante réalité qui se trouve sous ces chiffres pompeux d'exportation avec lesquels, chaque année, lAn-
glelerre étonne le monde. De la part des maîtres, combien de temps ces sacrifices pourront-ils encore durer ?
Combien de temps pourront-ils durer, de la part des ouvriers, dont ils usent chaque jour la vie, car on va voir, dans le chapitre suivant, au prix de quelles souffrances et de quelle résignation héroïque, les travailleurs de Manchester ont permis jusqu'ici à l'exportation des cotons tissés et filés de se faire sur une aussi grande échelle.
La ville de Leeds est avec Bradford le centre de la fabrication des fils de laine et de lin , mais elle compte peu de métiers à tisser, le tissage se faisant dans les villages voisins, sous la direction de différents maîtres qui vendent ou font vendre leurs marchandises à la halle de Leeds, les mardi et samedi de chaque semaine. Les affaires se traitent à ce marché, avec une laciturnilé qui ressemble à une sorte de discipline industrielle , et caractérise spécialement les acheteurs et les vendeurs du nord. Aux sons de la cloche annonçant l'ouverture du marché, les portes s'ouvrent aux acheteurs, tandis que, tout autour d'un long bazar, les vendeurs se tiennent debout et immobiles deriière le comptoir où sont empilées leurs marchandises. Pas un vendeur ne sollicite ni ne cherche à tenter l'acheteur qui se promène lentement dans les corridors. Si l'œil de ce dernier s'arrèle sur- un lot de marchandises, le vendeur le déplie silencieusement. L'acheteur n'est-il pas satisfait? aucune parole n'est prononcée. Dans le cas contraire, deux
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iijuts sont ëcliangés à voix basse, et la transaction est conclue. Le marché dure une heure seulement, et parfois son résultat plonge dans le dénûment des milliers de familles.
Si tous les ouvriers de Leeds ne sont pas enrégimentés dans les ateliers, cela tient h une spéculation des manufacturiers qui emploient souvent des ouvriers à domicile , dans le seul but de leur louer chèrement des maisons. Puis, les manufacturiers, qui n'ont pas de capital engagé dans des ateliers et des machines dont la valeur s'élève ordinairement à un million, sont toujours maîtres de suspendre le travail, ce qu'ils ne manquent pas de faire au moindre signe de danger.
Beaucoup de pauvres tisserands sont ainsi occupés à domicile; en conséquence, ils ont ressenti, plus vivement que les autres, les souffrances produites par la dernière crise. Presque toujours leur loyer absorbait entièrement leur salaire, et, de plus, la paroisse refusait de leur venir en aide, sous le très -plausible prétexte, qu'un homme, payant 3 shillings de rente par semaine , ne devait pas être à la charge de la charité publique.
« Il est constant, dit l'auteur de l'Enquête, qu'au moment de la création des ateliers de tissage {hand-loom factories), les ouvriers tisseurs gagnaient 11 shillings 9 deniers (13 fr. 75 c.) par semaine, c'est-à-dire environ 2 fr. 50 c. de plus que le maître tisserand, et 5 fr. de plus que le jouinalier: mais cette prospérité relative des ouvriers tisseurs {factory weavera) dura peu de temps. En 1844, un
DE LANGLETERRt. Sy
nouveau progrès permit aux manufacturiers de Leeds, d'étendre le tissage mécanique aux draps de la plus grande largeur. Les hand-looms disparurent, à leur tour, pour faire place aux powerlooms qui font double ouvrage et donnent de meilleurs produits. »
Qu'adviendra-t-il? les femmes et les enfants vont achever de chasser les hommes faits des manufactures de draps, et ce changement amènera une plus grande dépression dans les salaires.
A Saddleworth dans le Yorkshire , c'est-à-dire dans le ressort industriel de Leeds, les tisserands se plaignent de la nature incertaine du travail , et parlent amèrement de l'introduction du fowerloom : ils accusent l'énorme diminution des salaires, vivent de pommes de terre, de gâteaux d'avoine et ne goûtent de viande que très-rarement.
A Huddersfield , à Halifax et à Bradford, toutes villes du Yorkshire, les salaires vont en diminuant; là, aussi, le travail est soumis à la plus désolante irrégularité. Les liens de famille disparaissent devant les nécessités de la faim.
« Il y a sept ans , dit un ouvrier de Bradfort , ce drap, qui nous était payé ^0 pence l'aune, ne nous donne plus que 4 pence et demi. » — La diminution est de 55 pour cent.
J'ai dit qu'après la filature et le tissage, les deux plus grandes branches d'industrie de l'Angleterre étaient l'exploitation des mines de charbon et la production métallurgique. Eh bien! les mineurs, les ouvriers des forges dans le Norihumberland, dans
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le Durham,dans le Stafl'ordshire viennent grossir, chaque jour, les rangs des victimes du travail. Pour un labeur plein de périls et de fatigues, ils trouvent à peine les moyens de vivre misérablement. Un tiers des ouvriers est toujours en disponibilité et pèse d'un manière déplorable sur le salaire qui baisse sans cesse, sans cesse.
Les ouvriers des mines et des forges du Staffordshire ont un autre grief contre les chefs d'industrie qui ont conservé le régime du troc, en dépit de plusieurs actes du parlement. On sait que, parce système, le maître louant des maisons aux ouvriers et les obligeant de recevoir leur payement en nature, reprend, sous forme de location et de vente de denrées, le salaire qu'il leur compte.
Même incertitude de travail, même concurrence entre les bras, même diminution de gages dans les districts manufiicturiers du midi du pays de Galles.
L'Enquête établit que, dans les immenses forges de Merthyr Tydfil, Tinconstance de l'ouvrage et sa trop faible rémunération sont l'objet de plaintes universelles. Entre vingt autres, il rapporte la déposition d'un ouvrier [pudller] qui s'exprime ainsi :
« Je suis marié et j'ai quatre enfants; je travaille aux forges, depuis trente ans. Ma journée de jour ou de nuit est de douze heures. Je gagne 20 shillings par semaine. Les autres ouvriers ne gagnent que 16, 14 et 12 shillings. Je pourrais travailler davantage, mais le commerce est tombé si
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bas! Dans les bons leiDps, à mon dur métier, j*ai gagné jusqu'à 50 shillings; il y a deux ans et demi, je gagnais encore 32 shillings C pence par semaine. Mais, depuis celle époque, les gages ont été réduits deux fois. La première réduction fut de 4 shillings la livre, la deuxième de 2 shillings 6 pence^ et, de toutes parts, on nous menace d'une nouvelle réduction : j'ai entendu dire que ce serait d'un shilling 8 pence la livre. Nous mourrons tout à fait. »
Dans les Galles encore, à Aberdore, une grève des plus sérieuses a été déclarée parmi les ouvriers des mines h charbon. L'auteur de l'Enquête est allé sur les lieux en étudier les causes. Après un examen attentif, il se prononce nettement contre les maîtres.
La déposition fort courte d'un des ouvriers charbonniers, fera connaître l'objet du débat :
« Je suis charbonnier-mineur depuis vingt ans. Aulrefois,j'aigagné30 shillings par semaine; depuis bien long-temps, je ne gagne pins que 7 shillings 6 pence. 11 y a tant do bras qui attendent pour travailler, que nous ne pouvons gagner davantage. L'énorme concurrence de puits ouverts, fait baisser le prix du charbon.
« La grève a deux motifs : d'aboid, les maîtres veulent encore réduire notre salaire de deux pence par tonne, et nous nous y opposons. Ensuite, ils veulent nous faire prendre l'engagement par écrit, de travailler pendant un an au salaire réduit de i shilling 4 pence la tonne. Mais à
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ce prix même, ils ne veulent pas, eux, s'obliger à nous occuper une moyenne de temps. Il faut bien , h peine de mourir, en passer par cette nouvelle réduction. Mais quant à nous engager, snns réciprocité, nous ne le pouvons vraiment pas. Ils comptent pour rien les accidents causés parle feu, les chutes, ou les inondations, dont nous sommes chaque jour victimes ; c'est un bien rude métier, nous travaillons toujours plus près delà mort que de la vie. »
a L'aspect de détresse de cet homme, dit l'auteur de l'Enquête, était des plus pénibles et cependant, tous ses voisins m'ont donné sur sa sobriété et sur sa conduite, les meilleurs renseignements. »
Qu'on retienne bien ceci : l'auteur de l'Enquête, résumant son travail sur deux des plus notables industries de l'Angleterre : les mines et les forges, déclare que : jamais de mémoire d'homme, et sans aucune exception, les salaires ne sont tombés aussi bas qu'aujourd'hui. «Les témoignages des maîtres et des ouvriers, ajoule-l-il. sont parfaitement d'accord en ce point, que, dans beaucoup d'endroits, la diminution est de 40 pour cent, depuis trois ans, et que, dans toutes les usines du pays de Galles , elle est au moins de 20 pour cent. »
Les industries secondaires offrent-elles de meilleuies conditions de travtùl?
Les marchés industriels des trois comtés centraux d'Angleterre, le Notiinghamshiie, le Derbyshire , et le Leicestershire, comprennent la
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manufacture de la dentelle, de la soie, et de la bonneterie dans tous les genres.
Je ne parlerai pas de la prodigieuse perturbation apportée dans ces sortes d'industries, par l'introduction des métiers nouveaux ; — Ainsi l'Enquête constate qu'une aune carrée d'une espèce de dentelle fabriquée à Nottingham coûtait 5 livres (125 fr.) il y a quelques années; qu'en 1824, cette même dentelle valait 15 shillings (18 fr. 75 c), et qu'en 1847, on pouvait l'acheter pour 5 pence (55 cent.).
Je ne rapporterai que la déposition d'uneouvrière interrogée par l'auteur de l'Enquête et déclarant qu'elle recevait, naguère encore, 6 shillings (7 fr. 50 cent.) pour ce qui maintenant ne lui rapporte pas plus de 1 shilling 6 pence (4 fr. 85 c). Elle travaille depuis 8 heures du matin jusqu'à 10 et 11 heures du soir, et ne parvient qu'à gagner en moyenne 5 shilhngs (6 fr. 25 cent.) par semaine.
Les Runners — ce sont les ouvriers qui piquent les fils sur les dessins — estiment que la moyenne des salaires est de 1 shilling (1 fr. 25 cent.) par jour pour 14 et parfois 16 heures de travail. Les plus habiles, employés au meilleur ouvrage, ne peuvent gagner plus de 1 shilling 3 pence (1 f. 50 c. par jour, et beaucoup d'entreeux, particulièrement à la campagne, ne g''gnentpasplusde6pence(60c.).
La bonneterie n'est guère mieux partagée.
L'auteur de l'Enquête a plus d'une fois entendu dire qu'un ouvrier, propriétaire d'un métier, ne pouvait presque jamais obtenir d'ouvrage, sans
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payer au marchandeur une somme égale au prix de localion d'un métier, bien que ce métier ne lui fût pas nécessaire.
« Souvent, ajoute -l-il, les ouvriers sont hors d'état acheter un habit neuf, pendant des périodes de ^0 à 20 années, heureux quand ils peuvent s'en procurer d'occasion. Leurs familles sont ordinairement couvertes de misérables haillons.
« Quelles qu'en soient les causes, on ne saurait conserver le moindre doute sur l'état de dénûment des ouvriers bonnetiers. Ils travaillent sans énergie, sans espoir, sans cœur. Les ouvriers du Derby, qui fabriquent des gants de soie, sont les moins misérables et les plus intelligents de la corporation. Ceux du Noltingham, qui travaillent le coton, occupent l'autre bout de l'échelle. Ils sont d'une saleté hideuse, et, sous le rapport de l'apparence personnelle et de la décence des habits, ils se trouvent au dernier rang de tous les membres de l'industrie textile. »
La fabrique de soie à Macclesfield et à Middlelon, n'olïre pas de moins affligeants tableaux.
Des manufacturiers de la première de ces villes ont déclaré à l'auteur de rEnquèle, qu'après avoir enlevé les affaires h Spilalfields, ils s'en voyaient dépouillés au profit de la manufacture des campagnes; ils ajoutaient que les salaiies diminuent à mesure que la fabrication s'étend.
« Il y a trente ans, dit un ouvrier de la même ville, on gagnait autant en huit jours, que maintenant en trois semaines. »
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«Le travail devient de plus en plus dilïicile et de moins en moins certain, les maîtres n'osant point faire de grandes commandes, à cause des vicissitudes du commerce, et le salaire tendant continuellement à baisser. »
A Middlelon, les plaintes sont les mêmes. Il y a vingt ans, les ouvriers gagnaient deux fois autant qu'aujourd'hui, et la dureté des maîtres, ainsi que l'insuffisance du salaire, sont accusées à chaque instant par les travailleurs. Un ouvrier déclare qu'on lui paie aujourd'hui 9 pence (90 cent.) l'aune qui lui était payée autrefois 2 shillings (2 fr. 50 cem.). Pour une autre sorte d'ouvrage , il reçoit 4 pence (40 cent.), au lieu de 1 shilling 3 pence (1 fr. 50 cent.), et cela s'explique tout naturellement par ce fait: qu'il y a maintenant deux fois autant de bras qu'auparavant. Dans cette position, les ouvriers sont à la discrétion absolue des maîtres, et, chaque semaine, ils subissent des retenues énormes, sous prétexte de mal-façon, et cehi fait, dit une de ces victimes du travail, que le pauvre peuple ne peut plus vivre.
Mais il serait inutile de se traîner plus longtemps sur des détails; il y a quelque chose qui parlera, d'une façon plus saisissante, à l'esprit et au cœur, c'est l'ensemble misérable que piésentent toutes les villes manufacturières.