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DE LA POPULATION

Il est une école d'économistes qui enseigne que la prospérité d'un peuple est proportionnelle à sa population, et, à ce titre, l'Angleterre mériterait de marcher au premier rang parmi les nations les plus favorisées. Mais le souvenir des tableaux désolants qui viennent de passer sous les yeux du lecteur, ne permettrait pas d'accepter cette théorie, n'eût-elle jamais été contestée jusqu'ici. Ce qui est plus vrai, c'est que l'accroissement de la population dans les Trois-Royaumes, est tout à la fois l'effet et la cause de la progression de la misère.

Il y a peu de règles absolues en économie politique, et le pins souvent, les phénomènes qui frappent les regards ne tiennent ({u'à des circonstances accidentelles ou relatives. C'est ainsi que l'accroissement de la population, aux États-Unis, peut servir à démontrer victorieusement les progrès qu'accomplit la race anglo-américaine, tandis que le même résultat, constaté en Angleterre et en Irlande,

est le symptôme d'une détresse destinée à s'étendre indéfiniment. En retrouvant, aux deux extrémités de l'échelle le même fait produit par des causes tout opposées , il n'est plus permis d'adopter les solutions faciles et tranchantes de l'école anglaise, et l'on est obligé de demander, aux conditions particulières de tel ou tel peuple, le secret de sa puissance ou de sa faiblesse numérique.

A la fin du siècle dernier, alors que f Europe n'avait pas encore commencé les terribles luttes que souleva la Révolution française, l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, comptaient quatorze millions d'habitants.

Voici quel a été, depuis celte époque, le mouvement décennal de la population, d'après les documents officiels :

Angleterre et Ecosse. Irlande. Total.

L'accroissement delà population, pourlesTrois- Royaumes, a été, pour quarante années, de dix millions six cent quatre-vingt-un mille quatre cent cinquante-six, soit de soixante-cinq pour cent. S'il s'était eftèctué également, en raison de la population existant en 1801, dans f Angleterre et dans l'Irlande, il se serait partagé de la manière suivante : à l'Irlande, ti'ois millions cinq cent soixante mille (juaire cent quatre-vingt cinq, et

sept millions cent vingt mille neuf cent soixanledix à l'Angleterre.

Au lieu de cela, le progrès n'a été que de deux millions sept cent soixante-neuf mille cent soixantecinq pour l'Irlande, et, pour l'Angleterre, il s'est élevé à sept millions neuf cent douze mille deux cent quatre-vingt-onze, ce qui donne une supériorité marquée h la métropole.

La répartition ne s'est pas opérée d'une manière moins inégale, quant aux années. Pendant que l'Irlande subissait, en 1841, une notable diminution dans son mouvement ascensionnel, et ne gagnait plus sur la période de dix années révolues, à cette époque , que quarante-trois mille âmes par an, l'Angleterre voyait accélérer sa marche et s'augmentait annuellement, pendant le même laps de temps, de deux cent trente et un mille habitants.

Que conclure de ces chiffres pris abstraitement? Dira-t-on que la prospérité du royaume-uni est prouvée par cela seul que sa population s'accroît plus promptement que dans tous les autres états d'Europe? Tout ce qui précède montre que cette induction manquerait complètement de justesse.

Adoptera-t-on la conclusion contraire, en affirmant que la population croît fatalement en raison de la misère? Ce serait tomber d'une erreur dans une autre; il suffit, pour s'en convaincre, de comparer l'Irlande et l'Angleterre. Certes, l'Irlande conserve sur sa souveraine la suprématie de la misère, et cependant, d'après cette donnée, elle

devrait moins souffrir que l'Angleterre, puisque son accroissement est moins rapide. La seule conséquence que l'on puisse raisonnablement tirer, c'est que la population obéit, dans ses variations croissantes et décroissantes, à la nature du travail, et que ses progrès sont plus rapides dans les pays manufacturiers que dans les pays agricoles. Je vais le prouver.

L'Irlande est essentiellement agricole; c'est donc dans la constitution économique du travail des champs agricole qu'il faut chercher, à la fois, la cause de sa misère et de l'accroissement de sa population. La propriété foncière, en Irlande, appartient, on le sait, à un petit nombre de seigneurs anglais, qui, pour se débarrasser de tout souci, louent leurs vastes possessions à un capitaliste. Ce dernier en fait un certain nombre de lots qu'il met aux enchères et ce n'est qu'après plus ou moins d'opérations de ce genre, que le cultivateur irlandais peut affermer, de troisième ou de quatrième main, quelques acres de terre à des prix excessifs, puisqu'ils doivent assurer la rémunération de tous les intermédiaires, sans parler du possesseur du sol. Il sème du blé pour payer son fermage, et réserve une parcelle de terre dans laquelle il cullive des pommes de terre de la plus mauvaise espèce, pour la nourriture de sa famille. Il n'a pas de choix et s'il ne veut pas mourir de faim, il faut qu'il renchérisse sur son voisin,dût-il, h la fin de l'année, se voir expulser faute de paiement. Dès que ses enfants sont arrivés à l'âge de virilité, ils se séparent de lui, l'exploitation

du père ne suffisant pas à les nourrir. Ils n'ont donc d'autre ressource que d'obtenir à leur tour un lot de (erre, se marient, et augmentent ainsi continuellement le nombre des misérables.

Toutefois, le travail qui demande le concours de la terre a des limites nécessaires, et conséqùemment la population a dû s'arrêter, sans que la misère en fût diminuée. Ce qui l'atteste, c'est qu'à partir de 1851 , époque à laquelle il était impossible de morceler davantage le sol, l'accroissement de la population a subi un temps d'arrêt. Aujourd'hui, l'œuvre de dépopulation va commencer sur une grande échelle, car les propriétaires d'Irlande ont pris le parti, soit d'élablir de vastes exploitations, soit de remplacer les autres modes de culture par les prairies destinées h l'élève du bétail. Il faut donc s'attendre h une diminution croissante dans la population irlandaise; mais la condition du paysan irlandais n'en sera pas améliorée.

Quant aux districts manufacturiers, la situation n'est pas la même. L'industrie, servie par la vapeur, peut se développer indéfiniment, pourvu que le bas prix de ses produclions puisse leur ouvrir les marchés du monde. Grâce h l'abondance de ses capitaux , à l'étendue de son commerce, à ses colonies, grâce h la perfection de son appareil manufacturier, la Grande-Bretagne a pu longtemps alimenter ses usines. Cependant, l'Europe et l'Amérique sont entrées à leur tour dans la voie où les avait précédées l'Angleterre; elles ont élevé des manul'aclures, et bientôt la Grande-Bretagne

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a dû chercher, dans la réduction successive des salaires, les moyens de soutenir cette lutte acharnée. Elle a dû tendre à multiplier sa production sans dépenser davantage ; elle a chassé de ses manufactures les hommes dont le travail se montrait trop exigeant et les a meuhlées de femmes et d'enfants, devenus les esclaves des machines.

Le travail prématuré des enfants a déterminé une augmentation anormale dans la population, et, sur ce point, je citerai le témoignage de l'Enquête, car l'observation approfondie de ce phénomène a son importance.

« Dans les districts manufacturiers, y est-il dit, tout semble se mouvoir avec plus de rapidité que partout ailleurs. L'enfant travaille plus tôt, il atteint plus tôt son développement physique et se marie plus tôt, il a plus lot des enfants et meurt plus tôt.

« En dehors de cette précocité actuelle, dont les causes ressortiront plus bas, il est h remarquer que le travail sans relâche et la fréquence des privations tendent généralement à diminuer le temps pendant lequel les liens de famille subsistent dans toute leur force. Les membres d'une famille vivant h leur aise demeurent liés ensemble plus longtemps que les membres d'une famille obligée de demander sa vie aux luttes incertaines du travail. Cette règle est universelle. Dans le dernier cas, chaque enfant, h mesure qu'il grandit, doit nécessairement travailler pour lui-même, la force de l'habitude et de l'affection s'affaiblit à proportion que celle de l'intérêt individuel augmente. Aussi,

dès que les différents membres de cette association temporaire commencent à s'apercevoir qu'ils apportent à la famille plus qu'ils n'en reçoivent, ils ne manquent jamais de se mettre à l'écart pour travailler à leur profit exclusif, et former de nouvelles sociétés plus profitables à euxmêmes.

« C'est à l'âge de seize ans que, dans les districts manufacturiers, suivant les administrateurs du Poor-law les individus isolés demandent des secours. Rien n'est plus rare, h Manchester, que, passé cet âge, un enfant continue à soutenir ses parents, ou que ceux-ci lui viennent en aide. Aux yeux des parents età ceux des enfants, cette séparation prématurée n a rien que de naturel. Le père et la mère n'ont-ils pas eux-mêmes quitté de bonne heure la maison paternelle?

« Si, pour conquérir son indépendance, l'enfant quitte la famille, avant même de pouvoir se suffire, puisqu'il tombe ordinairement à la charge de la paroisse, un autre besoin le sollicite bientôt, c'*est celui de s'allier h une compagne pour échapper à l'isolement, et le plus souvent il est père à dixsept ans.

« Il est donc démontré que le régime du travail manufacturier tend à dissoudre et à reconstituer les familles avec une promptitude toute exceptionnelle. Sans doute, il en est de même pour toute espèce de travail continu et pénible, car la misère extrême éloigne toute prévoyance; mais le régime manufacturier facilite cette tendance, en fournissant aux

adolescents, plus tôt que dans les autres classes de travailleurs, une occasion de salaire.

« Ces unions prématurées, quel qu'en soit le caractère, ont de regrettables résultats. Le refroidissement précoce des affections domestiques, même lorsqu'elles font place au mariage, atteste les maux d'une société dont les membres sont epgagés dans une lutte éternelle contre la faim. A cet inconvénient moral il convient d'ajouter les maux qui résultent d'une popi^ilalion croissant avec unç, rapidité iujpoli tique et pesant sur les moyens de subsistance et la demande du travail. D'un autre côié, les enfants issus de parents qui n'ont point atteint tout leur développement pbysique, constituent une race débile et rabougrie, qui produit à son tour des êtres de plus en plus débiles et de plus en plus ral)ougris. »

L'auteur de l'Enquête affirme d'une manière trop absolue, peut-être, que c'est à cette cause plutôt qu'à la nature pernicieuse du travail des fabriques, qu'il faut attribuer Tapparence chétive des populations manufacturières. « Ce n'est pas, suivant lui, le régime des fabriques, mais tout ce qui se passe en debors des fabriques, qui donne à l'ouvrier cette face blême et maladive, et cette charpente caduque qui le distinguent généralement. Fruit d'une virilité hâtive, il est destiné à végéter dans une longue enfance. »

Je répondrai que tout se tient dans la vie, et que si l'insalubre atmosphère de l'atelier et la gêne d'un travail excessif el purement machinal, jointes

à une alimentation malsaine ou insuffisante, ébranlent les constitutions les plus robustes, il n'est pas douteux que les vices originaires que Tenfant apporte en naissant ne se développent démesurément sous cette triple influence.

L''auteur de l'Enquête aurait pu trouver, dans une des grandes lois naturelles, l'explication du phénomène qui a éveillé son attention. En parcourant la série des êtres, on remarque que la précocité et la fécondité sont en raison inverse de la durée de la vie moyenne. On peut, on doit en conclure que. lorsque la vie moyenne est en décroissance chez telle ou telle agglomération d'hommes, la précocité et la fécondité des populations croissent avec la mortalité. L'homme, pas plus que les animaux, n'échappe à cette loi providentielle.

Est-il besoin de le prouver désormais? plus les nécessités du travail à bon marché se feront sentir dans l'industrie anglaise, plus le salaire décroîtra, et plus hâtives et nombreuses se succéderont ces générations d'enfants, plus courte aussi sera le durée de la vie moyenne, jusqu'à ce qu'enfin la sang épuisé se refuse à cette création contre nature.

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