LES MANUFACTURES. ÉDUCATION
S'il est pénible pour rhoiiime, dont le cœur ne s'est pas desséché aux pratiques de la vie mercantile, de contempler les immenses douleurs au milieu desquelles se débattent les artisans de la richesse sociale, plus triste encore est le sentiment qu'on éprouve en voyant le sort réservé aux femmes et aux enfants par l'impitoyable législation du capital. L'homme est fait pour les luttes du travail, et sa vigueur se plaît aux rudes labeurs, mais la femme est la gardienne du foyer domestique ; à elle, les soins du ménage, l'éducation des enfants, la direction des modestes joies de la famille. Eh bien, l'industrie est allée arracher la femme à ses enfants, l'épouse à son mari, pour en faire l'instrument à bon marché de la machine industrielle. Qu'importe si la faiblesse de sa coniplexioii. h.i la mobilité de sa nature, la rendent
impropre à cette activité passive? Il faut au capital des travailleurs au rabais^ et la femme coûte moins à nourrir que l'homme. Les liens naturels se briseront à cette usurpation contre nature, l'union de l'homme et de la femme ne sera plus qu'une société de gain, la maternité perdra ses droits peut-être, mais les produits de la fabrique anglaise pourront envahir, au plus bas prix possible, les marchés des deux mondes, et l'oligarchie britannique n'a rien de plus à demander.
Ce n'était pas assez de soumettre les femmes à la discipline de l'atelier; il fallait encore descendre un degré de plus dans l'échelle du bon marché, et trouver des bras moins coûteux à entretenir. Les générations naissantes, filles et garçons, ont été mises en réquisition pour donner aux manufactures de la Grande-Bretagne une supériorité plus écrasante sur celles des deux continents. Privée de toute éducation morale et intellectuelle, de cette liberté de mouvements qui fait sa force et assure son développement intégral, l'enfance payera son tribut au niinotaure de la civilisation. Attaquée h sa source , arrêtée dans son perfectionnement naturel, la vie humaine tombera dans un tel état de dégénérescence, qu'il n'y aura plus ni hommes faits, ni enfants capables d'arriver à la virilité. Qu'importe encore si le calicot, tissé à Manchester, s'impose sur tous les points du globe, et périssent, s'il le faut, ouvriers, femmes et enfants, pourvu que les magasins du Lancashire se vident incessamment, pourvu que les milliers de vaisseaux du
Royaume-Uni aillent partout alimenter les tributaires de l'industrie britannique.
On le croira à peine , il existe , dans la métropole, un marcbé aux enfants.
Deux fois par semaine, des enfants des deux sexes sont exposés à Belhnal-Green. On en compte ordinairement une cinquantaine, et quelquefois jusqu'à trois cents de l'âge de sept ans et au-dessus. Celte marchandise humaine vient s'offrir en location, les garçons, comme apprentis; les filles, comme servantes. Le père ou la mère est là pour discuter le prix de cet odieux trafic. Les chalands examinent ces jeunes victimes comme on fait d'une pièce de bétail, la somme est débattue, arrêtée , et les parents voient parlir leurs enfants sans le moindre regret. Ils oublient que ces faibles créatures perdront leurs corps et leurs âmes au sein de la servitude qui les attend; heureux qu'ils sont de s'être débarrassés d'une bouche inutile, et de s'être assuré un revenu de 2 shillings , ou i^ênae moins, par semaine.
L'enfant suit son nouveau maître sans savoir à quel genre d'occupation il est destiné. 11 travaillera douze ou quinze heures par jour, sans que ses goiils ou ses forces soient pris en considération. Mal nouri'i, accablé de mauvais traitements, condamné à un travail forcé, sans merci, il n'a aucune protection à attendre. La puissance paternelle a disposé de lui comme d'une chose^ il n'a plus qi^'à souffrir. Aux colonies, les esclaves ont, du moins, favanlage de re()résenler un capital, l'avarice du
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planteur, les sauvegarde, dansune certaine mesure, contre les brutalités et les maladies. L'enfant vendu à Bethnal-Green ne jouit pas de ce privilège , son maître peut le faire mourir de fatigue sans essuyer une perte d'argent; il en est quitte pour retourner au marché, et choisir un nouveau martyr de ses caprices ou de sa misère.
La philanthropie britannique ne s'émeut pas de ces indignités; elle les tolère et les encourage par son silence, et quand des voix généreuses ont signalé ces transactions doublement coupables, les voix sont restées sans écho. Que penser de la moralité d'un peuple qui laisse ainsi moissonner l'enfance dans sa fleur?
On a dit que l'industrie manufacturière dévorait les générations à mesure qu'elles se succédaient, et rien n'est plus vrai, mais ce n'est pas pour elle que s'ouvre le bazar des enfants. C'est pour l'industrie domestique. L'ouvrier qui n'est pas en position d'avoir un apprenti, ou de payer une servante, va s'approvisionner à Bethnal-Green, et se donne le plaisir d'avoir un soulfre- douleur à ses ordres.
D'un bout de l'Angleterre à l'autre, dans les villes, dans les campagnes, comme dans les manufactures, le sexe et l'enfance sont donc impitoyablement exploités, car, tandis que les hommes demandent en vain du travail, les femmes, les enfants vont usurper leurs places à l'atelier.
On sait qu'en Angleterre le nombre des femmes est supérieur à celui des hommes, et celle circon-
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slance qui pourrait s'expliquer, peut-être, par l'appauvrissement de l'espèce, change, de fond en comble, les conditions normales de la moralité publique.
Dès que la population des deux sexes ne se fait pas équilibre, les règles de la vie sociale sont renversées et la débauche devient, en quelque sorte, une nécessité.
« Dans les villes manufacturières, d'après l'Enquête, les femmes du peuple ne connaissent rien de la vie intérieure; dès l'âge le plus tendre, elles entrent dans les ateliers , et la vie commune, le mélange de tous les âges, contribuent à développer prématurément, chez elles, des mœurs d'une facilité révoltante. Lorsqu'elles se marient, elles ne savent rien en dehors du travail de la manufacture. Sont-elles mères? elles se lèvent, quelques jours après leurs couches , pour reprendre l'occupation , abandonnant leurs nouveau - nés h la vigilance douteuse de quelque voisine que son âge empêche de sortir. Ainsi se perpétuent et s'aggravent, dans les familles d'ouvriers, les vices provenant d'une existence contrenature. »
Les lois les plus saintes y sont violées. L'avorlement, par exemple, s'opère sur une si grande échelle, que la justice impuissante est réduite à fermer les yeux sur ces attentats.
C'est surtout dans les manufactures de coton, que les femmes et les enfants dominent. On cite même des ateliers pour le tissage, qui ne comptent