CHAPITRE III
CONSIDÉRATIONS TOXICOLOGIQUES.
Jusque dans ces derniers temps les médecins regardaient unanimement comme très nuisibles à la santé, les miasmes provenant de la
(1) Ann, de Millon et Reiset pour 1848, p. 365; Ann. de Berzélius pour 1845, p. 468.
(2) Ann. de Berzélius pour 1840, p. 258.
décomposition putride du règne organique et principalement des animaux. On leur attribuait les épidémies les plus graves, telles que la
peste, le typhus, le choléra.. mais depuis les travaux de Warren ,
de Parent-clu-Châtelet et de plusieurs autres observateurs, on s’est précipité dans une opinion diamétralement opposée, comme cela arrive si souvent.
Après avoir dit que les miasmes putrides étaient la cause première des fléaux les plus terribles, on proclame tout d’un coup leur innocuité, et même pour quelques auteurs, entraînés sans doute par le charme du sujet, c’est faire un grand effort que d’avouer que ces émanations sont au moins très-désagréables. Nous pensons qu’ici comme toujours, la vérité est entre les deux systèmes contraires, mais avant tout, résumons les faits que le temps nous a permis de rassembler dans ce travail précipité.
Le Mémoire du docteur Warren publié en 1830 (1) tend à démontrer que la décomposition des matières animales n’engendre pas le principe particulier qui, d’après l’opinion généralement accréditée jusqu’à lui, était la cause principale des maladies épidémiques, et il s’appuie sur les considérations suivantes :
« Une foule de professions exposent, sans résultat fâcheux, aux » émanations les plus infectes ceux qui les exercent, tels que bouchers, » tanneurs, corroyeurs, boyaudiers, matelots employés à la pêche de » la baleine et enfin les fossoyeurs. Pendant les épidémies de fièvre » jaune à Philadelphie (1795) et à Boston (1798) les bouchers, quoi- » que placés au centre des quartiers les plus ravagés, n’ont compté » parmi eux que 3 victimes. Les tanneurs et corroyeurs ne sont, ni » plus fréquemment ni plus gravement malades, que les autres hom- » mes ( à l’exception toutefois des maladies charbonneuses pour les- » quelles il y a inoculation réelle), et pourtant ils sont obligés, surtout » en été, de travailler des peaux tellement putréfiées qu’elles en sont » verdâtres. Les matelots baleiniers, dont les navires sont imprégnés » d’odeurs nauséabondes, sont d’une santé plus vigoureuse que ceux
(1) Journal des Progrès, t. XIX, p. 66.
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» qui montent d’autres bâtiments. Enfin, les fossoyeurs, loin d’être » plus que les autres hommes en proie aux maladies fébriles ou con- » tagieuses, ont même été regardés comme jouissant d’une sorte d’im- » munité à cet égard, car en consultant les tables de mortalité pendant » les épidémies, on trouve que les fossoyeurs payent un moins large » trilfut à la mort que ceux qui exercent d’autres professions.
» Le séjour prolongé dans les salles de dissection ne donne lieu à » aucun effet fâcheux ; c’est tout au plus si on remarque quelques ac- » cidents passagers, même dans les villes, comme Londres et Édim- » bourg, où la rareté des sujets oblige de les conserver si longtemps,
* que la putréfaction en rend l’approche insupportable. »
Le même auteur raconte que dans la campagne d’Égypte, pendant la station des bâtiments anglais dans la rade d’Aboukir, plusieurs cadavres de matelots restèrent sur les bords de la côte, sans sépulture, exposés à l’action d’un soleil brûlant et mouillés sans cesse par les eaux de la mer. Tous ceux qui voulaient se rendre du camp à Rosette étaient obligés de traverser l’atmosphère infectée par ces cadavres dont les émanations se répandaient à plus d’un quart de lieue, et pourtant aucun soldat n’en souffrit. Un grande nombre d’observations faites par des médecins distingués viennent donner encore plus de poids aux opinions précédentes, et il nous suffira de citer les noms de Desault , Dubois et Marjolin pour faire sentir avec quels soins scrupuleux il faut peser les faits tendant à infirmer tout ce qui précède, faits dont voici le résumé :
On trouve dans le Dictionnaire des sciences médicales, article dysenterie, l’observation suivante due à Desgenettes : « Pendant son » séjour au Caire, on promena sous des fenêtres et le long de l’allée » d’un jardin la dépouille putréfiée d’un énorme cerf; l’odeur infecte » qui s’en exhalait occasionna des nausées, une diarrhée subite, et » ensuite la dysenterie, à plusieurs personnes qui s’étaient trouvées » dans le rayon des émanations ; Desgenettes lui-même fut du nombre » des malades. »
En août 1796, pendant la guerre d’Allemagne, le général Vaidg avait été chargé de diriger l’inhumation des cadavres laissés sur le
champ de bataille, dans les environs de Nuremberg. L’opération dura plusieurs heures et le général ne cessa d’éprouver de violentes nausées. Le cheval qu’il montait, quoique jeune et vigoureux, avait peine à soutenir le poids de son cavalier et de retour au camp il ne tarda: pas à succomber. Vaidy, les autres officiers, et les médecins qui l’avaient accompagné tombèrent gravement malades et ne furent sauvés que par les soins les plus assidus. Enfin, on remarqua que tous ceux qui avaient touché les cadavres avaient été plus ou moins gravement atteints, mais que ceux qui s’en étaient tenus plus éloignés n’avaient ressenti aucun mal.
« Le Père Cotte, prêtre de l’Oratoire, a été témoin de la mort subite » d’un fossoyeur, arrivée le 15 janvier 1773, au moment où, creusant » une fosse dans le cimetière du couvent, il donna par mégarde un » coup de bêche sur un cadavre à demi putréfié, il en sortit aussitôt » une vapeur infecte et le fossoyeur tomba roide mort (1). »
Nous ne pouvons nous dispenser de parler du mémoire publié par Fourcroy au sujet des fouilles exécutées en 1787 au cimetière des Innocents. Après avoir parlé du météorisme du ventre, qui se montre quelque temps après la mort, et avoir établi que, dans les cimetières, une expérience souvent confirmée par la tradition a appris que la première rupture de l’abdomen par l’expansion croissante des gaz est le moment où les fossoyeurs courent les plus grands dangers. « L’odeur » affreuse, continue Fourcroy, et l’activité vénéneuse de ce fluide élasti- » que nous annoncent que s’il est mêlé, comme on ne peut en douter, » des gaz hydrogène et azote tenant du soufre et du phosphore en dis- » solution, il peut contenir encore une autre vapeur délétère dont la « nature a jusqu’à présent échappé aux physiciens, et dont l’énergie » terrible sur la vie est malheureusement trop prouvée. »
Mais, disent quelques chimistes, la putréfaction n’est qu’une production d’acide carbonique, d’ammoniaque et de vapeur d’eau mélangée quelquefois d’hydrogène sulfuré et d’hydrogène phosphoré. A ceux qui professent cette opinion et qui, probablement, n’ont jamais été
(1) Observations et Mémoires de Physique , etc., par Rozier, t. I, p. 103.
chargés d’expertises médico-légales, nous opposerons ces paroles de Bcrzélius (I Traité de chimie , t. VII, p. 696) : « Les produits de la putré- » faction diffèrent des combinaisons fétides inorganiques telles que » l’hydrogène sulfuré ou l’hydrogène phosphoré, mais nous ignorons » complètement leur genre d’agrégation moléculaire, leurs véritables » réactions et leur composition. »
11 nous semble évidemment résulter de ce qui précède que, dans les premières phases de la putréfaction des animaux, il se développe un composé organique d'une nature particulière , dont la vapeur tue subitement ceux qui la respirent , aussitôt qu'elle se dégage des corps. Heureusement cette vapeur méphitique, subissant une modification profonde dès qu’elle se mêle à l’air, peut encore causer certains malaises, mais elle n’est plus mortelle. Cette métamorphose est comparable à celle que subit l’acide prussique lorsqu’il se transforme en formiate d’ammoniaque, c’est-à-dire en un composé nullement toxique. Seulement on ne sait pas si l’agent délétère produit par la putréfaction subit sa transformation à la suite d’un changement moléculaire, ou bien d’une simple oxydation. Quoiqu’il en soit, ce poison terrible existe, et l’observation de chaque jour ne fait malheureusement que confirmer l’opinion de Fourcroy.
Jusqu’à présent, nous nous sommes borné à considérer d’une manière générale l’influence que les matières organiques en putréfaction exercent sur la santé ; essayons maintenant d’entrer plus avant dans le cœur du sujet, et cherchons à résumer de notre mieux les opinions émises par les maîtres de la science sur une question un peu en dehors de nos études habituelles.
Les médecins de nos jours (et je choisis pour leur interprète uu savant dont personne ne contestera la compétence, M. Orfila , ) ne croient pas que la putréfaction soit compatible avec la vie, ou, en d’autres termes, puisse s’établir dans des tissus vivants. 11 en est de même des liquides en circulation, sang et humeurs diverses, et les mots de putridité, état putride du sang, fièvre putride, pris dans leur sens absolu , rappellent une erreur de doctrine qui n’a plus aujourd’hui de partisans. En dehors des conditions que je viens d’exclure,