CHAPITRE IL
De la place supposée en état de guerre. Dispositions défensives. Du personnel et du matériel nécessaire à la défense. Garnison, artillerie. Subsistances. Approvisionnemens de tous genres.
Il serait fort inutile d'avoir d'excellentes places de guerre , si elles demeuraient sans forces actives et sans approvisionnemens : elles tomberaient bientôt entre les mains de l'ennemi , qui sans doute en ferait un meilleur usage. Une ville forte n'est , à proprement parler , qu'une grande batterie : si cette batterie est sans canons , ou si ces canons sont sans hommes pour les servir,, ou si ces hommes sont sans subsistances , il ne restera plus qu'une position heureuse qui appartiendra au premier occupant.
Ainsi Fart de pourvoir une place de tout ce dont elle peut avoir besoin pour sa défense , est aussi essentiel que celui de la
bien construire , et les soins qu'il exige sont sans cesse renaissans, parce que les approvisionnemens se consomment , et qu'il faut une assiduité continuelle pour les entretenir et les renouveler.
M. de Vauban est , comme nous l'avons dit , le premier qui se soit occupé de former des tableaux pour l'approvisionnement de toutes les places , et sous ce nom il comprend la garnison , l'artillerie , les subsistances. M. de Cormontaiiigne a cherché ensuite à perfectionner les tableaux de "M". de Vauban ; mais pour avoir voulu y apporter trop de précision , il a ôté aux assiégés la latitude nécessaire pour une longue défense , et nous avons vu les inconvéniens majeurs crui résultent de ses calculs.
Comme il suppose qu on ne se défend que parle feu que jamais on ne détruit les travaux de l'assiégeant , qu'on, ne reprend jamais un ouvrage qui a été une fois perdu, il règle ses approvisionnemens sur le minimum de la défense f de sorte que l'ennemi a presque aussitôt fait de réduire la place par blocus, que par un siège régulier. Il est vrai cependant que M. de Cormontaiiigne propose d'ajouter aux subsistances , pour le cas du blocus et pour le prolongement de la défense 7 par les actions
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de vigueur, mais c'est de trop peu de chose y pour (juon puisse espérer de faire une résistance comparable à celles dont nous avons cité un si grand nombre d'exemples , et nous eussions pu en citer beaucoup d'autres.
Il faut convenir aussi que c'est ici que se rencontre la plus grande difficulté , si bien que ,de très-célèbres généraux, tels que M. le maréchal de Saxe , la regardant comme insurmontable , ont mieux aimé renoncer entièrement au système des forteresses , quoiqu'ils pensassent d'ailleurs qu'on pouvait les rendre imprenables, que d'exposer l'Etat aux inconvéniens d'être entouré d'un cordon de places mal ou point du tout approvisionnées. C'est donc un sujet digne des plus profondes réflexions y mais qui tient plus à l'administration suprême elle-même ,- qu'aux commandans d'armes et aux officiers du Génie, C'est à eux de mettre sous les yeux du Gouvernement les besoins de leur place, d'insister autant qu'ils le peuvent , pour quelle soit constamment pourvue de tout ce qui lui est indispensable , mais ils ne peuvent rien dc-plus. C'est seulement lorsque la place est mise en état de siège, que leur devoir est de rassembler promptement T. 3. 4
toutes les ressources du pays environnant , de les mettre en lieu de sûreté , de veiller à leur bonne distribution et à leur économie.
Il serait à désirer que dans les grandes places , on pût établir peu-à-peu des greniers d'abondance qui aux approches du besoin , distribueraient dans toutes les petites places environnantes , et que ces magasins fussent voûtés à l'épreuve de la bombe > si on ne pouvait les éloigner suffisamment du point d'attaque.
Les tableaux d'approvisionnemens dressés à ce sujet par les grands ingénieurs dont nous avons parlé , ont au moins l'avantage de fournir la nomenclature des choses nécessaires , et à-peurprès les proportions convenables. Seulement il faut les regarder comme faits pour un minimum de défense, et les augmenter dans un même rapport, autant que possible. 11 est difficile qu'il puisse y avoir trop ; car on peut tenir pour certain qu'une bonne garnison se défendra indéfiniment dans une bonne place, aussi long-temps qu'elle aura de quoi vivre et de quoi combattre.
Mais souvent il arrive qu'on a beaucoup de choses , et que parce qu'on manque seulement de quelques-unes qui sont
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essentielles, on ne -peut prolonger sa défense ; par exemple , on aura assez de subsistances, mais on manquera de Lois pour faire cuire les alimens ; on aura trop de pièces d' artillerie et point d'affûts ; ce seront les fusils , la poudre ou les outils de divers genres qui manqueront : c'est à quoi il faut donner toute son attention. Les tableaux existans peuvent préserver d'un pareil accident , parce qu'ils fournissent du moins la nomenclature des objets et le rapport de leurs quotités.
Ce serait ici le lieu de placer ces tables considérées sous ce point de vue ; mais comme elles remplissent les ouvrages classiques, ce serait répéter inutilement ici ce qu'on trouve si facilement ailleurs ; je me bornerai donc à quelques réflexions générales qui tiennent à la question împoitante dont il s'agit.
La garnison peut être composée en partie de nouvelles milices qui y acquièrent bientôt de l'expérience , mais il faut nécessairement un noyau de troupes parfaitement aguerries et déterminées.
L'artillerie , la poudre , les munitions > ne sauraient se trouver en trop grande quantité dans une place qu'on veut bien défendre , pourvu qu'on puisse leur fournir
des abris sûrs. H faut des mineurs , et tant qui! y en aura iî est plus que probable qu'on ne sera pas obligé de se rendre.
On ne saurait non plus jamais avoir trop de bois ; avec le bois on fait tout de suite un bon retranchement , des tambours en charpente , des fraises ? des palissades ; on supplée aux souterrains, on se procure des communications multipliées 7 on rétablit les affûts brisés , on fait des radeaux pour la défense du fossé 7 on se couvre en un moment dans les lieux les plus exposés ', et l'on se met en mesure de se loger à l'abri au plus près des têtes de sape. Le chauffage et la nourriture des troupes en exigent d'ailleurs une grande consommation.
C'est une chose précieuse , lorsqu'on peut se la procurer , qu'un vaste emplacement qui puisse servir au parcage des chevaux et bestiaux, et d'autres où l'on puisse cultiver des légumes. ,Cela peut avoir lieu lorsque la force de la garnison permet d'avoir un camp retranché sous les murs de la place , ou lorsque cette place n'étant attaquable que sur un point , il se rencontre de grands espaces au-dehors de son enceinte , couverts par une inondation ou une grande rivière facile à garder.
On supplée aux souterrains par les caves
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des particuliers , en recouvrant les voûtes d'une grande quantité de fascines recroisées les unes sur les antres , et de fumier ou de terre.
S'il n'y a pas de monlins dans la ville > ou s'ils peuvent être ruinés par l'ennemi y on fait des moulins 'à bras en suffisante -quantité.
On a proposé des casernes défensives ?
voûtées à l'épreuve de la bombe. Fûen certainement ne serait plus avantageux pour procurer du repos au soldai., pour servir d'hôpitaux où les malades seraient au moins délivrés d'inquiétude en même temps qu'ils souffrent physiquement ; où Ton placerait les effets qui doivent être abrités , et qui en même temps pourraient servir d'excellens retranchemens derrière les bastions. Le Gouvernement vient de remplir en partie cet objet , en ordonnant que désormais il ne serait plus construit aucun bâtiment pour le service militaire 7 qui ne fût voûté à l'épreuve de la bombe. On ne peut qu'applaudir à cette excellente mesure , quoique bien insuffisante pour tons les besoins auxquels il faudrait satisfaire.
Enfin , dans les lieux où l'on ne peut se procurer de bonne eau en suffisante
quantité , comme il arrive dans plusieurs villes mariâmes, il est indispensable qu'il y ait de grandes citernes Lien couvertes contre les feux verticaux , entretenues par le Gouvernement , indépendamment de celles qui doivent exister dans les maisons particulières.
De plus grands détails sur tous ces objets ne sont pas du ressort de cet. Ouvrage ; mais on ne peut trop engager les gouverneurs et tous les officiers qui doivent concourir avec eux à la défense des places , à s'occuper avec la plus grande sollicitude de tout ce qui concerne les appro vision nemens en tous genres, car c'est véritablement la partie la plus délicate de leurs travaux y et celle où la négligence cause le plus souvent la reddition prématurée des meilleures forteresses.
Cependant je ne quitterai point le sujet dont il sagit , sans revenir encore sur la principale objection, et même la seule objection véritable , qu'on puisse faire contre la défense obstinée , prescrite par les lois militaires : je veux dire la difficulté des subsistances et la gêne des habitan s.
S'il arrive , dit-on , que la garnison d'une place soit pourvue de vivres pour
une longue défense , mais que la bourgeoisie en manque , faudra-t-il que cette garnison tienne aussi long-temps quelle le pourra , sans s'inquiéter du sort des habitans ? Il est tout simple que des militaires dont le devoir est de mourir, s'il le faut, pour la défense de leur poste , y tiennent jusqu'à la dernière extrémité : mais pourquoi faut-il que de simples citoyens partagent les mêmes dangers y soutirent les mêmes privatio ns , de plus grandes encore , et voient en outre leurs maisons exposées à devenir la proie des flammes ?
A cela je réponds , qu'il entre dans les devoirs d'un gouverneur d'obliger les ha~ bilans d'une ville menacée a se pourvoir de subsistances, pour aussi long-temps au moins que la garnison espère pouvoir se défendre : et qu'il doit faire rentrer sans délai dans les villes de l'intérieur tous ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas se soumettre à ce règlement. Certes! une pareille mesure est violente , il faut en convenir : mais quelque rigoureuse qu'elle soit , elle l'est cependant beaucoup moins que celle de Jaisser mourir de faim toute «ne population; et de tout temps on a regardé comme indispensable de faire sortir les bouches inutiles d'une place près
d'être assiégée ; comme le fit à Prlézières le chevalier Bayard. « Aux moindres ap- » préhensions d'un siège , dit M. de Tu- » renne ? Mémoires sur la guerre > un » gouverneur doit faire de gros amas de » vivres et ordonner que chaque particulier » en ait provision : visiter les maisons reli- «gieuses et celles des particuliers, pour » savoir ce qu'il j en a ; faire sortir les » bouches inutiles et les empêcher de » rentrer. » Ceux qui viennent s'établir dans les villes de guerre savent cela ; comme ceux qui bâtissent dans les faubourgs sous la portée du canon ; savent que la loi est de faire raser leurs maisons dès qu'on a lieu de craindre l'investissement. L'essence de la guerre est malheureusement de sacrifier une partie pour sauver la généralité ; elle ne laisse pas le choix entre le bien et le mal , mais seulement entre un mal et un autre plus grand. La question n'est donc pas de savoir s'il y a de grands maux à souffrir dans une ville où l'on veut faire toute la défense dont elle est susceptible , personne ne l'ignore ; mais si la somme des maux y est plus grande que ceux dont elle garantit. Or, sur cela il ne peut y avoir de doute : il est certain que la guerre ne se fait plus avec la même férocité
qu'avant l'établissement des systèmes combines de places fortes ; qu'elle n'a pris au milieu de ses dévastations même , le caractère d'une espèce de modération , que depuis qu'on s'est prémuni contre les inondations des barbares, par une suite de points défensifs ; et que sans eux, nos climats se verraient encore exposés à des guerres de Tartares , à ces-irruptions qn'y firent autrefois les Suèves et les Vandales. Nous nous couvrons avec des places fortes, par les mêmes raisons , mais .seulement avec plus d'industrie > que les Chinois élevèrent autrefois leur fameuse muraille, po ur se séparer des Mongous -, et que les Romains construisirent , sous les empereurs Adrien et Septime-Sévère , celle qui séparait dans la Grande-Bretagne ? leur province du pays^ des Pietés.
Au surplus je demande à mon tour, comment faisaient nos ancêtres , qui défendaient leurs places pendant des années entières. Ne pouvons-nous faire ce qu'ils ont fait ? avaient-ils d'autres ressources que les nôtres ? avaient-ils des devoirs plus sacrés à remplir , et la patrie exige-t-elle moins de sacrifices de notre part que de la leur ?
Sans doute le Gouvernement doit une protection spéciale à ceux frai étant sur la première ligne , servent de bouclier aux contrées de l'intérieur \ à ceux dont la vie est sans cesse compromise , le repos trouble' , et les propriétés livrées au pillage pour maintenir la sécurité du reste de l'empire. Le Gouvernement doit des indemnités à ceux dont les maisons sont brûlées par Teffet du bombardement, à ceux dont la récolte est perdue par les inondations qu'il a fallu tendre pour la défense de la place : il doit assurer autant cruil le peut la subsistance des citoyens par des greniers d'abondance, et leur vie par des asiles à l'abri des incendies et de la bombe. Mais la cause du Gouvernement doit aussi dans le danger commun , devenir celle de chaque particulier. Ce principe est si naturellement gravé dans tous les cœurs , que dans tous les sièges remarquables , on ne manque jamais de voir la majorité des citoyens montrer un dévoûment sans bornes , partager spontanément les travaux et les périls de la garnison; mettre leur gloire a bien défendre-leur ville et les foyers de leurs familles; et l'expérience a toujours démon-
tré , que dans ces circonstances décisives on ne calcule rien, que l'intérêt particulier se tait , et que chaque individu s'immole au salut de la patrie.