‹ De la démence mélancolique [electronic resource]Chapitre 15 sur 79 · OBSERVATION X · texte numérisé non relu

OBSERVATION X

M™* Françoise, âgée de 48 ans, demeurant à Paris, mariée à un commerçant, mère de plusieurs enfants, a reçu une éducation des plus brillantes. Elle a longtemps fréquenté le monde des littérateurs et des artistes, s'occupant de poésies, dévorant beaucoup de livres d'imagination et publiant pour son compte de nombreux romans. Ses productions, écrites avec facilité, ne lui coûtaient, assure-t-on, aucun effort de travail, aucune fatigue d'esprit. Elle vivait dans UQ accord parfait avec son mari, aimait beaucoup sa famille et jouissait d'un calme et d'un bonheur qui ne se démentaient jamais au milieu de tous les siens. Son caractère était prompt, mais doux et affectueux ; sa santé physique ne laissait rien à désirer .

A 45 ans moins quatre mois, cessation presque subite et définitive de l'écoulement menstruel. Presque aussitôt, disposition involontaire à la tristesse, appréhensions instinctives qui font craindre à M""* Françoise que son mari ou ses enfants ne soient ravis à sa tendresse. Elle n'ignore pas, elle apprécie très bien que ses craintes sont aussi puériles que chimériques ; mais sa volonté n'a plus assez de force pour dissiper complètement les nuages qui viennent par instants assombrir son imagination.

A 45 ans, symptômes définitifs de délire. M""* Françoise tombe dans la plus grande anxiété aussitôt qu'elle cesse d'avoir ses proches sous les yeux ; elle se livre alors à des lamentations ridicules, répétant jusqu'à satiété qu'elle ne les reverra plus, qu'ils ont probablement été engloutis dans quelque abîme, qu'ils ont pu être anéantis par la foudre, bien qu'il n'ait pas tonné. Le caractère de cette dame a cessé d'être confiant; sa physionomie exprime Tinquiétude.

A 45 ans et demi, cet ensemble de symptômes persistant, M'"* Françoise est placée dans une Maison d'aliénés, où ses conceptions déraisonnables disparaissent d'une manière assez rapide.

' Calmeil; Maladies inflammatoires du cerveau, tom. I, pag. 440.

Déjà on était porté i\ la considérer comme entièrement rétablie parce qu'elle était rentrée dans ses habitudes de raison ; mais un examen plus attentif apprit qu'elle était menacée au contraire d'une affection cérébrale des plus graves. Il ne fut pas difficile de constater en effet que sa parole était par moments très embarrassée et qu'elle n'articulait plus nettement comme autrefois un assez grand nombre de syllabes. M™" Françoise jouissait d'ailleurs d'une santé parfaite ; l'ensemble de ses mouvements s'accomplissait sans la moindre irrégularité.

A 46 ans, les habitudes et les actions de M""" Françoise indiquent qu'elle jouit de la plénitude de sa raison ; son jugement est sain, ses idées sont saines et bien enchaînées ; elle est pleine de tendresse pour son mari, pour ses enfants, de sollicitude pour ses amis ; cependant elle trouve que son intelligence baisse, que ses conceptions manquent maintenant de variété, de promptitude et d'éclat, que sa mémoire ne la seconde plus comme elle le désire : cette appréciation n'est malheureusement que trop fondée, et M"" Françoise n'a certainement plus la môme portée dans l'intelligence que par le passé.

Pendant le cours de sa quarante-septième année, augmentation progressive et considérable de la débilitation des facultés mentales, embarras toujours croissant de la parole. Commencement de pesanteur dans la démarche, défaut d'adresse dans les doigts des mains.

Pendantlecoursdesa quarante-huitième année, attention nulle, oblitération de la mémoire et de la sensibilité morale, incapacité intellectuelle de plus en plus marquée, plus de prévoyance, de spontanéité dans les déterminations, nuls soins de propreté, symptômes de faiblesse très marquée du côté des membres abdominaux, dégradation physique et morale pénible à constater : cette malade est devenue maintenant capricieuse et déraisonnable ; elle pousse des cris et donne des signes d'impatience lorsqu'on s'occupe de sa tenue et de ses besoins.

M""" Françoise a succombé à 48 ans; elle a cessé de se lever six semaines environ avant sa mort, et depuis longtemps déjà son siège était couvert d'énormes cschares. L'anéantissement de ses facultés intellectuelles et affectives était poussé alors aussi loin que possible. Ses bras ne se déplaçaient qu'avec lenteur, ses jambes ne pouvaient

point supporter le poids du corps, tout le système musculaire était frappé d'impuissance, et la déglutition était devenue à peu près impossible : la démence et la paralysie générale avaient donc atteint alors, chez M""^ Françoise, leurs dernières limites.

Autopsie cadavérique. — Taille petite, proportions régulières; cheveux noirs, peau brune; eschares considérables et désorganisation profonde dans toute la partie inférieure du dos.

Les os du crâne, quoique minces, opposent une résistance considérable à l'instrument qu'on emploie pour les briser.

Au moment où l'on renverse à droite et à gauche les lambeaux de la dure-mère cérébrale, après avoir pratiqué sur cette membrane une double incision qui suit le parcours de la grande faux du cerveau, il s'écoule de la grande cavité de l'arachnoïde environ 200 gram. d'une sérosité trouble qui se trouve mélangée à des filaments et à des pellicules de fibrine récemment coagulée.

La pie-mère, examinée à travers le feuillet viscéral de l'arachnoïde, dans les régions supérieures et latérales de chaque hémisphère cérébral, parait infiltrée par un produit trouble, grisâtre, en apparence concret, qui est comparé par les uns à du pus, par les autres à de l'albumine à derai-coagulée, mais qui nous paraît surtout composé de fibrine ; cette môme membrane présente une épaisseur considérable.

Un état d'infiltration en tout semblable à celui qui vient d'être décrit, s'observe encore sur toute la base du cerveau.

Sur cette même région, la surface extérieure de chaque hémisphère a pris une teinte brune tirant sur le verdâtre. Une portion du cervelet, les deux pédoncules du cerveau, le trajet des fentes cérébrales, les circonvolutions sur lesquelles, reposent les nerfs olfactifs, l'entre-croisement des nerfs optiques, réfléchissent maintenant une couleur ardoisée qui s'avance aussi sur les côtés de chaque lobe cérébral, en suivant le parcours des deux scissures de Sylvius : cette couleur n'est point modiGée par .des lavages répétés.

La pie-mère est très vasculaire et les nombreux vaisseaux qui entrent dans sa texture sont distendus par du sang; on la détache partout et sans aucune difficulté de la périphérie du cerveau.

La substance corticale superficielle a conservé partout sa con-

distance normiilc ; sur les régions supérieures et convexes des lobes cérébraux elle offre, lorstju'on l'incise à une certaine profojideur, des reflets .roses très prononcés. Dans les cornes d'Ammon, sa couleur est framboisée, ainsi que dans les couches optiques et dans les corps striés.

A la base de l'encéphale, la substance corticale est d'une couleur ardoisée, dans ses couches profondes comme à l'extérieur. Ses petits vaisseaux eux-mêmes réfléchissent une teinte noire qui leur donne l'apparence de crins enfoncés dans l'épaisseur de la substance nerveuse.

La substance médullaire est endurcie au centre de chacun des lobes cérébraux ; elle oppose une résistance très marquée à l'action du bistouri dans le voisinage des grands ventricules ; les vaisseaux qui s'y trouvent répandus en grand nombre sont injectés; elle offre sur plusieurs points des nuances rosées.

Le corps calleux, la voûte à trois piliers et la cloison des ventricules ne paraissent pas altérés dans leur texture, mais ils présentent beaucoup de fermeté.

Le cervelet est sain, à part la coloration brune qui se remarque inférieurement sur quelques points limités à cet organe.

Le canal rachidien contient de la sérosité trouble et comme lactescente.

Toute la région postérieure de la moelle épinière est comme masquée par la présence d'un produit morbide qui offre l'aspect d'une gelée coagulée. Ce produit de l'exsudation est en rapport : d'un côté, avec la membrane propre de l'organe rachidien ; de l'autre, avec l'arachnoïde viscérale; il n'est pas vascularisé.

La moelle épinière paraît exempte d'altération, ainsi que la

moelle allongée.

Les poumons, vus à l'extérieur, semblent d'abord sains, mais les incisions qu'on pratique dans leur épaisseur mettent à découvert, à droite comme à gauche, quelques petites concrétions tu-

Le cœur ne donne lieu à aucune remarque. L'origine de l'aorte ne présente aucune lésion.

Le foie descend très bas vers le bassin. Il est jaune, grumeleux, lourd : c'est à peine si on distingue l'emplacement de la vésicule

du fiel, qui est entièrement atrophiée. A l'intérieur, le foie est graisseux.

L'estomac est sain. La membrane muqueuse du duodénum est rouge et comme hypertrophiée sur certains points. En parcourant le reste de l'intestin, on découvre encore d'espace en espace des espèces de boursouflements accompagnés de rougeur, au-dessous de tissu muqueux de l'intestin.

L'appareil urinaire, l'utérus, la rate, n'ont présenté aucune altération.

Cette observation est très importante sous plusieurs rapports; nous voulons seulement en dégager actuellement les points relatifs à la démonstration que nous poursuivons.

M™" Françoise présente pendant dix mois un délire à forme mélancolique qui disparaît à ce moment et fait place à un affaiblissement intellectuel auquel s'ajoutent des troubles dans l'articulation des mots. La démence et la paralysie font peu à peu des progrès toujours plus sensibles, et au bout de deux ans la paralysie généralisée et la démence ont atteint leur dernière limite. A l'autopsie, les lésions sont très accentuées à la base de l'encéphale, ainsi que le prouvent la couleur ardoisée des couches extérieures et profondes de cette partie du cerveau, et l'épaississement avec dépôt fibrineux de la piemère. C'est évidemment là qu'est le foyer principal de la lésion; c'est là qu'elle a débuté. Cet épaississement et ce dépôt se propagent : d'une part, du côté de la convexité des hémisphères cérébraux, sur les régions supérieures et latérales, et d'autre part sur les régions postérieures de la moelle, sans produire en ces points d'altérations de la substance médullaire.

Dans ce cas, la clinique et l'anatomie pathologique se

donnent la main pour nous montrer l'envahissement progressif, par une lésion d'abord limitée à la base du cerveau, d'une étendue très-considérable des hémisphères cérébraux. Il n'y a, chez M™" Françoise pas plus que dans les observations que nous avons rappelées tout à l'heure, aucune trace do dissémination du travail organique : celui-ci est tout d'un tenant.

L'observation qui suit est non moins importante que les précédentes pour démontrer la généralisation possible d'une périëncéphalite d'abord localisée, généralisation que la clinique nous permet, pour ainsi dire, de suivre pas à pas.

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