‹ De la démence mélancolique [electronic resource]Chapitre 17 sur 79 · OBSERVATION XIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XIII

M. Joseph, âgé de 44 ans et 4 mois , guide du génie, a poussé l'amour du travail jusqu'à la fatigue; son caractère est réservé, peu comraunicatif, et il fréquentait, en général, très peu les militaires de son grade ; il a éprouvé des embarras de fortune, des chagrins domestiques, qu'il était parvenu à dissimuler à ses plus proches parents.

A 44 ans, il est devenu sombre, inquiet, parfois taciturne ; on a pu s'apercevoir que l'application au travail lui devenait difficile et qu'il était en proie à des idées de défiance maladive. On se hâta alors de prendre des mesures pour lui procurer du repos, pour le faire surveiller et soigner d'une manière régulière, et il fut envoyé à Charenton.

1 Calmeil; Ti'ailé des maladies inflammatoires du cerveau, totn. I, pag. 329.

Lorsque nous rcxaminfimcs pour la première fois, sa contenance était sérieuse, sa pliysionomie rembrunie ; il avait l'air préoccupe, distrait, écoutait à peine, commençait une réponse qu'il n'achevait qu'à moitié, demandait ensuite à faire des conOdences qu'il faisait longtemps attendre, et finissait par déclarer qu'il était en butte à des persécutions occultes, qu'il avait des ennemis secrets qui en voulaient à sa vie, qu'il se regardait comme perdu. On chercha à le dissuader de ces idées ; on lui fit appliquer quelques sangsues au siège, on lui fit administrer des bains, des purgatifs résineux, et on s'appliqua à le distraire.

Pendant le premier mois du traitement, il est constamment dominé par ses idées de défiance ; il a soin de se tenir loin des autres malades, n'adresse jamais la parole à personne, ne se livre à aucun jeu, h aucune lecture, semble dégoûté des hommes et des choses ; on sent la nécessité de le faire surveiller de très près, dans la crainte qu'il ne cherche à se détruire ; il est du reste calme, propre, bien portant physiquement.

Pendant le second mois de sa séquestration, M. Joseph continue à être concentré en lui-même, et certains jours il est profondément démoralisé : il s'imagine qu'on le considère comme un grand criminel et qu'on a l'intention de lui faire trancher la tête ; il prétend qu'on en veut aussi à sa réputation ; il craint beaucoup d'être empoisonné et il examine ses aliments avec le plus grand soin avantdesedécidcr à prendre son repas. Sa parole est jusqu'ici exempte d'embarras, sa démarche sûre et facile. — Bains frais, bains sulfureux, ventouses sèches, bains d'affusion, lavements froids et purgatifs.

Après deux mois de traitement, les symptômes que nous venons de tracer n'ont encore subi aucune modification. Dans le cours du troisième mois d'isolement, M. Joseph devient moins sombre ; ses traits sont moins contractés, il cause davantage, il mange mieux ; mais on remarque aussi que ses conceptions sont bornées, que sa mémoire lui fait défaut et que sa prononciation tend à s'embarrasser.

Bientôt le décourngemcnt est remplace par une gaieté mêlée d'insouciance; M. Joseph mange beaucoup, consent à recevonla visite de ses amis, n'exprime plus aucune idée de crauUe ; il

lui arrive cependant d'oublier ce qu'il a étôù môme do dire et de faire à une date récente, et la portée de ses facultés baisse d'une manière rapide.

Au bout de trois mois et demi d'isolement, M. Joseph est singulièrement amaigri. Il n'est plus capable de se diriger d'une manière convenable et se livre à des actions désordonnées ; ses discours sont incohérents et ses idées confuses; il n'est plus capable de veiller aux soins de sa personne; il lui arrive d'uriner dans son lit.

Pendant les quinze derniers jours de son existence, M. Joseph est réduit au marasme ; il est souvent malpropre ; il articule très difficilement les sons ; il présente des tressaillements dans les muscles de la face et dans ceux des membres ; il a des grincements de dents fréquents ; il peut encore déplacer ses bras avec assez de facilité, mais ses jambes fléchissent sous le poids de son corps et on est obligé de le tenir habituellement couché.

La mort a lieu vers la fin du quatrième mois de l'alTection cérébrale. Lorsqu'elle s'est accomplie, l'épuisement des forces était poussé à ses dernières limites, l'intelligence était entièrement abolie et le système musculaire singulièrement affaibli.

Autopsie cadavérique. — Le crâne est vaste, régulièrement conformé, un peu oblong d'avant en arrière.

Il n'existe pas de sérosité dans la double cavité de l'arachnoïde cérébrale.

La pie-mère n'est que médiocrement épaissie, elle contient des vaisseaux nombreux, remplis de sang, de sorte qu'elle paraît rouge, comme si elle eût macéré dans uq liquide colorant, lorsqu'on l'examine par transparence.

Elle adhère intimement à la couche corticale superficielle, sur la face supérieure des deux lobules cérébraux antérieurs, sur la face supérieure des deux lobules moyens, sur toute la région externe et convexe des deux hémisphères, sur tout le parcours des scissures de Sylvius. Lorsqu'elle a été séparée du cerveau, on remarque sur une foule d'emplacements de sa face interne de larges plaques de substance nerveuse peu consistante, de couleur rougeâtre, qu'on peut en détacher par le frottement d'un manche de scalpel.

Le relief des circonvolutions sur lesquelles les adhérences ont

pfis naissance est couvert, après l'enlèvement des méninges, d'excoriations humides et saignantes. Les coupes que ion pratique dans l'épaisseur de ces mêmes circonvolutions mettent a découvert une substance corticale abondante, piquetée de vaisseaux et fortement colorée en violet -, elle est molle sans être désagrégée.

La substance blanche des centres ovales du cerveau est ferme, poisseuse, traversée par de nombreux filaments vasculaires remplis de sang ; elle se couvre de gouttelettes sanguines au fur et a mesure qu'on la débite par tranches.

Les corps striés sont rouges comme de la chair saignante, ils

ne sont pas ramollis. . • „^

Los coucbe3 optiques sont colorées en violet sur certains emplacements qui se rapprochent de leur centre.

La pie-mère cérébelleuse est mince, finement vascula.re ; les vaisseaux qui prédominent dans sa trame lui impriment une teinte violacée. Elle emporte, lorsqu'on chercbe à la séparer es sillons du cervelet, une couche notable de substance grise facile a

réduire en bouillie. ., i.„„,-j„

Lorsque le cervelet a été mis k m, sa surface parait humide, fortement rosée et comme excoriée. La substance profonde du même organe est plus ferme que l'élément cortical.

LOS couches de substance grise qui s'observent dans l'épaisseur de la protubérance annulaire offrent une teinte rosée.

La moeUe allongée est ferme, d'une couleur rose très prononcée dans ses régions latérales. . . il.

Les poumons sont emphysémateux, pénétres de B"™^"^ ' ' contiennent en abondance de très petites productions tuberculeuses nui se trouvent disséminées partout dans leur épaisseur, "llmlbrane muqueuse qui recouvre les bronches est épaisse, humectée par une couche épaisse de mucus grisâtre; elle est injectée d'une couleur violacée. ,„„„ Pnlres Le cœur est charnu, à peu près sain sous tous les autres

Tlte est énorme, d'un brun jaunâtre. L'estomac est paie à nnlrfeur ; les intestins sont réduits à un calibre des plus exigus; leur membrane muqueuse est pfile et très-amincie. Les autres organes sont sains.

gg CONSTITUTION DU TYPE CLINIQUK

Chez M. Joseph, l'autopsio vient nettement révéler les lésions de la périencéphalite dilTiise ; cependant, durant les deux premiers mois que ce malade a été soumis à l'observation de M. Galmeil, cet éminent médecin ne constate absolument que des symptômes se rapportanttous, comme il le dit lui-même, au délire mélancolique le plus sombre. C'est au bout de deux mois et demi seulement qu'apparaît un commencement d'affaiblissement intellectuel compliqué de gêne de la parole ; bientôt la démence fait des progrès, la paralysie s'étend à tout le système musculaire, et deux mois après l'apparition de ces derniers symptômes, le malade succombe. A ce moment, « l'épuisement des forces était poussé à ses dernières limites, l'intelligence était entièrement abolie et le système musculaire singulièrement affaibli » .

Gomme chez certains de nos malades, un délire mélancolique paraît d'abord résumer chez M. Joseph toute l'aliénation mentale ; puis, apparaît de la démence, seulement celle-ci se complique de troubles paralytiques dus à un travail organique qui se diffuse rapidement à l'ensemble des hémisphères cérébraux.

La folie des persécutions a donc été, dans ce cas, la première étape d'une périencéphalite diffuse.

Je disais plus haut que le fait précédent était à peu près le seul cas de périencéphalite diffuse présentant des caractères suffisants d'authenticité que je connaisse dans la science et dans lequel la maladie aurait débuté comme débute parfois la démence mélancolique, sous la forme d'une folie des persécutions. Cependant on pourrait encore peut-être rapprocher de cette observation une autre observation publiée par M. Drouet dans les Annales

médico-ps])chologiqucs\ mvLis il me paraît inutile d'insister davantage sur ce point.

L'observation qui suit, et que j'emprunte à mon distingué Confrère M. Doutrebente', est intéressante, on le verra, à plus d'un titre et nous paraît faire naturellement suite aux faits qui procèdent.

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