OBSERVATION XVI
M™' Mol..., âgée de 50 aus, entre à l'Asile le 8 septembre 1878.
M™" Mol... est atteinte depuis cinq ans environ d'une aliénation mentale dont les principales causes paraissent être des chagrins domestiques prolongés et l'établissement de la ménopause, les premières ayant joué un beaucoup plus grand rôle que la seconde dans la réalisation de la folie.
Les renseignements que nous pouvons recueiUir nous permettent de rejeter toute influence héréditaire dans le développement de l'aliénation mentale; nous serons moins aCDrmatif en ce qui concerne la phtisie, nos renseignements à cet égard sont incomplets.
M™' Mol... est d'une constitution peu forte, d'une taille peu élevée, et sa conformation thoracique est défectueuse; cependant elle n'ajamaisété malade dans le courant de sa vie, elle a toujours mené une conduite régulière et n'a fait aucun excès. D'un caractère un peu original, M-"» Mol... était bonne, et son intelligence dans ses grandes lignes était assez bien développée. Elle s'est mariée à l'âge de 21 ans, n'a eu aucun enfant et a été très malheureuse avec son mari, qui était brutal, ue pouvait la supporter, la frappait
Bouveot, avait une conduite très irrégulière, et, il y a cinq ans environ, quitta même complètement sa femme pour aller vivre avec une concubine. C'est à ce moment qu'il faut faire remonter le commencement de l'aliénation mentale, de même qu'il faut rechercher la principale cause de son développement dans les chagrins domestiques dont nous venons de parler, chagrins sans cesse renouvelés et toujours concentrés, et auxquels s'ajoutèrent môme de la misère physique: son mari dépensa toute la fortune qu'elle avait. Les différents renseignements que nous avons réunis sont tous d'accord à cet égard.
Nous ne pouvons reconstruire d'une manière absolument complète la marche de la maladie pendant les cinq ans qui séparent le début de celle-ci du moment où M'"^ Mol... est entrée à l'Asile. Voici seulement ce que nous savons. La conduite de son mari avait depuis quelque temps déjà rendu M""' Mol. .. triste, son caractère s'était aigri, elle était devenue irritable; mais le délire apparut assez brusquement et se traduisit par delà surexcitation, des idées de persécutions et des perversions sensorielles de l'ouïe etde la vue; elle voyait passer comme des fantômes devant ses yeux, parlait à tort et à travers et en voulait beaucoup à son mari ; elle se disputait et se battait avec ses voisines. A cette période d'agitation succédait une période de calme relatif; M"'" Mol. . . reprenait alors ses occupations, mais, nous disent ses parents, « e 'Jeiie pouvait plus travailler régulièrement, elle était comme imbécile ». Puis une nouvelle poussée survenait, suivie d'une nouvelle période de calme, et ainsi de suite.
L'état précédent, avec ses périodes d'agitation et de calme, dure trois ans environ; alors l'agitation devient plus forte, plus continue et s'accompagne toujours des mômes idées deperséculioDS et des mêmes perversions sensorielles ; la malade s'échappe souvent de la maison. Ses parents S3 décident à la conduire à l'IIôpital- Général, où elle reste dix-huit mois. Sous l'influence du calme qu'elle trouve dans ce milieu, l'agitation diminue, mais les idées délirantes persistent toujours ; elle parle constamment seule, se dispute avec des personnages dont elle entend les voix, prend les uns pour les autres, et se livre à des actes qui indiquent non seulement l'extravagance, mais encore la niaiserie : c'est ainsi qu'elle a
pris l'habitude de courir à travers les dortoirs pour nettoyer les vases, et toute la journée, si on ne l'en avait empêchée, elle se serait' livrée à cette occupation. Peu à peu, l'agitation réapparaît; M"'« Mol... devient turbulente, tapageuse, acariâtre, et on l'amène à l'Asile.
Le délire et la détérioration physique attirent d'abord seuls l'attention chez M""* Mol.... Le délire est caractérisé par des idées de tristesse et de persécutions, par une agitation assez intense et par des perversions sensorielles se rapportant à différents sens. L'état physique de M"'^ Mol ... est mauvais : pâle, les yeux battus, le teint terreux, la respiration anxieuse, le pouls petit, fréquent, dépressible, la peau sèche sans élévation de température, tout en elle indique un état de détérioration physique très marqué. En interrogeant de plus près cette malade, on ne tarde pas à s'apercevoir que l'intelligence est atteinte dans son fond, que cette atteinte estmôme de beaucoup l'élément prédominant de l'aliénation mentale. Surexcitée et directement interpellée, M-« Mol... a la riposte assez prompte ; mais lorsqu'on veut essayer de lui faire expliquer certains détails se rapportant por exemple à ses antécédents, elle s'embrouille et ne peut rien dire de précis, constamment elle répète la môme chose; lorsqu'elle est livrée à elle-même, elle parle seule, et on s'aperçoit alors qu'il existe chez elle le plus grand décousu ; ses actes, au moins autant que ses paroles, sont empreints de démence : elle ramasse les chiffons, les morceaux de papiers, tout ce qu'elle trouve, et continue son occupation favorite contractée à l'hôpital.
Revenons en quelques mots sur le délire de M™' Mol...
Les idées qui prédominent dans le délire sont, nous l'avons dit, des idées de tristesse et de persécutions; c'est avec une respiration anxieuse, entrecoupée, qu'elle s'approche de nous pour se plaindre de ses souffrances et de tout ce qu'on lui fait. On la frappe, dit-elle ; on lui donne des coups derrière le dos, sur la poitrine. Qui lui fait cela? Elle n'en sait rien; on ne lui donne pas à manger, on lui refuse tout, on l'insulte, elle entend des voix qui lui disent des grossièretés, lui reprochent d'être une mauvaise femme, d'avoir fait telle ou telle chose dans le courant de sa
vie, etc. Oes voix n'ont rien de fixe: tantôt la malade croit reconnaître la voix de telle personne, tantôt celle de telle autre ; elles n'ont pas la netteté des voix des véritables hallucinées, elle ont quelque chose de vague, d'indéterminé, de non systématisé comme le délire lui-môme. Oes voix sont à certains moments beaucoup plus fréquentes qu'à d'autres, et celte plus grande fréquence coïncide avec les périodes d'agitation. M"" Mol.. ., dans ses périodes d'agitation, se plaint de voir passer des brouillards devant ses yeux ; elle croit reconnaître dans les personnes qui l'entourent ded individus qu'elle a vus au dehors.
Depuis quelque temps, l'alimentation est devenue irrégulière, la malade refuse souvent de manger : on lui met, dit-elle, des substances nuisibles dans ses aliments, elle ne peut les supporter.EUe se plaint de douleurs d'estomac dont le mauvais état delà nutrition rend parfaitement compte, et de douleurs au niveau de la poitrine, principalement entre les épaules, douleurs qu'expliquent des lésions tuberculeuses des poumons à leur début.
Tels sont les différents troubles que présente M-"" Mol... : d'une part donc, délire à prédominance d'idées de tristesse et de persécutions; d'autre part, affaiblissement intellectuel. Le délire change très peu pendant les vingt-six mois que la malade passe à l'Asile. Pendant les premiers mois,sous l'influence du traitementjl'agilation diminue un peu, l'état physique devient meilleur ; mais bientôt une nouvelle poussée se fait, la santé se détériore de nouveau et une violente agitation s'empare de la malade. Cette alternative dans les périodes d'agitation et de calme relatif se produit ainsi plusieurs fois pendant la durée du séjour de M- Mol... à l'Asile. Dans les dix derniers mois de la vie, l'agitation devient, pour ainsi dire, continue, en même temps qu'évolue la tuberculose pulmonaire à laquelle succombe la malade au mois de décembre 1880.
Autopsie. — Aspect extérieur : Émaciatiation considérable. Crâne : Normal.
Dure-mère : Intacte dans toute son étendue. Pie-mère : Au niveau de la convexité des hémisphères, elle a un aspect absolument normal et se détache facilement des circoQVolu-
tiens. A la région inférieure, son aspect est aussi normal, elle ne parait nullement épaissie ; mais lorsqu'on l'enlève, elle entraîne avec elle, dans certains points, de la substance grise, laissant ainsi un aspect criblé du cerveau. Ces points sont, du côté gauche :
1° La région inférieure de la 3» circonvolution frontale, au moment où elle devient inférieure (Pl. V, fig. 1, n" 4) ;
2" La 1"" circonvolution frontale inférieure dans la partie antérieure (Pl. V, figA, no 3);
3» La partie antérieure et latérale de la circonvolution sphénoïdale et la partie supérieure de cette même circonvolution ; les lèvres delà scissure de Sylvius, principalement la lèvre inférieure (Pl. V, fig. 1, n- 7; fig. 2, n<" 1, 2, 3, 4, 5, 6).
4° Les circonvolutions de l'hippocampe (Pl.V, fig.'^, n<" 9, 11).
Les altérations précédentes se retrouvent aussi du côté droit, mais plus limitées qu'à gauche ; les parties moyennes des circonvolutions frontales inférieures et la partie antérieure de la circonvolution sphénoidale sont surtout atteintes (Pl. V, fig. 1 et fig. 3).
Au toucher, on constate dans le tiers antérieur environ des circonvolutions frontales supérieures, une consistance moindre qu'à la partie postérieure de ces mêmes circonvolutions et qu'au niveau des circonvolutions pariétales et occipitales, qui sont absolument saines. Cette sensation de ramollissement que donne le toucher se retrouve aussi au niveau des circonvolutions frontales inférieures et au niveau de la partie inférieure et antérieure des lobes frontaux internes.
Les ganglions sont sains, les ventricules renferment une faible quantité de liquide séreux ; protubérance et bulbe normaux.
Le développement des différentes circonvolutions est bon, cependant la hauteur des circonvolutions frontales est un peu faible, l'épaisseur de la substance grise est normale.
Vaisseaux gorgés d'un sang noirâtre.
Poumons : Poumon droit : Adhérences pleurales très fortes en arrière et à la partie inférieure. Ce poumon est du haut en bas farci de tubercules à tous les degrés ; au sommet, on trouve une caverne de la grosseur d'une noix et une autre plus petite dans le lobe moyen. Aucun des points de ce poumon ne crépite.— Poumon
gaucho : Tubercules au sommet, congestion dans tout le reste de l'éteadue.
Cœur : Volume considérable. Parois recouvertes d'une abondante couche de graisse ; dans l'intérieur, on trouve des caillots noirâtres. Orifice aortique normal. Les parois du cœur gauche sont considérablement épaissies, et offrent à la coupe un aspect rouge mélangé de blanc. Dans le cœur droit, on trouve des caillots d'un aspect blanchâtre qui tapissent complètement les parois du ventricule, lesquelles sont en état de dégénérescence graisseuse.
Foie augmenté de volume ; aspect granuleux, dégénérescence graisseuse.
Reins : Augmentation de volume ; on distingue mal la substance corticale de la substance médullaire. Dégénérescence graisseuse très évidente.
Rate légèrement ramollie.
Intestins légèrement congestionnés.
La physionomie clinique de Taliénation mentale de Mol... représente bien la physionomie que nous avons signalée comme appartenant à la démence mélancolique ; nous y retrouvons ce mélange de délire et de démence, et l'autopsie nous montre, comme chez nos autres malades, un ramollissement de la substance grise périphérique des hémisphères. Ce ramollissement se retrouve dans le tiers antérieur environ des circonvolutions frontales supérieures (Pl. V, fig- 2 : a), sur toute l'étendue des circonvolutions frontales inférieures (Pl. V, /iô'- 1- ^5 M ^ et il a son maximum d'intensité au niveau de la partie antérieure des lobes sphénoïdaux, sur la circonvolution de l'hippocampe et sur les lèvres de la scissure de Sylvius (Pl. V, fig. 1 : c, d). Ce ramollissement ne s'accompagne d'aucune altération innammatoire des enveloppes du cerveau , et quoique la pie-mère adhère en certains points
(Pl. V,/?^. 1, n°» i, 2, 3, 4, 5, G, 7, 8,9, 10, ll;Af7. 2, n"' 1, 2, 3, 4, 5, 6 ; f\g. 3, n"' 1, 2, 3), cette membrane n'est nullement épaissie.
Je l'avoue, il m'est dilBcile, dans l'observation qui précède, de rattacher le ramollissement à ùn état inflammatoire, non pas seulement parce que les membranes du cerveau ne présentent aucune altération révélant l'existence de cet état — je sais parfaitement, ainsi que l'a démontré pour la paralysie générale un savant, M. Magnan*, dans l'observation duquel j'ai toute confiance, je sais parfaitement que le travail peut être d'abord central et que les méninges peuvent être respectées — , mais parce que tout, dans l'analyse clinique et anatomique de l'observation de Mol.,., révèle une tendance générale à la dégénérescence, tendance que mei, en relief l'anatomie pathologique, et nous ne voyons pas pourquoi le ramol- /lissement cérébral serait d'une nature différente de celui qui existe du côté des autres organes.
Depuis longtemps déjà, les faits du genre de celui qui précède ont attiré mon attention, et pour Cous... ellemême, cette malade dont nous avons rappelé tout à l'heure l'histoire anatomique, on peut parfaitement, quoiqu'il existe des traces très nettes d'inflammation de la pie-mère, se demander si cette inflammation est primitive ou n'est pas au contraire secondaire à un ramoUissement par dégénérescence.
D'ailleurs, ce que je dis de la nature possible du ramollissement dans certains cas de démence mélancolique, peut s'appliquer aussi à la démence paralytique ; l'observation suivante le prouve.
' Maguan; Archives de Physiologie, mars 1868.
ANATOMIE PATIIOLOGQIUE.